L.-O. TAIIiLON
Premier-ministre de la province de Québec.
Une forte et brillante organisation physique et intellectuelle, une nature de soldat et d'artiste, pleine de vitalité, de vivacité, de contrastes, faite de poudre à canon et d'huile d'olive; un caractère original passant facilement de la brusquerie et de l'impatienec à la douceur et à l'attendrissement : un esprit fin, remuant, brillant comme une aurore boréale, souple, propre à tout ; une tête vivante où les idées sérieuses, sombres même, et les pensées Joyeuses se succèdent et se remplacent avec la rapidité de l'éclair, une voix superbe, pour chanter ou pour parler: une éloquence un peu indolente, parfois, comme son caractère, puis soudain agressive, belliqueuse, retentissante ; une verve intarissable ; une mitrailleuse de bons mots, de reparties, de boutades et d'apostrophes spirituelles.
Superbe dans ses emportements; le Vésuve en éruption, la tempête avec ses foudres et ses éclairs, la mer en furie . . . Puis soudain, l'apaisement, les rayons d'un soleil radieux à travers les nuages, les couleurs de l'arcen-ciel dans le firmament, le chant du rossignol dans le feuillage.
Il n'y a pas à se méprendre sur ses sentiments. Comme la plupart des nerveux, il manifeste par des signes visibles ce qu'il ressent. La manière seule dont il tire sa barbe de patriarche suffit pour exprimer ses sentiments. Quand il la tire doucement sur sa poitrine en la caressant, il est de bonne humeur: mais lorsque de la main gauche et de la main droite il la tire en sens contraires, gare à ceux qui l'approchent.
8() SOUVENIKS ET HIOGRAPHIES
Pour se débarrasser des importuns qui le poursuivent partout, il a tout un système de ruses ingénieuses, il a le secret de Givès quand il le veut, et \Hnn (\\\\m ne rapproche pas trop, il a l'ait attacher les chaises de son bureau au mur, les gens ont beau s'agiter, essayer de s'avancer, la chaise reste collée au mur. Une fois, cependant, la chaîne cassa: il faillit en perdre connaissance; cet incident acheva de le rendre sceptique.
Lorsque le cliemin de fer du Nord était sous le con- Irôli' du gouvernement, ce pauvre Taillon était assiégé du matin au soir par ceux (pii voulaient faire partie de l'administration de ce chemin, l'n jour, plus impatienté que de coutume, il s'écria : " Eh bien ! il ne res- '•' tait plus qu'une place dans les chars pour les vôya- "geurs, prenez-la, je vais être déharrassé, nous allons " annoncer que non seulement les bureaux, mais tous " les chars, même celui réservé au 1)agage sont rem])lis, '•' qu'il n'y reste plus une place ni pour les employés ni " pour le pidjlic."
Le solliciteur, ébahi, se mit à rire et s'en alla raconter l'aventure qui lit du bruit.
Une autre fois, ne sachant que répondre à quelqu'un qui le tourmentait: "Tiens, voulez-vous ma place? Prenez-là, je m'en vais." Et il partit.
Au reste le plus aimable, le plus réjouissant des hommes en société, musicien, artiste même, causeur charmant.
Il vient de Terrebonne comme les Chapleau, les Desjardins, les Masson, même un peu les Prévost; c'est une terre où le talent pousse mieux que le blé.
Ses études finies, il prit la soutane ; mais, s'apercevant que sa vocation l'appelait ailleurs, il étudia le droit, se fit recevoir avocat et forma une société avec Trudel. La poudre et le feu réunis. Une pareille union ne pouvait durer longtemps.
Taillon se rendit populaire en s'occupant d'élections municipales et de l'organisation de la grande manifestation nationale de 1874. Il parlait et il chantait ;