C.-A. GEOFFRION
avaient fait penser, au collège, à l'état ecclésiastique, lui donnèrent la force et le courage de mourir, de renoncer à ce qu'il aimait.
Il ne meurt pas tout entier. Son lils, héritier du talent légal des Dorion et des Geoffrion, portera dignement le nom de ces deux familles romaniuablcs et fera honneur à ce glorieux héritage.
Y.-X. l'j;itl!KAULT
J.-X. PEltRAULT 145
J.-X. PERRAUI.T
Le hindi au soir, 20 février 1907. J.-X. Pt'iTault était élu président de l'Association Saint-Jean-Ba))tiste. Des amis faisaient son éloge, et il les remerciait par des paroles d'une éloquence émue et touchante. 11 était d'une pâleur et d'une faiblesse qui faisaient peine à voir. L'etîort qu'il faisait pour maîtriser son émotion et paraître à l'aise était pénible. L'homme robuste d'autrefois avait fait pkee à un vieillard décrépit.
Avant la séance, je lui avais demandé des nouvelles de sa santé.
— Vous ne savez ]ias. dit-il, que vous ])arlez à un condamné?
— Comment cela? lui dis-Je.
— Eh bien, oui! Le docteur Parizeau m'a dit que j'étais un homme fini. J'ai arrangé mes affaires et j'attends. . . Tout de même, ajouta-t-il, je suis heureux d'avoir été nommé président avant de mourir. Seulement, je crains de ne pas avoir le temps de mettre à exécution quelques-ims des projets que j'avais formés pour le progrès de notre œuvre.
Il y avait longtemps qu'il méritait d'être élu président de l'Association Saint-Jean-Baptiste ! Mais, avec le désintéressement (pii le caractérisait, il était le premier à reconnaître (|u"il fallait retenir aussi longtem])s (\ue possible Thon. M. Béïque dont la compétence financière et le zèle inlassable nous étaient si utiles.
Il aura eu. avant de mourir, la récompense sujjréme qu'il ambitionnait pour quarante années de dévouement à la cause nationale.
Il a été rorganisatt'ur infatigable de toutes les grandes manifestations ([ui ont donné le spectacle imposant de notre force nationale et entretenu dans l'âme du jx'uple le souvenir fortifiant des vertus héroïques de nos ancêtres.
Cha(|ue année, durant plusieurs semaines, il était sur pied nuit et jour afin d'assurer le succès de la fête nationale.
L'an dernier encore, il déployait une énergie et une activité dont sa santé affaiblie a certainement souffert.
Comme de coutume, il voulait diriger lui-même la procession et surveiller l'exécution du programme. Un citoyen éminent, M. le maire Laporte, l'aperçut courant et gesticulant, le visage baigné de sueurs. Il nous dit. le montrant du doigt:
— A\jyez donc Perrault dans quel état il est. Il se tue vraiment, et nous devrions l'empêcher de se dépenser ainsi.
— C'est vrai, dit M. Béïque, mais quelle puissance pourrait l'arrêter ?
C'était un convaincu, un enthousiaste; ni la fatigue, ni les déceptions, ni 'les attaques ne pouvaient le décourager.
" La critique passera, disait-il souvent, mais les sentiments que nous faisons naître dans l'âme du peuple resteront."
Il n'avait qu'une pensée, qu'une ambition: celle d'être utile à sa nationalité, de travailler au progrès, à l'avancement de ses compatriotes.
Il considérait comme un devoir de consacrer à l'intérêt public, au bien de son pays, les loisirs que lui donnait heureusement sa situation de fortune.
Son imagination ardente secondait sa volonté, fécondait ses intentions, en lui inspirant une foule de projets et d'idées qu'il lançait, qu'il semait à pleines mains, quelquefois avec une abondance indiscrète qui lui attirait des remarques désobligeantes. On aurait dû être moins sévère cependant pour ce grand semeur qui ne
se donnait pas toujours la peine de séparer Tivraie du bon grain ; mais il était facile de faire soi-même le triage.
— On me reproche, disait-il quelquefois, d'avoir trop d'idées. Eh bien ! j'aime mieux pécher par cet excès que par l'excès contraire.
Et il continuait de semer,, et le bon grain jjroduisait souvent des moissons dont ses critiques étaient lieureux de profiter.
La fondation de la Chambre do Commerce, l'organisation des cours publics pour les classes ouvrières, la part considérable qu'il a prise à la construction du Monument National et à l'organisation do la Compagnie d'Exposition Provinciale démontrent que, non content d'organiser des démonstrations brillantes, il savait encore faire des œuvres pratiques.
Personne plus que lui n'avait à cœur de donner aux classes ouvrières et agricoles l'enseignement technique dont elles avaient besoin pour réussir et prospérer, pour être en état de rivaliser avec nos concitoyens de langue anglaise dans les luttes pacifiques du commerce, de l'industrie, de l'agriculture.
A l'âge de vingt-deux ou vingt-trois ans, il était allé étudier l'agriculture dans les célèbres écoles de Cirencester, en Angleterre, et de Grignon,, en France; il en était revenu avec des diplômes et des certificats qui témoignaient de ses talents et de son application.
Dans les tournois intellectuels comme dans les luttes athlétiques, il brillait au premier rang, et au besoin il aurait su faire apprécier sa force musculaire.
A son retour au pays, il avait fondé une écolo d'agriculture qu'il fut obligé de fermer, faute d'encouragement. Il avait aussi fondé un journal agricole (lu'il publia pendant dix ans, depuis 1857 jusqu'à la Confédération. Il n'a jamais cessé de s'intéresser à l'enseignement agricole et technique, de le propager par la plume et la parole.
14« SOUVENIRS ET MOGRAPHIES
Lorsqu'il organisa les «.-ours piil)lics au Monument Xational, il se chargea du cours d'agriculture, et il le donna, le dinianclie ai)rès-uiidi. jn-ndant trois ans, à un auditoire nombreux et sympatlii<[ue.
II écrivait et parlait sur tous les sujets avec une facilité, une abondance et une énergie qui produisaient de l'effet et attiraient l'attention publique.
Il fut longtemps l'avocat, le chami)ion le plus ardent de rin(lé])endance du pays et, à diverses reprises, il entreprit des campagnes en faveur de cette évolution politique qu'il désirait ardemment et proclamait nécessaire au dévelopj)ement commercial et industriel du pays, à sa grandeur morale et matérielle.
Il était député du comté de Richelieu, à l'éjjoque de la Confédération. Il fut un de ceux qui protestèrent avec le plus d'énergie contre la nouvelle constitution, à la Chambre, dans la presse et les assemblées publiques. Il disait que le parlement fédéral ayant tous les pouvoirs souverains, le droit de commander la milice, d'administrer la Justice criminelle, de désavouer les lois des législatures provinciales, nous serions, dans un cas de conflit, absolument à la merci d'une majorité hostile.
Aux élections générales de 18(37. il fut vaincu, comme la plupart de ceux qui avaient combattu la Confédération contre toutes les forces politiques, religieuses et financières du pays. En 18T1 et 1872, il fut un des principaux organisateurs du parti national fondé dans le but d'offrir un point de ralliement aux conservateurs et aux libéraux modérés qui cherchaient à s'imir pour renverser le gouvernement, et croyaient nécessaire d'avoir ]jour chef un libéral modéré et acce])ta1)le comme M. Jette.
Il était de toutes les organisations, de toutes les croisades, de tous les mouvements qui remuent les esprits et trempent les volontés et les caractères. Il disait que l'agitation est nécessaire pour empêcher un ])euple de tomber dans l'indifférence, de s'étioler dans l'indolence
et le scepticisme. Aussi, {■oiiiiuc il était lu-urwix lorsque, dans les grandes dénujnstrations religieuses, nationales ou politiques, il voyait le peuple déi)lover ses étendards et nianii'ester énergiciuenient ses croyances, ses sentiments et ses opinions.
— Regardez, s'écviait-il avec enthousiasme, regardez le peuple; n'est-ce j)as qu'il est beau lorsqu'on réussit à frapper son imagination, à toucher son cœur !
C'étaient les moments les plus heureux de sa vie ; il oubliait alors toutes se« fatigues, tous ses ennuis et s'en allait en pensant à la prochaine démonstration.
L'hérédité se manifeste dans sa destinée. Son grand-, père, Joseph-Franc;ois Perrault, fut un sage, un philanthrope, un bienfaiteur pul)lic. un agronome distingué, un fondateur d'écoles, l'un des pionniers de l'instruction, de l'éducation du peuple. Ses sacrifices et son dévouement pour la cause de l'enseignement ont immortalisé sa mémoire. C'était un ancien colonel des A'oltigeurs Canadiens et du régiment d'artillerie de Québec. 11 avait ])ris part à la glorieuse bataille de Châteauguav et s'était distingué dans les campagnes de 1812-1815.
La famille Perrault était alliée à plusieurs des familles les plus anciennes et des plus distinguées du ])ays, les Casgrain, les Baljy. les de Martigny, les Lussier, etc.
Joseph-X. Perrault tenait de race. A la noble passion de son grand-père pour l'instruction publique, à son dévouement pour le bien et le bonheur de ses compatriotes, il joignait le tempérament militaire, le caractère hardi et bouillant de son père.
D'une taille au-dessous de la moyenne, nuiis d'une stature puissante, il avait des muscles d'acier, une i)alole vive, brusque, énergique, des mouvements qui dénotaient une vigueur peu commune, un caractère et un esprit capables de tout entreprendre, de braver toutes les difficultés, tous les dangers. Il ressemblait à ces
marins sans peur et sans repraclie dont Thitoire raconte les exploits, les coups de tête héroïques. Comme eux, il aurait fait sauter son vaisseau plutôt que de se rendre. Dans les choses ordinaires de la vie, il paraissait quelque ]ieu déplacé, ennuyé, hors de son élément ; le ealiue et le repos le fatiguaient ; sa nature et son esprit cherchaient constamment l'agitation, le mouvement. II me disait souvent, surtout dans ses dernières années:
— Nous vieillissons; il faut se hâter de compléter nos œuvres, de faire tout le hien possihle.
L'inaction, l'obstacle et l'ohjection l'irritaient, le rendaient irascible, violent même; mais ses colères étaient de courte durée; il n'avait pas le ninindro sentiment de rancune et de vengeance. Immédiatement après avoir fait feu et flamme contre celui qui l'avait contredit ou attaqué, il était prêt à se joindre à lui pour le succès d'une idée, d'une œuvre utile.
Comme il passait tout son temps, ses jours et ses soirées à lire, à étudier, à rédiger des résolutions, des programmes, des discours, il sortait peu. détestait le tabac et les boissons fortes, fuyait les amusements vulgaires et vivait sagement et chrétiennement.
Comme on le croyait riche, on lui reprochait sa parcimonie, mais ses revenus ne lui permettaient pas de vivre largement.
— Si je ne vivais ]ias modestement, me dit-il un jour, je m'endetterais ennime beaucoup d'autres, et mon petit capital serait vite dévoré. Ceux qui me critiquent seraient les premiers à condamner mon imprudence.
En résumé, c'était une puissante organisation morale, intellectuelle et physique, une imagination brillante, trop aventureuse parfois, un esprit vif, clairvoyant, hardi jusqu'à la témérité, un caractère d'une franchise, d'une loyauté, d'un désintéressement à toute épreuve, d'une honnêteté incontestable, un homme vertueux, un patriote profondément sincère et convaincu.
Sa mort a été celle d'un philosophe chrétien; il l'a
vue venir sans crainte, sans faiblesse, avec im sangfroid, un courage et une résignation admirables. 11 n"a cessé de s'entretenir jusqu'au dernier moment avec ses amis de tout ce qui avait été l'objet de ses affections: l'Association Saint-Jean-Baptiste, le Monument National, la Chambre de Commerce, l'avenir des Canadiens-français, l'indépendance du pays, les destinées du Canada.
Il me disait, quelques jours avant sa mort :
— J'aurais bien aimé ne pas mourir avant d'avoir vu la Chambre de Commerce dans son immeuble et d'avoir réussi à éteindre une partie de la dette de l'Association Saint-Jean-Baptiste afin de la mettre en état d'accomplir toutes les bonnes œuvres que nous avions en vue.
— Si au moins, lui dis-je, ceux qui s'en vont pouvaient continuer de s'intéresser à leurs œuvres, à leurs parents, à leurs amis.
— C'est vrai, répondit-il, soyez sûr que si Dieu le peiTnet, je vous aiderai. Vous me connaissez : s'il y a un moyen de me mettre en communication avec vous, je le trouverai.
Il parla ensuite de ses funérailles, de ses conversations avec l'abbé Tranchemontagne, son confesseur, sur la mort et l'éternité.
Comme je lui exprimais mon admiration de le voir si calme, si courageux, si résigné, il me répondit:
— Je regrette, sans doute, de quitter ma femme qui m'était si attachée, ma fille, mes amis; mais je n'ai pas le droit de me plaindre de mon sort. Dieu m'a donné soixante-huit années de vie heureuse, active et utile. Beaucoup n'en ont pas eu autant. Je meurs content, résigné et convaincu que je m'en vais dans un monde meilleur oii je verrai la manifestation de la puissance divine dans des aurores d'une grandeur et d'une l)eauté incomparables. Je n'ai pas vécu comme un saint, mais j'ai fait de mon mieux pour être utile à mes semblables, pour maîtriser la nature que Dieu, mon créateur, m'a-