C.-A. GEOFFRION
Il est bien vrai que la vie est courte, fugitive comme Tombre; que la mort est prompte, inévitable, et qu'on fait bien de s'y préparer.
Qui eût dit, il y a un an, il y a six mois, qu'Alphonse Geofïrion serait mort aujourd'hui?
Il était si vivant, si vigoureux, si actif ! La mort semble prendre plaisir, depuis quelque temps, à abattre les chênes, à frapper les fortes têtes.
Après Mercier, Prévost; après Prévost, Geoffrion et Dupont et le docteur Guay, pour n'en nommer que quelques-uns. Pourquoi s'attaque-t-elle avec tant d'acharnement aux forts, aux puissants ?
S'exposent-ils à ses coups ? Lui donnent-ils une chance de les frapper ? Peut-être ! La force et l'ardeur sont souvent téméraires.
La mort a raison d'être fière de sa victoire, cette fois; elle a terrassé un homme fortement attaché à la vie, elle a détruit une intelligence d'élite, démoli un cerveau lumineux. Si elle aime les larmes, le deuil, la douleur, elle doit être contente, car elle a frappé un homme cher à sa famille, à ses compatriotes.
On le manquera au barreau dont il était l'une d-es lumières, qu'il honorait par son talent, sa probité, sa grande bienveillance ; on le manquera dans les conseils de la nation, dans la direction de son parti, dans le cercle des intimes. On rappellera longtemps les. éclats de sa verve étourdissante, les saillies pittoresques de son esprit gaulois, les éclats de sa grosse et franche gaieté.
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Il était de cette vigoiireust! familk' des GeofFrion dont le nom est si pojjulaire dans les vieux comtés de Verehères et de Cliambly. Il était le frère de Félix Geoffrion. l'un des esprits les plus forts, des caractères les plus loyaux que notre province ait produits.
Les Geoffrion étaient dans le Sud. comme les Prévost dans le Xord, les athlètes infatigables du parti liliéral.
Alphonse Geoffrion était fait avant tout pour les luttes du barreau ; son franc-parler, son esprit positif et son caractère loyal étaient plus ou moins déplacés au forum et à la tribune. Il y avait des moments où sa parole prenait le mors aux dents, pour ainsi dire, et sautait par-dessus tous les obstacles, toutes les règhs de la prudence, au risque de tout casser. Le plaisir de donner libre cours aux pensées originales, aux idées joyeuses (pii bourdonnaient constamment dans son esprit, finissait par le lancer dans une course vertigineuse et pleine de dangers pour le char de l'Etat.
Mais au palais, devant le tribunal, la science du droit et le joug des lois bridaient son ardeur et le retenaient dans les limites d'une argumentation pleine de feu, mais .solide, serrée, d'une logique impitoyable. C'était un grand avocat formé à l'école des Cherrier et des Dorion, façonné par l'étude et l'expérience, inspiré par ime Pime droite, honnête, dirigé par une intelligence dont la clarté était merveilleuse, la vivacité et la fécondité étonnantes. Il se précipitait dans les questions de droit les plus sérieuses, dans les thèses les plus abstraites avec une pétulance, une chaleur, une volubilité, une abondance de gestes et avec des éclats de voix qui donnaient le vertige. Et, cependant, au milieu de ce vacanne, de ce bruit de paroles retentissant comme une cataracte, il gardait sa lucidité d'esprit, et trouvait moyen de lancer dans la mêlée des boutades, des facéties, des apostrophes d'une originalité à faire rire les juges les plus renfrognés.
Sa franchise lui jouait ([uelquefois de mauvais tours.
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Un jour, un juge Tarrêta au milieu d'une de ses fougueuses plaidoiries, pour lui faire la (piestion suivante:
— Crovez-vous, Monsieur (icoH'rion, (pic votre client était sincère (juand il disait cela?
— Je ne le croyais pas d'abord, répondit (îeoffrion, mais il m'a convaincu, et je cherche maintenant à vous convaincre.
Une autre fois, le juge l'interpelle ainsi :
— Monsieur (leotl'rion. croyez-vous (jue cet argument aura de l'effet sur la Cour ?
— Je n'en sais rien, répliqua Geolïrion, mais mon métier est de plaider le mieux que je peux, le vôtre est de juger le moins nuil possible.
Il y en aurait à citer des centaines de cette espèce.
11 avouait qu'il n'était pas fait pour la politique. Lorsque M. Laurier lui demanda de se porter candidat dans le comté de Verchères. il s'écria en l'apercevant :
— Retire-toi, Vade rétro! Je ne veux ni te voir, ni t'entendre; tu viens ])our me tenter, mais tu sais bien ((ue Geoifrion à la Chambre, ce serait im poisson dans l'air ou un oiseau dans l'eau. Je suis à ma place au barreau, j'y reste.
On sait qu'il finit par accepter la candidature.
Il a fait bien d'autres concessions dans sa vie. Combien de fois, après avoir accablé un ami de reproches et même d'imprécations, il a endossé ses billets et payé pour lui ! Combien de fois il s'est arrêté, au milieu d'une colère plus apparente que réelle, pour demander pardon à sa victime et lui offrir tout ce qu'elle voulait!
Ceux qui le connaissaient le laissaient lancer ses premières bordées, et choisissaient le moment favorable pour en faire ce ({u'ils voulaient en lui touchant le cœur.
Un jour, un aiui l'aborde doucement et lui expose sa demande sans lui donner le temps de parler.
— Oui. je consens, mais ce n'est pas de jeu; tu ne m'as pas donné la chance de te dire tes vérités; ce sera pour une autre fois !
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On l'aurait pris quelquefois pour un sceptique consommé.
Il me rencontre un jour et me fait une semonce terrible en pleine rue, me reprochant de perdre tant de temps et de me donner tant de peine pour construire le Monument National.
— T'n homme, dit-il. <iui passe sa vie à construire un édifice national pour les Canadiens-français qui s'en passeraient bien, au lieu d'employer son énergie à construire des maisons pour ses enfants qui en auraient tant besoin, est un imbécile.
Quelques jours après, il offrait sa souscription pour la construction de cet édifice national.
C'est dire que, sous une écorce rude et des dehors brusques, il cachait le meilleur cœur, la nature la plus généreuse. Ce Gaulois à l'esprit caustique et railleur, à la voix formidable, au caractère plein de bourrasques, avait des tendresses de femme. Cet ergoteur infatigable, qui se plaisait souvent à nous accabler de ses joyeux sophismes et de ses plaisanteries ironiques, cbangeait soudain de bord et se lançait dans des considérations d'une justesse et d'une logique admirables.
Plus d'une fois, dans les délibérations du Conseil Privé, ses collègues, cherchant la solution d'une question, ont été frappés de la promptitude et de la lucidité de son esprit. Mais ses façons libres d'agir et de parler troublaient quelquefois les mœurs puritaines de quelques-uns des membres du Cabinet.
C'était une nature toute en dehors, exubérante, débordante de vie, de gaieté, incapable de s'assujettir à ce qui gênait ses allures et ses caprices, ayant naturellement les défauts de ses qualités. En résumé : une personnalité d'une valeur et d'une originalité qu'on rencontre rarement et qui lui faisait une place à part dans notre monde politique et légal, un homme qui n'avait que des amis et des admirateurs.
Il a (lu. lui en coûter de mourir; il aimait tant la vie!' La foi de sa jeunesse, les convictions religieuses qui lui