HENRI B0UBA8SA
H£NRI BOURASSA
D'une taille moyenne, élégant, droit comme un I, une jolie tête abondamment pourvue de cheveux noirs coupés court à la Titus. Toeil tin. pétillant, la bouche ferme et souriante mais d'un sourire ironique, une physionomie où la vivacité s'allie à la hardiesse, l'air d'un gentilhomme, le geste et la parole rapides, énergiques, le pas élastique, militaire, l'allure d'un officier français. En somme, l'extérieur d'un homme qui n'est pas le premier venu, d'une personnalité qui attire le regard et l'attention.
Petit-fils de Louis- Joseph Papineau. il tient de son grand-père la parole élof|uente. indépendante €'t incisive, l'esprit critique et agressif, l'amour de la popularité; et de son père. M. Xapoléon Bou"as?a. il a la tournure d'esprit artistique et littéraire. "Ils ont de qui tenir **. dit-on souvent en parlant de certains hommes dont les ancêtres étaient des esprits supérieurs. Ces paroles s'appliquent parfaitement à Henri Enurassa: il est un exemple frappant d'atavisme; on voit réunis chez lui les aptitudes et les traits caractéristiques de deux familles remarnuables.
C'est surtout ui Papineau sous le rapport du caractère. Comme son grand-père, il aime Tagitation. l'opposition, la criti(]uo. la discussion, la lutte, les assemblées populaires, l'assaut du pouvoir, des citadelles ; comme lui, il semble prendre plaisir à démolir sans trop se préoccuper de reconstruire.
Transportez Henri Bourassa à \me autre époque, dans une situation où il serait appelé à défendre contre
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un pouvoir tyranniquf les droits reli^eux ou nationaux de ses compatriotes, la liberté de son pays, il serait superbe et irrésistible comme était son grand-père avant 1837. Mais l'époque actuelle est peu favorable aux grandes joutes oratoires, aux mouvements qui soulèvent et entraînent tout un peuple. Les philippiques à la Démosthène paraissent déplacées pour discuter des (juestions de simple administration ou l'opportunité de certaines concessions. Pourtant, à Ottawa^ dans la législature fédérale, il s'élève parfois des discussions où le talent peut prendre son essor et briller. M. Bourassa a eu l'occasion de prendre part à ces discussions, de les provoquer même, et il a donné alors des preuves éclatantes de son talent oratoire. C'est là qu'il aurait dû rester, c'était le milieu qui convenait à son éloquence, le champ de bataille où il pouvait déployer toutes les ressources de son talent. Avec sa maîtrise des deux langues, il y faisait honneur à sa province, au Canada. Il aurait pu continuer de se distinguer, de jouer dans cette vaste arène un rôle brillant et utile, en restant indépendant, mais avec plus d'égards et de bienveillance pour ses amis, ])our ceux qui l'aimaient et l'admiraient. Malheureusement, il a manqué de mesure, il a franchi la limite de la critique, il a frappé à droite et à gauche, heurtant des convictions respectables, des amourspropres légitimes, sans tenir compte suffisamment des exigences politiques d'un régime qui doit son existence à un compromis et ne peut vivre que par le compromis. Il a fait un beau discours sur la guerre du Transvaal et reproché au gouvernement d'avoir envoyé des soldats canadiens sous les drapeaux anglais, sans consulter le parlement. Mais que serait-il arrivé si le gouvernement Laurier avait résisté à la pression de l'opinion publique, aux appels passionnés de la population anglaise? M. Laurier aurait été obligé de démissionner, un autre gouvernement aurait été fonné et cinq mille hommes au lieu de deux juille auraient été envoyés au Transvaal. et nous aurions eu ce qui a été prédit: une
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(.oalitiou (le tuâtes les i)r()viuees anglaises «lui auraient p)uverné sans la provinee de Québec. Ce que la guerre du Transvaal nous a coûté est insignifiant, en comparaison de ce qu'elle nous a rapporté, même au point de vue purement monétaire ; car l'Angleterre nous a acheté pour dix ou onze millions de nos produits et marchan- «lises. Et, au point de vue nu)ral et national, quel mal la province de Québec se serait fait en s'isolant des autres provinces dans une circonstance où sa conduite aurait paru inspirée par des sentiments d'hostilité à l'Angleterre ?
Certes, l'occasion était peu favorable pour se mettre en travers de la majorité, pour essayer de l'empêcher de manifester son loyalisnu^ à l'Angleterre, pour soulever des animosités nationales si dangereuses pour nous. Il peut arriver que nous soyons obligés quelque Jour de prendre cette attitude énergique et d'en braver les dangers, mais il faudra que les circonstances soient bien graves pour justifier une mesure aussi extrême, })our brûler ainsi nos vaisseaux.
Lorsque M. Bourassa accej)tait la position prise par le gouvernement Laurier sur la question des écoles du Manitoba. est-ce qu'il ne reconnaissait pas la nécessité, sous notre régime politique, des compromis et des concessions? Et lorsque, après avoir lancé les foudres de son éloquence contre certains hommes, il donnait à ces hommes, devenus ses amis politiques, l'accolade fraternelle, ne payait-il pas tribut, conmie les autres mortels, aux exigences de la politique? Il est trop intelligent peur ne pas savoir que, le lendemain du jour où il arriverait au })ouvoir à Québec, à Ottawa surtout, il entrerait à contre-cœur, mais forcément, dans la voie des compromis ; qu'à l'exemple des hommes d'Etat les plus éniinents, il serait forcé, pour devenir un homme de gouvernement, de remplacer le fouet par la branche d'olivier.
Ceux qui ont prévu les résultats de la Confédération doivent-ils maintenant^ pour se donner raison^ provo-
(jucr ou favoriser des conflits religieux ou nationaux où nous n'aurions rien à gagner et tout à perdre ? Non, leur devoir est de continuer à mettre leurs compatriotes sur leurs gardes.
On me permettra de répéter ce que j'ai déjà dit plus d'une fois, c'est que sous un régime jjolitique (jui ne vit que de compromis et de concessions réciproques, il sera toujours facile pour un homme de talent de soulever le sentiment national en pro'-lamant que les droits d'une province ou d'une nationalité ont été plus ou moins sacrifiés.
C'est l'un des grands dangers qui menacent l'avenir de la Confédération.
Je me suis toujours demandé pourquoi M. Bourassa n'avait pas employé son talent et son ardeur à combattre les assauts nombreux portés à l'autonomie provinciale et municipale par le Parlement fédéral. Voilà un terrain où. luttant contre un danger sérieux, il aurait pu donner l'essor à son talent et rendre des services signalés à sa province.
Quoi qu'il en soit, M. Bourassa, peu satisfait des résultats de son attitude, à Ottawa, se trouvant mal à l'aise au milieu des libéraux et ne se souciant pas de passer dans le camp conservateur, prit la résolution de quitter l'arène fédérale pour aller, à Québec, combattre le gouvernement Gouin.
Un jour, la nouvelle se répandit que M. Bourassa avait donné sa démission, comme député fédéral du comté d'Ottawa, et que, répondant au défi que lui avait porté M. Turgeon, il allait se porter candidat contre lui dans le comté de Bellechasse, C'était un beau geste. mais c'était aussi hardi, téméraire. M. Turgeon était un rude adversaire et il était chez lui, parmi les siens. La joute fut superbe, mais M, Bourassa fut vaincu.
Aux dernières élections générales, il prend sa revanche en se faisant élire à la fois à Montréal et à Saint-Hvacinthe,
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Le voilà à Québec, eu face (l'uu ministère soutenu par une énorme majorité, n'ayant lui-même pour partisan flé'.'laré que son jeune et spirituel ami. Armand Lav(Mgne.
Son premier discours sur l'Adresse a i)eu d'effet, mais il se rachète, quelques jours après, par une harangue ;■( lentissante où il fait, pendant plusieurs heures, le ])rocès du gouvernement Gouin.
Ce fut son plus grand succès oratoire.
Lorsqu'il fut ensuite obligé de descendre sur le terreà-terre de la routine parlementaire, d'entrer dans le domaine aride des choses ])ratiques et de parler tous les jours sur des questions bien prosaïques, il arriva ce qui arrive toujours aux orateurs qui se prodiguent, on le trouva moins intéressant. Et puis, comme je l'ai dit en parlant de M. Gouin, il trouva dans la personne du premier ministre une force de résistance à laquelle il ne s'attendait pas.
Xécinmoins, lorsqu'un homme a du talent, de l'ambition et de la volonté, il peut bien commettre des erreurs, faire des faux pas. mais il se rachète soudain par des cou{3s d'éclat et rien ne peut l'empêcher de iiiontc'.-.
La vie de M. Bourassa promet d'être dramatique. Le drame sera intéressant, l'acteur superbe.
J'ai dit que M. Bourassa avait l'éloquence vigoureuse et agressive de son grand-père, mais une éloquence plus correcte, plus littéraire, une parole plus alerte, plus chaude, plus pénétrante.
Je l'ai entendu souvent, à la Chambre des Comuiur.es. et, chaque fois j'ai été émerveillé de sa facilité, de son brio, de son habileté et de son érudition. Très instruit, jamais pris au dépourvu, prompt à la riposte, sarcastique et spirituel. ])arlant toujours avec un accent de conviction impressionnant, il plaît à une Chambre, il électrise les masses.
îl parle à jets continus, sa i)arole impétueuse se préoipite comme une avalanche, elle court^ elle vole, elle éclate.
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On dirait, parfois, qu'il ue peut donner libre cours aux pensées qui l'obsèdent, aux ardeurs qui l'agitent, et que, fasciné, semblable à une sibylle sur son trépied, grisé par sa propre parole, il se laisse dominer par l'inspiration du moment et s'abandonne au courant impétueux de ses idées, de ses sentiments. C'est dans ces moments d'exaltation qu'il se lance dans des voies dangereuses où il recueille des applaudissements entliousiastes, mais qu'il manque trop souvent de prudence et de mesure.
Il fait une dépense excessive de poudre, de dynamite, et tire constamment à boulets rouges, trop souvent au hasard, sans raisons suffisantes. A force de sonner du cor et de faire appel aux armes pour rien ou prescjue rien, il court le risque de n'être plus écouté, lorsciue le danger sera sérieux.
Son mécanisme intellectuel est compliqué, fait de ressorts nombreux, de pièces admirables mais disparates ; c'est une toile, une tranu> dont le tissu est fin, riche, où les fils d'acier, d'argent et d'or, se croisent et s'entremêlent de façon à éblouir. On dirait (ju'il a du radium dans le cerveau.
Que sera-t-il? Une étoile fixe de première grandeur ou un météore dont l'éclat ne brillera qu'un instant? Il est difficile de le dire. La destinée d'un homme dépend tellement des circonstances, des événements imprévus auxquels il peut être mêlé, qu'elle est toujours plus ou moins voilée. Et puis, dans quelle mesure l'expérience, l'étude et l'âge transformeront-ils le puissant tribun en homme d'Etat sage, prudent et pondéré?
T/aA-enir le dira.
Mais on peut, dès maintenant, prédire qu'il n'a pas fini de faire du bruit autour de son nom, de faire sonner iep grosses cloches de la renommée dont le son l'enivre.
On dit qu'il est bon <iu'il nous vienne de temps à autre des Bourassas pour secouer l'opinion publique, réveiller les énergies endormies, et faire entendre le langage de la vérité. C'est vrai, à la condition qu'ils tiennent compte
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aiLx chefs d'Etat de leur bonue volonté, de leur souci de faire le bien et des exigences de leur situation, qu'ils évitent le dénigrement. C'est un rôle dangereux, mais utile, lorsqu il s'exerce dans les limites de la vérité, de la justice et de la modération, sans froisser inutilement les sentiment* d'une majorité où il nous faut chercher à nous créer des sympathies, des alliances.
M. Bourassa a, comme garde du corps, un petit peloton de jeunes enthousiastes dont quelques-uns ont de l'avenir, et il avait pour organe, à venir jusqu'au mois de décembre dernier^ le Natio7ialiste, journal publié le dimanche et rédigé par des jeunes gens dont le talent serait plus apprécié s'il était moins frondeur. 11 a maintenant à son service et sous sa direction le Devoir, journal de combat et d'opposition, agressif, virulent, où il ne se fait pas plus de scrupule de condamner la politique de Laurier que celle de Gouin. Il fait feu et flamme contre le projet d'établissement d'une marine canadienne qu'il dénonce surtout à cause de la fausse interprétation qu'il donne à un mot, parce qu'il prétend que, en temps de guerre, le gouvernement sera obligé de mettre la marine du pays au service de l'Angleterre.
Dans cette affaire comme dans celle du Transvaal, il agit et parle comme si les droits les plus sacrés de la province de Québec étaient en danger, comme si la plus grande faute des Canadiens-français n'était pas de s'exposer à être accusés de déloyauté dans des matières où nos intérêts religieux et nationaux ne sont nullement menacés. Pourtant l'Histoire dira que, dans ces circonstances. Laurier, placé entre deux extrêmes, entre doux feux, a trouvé la solution la plus juste, la plus raisonnable, et que loin de sacrifier l'autonomie du Canada, il l'a sauvée.
Et non content d'échafauder une polémique brillante mais dangereuse sur la fondation la plus fragile, il a commis l'erreur de lancer contre Laurier, contre l'homme qui l'a le plus aimé et choyé, des insinuations malveillantes et injustes qui lui ont attiré des ripostes
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violeiitt'ri. Ce J^auiici- (|u"il ne voulait pas diiuiiiuer, (jii'il admirait tant, même lors()irii faisait une guerre à mort à Gnuin, aujourd'iuii il le frappe rudement de ses deux mains, en pleine ligure. Pourtant, combien d: fois on a reproché à Laurier d'être troj) indulgent pour cet enfant protligue, de le gâter, de lui pardonner trop facilement ses incartades. Laurier le ménageait; Il laimait. car il aime le talent et lui veut du bien.
Il aurait bien le droit de lui dire, comme César à Rrutus : "Tu (|UO(iiu'. tili !"
J'invite M. Bou tassa et ses jeunes amis à rétiéchir sur la fjuestion suivante:
Xe faut-il pas plus de patriotisme, dans certains cas, ]K)ur faire au détriment de sa popularité une concession afin d'éviter un plus grand mal, que pour se rendre populaire en se montrant intransigeant, tn refusant tout compromis ? Kt n'est-il pas injuste de dénoncer comme des traîtres ceux qui ])ar devoir et dans l'intérêt de leurs compatriotes se croient obligés de sacrifier plus ou moins leurs sentiments personnels ? L'exemple de Briand, le premier-ministre de la France fait voir <|u'il est dangereux d'émettre dans l'opposition des théories qu'on ne peut, arrivé au pouvoir, mettre à exécution.
Il ne faut pas être trop sévère pour les écrivains et pour les orateurs politicpies qui écrivent ou parlent au milieu de la fusillade, mais encore ne faut-il pas leur laisser croire que tout leur est permis.
M. Bourassa a trop de talent et de bonne éducation pour se permettre des écarts de langage qui lui feraient plus de nuil à lui-même qu'à ses adversaires. Il doit rester gentilhomme pour mériter le respect même de ses adversaires.
Quant à .«a conduite politique, il ne doit pas oublier que son origine et son talent lui imposent une lourde tâche et une responsabilité onéreu.?e. Il est facile de ■«oulever des applaudissements avec une parole chaude et ribrante, mais les actes et non les paroles sont la