L.-O, TAILLON
après avoir loiuiiieucé à ébranler les gens, i)ar son élo- (juence vigoureuse, il les enlevait par ses chants [jatriotiques, par des éclats de voix qui faisaient trendiler toutes les vitres du faubourg Québec.
Un si bel orateur et un si beau chanteur devait nécessairement être élu par une jwpulation inipressionable comme cell? d? la division- Est de Montréal. Aussi le fut-il et resta-t-il député de cette division jusqu'en lfS87. 11 le serait encore sans le mouvement Kiel ([ui l'obligea d'aller se faire élire à Montcalm. " J'ai perdu Montréal, disait-il, mais j'ai gardé mon calme."
Depuis, lors de la crise, causée par le renvoi du ministère Mercier par le gouverneur Angers, il alla bravement se faire élire à Chambly.
Il a été procureur-général dans le ministère Eoss, puis premier ministre en 1887, pendant quelques jours; chef de l'opposition sous le règne Mercier, depuis 1887 jusqu'en 1890, et il est .premier-ministre depuis la retraite de M. de Boucherville.
M. Taillon est un honnête homme qui cherche à gouverner honnêtement.
Cette qualité fait sa force auprès des hommes de bonne volonté et sa faiblesse aux yeux des gens d'affaires qui ne le trouvent pas assez pratique. Il n'a jamais été accusé sérieusement de s'être servi de sa position pour son intérêt ou celui de ses amis politiques. X'ayant ni femme ni enfants, vivant de peu, il est à l'abri des tentations qui ol)sèdent la plupart de nos hommes publics. Il tient à sa réputation et il prend les moyens de la conserver.
Il la gardera plus facilement que le pouvoir.
Succédant à M. de Boucherville dont l'honnêteté est incontestable, à la tête d'un ministère formé pour administrer honnêtement les affaires de la province de Québec, sa position est délicate, sa responsabilité sérieuse. Qui dira ses ennuis, ses impatiences, ses découragements ? D'un côté les mécontents que l'imposition de nouvelles taxes a faits partout, de l'antre, les politi-
cieus affamés qui trouvent la pâture trop maigre, plus loin les adversaires qui naturellement profitent de tous ces mécontentements et, au-dessus de tout cela, les besoins pressants d'une province dont les finances sont délabrées! Avouons que c'est une situation peu séduisante pour un liomme porté à la gaieté.
Il y a des gens qui, tous les matins, s'attendent à lire, dans leur journal^ que M. Taillon a,, dans un momeni; d'impatience, jeté son portefeuille aux pieds du Lieutenant-gouverneur.
On exagère; M. Taillon ne déteste pas autant qu'on le dirait la politique. On croit qu'il veut être juge : c'est une grande erreur, il aime mieux être premier ministre ; mais à tout cela il préférerait une position paisible, tranquille, qui lui donnerait des loisirs. Il aimerait mieux être protonotaire, shérif ou greffier que ministre ou juge. Il a de la conscience et une médiocre confiance en lui-même, il a peur des grandes responsabilités. Cependant, il finira par être juge, mais à la campagne, si on veut lui être agréable.
Les jouissances de la vanité, .des applaudissements et de la courtisanerie, si chères à la plupart des hommes politiques, n'ont pas un grand effet sur lui, elles l'ennuient même parfois ; mais les émotions de cette vie agitée, et les efforts de travail, d'intelligence et d'activité qu'elle impose conviennent à son tempérament nerveux, à son esprit inquiet et remuant, à son caractère porté à l'insouciance, malgré ses ardeurs passagères. Dans tous les cas, au point de vue national, il fait bonne figure à la tête de la province, et ses amis politiques auraient tort de le laisser partir, son nom a une force nationale et morale qu'ils trouveront difficilement ailleurs. J'ai dit que Taillon n'avait ni femme ni enfant : il a été marié cependant, et son mariage est un des souvenirs douloureux, dramatiques de sa vie. Il avait trente-huit ans, lorsqu'il se décida, après avoir longtemps réfléchi, à épouser une charmante femme.