‹ Souvenirs et biographies, 1870-1910Chapitre 31 sur 44 · S(»r\"KNIItS HT liI()(.;HAriIIE · texte numérisé non relu

S(»r\"KNIItS HT liI()(.;HAriIIE

vait donné;' : jv ne crains pas de paraître devant lui, et de lui rendre tonipte de ma vie; je crois eu sa bonté et en sa iniséricorde.

Et il ajoutait:

— Vraiment, j'ai presque hâte, quelquefois, de connaître enfin ces mystères de l'autre vie dont nous avons si souvent parlé ensemlîle et qui tourmentent tant les hommes, surtout les esprits curieux comme le mien.

Il a tenu à peu près le même langage à plusieurs de ceux qui sont allés le voir, et ils sont tous revenus émus, mais heureux d'avoir entendu, de la bouche d'un mourant, des paroles si belles et si consolantes.

La mort a été douce, presque respectueuse pour ce brave, ce courageux; elle l'a frappé plusieurs fois du bout de son aile avant de le terrasser; elle semlilait prendre plaisir à le voir, à l'entendre. Ce n'est pas tous les jours qu'elle a affaire à des mourants de cette trempe.

Il est mort comme mouraient nos ancêtres, en pensant à Dieu et à la patrie. Ce n'est pas seulement un homme, un homme de valeur, un patriote, un citoyen modèle qui est mort avec J.-X. Perrault, c'est toute une famille, une illustre famille, qui s'est éteinte avec lui, qu'il a menée au tom1)eau.

Il n'a pas laissé de fils pour porter son nom ; nuiis, ce nom, il l'a inscrit en lettres inefîaçaljlcs dans les cœurs de ceux qui resteront.

Le dernier des Perrault a glorieusement clos l'iiistoire de plusieurs générations de grands citoyens, de patriotes honorables.

LOUIS FRECHETTE

LOUIS-HONOBÉ FRÉCHETTB 153

liOUIS-HONORE FRECHETTE

Louis Fréeliette est né à Lévis, le IG novembre mil huit cent trente-neul', au pied de la falaise, dans un endroit charmant, merveilleusement arrangé pour servir de berceau à un poète, au sein d'une nature saturée de poésie, au milieu des inspirations les plus pures de la gloire et du patriotisme. De tous côtés, des choses qui fiappent l'imagination, agrandissent l'esprit, élèvent l'âme, des horizons de flots et de montagnes à perte de vue, des rochers et des ))0cages, des nappes immenses d'i verdure, des champs de bataille et des plaines fameuses, théâtres de luttes gigantesques,, des monuments et des ruines peuplés de souvenirs, des forts, des bastions, des murs crénelés, surmontés de canons, des appareils de guerre, séjour de Mars ou d'Apollon, patrie de toutes les muses.

Xous pouvons dire de Fréchette comme poète ce que nous avons dit de Lavallée comme musicien, c'est (|ue personne ne porte plus que lui le cachet national, l'empreinte de cette nature riche et variée, pleine de contrastes, qui caractérise notre pays.

Dès son enfance, il y eut deux hommes vn lui. T/un pétulant, hardi, tapageur, organisateur dÏMiuipées. fabricant de fusils, de pistolets et de canons, de bombes même. terril)le au milieu de cet arsenal pour les passants et les voisins qui lui avaient causé des ennuis. Un jour, M. Houghton, voisin de son père, le mit à la porte parce qu'il avait crié : " Hourrah pour Papineau ! '' Furieux de cette impolitesse, il c(mrt à son

arsenal, v prend la plus grosse de ses bombes et la lance par-dessus le mur de la cour; la bombe éclate, brise une fenêtre et jette l'effroi parmi les gens de la maison.

L'autre doux, rêveur, mélancolique et d'une extrême sensibilité, passant des heures sur la plage à contempler les traînées lumineuses que le soleil laissait sur le fleuve en disparaissant derrière les Laurentides, à regarder l'esquif ou le navire sillonner les eaux profondes du grand fleuve, à écouter le bruit des flots agités par la tempête ou le chant des oiseaux. Douces rêveries, recueillements mystérieux, qui fécondent dans les âmes le genne sacré de la poésie !

Un jour, il n'avait que huit ans, il lut les lettres de Gilbert. Cette lecture fut pour lui une révélation; il y trouva comme un écho de ses sentiments, comme une expression des aspirations qui depuis si longtemgs troublaient son âme.

Les récits des exploits de Jean Bart et de Duguesclin lui avaient donné le désir d'être guerrier. Il voulut alors être poète. Son père lui ayant demandé vers cette époque quelle carrière il se proposait d'embrasser quand il serait grand, il répondit : " Je serai poète."

" Sais-tu au moins ce que c'est qu'un poète ? " reprit son père. Comme la réponse se faisait attendre, le père ajouta : " C'est un homme qui fait des chansons ; ce n'est pas ce métier-là qui t'enrichira."

Cette explication le peina mais ne le découragea pas. " Eh bien ! je ferai des chansons," reprit notre jeune poète.

Il se mit à rimer en entrant au séminaire de Québec: il faisait des vers avant de décliner rosa, rosce. Un jour, il ajouta quelques couplets à une chanson fort en vogue parmi les écoliers. Les messieurs du séminaire, trouvant les couplets fort jolis pour un enfant de douze ans, crurent qu'il avait dû voler cela quelque part et lui demandèrent pour l'éprouver de faire des vers sur le sujet suivant : " Le chant d'un troubadour au concile de Clermont."

LOUIS-HONOEÉ FRÉCHETTE 155

Fréchette leur remit, peu d'heures après, ([ueUiues strophes qui furent trouvées boniu's. Mais l'épreuve ne parut pas satisfaisante. Les abbés Méthot et Gonthier, souiiçonuant toujours quehiue supercherie, voulurent en avoir le cœur net. Un dimanche, ils enferment sous clef notre poète dans une des chambres du grand séminaire avec une feuille de papier et un crayon, et lui ordonnent de faire une pièce de vers sur l'arrivée do Mgr Laval au Canada. Fréchette avait une heure à lui^ mais l'inspiration lui fit complètement défaut ; lorsque les savants ])rofesseurs revinrent, il n'avait pa-s un seul hémistiche de prêt. Plein de confusion, Fréchette demande une demi-heure de grâce, «[u'on lui accorde. 11 se met à l'œuvre et fait en vingt minutes quatre strophes, que l'abbé Gonthier conserve encore.

Fréchette ne fitt pas précisément un écolier modèle; il n'eut jamais le prix de sagesse, ni celui d'application, mais il en rapporta beaucoup d'autres.

A quinze ans. il (|uitte le séminaire et part sans tan;bourni trompette pour les Etats-I'nis, à la bonne aventure. Le •• capot " d'écolier lui pesait sur les épaules et [a règle gênait sa nature indépendante et indisciplinée. Rendu à Ogdensburg, il apprend la télégraphie dans l'espace d'une nuit, et le voilà télégraphiste. Mais sa carrière de télégraphiste ne fut pas longue; elle dura trois jours. Ses patrons, ne trouvant pas ses connaissances télégraphiques suffisantes, le congédièrent. Fréchette parcourut en vain toutes les rues de la ville, à la recherche d'une position sociale. Fatigué de courir, il change d'halnts avec le premier venu et s'engage pour casser de la pierre. Pendant un mois il casse et il recasse, avec un courage digne d'un meilleur sort; il ne songeait plus à être poète ni guerrier, le métier de casseur de pierre suffisait à son bonheur, à son ambition.

Mais on se fatigue de tout en ce bas monde. Un bon

jour. \v mal du ])ays le prit; il déposa la masse et alla rej)rendre au séminaire ses études si singulièrement interrompues. Il recommença à rimer et publia dans Y Abeille, jjctit journal imprimé au séminaire, des pièces de vers qui dénotaient un véritable talent.

Il termina ses études à Xieolet. (juitta le collège en ISGO et entra à Punivei-sité Laval pour y faire son droit.

C'était le temps où les étudiants faisaient la vie de bohème suivant toutes les traditions, moitié gamins, n^.oitié gentilshommes, lisant beaucoup plus Dumas que Pothier, faisant un peu de tout, excepté le bien. Fléchette se jeta corps et âme dans cette vie de bohème; c'est chez lui qu'on se réunissait, dans une mansarde de la rue du Palais, qu'il habitait avec x\lphonse Lusignan, ancien rédacteur du Pays. Ils étaient là généralement une dizaine, turbulente confrérie de jeunes gens de talent, devenus presque tous de respectables pères de famille et des citoyens modèles, mais terribles tapageurs alors, flâneurs incomparables, et organisateurs d'équipées qui plus d'une fois troublèrent la paix de cette bonne ville de Québec. Il fallait les voir réunis autour d'une vieille table chargée de pipes et de tabac, passant des soirées et des nuits à rire et chanter, à parler et fumer. Quelle verve ! Quel entrain ! Quelles tempêtes lorsque la discussion tombait sur la politique ! Quelquefois. Fréchette lisait ses vers au milieu des applaudissements de la docte réunion ou d'un déluge de quolibets suivant le caprice et l'himieur du moment.

^'oublions pas qu'une de leurs principales occupations était de faire les élections ; aussitôt qu'arrivait cette époque désirée, ils s'abattaient comme une nuée d'étourneaux sur les comtés avoisinant Québec, battaient la campagne en tous sens et faisaient des discours à la Eobespierre !

On les vit aussi, transfonnés en acteurs, jouer des drames et des comédies au profit de la colonisation, des

LOUIS-HONOEÉ FRÉCHETTE 157

iiiccuilirs cl (Tautrcs Wonnos œiivi'Cf;. Temps lieureux après tout (lui' eelui-là, où les privations niêiue sont des plaisirs, mais temps funeste pour ceux (jui abusent de la sève et de l'activité de la jeunesse.

l'réchette était sorti du séminaire, conservateur, comme on l'était dans sa famille; il fut heureux d'entrer à la rédaction du Journal de Québec, dont le propriétaire et principal rédacteur. M. Cauchon. était alors ministre des Travaux publics. Pendant les sessions, il était employé comme traducteur à TAssemlilée législative. Ces deux positions lui permettaient d'être le caissier, le prêteur de la confrérie, mais il les abandonna bientôt pour devenir libéral comme ses amis.

Il a raconté les joies et les gaietés de sa vie d'étudiant dans une channante pièce de vers qu'on trouve dans Mes loisirs.

Il regrettait de ne pas avoir vécu plus longtemps cette vie aimable dont rien n'altérait les charmes.

C'est par une voie douce et fleurie que Fréchette an-iva, en 1864, à cette profession d'avocat si séduisante pour le talent et l'ambition, mais si décevante pour ceux qui, sans vocation spéciale, s'y jettent par désespoir de cause.

Fréchette voulut consacrer au journalisme les loisirs que la profession lui laissait, et il fonda le Journal de Lé vis.

Avocat, journaliste, poète et libéral avancé, Fréchette réunissait en sa personne, par un heureux ]jrivilège, tous les titres possibles de pauvreté. Avouons cependant que, pour de^ hommes comme Fréchette, il y a toujours de l'avenir, lorsqu'à d'aussi grands talents ils joignent l'énergie et la persévérance, qui sont après tout nécessaires dans toutes les positions, dans tous les pays. Mais Fréchette n'était pas doué, à un degré considérable, de ces qualités, de ces vertus, et la vie facile qu'il avait menée ne l'avait pas préparé aux déboires et aux priva-

lion?: riiomme de sentiment et d'imagination remportai i sur l'homme de principes et de volonté. Certaines circonstances particulières se joignant aux déboires de son état, il se révolta, un jour, contre les rigueurs du sort et repartit, triste, mais résolu, pour les Etats- L'nis. Ce départ imprévu surprit tout le monde et attrista tous ceux qui voyaient en lui Tune des étoiles les plus brillantes de la jeunesse, un talent si plein de promesses.

En arrivant à Chicago, Fréchette fonda l'Observateur, qui mourut jeune, faute de capitaux, mais sa réputation, son talent d'écrivain et d'orateur, sa bonne mine et sa conduite honorable lui créèrent parmi les Canadiens des Etats-Unis une influence que les Américains ne manquèrent pas de remarquer.

Quelques mois après la chute de l'Observateur, il était nommé secrétaire correspondant du département des terres de l'Illinois-Central en remplacement de feu Thomas Dickens, frère de Charles Dickens, le fameux romancier anglais. Il quitta cette situation deux ans plus tard pour prendre la rédaction de l'.-lmérique et se lancer dans la politique. Il fut deux fois à même d'être mis sur le ticket républicain comme candidat à d'importantes fonctions et notamment à la charge de juge de la cour de police, mais il ne put accepter, n'étant pas encore naturalisé citoyen américain.

Il n'y a pas de doute que Fréchette avait tout ce qu'il faut pour se faire un chemin brillant dans la politique américaine, mais des circonstances singulières le forcèrent heureusement à revenir au pays.

En ISTO. la guerre franco-prussienne éclata alors q\i'il était en promenade au Canada. La population allemande, très nombreuse dans l'Illinois, força la convention républicaine de Springfield à adopter une résolution de SMïipathie envers la Prusse. On conçoit l'exaspération de la population française, qui avait jusqu'alors voté comme un seul homme avec le parti républicain.

Celui qui remplaçait Fréchette à V Amérique, un professeur suisse qui avait probablement des intérêts personnels engagés dans ce parti, se mit à écrire des articles contre la France.

Lorsque Fréchette retourna à Chicago, il trouva son journal aux abois ! 1800 abonnés l'avaient renvoyé.

11 abandonna l'entreprise pour ne pas avoir à faire une lutte inutile et imprudente à un parti tout puissant. Il s'absenta de Chicago pendant les élections et alla passer deux mois à la Louisiane.

C'est pendant cette agréable promenade qu'il composa son ode sur le Mississipi, la plus belle, peut-être, de ses improvisations.

A son retour, pour donner aux circonstances le temps de se modifier, il prit le parti de revenir momentanément au Canada comme correspondant de deux journaux américains.

11 quittait donc Chicago, après avoir reçu les témoignages d'estime les plus flatteurs de la part de ses compatriotes de l'endroit, il arrivait au pays à la veille des élections de 1871. Il était à peine arrivé qu'on le pria de se porter candidat dans le comté de Lévis.

Huit jours après, au grand étonnement de tout le Bas-Canada, il posait sa candidature contre le docteur Blanchet ; on ne savait même pas qu'il fût dans le pays.

Venu pour se promener, n'ayant pas même apporté ses malles, il était candidat et faisait la chose aussi naturellement que si. étant en voyage, il se fût détourné, un instant, de son chemin pour visiter un ami ou admirer un monument. Et sans autre ressource que sa parole il entreprenait de lutter précisément contre l'un des hommes les plus forts du parti conservateur, dans un endroit où toutes les influences allaient se trouver liguées contre lui. Aussi il fut battu par 336 voix de majorité, mais il sortit de la lutte avec des amis dévoués, des partisans pass'onnés. un avenir assuré.

Il ouvrit une étude d'avocat, se mit à pratiquer et songea surtout à so préparer pour les élections de la

Chambre fédérale. Il avait juré de se faire élire et d'enlever au moins l'un des mandats du docteur Blancbet.

Il est rare que tant de persévérance et d'énergie ne fléchisse pas le peuple; il ne s'en fallut que d'une cinquantaine de voix qu'il ne réussît. Ce qu'il y a de kihffiilier. c'est qu'il aurait pu. dit-on. se faire élire facilement ailleurs. Mais non, c'est le docteur Blanchet qu'il veut battre, c'est Lévis qu'il veut représenter, il l'a dans la tête et il n'en démordra pas, à la peine de se présenter jusqu'au jugement dernier.

Après les élections, il alla s'établir à Québec, où la fortune lui paraît propice.

Mais ce n'est ni l'homme i)()Iiti(iue, ni l'avocat que nous voulons peindre aujourd'hui, c'est le poète.

M. Fréchette était encore étudiant en droit, lorsqu'il publia son premier volume de poésies : Mes Loisirs. C'est un recueil do pièces détachées, d'improvisations composées, la plupart, au séminaire, les premiers jets d'une âme inspirée, les promesses d'une nature féconde mais peu cultivée. C'était la première fois qu'un poète canadien lançait dans le public un recueil aussi considérable.

Ce fut un événement littéraire.

Crémazie venait de partir. Les lettres canadiennes en deuil accueillirent avec joie l'étoile qui venait remplacer l'astre disparu, elles couvrirent de fleurs le berceau d'où partaient des chants si mélodieux. Ce n'étaient pas encore les accents sublimes du Drapeau de Carillon, cette voix inspirée qui avait réveillé dans leurs tombeaux toutes les gloires de la patrie. Il y avait des notes faibles dans ces chants mélodieux, des coups d'ailes manques dans ces essors brillants, des pierres communes parmi ces diamants. Mais ne reconnaît-on pas le rossignol aux premiers sons qui sortent de son gosier enchanté, les premiers élans de l'aigle n'indiquent-ils jtas le roi des airs?

LOUIS-UONOKÉ FKÉCHETTE 161

Fréehetto reçut de partout les encouragements les plus liatteurs. Lamartine et X'ictor Jlugo Fajjplaudirent et la Tribune Jji/ri(jiif de Paris écrivit ce «jui suit :

'' Ce qui l'ait la grandeur de la littérature française, '• c'est son extension, cause de sa diversité, l'aris seul " n'a pas enfanté ses plus illustres représentants, idiome "exubérant de vitalité, notre langue produit à ses ex- ■■ trémités des œuvres d'une vigueur que son centre ne " dénierait pas. Partout où un cœur français bat, '■ partout où une âme française pense, soyez assuré '• qu'une plume tendre ou énergique surgira. Chambéry " n'a-t-il pas produit les deux de Maistre? Genève^ ''Jean-Jacques Kousseau? Constantinople, André Chéquier? L'Isle Bourbon, Parny? Aussi est-ce sans éton- " nement que nous voyons aujourd'hui le Canada, cette '• France nouvelle, restée si française malgré la domina- *' tion étrangère, donner le jour à des écrivains dignes " en tous points de sa glorieuse métropole 1

" Je n'en choisirai qu'un entre cent, parce qu'il est *• jeune, tout à fait supérieur, et que son beau génie '■ mérite de faire jaillir sur sa mère-patrie un rayon de " gloire.

" Louis-H. Fréchette, né à Québec, au milieu des " forêts vierges du î^ouveau-Monde, bercé par cette vi- "goureuse nature que la folie de l'homme n'a ))as en- " core épuisée, fait vibrer, avec une puissance qu'il •'• semble emprunter aux grands bois et aux incommen- '' surables savanes de son pays, cette belle langue de " Louis XIV qui conserve là-bas, sur un sol nouveau, " toute sa majesté rajeunie de la fécondité d'une terre " qui vient de jaillir à peine des flancs de l'Océan.''

Après avoir cité L Iror/uoise, le journal français ajoute :

" Nous aurions pu citer vingt pièces de vers aussi " belles, aussi énergiques, aussi purement écrites que *' celle-ci ; nous l'avons préférée, parce qu'elle jette queJ-

i(^ SOUVENIRS ET BIOGRAPHIES

" que jour sur les mœurs sauvages de ces fiers enfants '* Je l'Amérique du Nord."

Voilà un témoignage dont la valeur ne peut être contestée.

Il y a de jolies pages dans Mes Loisirs, des vers d'une'harmonic. d'une richesse et d'une pureté qu'on ne trouve pas toujours dans les débuts de quelques-uns des poètes les plus distingués de France. Mais le talent de Fréchette a mûri depuis ce temps et a produit des choses plus vigoureuses et plus parfaites encore.

Après ce brillant début, Fréchette fut avare de ses productions pendant plusieurs années. C'était l'époque où, comme nous l'avons dit, les agitations de la pnlitique. les ennuis de la profession, les misères du joainalisme et des soucis d'une nature privée tinrent constamment son esprit et son âme dans un état peu favorable à la poésie.

Fréchette partit pour les Etats-Unis, aigri, mécontent du sort qui le forçait à quitter son pays, à dire adieu à ses illusions brisées. Les ennuis de l'exil et les souvenirs de la patrie, si vivaces dans les âmes poétiques, augmentèrent naturellement ses ressentiments politiques : il sentait le besoin de donner libre cours aux agitations qui depuis longtemps assaillaient son âme.

C'est sous l'empire de ces impressions qu'il composa ces strophes enflammées, cette puissante et terrible diatribe qu'on appelle La voix d'un exilé, dont l'effet fut si grand dans notre monde politique.

Pour les uns La voix de V exilé parut terrible mais juste comme la vengeance divine, l'idéal du patriotisme courroucé, le chef-d'reuvre du poète ; les autres l'appelèrent la voix du désespoir, de la trahison et de la calomnie, la dernière lueur d'un talent toml)é: ils reprochèrent à Fréchette d'insulter les premiers hommes de son pays, etc.

Ces appréciations, comme toutes celles qu'inspire la passion politique, soni exagérées des deux côtés.

LOUIS-IIONORÉ FKÉCHETTE 163

Il II y a pas de doute que la colère a mis, en certains endroits, dans la bouche du poète, des expressions peu dignes de la poésie, un langage peu compatible avec la délicatesses des muses; mais que de pages éloquentes! que de strophes embaumées des parfums les plus exquis de la poésie! Il est un endroit où le poète croit voir dans le lointain l'image de la patrie absente. Plus loin l'image de sa jeunesse lui apparaît, avec celle du sol natal, le souvenir de ses premières impressions, des premiers battements de son cœur pour la patrie, traverse son âme. C'est la plus belle partie de La voix d'un exilé.

Quand bien même il n'y aurait ([ue cela dans La voix d-vn exilé, ce serait encore assez pour nous faire dire que celui qui a fait ces vers magnifiques n'est pas un poète ordinaire.

Pourtant, depuis ce temps, que de charmantes improvisations il a éparpillées sur sa route au Canada ou aux Etats-Unis ! Odes et ballades, chants d'amour ou de gloire, quelle couronne de fleurs et de diamants, quelle mosaïque étincelante !

Fréchette disait que Crémazie et Lemay étaient les deux premiers poètes du pays; nous dirons, nous, que Crémazie, Fréchette et Lemay sont les trois personnifications les plus remarquables de la poésie canadienne.

Je ne crois pas nécessaire de dire lequel, dans cette poétique trinité, doit occuper la première place; ils ont chacun leur mérite et leur spécialité. Crémazie était fait pour l'épopée, pour la grande poésie qui puise ses inspirations aux sphères les plus élevées de la pensée, aux sources les plus profondes du sentiment religieux et national, sa voix était puissante et sonore, sa strophe pleine de noblesse et de majesté. Lemay réussit surtout dans l'idylle, il est le chantre aimé des beautés de la nature, des scènes champêtres, des douleurs et des Joies domestiques ; il a dans l'âme et dans la voix moins de puissance mais plus de fraîcheur, de suavité, de vé-

l.(J4 SCfUVKNIRS KT BIOGKAPHIKS

ritable sensihiliti' ijik' ses émules. Fréclictte est surtcut un poète l\ri(|ue. moins ])rofon(l (jue Crémazie et moins gracieux (|ue Lemay ; mais il a un talent plus souple et une nature plus variée, plus passionnée, qui lui permettent d'aborder tous les genres avci- succès. Sa strophe est plus pleine, plus sonore et plus élégante, son vers plus riclie et plus complet.

Xous dirons, sans entrer dans trop de détails, cjue la poésie de Fréchette se distingue par la beauté de la forme, la pureté et Tliarmonie du vers, l'éclat des images, la splendeur des effets qu'il sait produire. Il nous éblouit, en nous jetant, à pleines mains, de la poudre d'or aux yeux, nous enlève par de brillants coups de théâtre, avant (|u'on ait eu le temps d'analyser sa pensée. Il excelle à dramatiser une idée, un sentiment, à lui donner du relief.

Qu'il y ait. maintenant, quelque chose de vague dans la poésie de Fréchette, quelque chose d'incomplet dans la pensée et le sentiment, que sous cette brillante ])arure et ces flots d'harmonie l'idée ne soit pas toujoiirs forte et claire, c'est possible. M. Fréchette n'a pas donné la mesure de son talent, et ne paraît pas avoir écrit encore sous l'influence d'un de ces sentiments profonds, de ces grandes inspirations religieuses et patriotiques qui fait naître des œuvres solides et durables, 11 devrait faire en poésie ce que Marmette fait si bien dans le roman, entreprendre de chanter quelques-unes des épopées de notre histoire.

Mais hélas ! il faudrait répéter ici ce qu'on a dit si Sf.uvent. Comment veut-on que le poète, privé de tout moyen d'existence, consacre tout son temps et* son intelligence à des choses qui ne peuvent que l'appauvrir davantage? Xe voit-on pas tous les jours des jeunes gens, admirablement doués, craindre de passer pour poètes, refouler au fond de leur âme des inspirations qui pourraient compromettre leur réputation d'hoiumes sérieux, rogner les ailes (pie Dieu leui- avait données.

D'ailleurs, outre le poète avide de gloire et de renonimée, il y a dans Fréehette l'homme pratique et positif, en garde contre les exigences et les cruelles réalités de la vie; il y a l'orateur populaire dont la nature bouillante se plaît au milieu des émotions, des luttes et des tempêtes de la polit upie. 11 croit, sans doiite. qu'à 1 exemple de Lamartine et de Victor Hugo, il peut être autre chose qu'un poète, prouver comme eux que non seulement il peut faire de meilleurs vers (pie ses contemporains, mais encore de meilleurs discouis. On jieut donc craindre (jue Fréehette ne laisse le Parnasse pour la Chambre d'assemblée et qu'il ne se mette à faire des lois plutôt que des vers.

Nous en avons pourtant bien assez, de législateurs et de lois, et nous donnerions bien tous les statuts qu'on nous fera d'ici à dix ans pour un bon poème !

Ceux qui, ne connaissant pas Fréehette, seraient portés à se le représenter, par(;e qu'il est poète, avec une figure maigre et pâle, une longue chevelure en désordre, nn air maladif, une physionomie rêveuse, mélancolique, des habits mul faits et des manières gauches, se tromperaient grandement. Fréehette est un beau, grand garçon, blond, rose, à la taille corsée, à l'air décidé, à la jambe solide, aux poignets vigoureux, difficile à abattre comme il l'a prouvé dans les élections, toujours élégamment vêtu, soigneusement ganté, galant envers les dames, droit comme un militaire, n'ayant aucunement l'apparence d'un homme qui se donne de la misère, que la poésie consume.

Xous avons dit qu'il y avait deux hommes en lui, mais depuis son retour des Etats-Unis, l'homme pratique, sérieux et réfléchi, aux résolutions énergicjues, à la volonté de fer, paraît l'emporter sur la nature mobile et inconstante du poète; une grande réaction s'est opérée dans ses sentiments, ses idées et sa condtiite. Le danger, maintenant, c'est que non seulement il renonce à la poésie pour se faire législateur, mais qu'il pousse

le crime encore plus loin, (ju'il devienne tout simplement bourgeois et rentier, et qu'après s'être marié, il ne songe plus qu'à devenir le maire de son village ou le marguillier de sa paroisse.

M. Fréchette avait composé, durant son séjour à Cliicago, un poème Les Fiancés de l'Outaouais, un opéra en cinq actes et une comédie: tout a été consumé dans le grand feu de Chicago, pendant que Fréchette était au Canada.

Montréal, 1873.

Voilà ce que je disais, il y a (juarante ans, de Fréchette et je n'y trouve rien à changer.

Quelque temps auparavant, en 1871, je publiais dans L'Opinion Publique un écrit que je terminais par ces mots:

'' Le plus brillant de nos poètes, un des jeunes gens les plus distingués de la génération qui grandit est absent de la patrie, qu'il serait heureux sans doute de revenir habiter, si elle lui offrait une existence honoralile. De temps en temps, un écho parti de la terre étrangère nous apporte les accents du jeune poète canadien, comme pour nous faire regretter davantage le sort malheureux qui nous l'a enlevé. Le temps le ramènera p;-ut-être aux lieux chéris de son enfance, lui permettant de chanter sur les rives qu'il aimait tant les joies et les douleurs, les charmes et les grandeurs de la patrie. Plusieurs de nos écrivains et poètes aimés ont trouvé, dans le gouvernement, des situations honorables qui leur laissent le temps de cultiver des talents dont nous sommes fiers. A la tête de l'administration provinciale se trouve un homme de lettres éminent, plein de s}Tnpathie pour ceux qui, comme lui, se livrent au culte de la pensée et des choses de l'esprit. Qui sait

LOUIS-HONORÉ FRKCHETTE 167

si les circonstances ne lui permettront pas, un jour, do tendre la main à Fréchette, de nous le rendre ? " La France est assez riche pour paver ses gloires, a dit un grand écrivain;" "le Canada aussi, ajouterai-je, nous en avons si peu."

Il revint au Canada, comme je l'ai dit plus iuiut, et se porta, en arrivant, candidat dans le comté de Lévis. Battu deux fois, mais persévérant, il brigua de nouveau les suffrages des électeurs du comté de Lévis en 1874. comme ])artisan du ministère MacKenzie-Dorion, et fut, cette fois, élu à une forte majorité. Mais, à la Chambre comme au barreau, il ne brilla pas spcK^ialement. Un peu bohème comme la plupart des poètes et des artistes, il avait peu de goût pour le travail ennuyeux mais utile des comités ; il préférait les réunions joyeuses du comité de la pipe et de la fameuse chambre Xo 8 où tous les jours les députés libéraux faisaient cercle autour de lui, pour l'entendre raconter avec tant de brio ses histoires étourdissantes. Aux éjections de 1878, il subit le sort de la plupart des partisans du ministère MacKenzie et fut vaincu dans le comté de Lévis. Ce fut un bonheur pour les lettres, car il y chercha des consolations et y trouva des succès retentissants. En 1879 et 1880 il publiait les Fleurs boréales et Les oiseaux de neige que l'Académie française immortalisait en les couronnant et en accordant à leur auteur un prix Montyon de 2.500 francs.

M. Drolet était présent à la séance mémorable où l'Académie accorda solennellement à un poète canadien-français une distinction si avidement recherchée, et il en a rendu comjito dans un récit émouvant.

La scène était dramatique.

Depuis la cession du Canada à l'Angleterre, la Franco n'avait presque plus entendu parler de nous ; elle avait bien, un instant, prêté l'oreille à la voix de Crémazie chantant les gloires de la Xouvelle-France. mais l'effet avait été de courte durée.

Cette fois, c'était la France littéraire qui couronnait le génie d'un descendant des GO.UOO colons abandonnés en 1763, et reconnaissait que son âme et son esprit n'avaient point dégénéré en Amérique.

C'était une résurrection, une évocation émouvante.

Tous les journaux de France célébrèrent à l'envi, comme un événement national, le succès triomphal de notre compatriote et firent l'éloge du petit peuple resté si fidèle à son origine, à ses traditions françaises.

Les Canadiens ne manquèrent pas, naturellement, d'applaudir à un succès dont l'honneur rejaillissait sur eux, et ils donnèrent au poète lauréat, à son retour de France, un banquet mémorable, une fête vraiment litt'iaire où des discours éloouents furent prononcés par des orateurs et hommes d? lettres distingués, entre antres M. Rol)idoux qui est devenu juge depuis.

J'avais souvent demandé à Fréchette, publiquement et privément, d'attacher son nom à une œuvre essentiellement nationale, de chanter les gloires de notre origine, de notre héroïque passé. Il finit par consentir et publia, en 1887, sa Légende d'un peuple dont le souffle patriotique et l'inspiration poétique provoquèrent, en France comme au Canada, une véritable admiration. C'était l'œuvre poétique la plus considérable que le Canada français eiit encore produite et c'était l'œuvre d'un maître, d'un vrai poète. Aussi fut-elle saluée avec enthousiasme par tous les amis des lettres et les patriotes, par tous ceux qui croient que le culte des choses de l'esprit constituera toujours la part dominante de notre gloire nationale.

En 1891, il publiait les Feuilles volantes, un petit recueil de poésies inspirées par l'amitié et l'amour de la famille.

A partir de cette époque, Fréchette a beaucoup écrit en vers et en prose, mais il n'a pas produit d'œuvres aussi saillantes que sa Légende d'un peuple. Il a laissé bon nombre de manuscrits qui, je l'espère, seront livrés au public.

Il s'est aussi exercé dans le drame el la comédie et a fait Poutre, qui n'a pas beaucoup de valeur, Pajrineau, qui a plus de mérite et a eu du succès, et Véronica, drame en vers qui a été joué à Montréal, et qu'il a cherché vainement à introduire sur la scène française. 11 comptait l)eaucoup sur l'effet de ce drame, sur l'argent et la gloire qu'il devait lui apporter, mais il fut déçu dans ses espérances et en éprouva du cliagrin. Il y a dans Véronica des tirades superbes, des vers à la Victor Hugo, des scènes saisissantes, mais on y sent trop l'effort, la recherche de l'extraordinaire, certaines situations dramatiques outrées. En général, lorsqu'il écrivait ou parlait sous l'empire d'un sentiment passionné., il manquait do mesure, de naturel, il exagérait la note gaie ou triste.

Il a aussi beaucoup écrit en prose, en anglais et en français, dans nombre de journaux et de revues, et ses écrits étaient recherchés et admirés. Il était terrible dans la controverse, dans la jîolémique et discutait avec une abondance d'arguments, une vigueur de pensée et de style et une verve sarcastique et ironique qui décontenançaient ses adversaires. Il était dangereux de l'attaquer.

Il a écrit plusieurs ouvrages en prose.

Les Lettres à Basile sont le plus sérieux do ces ouvrages; c'est une critique des Cau.^crie.-! du- dimanriiP d" Routhier, un autre écrivain do talent. C'était un critique pétillant d'esprit, de fine ironie et d'une richesse inépuisable de pensées et d'expressions. Il prenait plaisir à torturer ses adversaires, à leur tourner et retourner le couteau dans la plaie, à les bn'iler à 7iotit fo"..

I.a Priite histoire de France, qu'il publia pour défendre la République Française en faisant connaître les vices et les crimes des rois de France, est une charge terrible contre l'ancien régime.

Ses Lettres sur l'éducation, ses Contes de Noël, ses

clironicuu's dans divers journaux et ses leçons de bon p>;rler et de lani^ue liançaise, ses Originaux et détraqués, toiH ses écrits portent l'empreinte d'un esprit supéiieui', d'une intelligence de premier ordre. Seulement il prenait un trop grand plaisir, dans les dernières années de sa vie, à écrire des choses drôles, des farces et des plaisanteries qui étaient au-dessous de son talent. Le besoin d'argent, le désir de se faire une clientèle considérable de lecteurs l'avaient poussé à adopter un genre de littérature peu digne de son génie poétique.

Son esprit artistique en aurait fait un peintre, un sculpteur distingué, s'il s'était livré à l'étude des beauxarts. Un jour, sans aucune étude préparatoire, il s'était mis à pétrir l'argile, et il a laissé des bustes qui dénotent un talent peu ordinaire.

Pour résumer toute ma pensée, Fréchette est un des plus beaux esprits et le poète le plus parfait que le pays ait produits, et s'il fût né et eût vécu en France, dans une ambiance où son talent eût reçu tout son développement, il serait monté au premier rang des poètes.

Fréchette a aussi l)eaucoup parlé, soit sous forme de discours j)olitiques devant des assem])lées populaires, ou de conférences devant des auditoires d'élite au Canada et aux Etats-Unis, en anglais on en français.

Pendant plusieurs années, il a pris part aux campagnes électorales du disti'ict de Québi'c ; il faisait ])artie du groupe d'hommes de talent qui combattaient avec tant de vigueur pour le triomphe du ])arti libéral et a la tête des;|uels l)rillaient les Fournier, les Plamondon, les Pelletier, les deux Langelier, Henri ïaschereau.

La lutte était rude, car ils avaient devant eux, combîittant pour le parti conservateur, des hommes forts, puissanmient soutenus par les influences les plus considérables.

Fréchette n'était pas un orateur populaire comme Chapleau ou Mercier: il manquait trop souvent de me-

LOUIS-UONOKÉ FRÉCHETTE ITl

sure et de sang-1'roid, mais il a en plus d'une fois des suecès })()j)iilaires. Sa parole ardente, énergi(iue, violente même, faisait, dans eertaines cireonstances, un bon elîet.

Il aimait à rappeler ses luttes politiques et se plaignait de ne pas avoir été réeompensé autant que d'autres. Pourtant Merc-ier l'avait nommé, en 1889, greffier du Conseil législatii' afin de lui permettre de se livrer aux lettres et de produire des œuvres dignes de son talent. Il ne profita pas autant qu'il aurait pu le faire des loisirs que cette position. lui donnait et ne justifia pas complètement les espérances de ses amis. 1'. n'avait pas assez d'ambition pour entreprendre des œuvres qui auraient exigé un travail ardu et persévérant et l'aurait empêché de rire et de s'amuser.

Jl aimait l)eaueoup ])lus divertir ses amis en leur racontant des histoires désoj)ilantes que s'enfermer dans son cabinet de travail pour faire de la poésie.

Il parlait gaiement de sa situation de greffier. Il disait: "Tout est honorable au Conseil législatif, non seulement les conseillers eux-mêmes, mais tout c€ qui leur appartient, leurs encriers, leurs plumes, leurs pu- ])itres ; ainsi on doit dire : l'honorable chapeau de l'honorable membre, l'honorable encrier de l'honorable membre, etc., etc.. oui tout est honorable ici. excepté moi." Et il fallait k voir et l'entendre lorsqu'il })arlait de cette façon.

Un jour que, souffrant de rhumatismes, il traversait en boitant la salle du Conseil, quelqu'un lui dit:

— Ah ! ah ! Fréchett(\ vous êtes pris par le pied.

— Oui, moi, c'est par le pied, c'est moins dangereux que par la tête.

Une autre fois, j'étais à la Chambre, parlant à ce [)auvre Lareau, mort si jeune, lorsque nous vîmes arriver Fréchette clopin-clopant.

— Que veut dire cela ? dit Lareau en le regardant.

— Que voulez-vous, répondit Fréchette:

Des t'iioses d'ici bas par un juste retour, T.a goutte que l'on prend vous reprend à son tour.

Il ne s'est pas contenté de nous laisser des livres qui passeront à la postérité, il a voulu avant de mourir attacher son nom ù une œuvre que l'opinion publique réclamait : l'érection d'un monument à Crémazie.

Il était juste et naturel que Fréchette se dévouât au succès d'un projet destiné à rendre hommage au poète dont les chants avaient inspiré et fécondé son talent.

Il se donna Ijeaucoup de peine pour le succès de cet te œuvre, pour la construction de ce monument, dont l'inauguration, trois ans avant sa mort, fut l'une des d'ornières jouissances de sa vie.

Fréchette avait épousé, en 1875, mademoiselle Emma Beaudry, fille d'un riche et estimable marchand de Montréal^ et de ce mariage lui sont nés un fil?, mort jeuîie. et trois filles, dont l'une a épousé M. Henri Mercier, fils de l'homme^ célèbre, dont le souvenir est encore si vivace, et une autie, M. Henri Béïque, fils du sénateur Béïque. La plus jeune, Pauline, vient d'épouser le Dr Handfield.

Les dernières années de sa vie ont été tristes, désolées ; il souffrait de neurasthénie, maladie cruelle qui peuple le cerveau de papillons noirs et enveloppe l'âme d'un voile de deuil. Cet homme qui avait tant aimé la vie — un peu trop peut-être — désirait la mort et l'appelait, lui demandant de mettre un terme à ses souffrances. Elle finit par répondre à ses appels.

T'n .soir du mois de mai 1908. on le trouva mourant à la porte du couvent des Sourdes-Muettes. Il venait de quitter ma maison: nous avions passé la soirée en- Pt-mble à parler de notre jeunesse et surtout de la 7nort et de l'autre vie. Car il revenait toujours à ce sujet, malgré mes efforts pour l'en détourner.

LOUIS-HONORÉ FKÉCHEÏTE 173

Je crois devoir compléter cette étude en reproduisant ce que j'écrivais quelques jours après sa mort :

" Avec Frécliette est disparue l'une des figures les plus brillantes de cette féconde génération de 18t;0-18fi8, qui a jeté tant d'étoiles au ciel de la patrie, un homme dont l'esprit et le cœur lui ont valu l'admiration et l'amitié de ses contemporains.

Je lui disais, samedi dernier, que personne depuis quarante ans n'avait plus que lui amusé ses semblables, mais que personne non plus n'avait pris plus de plaisir à les amuser.

C'est vrai, ceu.x qu'il fai.-;ait rire avec ses histoires ne riaient pas plus fort que lui. Passer une soirée avec lui, dans son bon temps, avant que la maladie l'eut désemparé, était un remède efficace contre l'ennui et la tristesse.

Terrible pour ses adversaires, il était tout dévoué à ses. amis, qu'il accueillait avec une cordialité touchante et dont il ne voulait plus se séparer.

Lorsque je l'ai connu, en 1865. il avait vingt-six ou vingt-sept ans : il avait bien plutôt l'air d'un mousquetaire ou d'un dragon que d'un poète. Il était superbe de taille et de mine, bâti en athlète et débordant de vie. avec autant de force dans les bras que dans la tête, aussi redoutable par le poing que par la plume. Confiant dans l'un co^^me dans l'autre, nrenant feu facilement, il ne reculait devant aucun défi, aucun danger. Il en a donné plus d'une fois la preuve. En 1870. pendant la guerre franco-prussienne, il était à Chicago, Tous les matins, il se rendait avec son ami. Alphonse Leduc, en face des bureaux du Chicago Tribune pour lire les nouvelles de la guerre nu'on affichait sur d'immenses placards, et chaque fois ils y rencontraient un groupe d'Allemands qui prenaient plaisir à les narguer, car les nouvelles étaient presque toujours n^aur

IJ^-i SOUVENIRS ET BIOGRAPHIES

vaises, les désastres de la Frauce étaient de plus en plus laniental)les pour ceux (jui raiinaient.

Un jour, qu'ils s'en retournaient humiliés, constemés, Leduc dit à Fréchette:

— Dis donc, Fréchette, ça commence à m'ennuyer de nous faire traiter de cette façon par ces mangeurs de choucroute.

— Moi aussi, répondit Fréchette, mais que veux-tu faire? Le plus simple, peut-être, serait de ne plus aller là.

— Non, j'ai "une idée.

— Laquelle ?

— Y retourner demain et si les choucroutes nous narguent encore, taper dessus.

— Bravo ! dit Fréchette, mais ils sont nombreux généralement.

— Oui, une douzaine. . . Eh bien! ce n'est rien pour des hommes comme nous . . . Avec deux coups de poing bien appliqués, tu en jettes facilement deux par terre avant qu'ils aient le temps de voir clair. . .J'en fais autant, et les autres se sauvent à toutes jambes. . . C'est le résultat de mon expérience.

— Quelle l)onne idée ! Ça me va, dit Fréchette.

Le lendemain, vers huit heures du matin, nos deux mousquetaires étaient rendus devant les bureaux du Chicago Tribune, où leurs amis, les Prussiens, les accueillirent en battant des mains et en riant à gorge déployée. Les nouvelles annonçaient le désastre de Sedan. . . l'empereur fait prisonnier. . . la France écrasée.

— Leduc, dit Fréchette, vengeons la France, j'ai choisi mes hommes,

— Moi aussi, dit Leduc.

En un clin d'oeil, quatre hommes sur les dix ou douze étaient culbutés et les autres fuyaient à toutes jambes.

Tl ne fut pas aussi heureux dans un duel à l'énée nu'il eut avec un officier allemand à la "NTouvelle-Or- Uans.

LOUIS-HONORK FRÉCHETTE 175

Il était, un soir, au théàtiv. toujours avec son ami Leduc. On y jouait une pièce où Ton faisait des allusions blessantes à la France.

Comme nos compatriotes sifflaient et proteslaienc d'une manière un peu tapageuse, un Allemand, qui occupait, à côté d'eux, une loge avec des dames, les pria de se taire.

Fréohette lui répondit qu'ils avaient autant le droit de siffler que lui celui d'applaudir, qu'il n'avait qu'à s'en aller s'il n'était pas content.

L'Allemand, furieux, le traita d'in«olent et lui remit sa carte en lui disant qu'il lui enverrait ses témoins, le lendemain matin. C'était un ancien officier allemand.

— Un officier prussien! dit Leduc à son ami Fréchette, cette fois, c'est grave 1

— Oui. dit Fréchette. mais je ne reculerai pas... Tu seras l'un de mes témoins et tu m'en fourniras un autre.

— B^-avo ! Très bien' dit Leduc, embrasse-moi. tu es digne de moi. . . Mais, écoute, as-tu fait de l'escrime?

— Jamai.?.

— Alors il faut que tu te battes au pistolet. Mais comme l'arme choisie pourrait bien être l'épée, il faut que tu prennes quelques leçons ... Je sors et reviens avec un maître.

En effet il partit et revint à l'hôtel avec un professeur d'escrime, qui se contenta d'apprendre à Fréchette comment parer les coups dangereux.

— C'est tout ce que je puis faire, dit-il, dans l'espace de quelques heures. Mais vous avez un vigoureux poignet et une force peit ordinaire, vous avez une 1 onne chance de ne pas vous faire tuer.

Le lendemain, les témoins de l'officier prussien arrivèrent et, après des pourparlers avec les témoins de Fréchette. décidèrent que le duel aurait lieu dans l'aprèsmidi, à l'épée.

— A l'épée? Mais tu veux donc me faire embrocher comme un poulet, dit Fréehette à son ami Leduc.

Je n'ai pu faire mieu.x, répondit Leduc; les témoins de l'officier ont prétendu qu'il était l'offensé, tju'il avait le choix des armes.

'' Au fond, j'étais bien un peu inquiet, disait Fréehette. racontant cette aventure ; mais j'étais à l'âpe où on croit peu à la mort, et l'idée que je me battais pour la France, dans un pays où il y a tant de Français, me commandait de faire bonne figure, et pour dire la vérité, Leduc ne me laissa pas le temps de penser aux résultats de la rencontre.

" A quatre heures, nous étions sur le terrain, et, après 'es préparatifs d'usage, nous croisâmes le fer. L'officier ne mit pas de temps à constater que je n'étais pas à craindre et que je ne pouvais tout au plus que me protéger par des parades vigoureuses. Mais i'évitais toutes sps attaques avec un sang-froid et une vigueur qui paraissaient le surprendre. Enfin voulant en finir. il me porta un coup droit en pleine poitrine, mais je réussis à faire glisser son épée, qui m'atteignit à la cuisse. Le sang coula, je tombai sans faire trop de résistance. J'étais heureux d'en être quitte à si bon marché.

— Très bien, dit Leduc, en m'aidant à me rele\er. je suis content de toi. tu es un brave.

T'est pendant son séjour à Chicago que j'entrepris, dans V Opinion Publique, une campagne afin de le faire revenir au Canada. Je dénlorais l'exil de Fréehette, je disais que nous ne devions pas laisser plus longtemps sur le sol étranger un homme de cette valeur, un poète dont le talent pouvait jeter tant d'éclat sur le Canada.

Fréehette disait à qui voulait l'entendre que mes écrits avaient eu pour effet de le faire revenir au pays et avaient grandement contribué à le faire élire aux Communes par le comté d-^ Lévis. et il m'en gardait une reconnaissance inaltérable.

LOUIS-HONOBÉ FRÉCHETTE 177

Il était ardent, extrême dans ses amitiés et ses amours comme dans ses liaînes et ses dédains, et passait facilement d'un sentiment à un autre, de la tendresse à la colère, de l'optimisme au pessimisme, de la gaieté à la mélancolie, du calme à la tempête, des roucoulements du rossignol aux grondements du lion. Il supportait difficilement les ennuis de la vie pratique, ce qui blessait son amour-propre ou s'opposait à la réalisation de ses désirs, et pardonnait avec peine les injures. Lorsqu'on le frappait sur une joue, il ne présentait pas l'autre. L'imagination et la sensibilité des poètes, la mobilité et l'ardeur de leurs sentiments les portent à l'exagération et les empêchent souvent d'être logiques dans leurs opinions et leurs jugements, d'être pratiques et constants. Ou les accuse de vivre dans le rêve, dans l'idéal, d'être déplacés dans les réalités de la vie. Seraient-Ils poètes s'ils étaient froids comm<' le n-arbre, insensibles comme les pierres des chemins? Feraient-ils vibrer les âmes si eux-mêmes ne vibraient pas à toutes les émotions, à toutes les joies et douleurs de la terre? Ce qui fait leur force fait aussi leur faiblesse.

Un jour, j'assistais avec Fréchette au sacre de Mgr Fabre à l'église du r4ésu. Les cérémonies étaient superbes, le chant et la musique impressionnants. Soudain, je m'aperçois que Fréchette s'efforce de contenir son émotion pendant que des larmes coulent sur ses joues. Cette sensibilité de poète et d'artiste le trahissait souvent et semblait contraster avec sa puissante organisation physique, avec sa vigueur de corps et d'esprit.

Il a été avocat, journaliste, député, mais avant tout il a été poète et artiste; il avait reçu du oiel le don divin qui fai^- Jes grands chantres de l'humanité, qui inspire leurs glorieuses épopées, leurs chants immortels.

Il n'est plus, mais son œuvre restera, car elle est essentiellement françai.se et nationale, toujoure elle

inspirera et fera vibrer les âmes Minoureiises d'idéal, de pcésic, de ])atri()tisiiie.

D'autres poètes viendront, de plus grands peut-être^ mais ils ne lui raviront ])as l'honneur d'avoir, avec Créraazie, tracé le sillon lumineux où germeront les fruits d'or de la poésie canadienne. Et il y en aura peu qui pourront jamais le surpasser par la vigueur de la pensée, par la correction du style et la beauté de la forme, par la facture du vers qu'il sculptait, qu'il ciselait à la manière des grands poètes de France. Ce n'est pas seulement au poète national, c'est à l'ami que j'adresse en ce moment mes adieux, à l'ami dévoué dont ia figure sympathique, la bonne et grosse voix, l'esprit lumineux et enjoué répandaient autour de lui la joie, la gaieté, faisaient oublier les amertumes de la vie.

Ses anciens amis pourront difficilement se rencontrer sans parler de lui, sans rappeler ses spirituelles boutades, ses divertissantes anecdotes, ses plaisanteries assaisonnées de sel gaulois.

Ils sont partis, ils s'en vont les hommes de ma génération, et ce sont les plus forts qui partent, parce que, peut-être, ils comptaient trop sur leur force, sur leur vitalité.

C'est une étoile de première grandeur qui disparaît de notre monde littéraire et elle ne sera pas remplacée de sitôt, mais sa lumière continuera longtemps d'éclairer les sommets du Parnasse canadien.

HKCÏOR FABRE

Fils d'Edouard-Eayniond Fabre, qui fut Tun des citoyens les plus estimés de Montréal, l'ami le plus intime de Louis-Joseph Papineau. patriote dévoué jusqu'à la mort. Sa mère était sœur de Charles-Ovide Perreault, tué à Saint-Denis.

Petite taille, tigure agréable, jibysionomie empreinte d'intelligence, tête blonde, manières distinguées, parole vive, alerte, piquante, caractère modeste. Idenveillant. nature d'élite, esprit d'une perspicacité, d'une souplesse et d'une finesse admirables, l'esprit d'un Parisien lettré, enclin au scepticisme, à la raillerie, à ne croire que ce (ju-'il voyait de ses yeux ou entendait de ses oreilles, à saisir du premier coup le côté absurde ou ridicule des choses de ce monde ou les conséquences illogiques d'une question, d'une théorie.

Il avait pour les lettres un talent inné qu'il a cultivé et développé à Paris même oîi il a vécu jeune et vit encore comme dans son élément naturel, Tl écrit et parle le français avec une élégance, une facilité et une correction qu'on trouve rarement parmi nous. Tci, nos éeritains sont obligés de faire un effort pour éviter une foule de locutions vicieuses, d'anglicismes, de mots impropres ou démodés qui déparent notre langage ordinaire. Mais Fabre n'est pas obligé de faire cet effort, il parle naturellement le langage qu'il a entendu et appris dans sa famille comme à Paris.

Après un cours d'études assez irrégulier dans les collèges de L'Assomption et de Saint-Hyacinthe, où il se fit plus remarquer par son esprit littéraire et frondeur

IHO SOrVEXIRS ET BIOGRAPHIES

que par sou application, il entreprit d'étudier le droit et entra couiiue clerc daus l'étude de sir (îeorges-Etieuue Cartier, sou beau-frère. Mais leurs relations amicales ne pouvaient pas durer longtemps. Ils se ressemblaient trop peu. Aux yeux de Cartier, si laborieux, si actif, et si positif, Fabre était plus ou moins un rêveur, plein d'esprit et d'imagination, il est vrai, mais pas assez pratique pour devenir un véritable avocat. Cartier ne se gêna pas, dans la famille, pour dire, à sa façon, un peu rudement, ce qu'il pensait ; et Fabre ne mamiua pas de rétorquer en lui lançant des traits qui mettaient les rieurs de son côté.

Admis au barreau en 1856, il forma, avec MM. Jette et Lesage, une étude à laquelle il apporta comme avoir plus de virtuosité que de connaissances légales. 11 faisait des bons mots aux dépens des plaideurs, des clients de sou bureau même; il ne pouvait résister, quand il était jeune, au plaisir, dût-il en souffrir, de faire un badinage. une plaisanterie.

Ainsi l'on disait qu'un jour, à un banquet du barreau, il avait proposé le toast: "A nos clients... ils sant bêtes, mais. ils- soui utiles." Et il avait pendant dix minutes égayé son auditoire en lardant avocats et plaideurs. Mais le fameux discours eut des échos dans le public et les clients ne furent pas trop contents.

Un homme, aussi indépendant de la clientèle que de la faculté, ne pouvait rester longtemps avocat.

Il était né journaliste^, homme de lettres, il ne pouvait lutter contre sa destinée. Il entra à VOrdre, comme rédacteur en chef de ce journal qui représentait alors le libéralisme modéré des Jette, des Laberge, des Marchand, des Labrèche-Yiger, et qui devint l'organe des libéraux qui se rangèrent du côté de l'autorité religieuse et se séparèrent de l'Institut Canadien en 1858. Il prit part, au sein de cette institution, à la lutte émouvante qui précéda la scission et fut l'un des orateurs les plus brillants des sécessionnistes.

Ku 18(>.'!, il entrait à la rédaction du Canadien où il mettait sa pliinie au service du gouvernement Matticnald-Cartier et se taisait «le ciiampion de l'union des provinces. Une l'ois la Confédération. accomi)lie, en 1869, il fondait V Evénement afin d'avoir un organe fidèle, im journal à lui, où il aurait ses franches coudées. Xaturellement indiscipliné, ayant peu foi dans les hommes et leur sincérité, il allait du côté où le portaient les circonstances, ses svmpathies et son esprit d'indépendance et de critique. On l'attaquait, on blâmait son inconstance, mais on le lisait.

C'est dans l'Evénement qu'il a déplové toutes les ressources de son esprit, de sa verve inépuisable, et cette douce ironie qui faisait souvent rire même ceux qu'elle effleurait.

Ses passes d'armes avec le célèbre Cauchon sont restées légendaires.

Cauchon, ministre et Journaliste, était une puissance politique du temps, à laquelle il était dangereux de s'attaquer. Il portait des coups qui désarçonnaient son homme et inspiraient la terreur. Mais il avait un point faible, il manquait de distinction, et, comme il avait une haute opinion de sa valeur, toute allusion à ce défaut le mettait en fureur. Il craignait le ridicule plus que toute autre chose. C'est par là que Fabre entreprit de se mesurer avec lui. Tous les Jours, pendant des mois, des années même, il répondait aux articles fulminants de Cauchon, par des reparties vives, piquantes comme des aiguilles. Plus Cauchon se fâchait, plus Fal)re riait et faisait rire les bons Québecquois que cette Joute réjouissait infiniment.

Il est une plaisanterie qui avait le don d'exaspérer Cauchon. On disait qu'un Jour, à un dîner donné par lord Dufîerin, Cauchon était assis à côté de l'épouse du gouverneur. Au dessert on servit les pommes qui portent, à si Juste titre, le nom de fameuses. Lady Dufferin loua la saveur de cette pommie et fit certaines

1»*<? soivKMRs i:t biographies

renia rqiies sur la manière de la iramlier. ( auchon, voulant intéresser sa distinguée voisine, lui dit:

— Les t'anadiens-frani;ais (jnt une manière assez origiinile de Tendre la pomme

— Oui, dit lady Duil'erin, racontez-moi donc cela.

— Voici, reprit Cauchon, regardez.

Et mettant un doigt de la main gauche sur la pomme, il le frappe violemment de sa main droite fermée. La pomme vola en morceaux au milieu des éclats de rire de ceux qui avaient assisté à cette opération, et lady Dufferin n'était pas celle qui riait le moins.

Fabre, sachant que cet incident assez insignifiant ennuyait énormément son adversaire, ne cessait de le lui rappeler et de lui demander, à propos de tout ou de rien, de raconter l'histoire de la pomme. T'n jour, Cauchon. ahuri, se crut oMigé de la raconter alin d'en finir, en montrant (\u- l'afîaire était l)ien simple. Il y eut une explosion de rires qui fit trembler le Cap Diamant, et Cauchon faillit en devenir fou. Et le plaisir dura longtemps, car Fabre entrenrit de discuter certains détails, du récit de Cauchon, lui posa des questions, lui demanda comment les choses s'étaient passées, où il avait appris l'art si délicat de fendre les pommes, s'il croyait que le talent qu'il avait de fendre les pommes l'autorisait à penser qu'il était supérieur à tous les hommes et à croire qu'il savait tout faire, etc.

Fabre ne manquait pas non plus d^^ faire des plaisanteries sur le nom de son fougueux adversaire.

Un jour; Cauchon lui ayant reproché de lui vépondre par des articles peu sérieux de quelques lignes seulement, il lui répliquait qu'il était heureux de le servir à ses lecteurs par morceaux, par côtelettes.

Il n'y a pas de doute que VEvénemenf a beaucoup contribué à rendre le parti libéral populaire, de 1869 à 1878, et surtout à discréditer le parti conservateur.

On lisait l'Evénement comme on lit un roman. Fabre disait : " Malheureusement ceux qui le lisent le plus le paient le moins." Les bureaux du journal étaient

le jL'iulez-voii> d\\n groupe d'hommes brillants dont l'esprit enrichissait sa rédaction et rayonnait au loin.

Mais Tarticle le plus vif, le plus alerte, le plus piquant, le plus plaisant était toujours celui de Fabre. À Québec où l'on aime tant à rire, où l'esprit est si français, on aurait mieux aimé se passer de souper que de ne pas lire V Evénement.

En 18T3, le gouvernement Mackenzie qui venait d'arriver au pouvoir, voulant reconnaître les services de Fabre, le nomma sénateur. Mais au Sénat, dans une Chambre où il faut parler l'anglais pour être compris, et discuter les questions les plus jjrosaiques du monde, il était plus ou moins déplacé : il s'y ennuyait et passait son temps à faire des plaisanteries sur le Sénat et sur ses collègues.

V\\ jour, il disait: "Je n'ai appris qu'une cht se au Sénat, c'est le nom d'une foule de maladies que j'ignorais. C'est le matin que j'apprends cela, lorsque les sénateurs viennent demander leur malle à M. Myrand, le distributeur des malles du Sénat, et lui racontent tous les maux, toutes les infirmités dont ils soufrent." Il fallait l'entendre répéter de sa voix flûtée les conversations qui s'engageaient entre M. Myrand et les sénateurs.

Mais l'esprit ne donne pas d'argent, et Fabre, qui ertendait peu les affaires, était toujours aux abois. Les journaux n'exploitaient pas alors la réclame et l'annonce comme ils le font aujourd'hui, et les abonnés croyaient leur faire assez d'honneur en les lisant pour si> dispenser de payer leur abonnement. Ils ne ])(»uvnient vivre sans l'aide de leurs amis ou le patronage du gouvernement. Fabre se plaignait de se? amis et du gouvernement Mackenzie ; il disait que le parti libéral devait profiter de son passage au pouvoir pour assurer l'avenir de ses journaux, de V Evénement surtout. Aussi, lorsque le parti conservateur revint au pouvoir, en 1878, Fabre, incapable de soutenir plus longtemps son journal, en discontinua la pul)lication. re-

184 SOUVENIRS ET BIOGKAPHIES

iion(,a à sa position de sénaUnir pour accepter du gouvernement conservateur les fonctions de Commissaire du Canada à Paris. On a naturellement beaucoup critiqué ce nouvel avatar du brillant écrivain; mais il ne faut pas oublier que la ruine de son journal était sa propre ruine et qu'une faillite lui aurait fait perdre son fauteuil au Sénat. Et puis, quand un parti possède un homme, un journaliste de la valeur de Fabre. il doit prendre les moyens de le conserver. On dépense des sommes folles pour les élections ; un bon journal vaut plus pour un ))arti que l'élection de plusieurs dél)i;tés.

Fabre avait mis une ])artie de son ])atrimoine dan.-; YEvi'ueinent : il croyait avoir assez fait pour ses amis politiques.

Quoi qu'il en soit, à Paris comme au Canada, il lui fallut un journal, il fonda le Paris-Canada qu'il rédige depuis vingt-cinq ans avec le talent et la perfection que l'on trouve dans les ineilleurs journaux français. Par ses discours comme par ses écrits il a fait connaître le Canada et démontré qu'il n'est pas nécessaire d'être né à Paris pour être un vrai Parisien par l'esprit, le bon sens, la largeur de vues, l'élégance du style et du langage.

Il est peu d'hommes en France qui peuvent écrire l'article du jour ou improviser le discours de circonstance avec plus d'à-propos, dans un langage plus correct et plus littéraire, d'une manière plus agréable.

Quelle que soit l'opinion que l'on se fasse du rôle de M. Fabre en France, de l'efficacité de ses efforts en faveur d'une immigration française, il est certain que personne ne pouvait nous représenter en France avec plus d'éclat et de distinction et n'avait plus le don de convaincre les Français cjuc nous savons écrire et parler leur langue.

J'ai parlé de son esprit: en voici qrel [ues bribes.

Un jour, il re ne outre un ami qui lui dit:

— Tu as l'air bien préoeeupé, qu'est-ee donc (|ui te fatigue? IjC travail de la pensée sans doute?

— Xon, la pensée du travail, répondit Fabre.

En 1874, dans une réunion de libéraux on discutait une (luestion importante pour le parti, et un député exprimait une opinion ijui déi)laisait à la majorité et soulevait des murmures. " Laissez donc parler notre ami. dit Fabre. il déraisonne, mais vous ver.-ez qu'il conclura logiquement."

Il n'avait ni malice ni rancune, mais^ tourmenté par l'esprit le plus fin du monde, il ne pouvait s'empêcher de le laisser parfois prendre ses ébats.

Le meilleur moyen de faire apprécier le talent de M. Fabre est de publier quelques extraits de ses œuvres. En 187T. il puljlia un volume de chroniques qui fut lu avec délice par tous les amants de la belle et fine littérature.

Voici comment, dans la jiremière de ces chroniques, il parle de Montréal et de Québec :

"C'était autrefois une affaire capitale, un événement dans la vie d'un homme, qu'un vovage de Montréal à Québec. Il y pensait longtemps d'avance et. avant de partir, ajoutait un codicille à son testamenr. On se décide plus vite maintenant à aller en Europe et les malles sont plus tôt prêtes. La famille éplorée allait reconduire au port le hardi vovageur ; on lui faisait des recommandations touchantes, des adieux émouvants ; on se jetait à l'eau pour lui serrer une dernière fois la main.

"Le voyage se faisait en goélette. Parfois, au bout de huit jours de vents contraires et de navigation en arrière, on apercevait encore le toit de la maison paternelle et le mouchoir agité en signe d'adieu par une main infatigable : heureux si la barque ne faisait pas naufrage sur l'Ile Ste-Hélène ou n'allait pas se perdre dans les Iles de Boucherville.

" Le lac St-Pierre était redouté à Tégal de la mer. On lui prêtait une humeur d'Océau; on lui attribuait des naufrages dont il était innocent. Régulièrement, en le traversant, les estomacs sensibles avaient le mal de mer.

" Le voyage durait parfois quinze jours. Les gens qui faisaient le trajet à pied vous dépassaient sans hâter le pas.

'• Aux goélettes succédèrent des Ijateaux à vapeur qui n allaient guère mieux. Il fallait les faire remorquer par des chevaux pour qu'ils pussent remonter le Pieddu-courant. Ils arrivaient essoufflés.

" Plus tard, les bateaux devinrent meilleurs, mais il fallut, par patriotisme, continuer à voyager dans ceux qui n'allaient pas. Les bons appartenaient à des Anglais, les mauvais à des Canadiens, et le prix de passage sur ceux-ci n'en était que plus cher. X'importe 1 on n'hésitait pas : on laissait les bureaucrates voyager à l'aise, et l'on montait, le cœur joyeux, le corps résigné, à bord du Charlevoix, du Patriote, ou du Trois-Bivières. J'en ai bien peur^ il ne faudrait pas recommencer l'épreuve. De ce temps-ci, le Patriote voyagerait à peu près vide. Parmi ceux qui m'écoutent cependant, il y en a qui se souviennent avec bonheur du temps que je rappelle et qui recommenceraient volontiers à voyager dans le Charlevoix si on leur rendait la jeunesse qui leur faisait trouver les lits moins durs et le trajet trop court.

"Québec avait, à cette époque, un renom d'hcspitalité, d'amabilité qu'il a conservé, quoique nos nupurs aient perdu de leur entrain. Aussitôt qu'on signalait un étranger à l'horizon, une partie de la population se portait à sa rencontre. Les uns s'occupaient de ses malles, les autres lui offraient leur voiture ou le débarrassaient de sa canne, de son chapeau, de ses enfants. C'était à qui l'aurait le premier. On l'invitait à dîner, à se promener, à se fixer dans nos murs, à prendre une femme sans dot. Et du premier jour au dernier, il

engraissait. De retour à Montréal, on lui trouvait dix livres de plus et un entrain, une gaieté qu'on ne lui avait pas connus. Il ne se faisait pas répéter deux fois une invitation et se plaignait du sérieux de ses coneito3'ens. Le printemps suivant, il reprenait à petit bruit la route de Quél^ec et allait, dans la capitale, se dégourdir de son hiver.

" ]j"liospitalité (iuébLv«|Uoise. de nos jours encore, a cela de particulier qu'elle n'attend pas pour s'offrir que le temps soit passé de l'accepter. Elle est spontanée, aimable, pressante. Dès l'arrivée, les invitations pleuvent, les portes s'ouvrent et les plats sont stir la teble. En abordant les étrangers, on ne leur dit pas comme ailleurs : '' Tiens ! vous voilà, vous arrivez ! Quand partez-vous ? *"

" Il y a toujours un plaisir en train, une fête en voie de préparation. Si l'on ne se gaudit pas chez vous, c'est chez le voisin. Cela s'organise en un clin d'oeil: le temps de faire aux invités habituels le s-'gnal convenu, pas de scène dramatique, pas de complication de réveillon."

Dans une autre chronique aussi pétillante d'esprit, M. Fabre parle de l'ancienne rue Xotre-Dame et des flâneurs qu'on y voyait.

'' Le flâneur de la rue Xotre-Dame est un être multiple. Les variétés abondent. Il y a d'abord, au premier rang, le type suprême, le flâneur cosmopolite. Celui-là flâne partout où il se trouve; il ne saurait pas ne pas flâner; il flânerait dans l'unique rue d'un hameau, s'il y avait encore des hameaux. Je connais un ancien flâneur de la rue Xotre-Dame, proscrit de sa patrie par les nécessités de l'existence, qui. dans le petit village où il est exilé, ne manque jamais au devoir de flâner avant le coucher du soleil : il se promène dans la seule rue de son village, entre les quatre ou cinq maisons <\m la bordent, et les ménagères de ces mai-

sons règlent leurs pendules sur lui. Ce flâneur incorrigible est un des flâneurs que j'honore le plus.

'• Le flâneur cosmopolite ne tient eonijJte de rien de ce qui <léeourage ou ralentit, dans sa course, le flâneur oïdinaire. Il n'a d'autre but que la flânerie. Sa curiosité s'adresse à tout. Plus il y a de passants, de passantes, plus il y a de spectacles, plus il est joyeux. Mais il sait se contenter de peu et trouver sa proie dans la disette comme dans l'abondance. Il supporte f/Htieniment les importuns, lorsque les importuns l'arrêtent devant un joli chapeau. Il rentre après cela dans le travail aussi satisfait (\\\e Titus lorsqu'il avait accompli une bonne action romaine.

" Au-dessous du flâneur cosmopolite, il y a le flâneur proprement dit, celui qui flâne lorsqu'il fait beau et que la rue Xotre-Dame est giboyeuse. Il y a le flâneuramateur oui n'y paraît que de temps à autre, dans les belles sa-sons. Il y a aussi les flâneurs qui ne vont que par bandes, et dont la promenade est scandée de relais aux coins des rues et aux bords des fontaines.

" Ce n'est pas tout, et je ne prétends pas signaler toutes les variétés de flâneurs. Il y a encore le flâneur timide qui a besoin d'un prétexte pour flâner; il est toujours sur la route du bureau de poste, petite vitesse; il va et vient en attendant les malles, qui, pour lui, arrivent invarial)lement après le départ des promeneurs.

^ Il faut ajouter à cette liste le flâneur d'occasion, celui qui flâne en attendant quelqu'un ou pour voir quelqu'un, pour voir la dame de ses pensées ou le chapeau fané de la dame de ses pensées porté par une des bonnes de la maison. Le but de la promenade atteint, ce flâneur s'éclipse ! Les vrais flâneurs n'ont qu'une médiocre estime pour ces flâneurs-là. qui utilisent la rue Xotre-Dame et la paient d'ingratitude.

"Enfin, il y a les flâneurs de contrebande: l'homme d'affaire? échappé de son bureau ; l'ancien flâneur domicilié à la campagne qui vient chercher dans la rue Notre-Dame ses anciennes connaissances, le fantôme de

IIIX'TOR FAimK 180

sa jeunesse, les souvenirs de clérieature. D'ordinaire, ceux qui se permettent ces petites excursions hors de leur domaine, ont pour cicérone un flâneur éniérite, qui commente le texte qu'ils ont sous les yeux.

" On reconnaît facilement le faux flâneur, celui qui ne flânait pas hier, et qui ne flânera pas demain. II a la démarche mal assurée, il va trop vite ou trop lentement ; il ne sait pas s'arrêter au coin de la rue; il ne sait pas tout voir sans trop regarder; enfin il menace de se perdre sans cesse dans la foule des passants."

Parmi les œuvres de M. Fabre il faut citer son esquisse biographique de Chevalier de Lorimier où il fait résonner la note patriotique dans le langage le plus brillant, le plus énergique, et sa brochure intitulée Confédération, Indépendance et Annexion, qui démontre qu'il peut au besoin traiter des questions sérieuses non seulement avec de belles phrases, mais aussi avec des rfiisonnements, une perspicacité et une hauteur de vues remarquables. Il avait d'abord fait une conférence à Montréal sur ces questions brûlantes et il avait eu la hardiesse d'exprimer l'opinion que, malgré tous nos efforts pour constituer une nation indépendante, nous pourrions difficilement éviter l'annexion aux Etats- T'nis. Telle était fatalement notre destinée. La conférence fit sensation et scandalisa nombre de gens dont il ridiculisa les scrupules avec sa verve ordinaire.

Parmi les œuvres de sa jeunesse il faut mentionner deux charmantes nouvelles intitulées Le Cœur et l'Esprit l't Jm Chasse aux dots.

Malheureusement il ne s'est pas soucié de laisser un livre où son talent mûri par l'âge et l'expérience eût donné sa pleine mesure, ou s'il y a pensé, il a dû se dire : A quoi bon ? Il faut avoir une vocation littéraire bien enracinée et des illusions peu ordinaires nour continuer d'écrire, lorsqu'on n'est plus jeune, dans un pays où le« livres donnent si peu de gloire et d'argent.

190 SOUVENIRS ET BIOCltAPIIIHS

P. .S. Au moment où je relis ces lignes, j'apprends la mort de Fabre, et déjà ses nombreux amis et les journaux font l'éloge de ce fin lettré qui fut en même temps un gentilhomme dont l'esprit et le caractèi-e étaient si aimables, La province de Québec perd l'un des plus beaux esprits qu'elle ait produits ; il sera difficile à remplacer dans le milieu où ses brillantes facultés faisaient tant honneur à notre nationalité. Il est triste, lorsqu'on vieillit, de voir partir pour toujours ceux qu'on a aimés.

Cet homme d'esprit, à Fair sceptique et frondeur, avait une sensibilité de femme, des tendresses étonnantes. Aussi, peu de temps avant sa mort, il disait à un ami qu'il avait essayé toujours de faire contre fortune bon cœur et de réagir contre ses impressions, mais que la tâche avait été rude parfois, que sa sensibilité naturelle l'avait beaucoup fait souffrir et que les déceptions ne lui avaient pas manqué. Ses amis savent que, depuis la mort de son fils, il n'était plus le même, qu'il était resté blessé à mort.

C'est un exemple- de plus du danger qu'il y a de juger les hommes par l'apparence, par une exubérance de sentiments souvent affectée ou par les dehors trompeurs d'un scepticisme simulé. De même qu'il est dangereux d'attribuer toujours à la malice les traits sarcastiques d'un esprit souvent uni à un cœur bienveillant.

Je suis heureux de pouvoir détacher d'une lettre écrite par M. Fabre à son neveu, quelques jours avant sa mort, ce qu'il disait des sentiments qu'on entretenait en 18-54. au sujet des patriotes de 1837-1838 :

" Dans certaines familles, on avait conservé encore très présents au cœur ces souvenirs récents ; on entourait d'une considération particulière et comme attendrie les familles dont les chefs avaient péri sur l'échafaud ou au combat. Elevé par un père qui. dès mon bas âge. m'avait constamment entretenu dans cet état d'es-

HECTOR FABKE 191

prit, nourri des li'adiiioiis dv ce teini)s ([ui enseignait, eomnie on disait alors, à faire, passer le pays avant tout. j'étais tout naturellement amené à choisir pour sujet de ma première conférence à l'Institut Canadien la vie et la mort d'un Héros de 37 : Chevalier de Lorimier. 1^ veuve de cette victime de nos luttes héroïques assistait à la séance, elle m'avait confié des lettres très touchantes de son mari ; le bénéfice de leur ])ublicati()n et do ma conférence devait lui être remis. J'apportais à. la tribune une sincérité émue et comme un reflet du deuil qui m'avait moi-même récemment frappé par la perte de mon père; mon succès fut, je puis le dire tout simplement à cette distance, aussi complet qu'il pouvait l'être dans ce modeste cadre. Je ne me rappelle pas si cela nu' fit illusion sur le mérite de mon œuvre; toujours est-il que, l'année suivante, étant à Paris, et sollicité de faire, comme les autres membres du Cercle Catholicpie, une conférence, je répétai en partie celle que mes compatriotes avaient applaudie ; je crois bien (|ue c'était la première conférence canadienne qu'on entendait en France.

" A mon exemple, et quelques années après, M. Mousseau, futur ministre, faisait une conférence à Montréal sur deux autres patriotes. Cardinal et Duquette, et remettait en honneur leurs noms. Puis, L.-O. David s'enflammait et nou.? enflammait tous à sa suite. Dès lors, le flambeau qui éclaire ces tombes héroïques ne s'éteindra plus.'^

MK LOMER GOUIN

liOMER GOUIN

Parmi les hommes arrivés à l'âge mûr, qui occupent le plus en ce moment l'attention publique, il faut placer au premier rang MM. Lomer Gouin, Kodolphe Lemieux, Henri Bourassa, Raoul Dandurand.

M, Gouin est devenu premier-ministre de la province de Québec et il sera juge lorsqu'il le voudra, juge en chef même. Ce n'est pas étonnant. Il a une forte tête, une intelligence de premier ordre qu'il a développée par K'.i travail constant, par des études sérieuses. Mercier me disait un jour: " Il ne paraît pas ce qu'il est, il est un peu sauvage, mais il a un talent plus qu'ordinaire, il ira loin." Aussi il n'hésita pas à lui donner sa fille, qui fut une excellente femme et mourut, hélas ! trop jeune.

Il s'appelle Lomer. vSes parents ne lui auraient pas donné ce nom s'ils eussent prévu qu'un jour il porterait le titre de Sir Lomer ! Cela mantjue un peu d'euphonie. Il n'a pas dû solliciter ce titre ; comme plusieurs de nos hommes publics, il n'a pu refuser ce que les circonstances et les convenances lui faisaient un devoir d'accepter.

Il joint à un jugonieut solide et profond, à un esprit fertile et délié une grande prudence, une parole claire, forte et logique, une éloquence de vigoureuse allure, faite de raisonnements serrés, d'arguments persuasifs, d'observations piquantes, le tout recouvert d'une couche agréable de vernis littéraire. Son éloquence est celle de l'avocat lettré, de l'homme politique instruit, à l'esprit

cultivé par l'étude des belles-lettres, du droit ot de l'histoire; il parle avec une énergie concentrée et une passion à demi contenue qui impressionnent fortement son auditoire.

Comme son ami Rodolphe T.emieux, il aime, un peu trop peut-être, à émailler son discours de citations, de figures, d'allégories (jui n'y sont quelquefois que pour l'cfïet. Mais, il faut l'avouer, l'effet est bon et plaît à l'auditoire.

Il a donné toute la mesure de son talent pendant la dernière session, lorsque l'élection de M. Henri Bourassa l'a mis aux prises avec ce rude jouteur. Le spectacle ne fut pas banal. L'histoire se répétait: on aurait cru voir Lafontaine en face de Papineau. Les adversaires de M. Gouin annonçaient emphatiquement que M. Bourassa n'en ferait du premier coup qu'une bouchée, qu'il le rédurait en poussière. Ses amis même appréhendaient le résultat de la joute.

Ils se trompaient.

M. Gouin avait besoin de quelqu'un pour le remuer^ le piquer, l'exciter, le forcer à donner tous ses moyens, à secouer ime certaine indolence naturelle ; il avait besoin d'un picador. Il l'eut dans la personne de M. Bourassa. et vraiment il devrait lui en savoir gré. car c'est grâce à lui s'il s'est révélé sous un jour nouveau, s'il a fait connaître ce qu'il pouvait et ce qu'il valait. Il a répondu aux piqûres agaçantes de son vigoureux «adversaire par des coups d'épée remarquables, par des ripostes qui ont fait sensation. Il est sorti de cette épreuve plus fort, plus populaire, plus respecté qu'aup*aravant, avec une réputation agrandie d'orateur, de chef habile et vigoureux. On disait après la session que le sage Lafontaine l'avait encore emporté sur le brillant Papineau. Il faut dire aussi que M. Gouin est plus éloquent que Lafontaine. Il vient de donner, aux fêtes du Congrès Eucharistique, un témoignage éclatant de ses convictions religieuses et de la puissance

LOMER GOUIX 195

(le sa parole. Il a prouvé une fois de plus ([u'il y a eliez lui un réservoir de forées latentes, dont il tire des effets étonnants lorsque les circonstances l'obligent à faire un effort. Ce hloc froid, impassible, d'apparence plutôt sombre, s'anime, s'illumine ])arfoi? et fait preuve d'une vitalité surprenante. C'est une machine à haute pression où les éléments les plus actifs sont concentrés et contenus.

C'est de lui (|u'on ])eiit dire, sans crainte de se tromper, (pie, s'il ne parle pas, il n'en pense pas moins. Taciturne, peu expressif, babitué à maîtriser ses pensées et ses sentiments, il ne se livre jamais complètement, et fait un usage modéré des poignées de mains, de 5 coups de cba])eau, de toutes les manifestations extérieures aux(iuelles les hommes politiques ont recours pour se populariser. Il cherche moins à se rendre aimable qu'utile, et il doit toiit ce (pi'il est à son talent, à sa volonté, à l'impression qu'il donne de sa valeur intellectuelle.

'"■ C'est une grosse tête ", disent les gens du peuple : oui, et une tête bien remplie, richement meublée, où il n'y a pas de vide.

()n dit que M. Gouin avait la loiuihle ambition de devenir premier-ministre, mais qu'il ne désirait pas l'être longtemps, qu'il pense souvent à la magistrature. 11 a eu tort alors de convaincre le pays que personne ne pourrait le remplacer efficacement et qu'il est bon, nécessaire même, qu'il reste à la tête de la province de Québec ])our continuer son œuvre de réforme et de progrès. Son passage au pouvoir fera époque dans riiistoire du pays, car aucun ])remier-ministre n'aura fait autant que lui pour le progrès, la prospérité et le bonheur de notre province. Il aura l'honneur d'avoir réalisé les vœux et les espérances des patriotes de la génération qui l'a précédé, d'avoir donné une solution pratique aux problèmes qui les préoccupaient. Il aura le mérite d'avoir réglé l'épineuse question de l'augmen-

ration du subside fédéral, tl'avoir forcé le gouveniement fédéral à faire c-e que presque tous les premiersministres de la province de (^lébec avaient vainement réclamé.

On me jjermettra de dire en jmssant <iue si, en 1880 et 1881, j'ai publié dans les journaux, dans la Tribune spéeialemeut, des écrits si ardents en faveur d'une coalition des deux partis, c'est que je la croyais nécessaire pour forcer le gouvernement fédéral à réparer l'injustice faite aux provinces par les auteurs de la Confédération.

Le 12me article du programme que je proposais en 1881 aux partisans d'une coalition, disait:

" 121'-' Demande au gouvernement fédéral de nous '' accorder une compensation pour les millions prove- " nant des droits de douane prélevés dans les provinces."

Et, quelques jours plus tard, je disais que cette compensation devait se faire sous la forme d'une augmentation du subside fédéral.

Comme mon nom a été souvent mentionné au sujet de ce projet de coalition, j'ai cm devoir dire, une fois au moins, les motifs qui m'animaient, le but que je poursuivais à cette époque.

L'augmentation du subside fédéral fut l'objet d'une des principales résolutions adoptées par les représentants des provinces réunis en convention à Québec, en 1887, à la demande de Mercier.

Il n'y avait qu'une voix pour dire que l'allocation de 80 cents par tête, basée sur le chiffre de la population de 1868, n'était pas en rapport avec l'augmentation des dioits de douane et d'accise, avec les besoins des provinces. Mais le gouvernement fédéral, peu pressé de délier les cordons de sa bourse, faisait la sourde oreille. M. Gouin arriva au pouvoir avec la conviction que, pour faire ce que réclamaient le progrès et la prospérité de la province de Québec, il fallait absolument augmenter «es revenus en obtenant le remaniement du subside fé-

déral. Il appela à son secours les ministres des autres provinces, les réunit en convention, fit adopter des résolutions énergiques et plaida sa cause avec tant de talent qu'il la gagna.

Le gouvernement fédéral faisait adopter, à la session de 1908, un projet de loi qui basait l'allocation de 80 cents par tête sur le chiffre de la population tel que constaté par les recensements décennaux et mettait à la disposition de la province un revenu suffisant pour assurer son progrès et sa prospérité, pour faire spécialement ce que la colon ii^ation et l'instruction publique exigent.

Lors même que M. Gouin n'aurait fait rien de plus durant sa carrière politique, il aurait droit à la reconnaissance de la province de Québec, car il lui a procuré les moyens de faire ce qui est nécessaire pour qu'elle occupe dans la Confédération une place digne de son passé, de ses traditions et de ses aspirations. Mais il a fait plus que cela^ il a enfin donné à la province de Québec l'enseignement technique et les écoles industrielles et commerciales qu'elle demandait depuis si longtemps, pour rendre les Canadiens-français capables de lutter contre leurs concitoyens anglais dans le domaine du commerce et de l'industrie. Les deux superbes édifices qu'il fait construire en ce moment sur les rues Sherbrooke et Vicrer attesteront son /èle pour la cause sacrée de l'instruction publique. Lorsqu^on cherche à scruter les destinées de la nationalité canadienne-française au Canada, on n'est pas sans inquiétude sur son avenir. On se demande comment elle va réussir à vivre, à rester intacte au milieu de ces races fortes, énergique? qui l'entou'-ent et ]-\ pressent de tout"? parts. Nous avons, certes, des éléments de force et de vitalité indéniable, mais aussi, il faut l'avouer, nous avons des points faibles. Dans un pays où l'industrie. le commerce et toutes les œuvres du progrès national jouent un si grand rôle et donnent la fortune et l'in-

fluence, nous manquons de la l'urniatioii re(iuise pour lutter sur ce champ de bataille. C'est de ce côté que m)s hommes publics doivent nous i'ortifiei', nous armer. Et c'est -ce que fait M. (Jouin.

Le voilà maintenant on j)Ourpar]er avec le premierministre d'Ontario afin d'aviser aux mesures à i)rendre pour protéger l'autonomie provinciale et mettre un frein aux empiétements du pouvoir fédéral. C'est une entreprise digne de son courage et de son jjatriotisme. Sa tâche n'est pas finie ; d'autres réformes réclament son attention.

Lors |ue je demandais, dans la jiresse comme au parlement, raugnientation du subside lédéral, je disais que, si le gouvernement fédéral finissait par ac(]uiescer à cel acte de justice, il devrait être entendu (|ue l'argent provenant de cette source serait employé à favoriser l'instruction publique et la colonisation, et parmi les projets suggérés pour accélérer le défrichement de nos terres, je suggérais celui d'aider le colon pauvre à faire les premiers travaux. Je prétendais qu'il y avait, aux Etats-Fnis comme au Canada, des centaines, des milliers d'honu.ics qui seraient heureux de s'établir sur des terres nouvelles si on leur avançait l'argent nécessaire pour se rendre dans les endroits qui leur seraient assignés, acheter les outils les plus nécessaires et vivre pendant les premiers défrichements. .Te me borne aujourd'hui, bien entendu, à donner la substance do ce projet, dont M. Gouin devrait, il me semble, faire l'essai dans certaines régions.

Je prétends, aujourd'hui, ((inniu' il y a trente ans, que le gouvernement pourrait de cette façon établir plusieurs paroisses tous les ans sans obérer sérieusement les finances de la province.

M. Gouin devrait aussi entreprendre de faire, dans l'administration de la justice, des réformes que l'intérêt })ublic exige. Il est de force ii mener à bonne fin toutes ces œuvres, et il a derrière lui une majorité prête à seconder ses louables efforts, ses entreprises patriotiques.

En tout cas, l'histoire dira (|ut', do tous les premiersministres de la province de Québec, aucun n'aura fait des œuvres aussi utiles, aussi pratiques, des réformes aussi nationales.

C'est non seulement un penseur, mais un liomme d'action — Rara Avis.

Quelques extraits du discours-programme que M. Gouin adressait aux électeurs de Saint-Jacques, en 1908, donneront une idée de sa manière de parler et de ses visées politiques et nationales.

Voici comment il parlait de la question si éminemment nationale de l'éducation du peuple :

" S'il est des besoins, des idées et des vœux que le gouvernement doive satisfaire, ce sont les besoins qui se font sentir dans l'école, ce sont les idées qui se tournent vers l'éducation, ce sont le^ vœux que l'on forme pour l'amélioration du sort des instituteurs.

" L'éducation est, en effet, la plus importante de toutes les questions politiques, économiques et sociales posées aux hommes, parce qu'elle contient la solution de toutes les autres.

" Elle est l'instrument par excellence de l'avenir, puisqu'elle a pour but de façonner le cœur et le cerveau des générations de demain.

" Aussi, le premier et le meilleur emploi qu'un gouvernement doive faire de ses recettes, c'est de subventionner largement ses écoles, où la jeunesse se ])rocurera le pain de l'intelligence et de la force.

"En matière d'enseignement, a dit un éducateur français, je ne crois pas aux programmes, je crois aux hommes ". Après lui. je dirai : Je crois aux bons prog:»'ammes entre les mains de bons hommes, de bons éducateurs.

" En effet, ce qu'il importe surtout d'améliorer, ce n'est pas tant le programme de nos écoles que la condition do nos instituteurs. Jetons un coup d'œil sur la situation présente.

•• Nous avons, dans la province, plus de G. 000 écoles élémentaires qui, presque toutes, sont dirigées par des institutrices. Eh bien! jusqu'en 1898, nous n'avions pour les filles qu'une seule école normale, l'école normale Laval. C'est vous dire que les institutrices qui ont reçu la formation pédagogique requise forment plutôt l'exception.

" Mais cela ne saurait suffire. L'objet des écoles normales est de former, d'outiller le personnel enseignant. Il faut fonder d'autres écoles normales. La iormation de l'éducateur, tel doit être, à mon avis, le point de départ de l'amélioration de notre système d'enseignement primaire; le relèvement de la carrière de l'instituteur, tel doit être le but de la croisade qui s'impose.

" Pour réaliser ces progrès, il nous faut le concoui-s de l'opinion publique et des commissions scolaires ; pour mener à bonne fin cette croisade, il nous faut l'aide de la presse et de tous les vrais patriotes.

" Que la presse aux cent voix, aux mille voix, crie donc aux quatre coins de cette province la nécessité qu'il y a de mieux rémunérer les instituteurs et les institutrices; que tous les amis de l'éducation se dévouent donc au relèvement de la carrière de l'enseignenîcnt. Le gouvernement, de son côté, cherchera à induire les commissions scolaires à mieux rétribuer ses maîtres et ses maîtresses d'écoles.

" L'instituteur, ne l'oublions pas, est l'auxiliaire et, dans bien des cas, le suppléant du père de famille. C'est un enfant qu'il reçoit, mais c'est un homme qu'il doit rendre à la société. Sa tâche est de mettre au cœur des enfants qui lui sont confiés la vénération des traditions ancestrales, l'amour du sol canadien et l'ambition des grands lendemains.

" Or, je vous le demande, ne mérite-t-elle pas deux fois le maigre salaire dont on la paie aujourd'hui, cette uicho admirable de former des citoyens, de graver dans

l'âme des enfants renipreinte de la patrie et de leur donner des connaissances qui les préparent dignement aux diverses fonctions de la vie civile?

"' Il nous faut aussi sans retard rehausser le prestige des carricros usuelles en aidant la création d'école.< techniques.

" Il nous faudra encore fonder, avant longtemps, en cette province, un grand collège d'agriculture comme il s'en trouve un dan,< Ontario, et des écoles de hautes études commerciales comme il en existe des centaines en Europe.

" Suivant la parole d'un maître français, " l'évolution économique et sociale des dernières années, la concurrence étrangère qui menace de toutes parts notre production nationale, l'introduction du machinisme, l'invasion de la science dans le domaine de l'industrie, de l'agriculture et du commerce, nous obligent à nous armer plus fortement que jamais pour la lutte "".

" C'est le moment suprême de dire que " l'on ne peut, sans danger, rester étranger aux choses de son temps ". Mais nous ne reculerons pas devant la tâche."

M. Gouin terminait par cette éloquente péroraison :

" Les religions chrétiennes, dit-il, enseignent que la pensée de Dieu doit sans cesse être présente à la mémoire des cro3'ants. De même, l'idée de patrie doit toujours être présente à l'esprit des bons citoyens.

" C'est cette idée de patrie qui nous guidera dans toutes nos actions, c'est l'amour du vieux patrimoine national qui nous dirigera dans l'œuvre de progrès et d'avancement que nous voulons poursuivre pour notre province. Et quand nous aurons terminé notre carrière, achevé de creuser notre sillon, nous serons satisfaits si l'on dit de nous que nous avons fait quelque chose pour notre pays."

IIOIJOLI'UK LKMIEIX

Il y a sept frères Leiiiieux, tous forts, robustes, iulol- Jigents et actifs, des sobres et des laborieux, comme disait souvent M. Tarte.

Fils d'un homme estimable qui est fier de sa famille e: a le droit de l'être, qui a le mérite, le grand mérite, d'"avoir élevé et fait instruire une si grosse famille avec les minces appointements d'un officier de douane. Mais aussi ce n'étaient pas des garçons ordinaires, ils savaient s'aider. Pour s'instruire, pour compléter leurs études, ils ne dédaignaient aucun métier, aucun travail.

Rodolphe se fit commis pour devenir avocat.

Louis-Joseph, ancien député de Gaspé, maintenant shérif de Montréal et professeur agrégé chargé du cours de l'histoire de la médecine à l'Université Laval, afin de compléter ses études médicales, passait la soirée et une partie de la nuit, le samedi, à compter de l'argent et à faire des rouleaux de 25 sous dans les bureaux de la compagnie de chemin de fer urbain. Il faudrait en dire à peu près autant de tous les autres membres de la famille. Ils sont tous avocats, médecins ou dentistes; un seul est dans les aïï'aires, Alphonse.

Il y a des familles où un. seul accapare plus que sa part d'intelligence, mais il y en a d'autres, comme les Prévost, les GeofPrion et les Lemieux, où le talent est plus également distribué.

Rodolphe T^mieux est de bonne et forte taille, admirablement constitué pour la lutte et le travail; il a l'air imposant, un peu fier même, l'œil gai et perçant avec une petite pointe de fine malice, le geste et le pas d'un

liomnie au corps et à l"esprit vigoureux, une imagination et une mémoire heureuses, une intelligence très vive et très active, beaucoup d'esprit, une conversation enjouée, originale et piquaute. C'est dire qu'il possède à un degré considérable les qualités qui l'ont l'orateur et l'écrivain. Il est depuis longtemps l'un des orateurs les plus populaires du parti libéral, et au Parlemenî, depuis qu'il est ministre, il a fait bonne figure. Mais où il excelle, c'-est surtout dans les grandes manifestations politiques ou nationales, lorsqu'il est appelé à représenter le gouvernement ou sir Wilfrid Laurier. Aux fêtes mémorables de Champlain, à Plattsburg et à Burlington, il a brillé panni les orateurs distingua? du jour et fait honneur au Canada, aux Canadiens-français en particulier.

Il sait dire, d'une voix forte et bien timbrée, dans n langage soigné, des choses qui plaisent aux lettrés et aux masses. Dans ses écrits comme dans ses discours il saisit prompteraeut et fait ressortir vivement les grands aspects, les côtés saillants d'une question, et assaisonne ses l)rillantes dénu)nstrations de rapprochements historiques, de citations frappantes. Son stvle et sa parole ont du coloris, de la vigueur et de la clarté; il sait faire claquer le drapeau et mettre du panache où il faut.

Il publie souvent dans les journaux, sous divers pseudon^TTies. des écrits semi -officiel s dont la justesse, l'envergure et le cachet littéraire trahissent l'auteur.

C'est sans contredit l'un des orateurs et des écrivains les plus parfaits de la province de Québec.

On .se demande comment il réussit à écrire et parler l'anglais et le français avec tant de correction, car il a passé rapidement sur les bancs de plusieurs collèges et ses études classiques ont été fort tronquées. Il s'est formé iui-mênu'. srâce à une lecture assidue et réfléchie des meilleurs auteurs, à une volonté persévérante et à une mémoire admirable.

RODOLniK LEMIEUX 205

Associé et ami do M. CJouin dei)uis son admission au barreau, ils oui t'ait ensemble leur approvisionnement de forces intellectuelles ))our l'avenir; étudiant le droit par devoir et la littérature ])ar amour, lisant l*otliier et Domat avec respect et Victor Hugo ou Lamartine avec enthousiasme, interrompant souvent l'étude d'un dossier pour lire avec émotion un discours de Thiers ou de Gambetta. Ils se complétaient. T.a verve et la gaieté de Lemieux déridaient le front pensif et rêveur de Gouin, et le positivisme avec les observations pratiques de celui-ci faisaient réfléchir l'autre. L'un l'emportait par l'éclat de ses démonstrations et la vivacité de sa parole éloquente, l'autre par la vigueur et la logique de son argumentation. Ambitieux tous deux, ils travaillaient et s'acheminaient par des routes différentes vers le Parlement, vers les sommets politiques. L'un est premier-ministre à Québec, l'autre ministre des postes h Ottawa, et leur popularité à tous deux, comme leur utilité, s'accroît au lieu de diminuer.

Jusqu'ori iront-ils? Où ils voudront. Le talent, servi par l'amour du travail et la volonté, arrive à tout ; toutes les portes s'ouvrent devant lui.

S'ils suivaient leurs inclinations naturelles, Gouin deviendrait l'une des étoiles de notre magistratuie ; Lemieux serait journaliste avec un siège à la Chambre des Communes ou au Sénat, il écrirait et il parlerait, et ses écrits comme ses discours seraient recherchés, admirés. Mais ils pourraient bien être obligés, l'un et l'autre, de rester dans la politique plus longtemps qu'ils ne le voudraient, car ils sont difficiles à remplacer.

liOrsqu'on parle, dans certains cercles, de la disparition éventuelle de sir "Wilfrid Laurier, on admet bien qu'aucun Canadien-français ne sera appelé à le remplacer comme premier-ministre, mais, comme représentant de la province de Québec dans le parti libéral à Ottawa, on mentionne souvent Rodolphe Lemieux. D'autres parlent de Lomer Gouin que son ami Lemieux

2p(j SOUVENIRS ET BIOGRAPHIES

irait remplacer à Québec. Les deux fidèles associés se partageraient le royaume du Canada : l'un régnerait à Ottawa et l'autre à Québec.

Ont-ils l'ambition de jouer ces grands rôles sur notre scène politique? C'est douteux, mais ils en seraient bien capables ; et c'est parce qu'on leur croit assez de talent pour monter aussi haut qu'on en parle. La critique ne les a pas épargnés, l'esprit de parti n'est pas tendre pour les hommes de valeur, pour les chefs dont la plume et la parole sont redoutables et qui rendent les coups qu'on leur porte. Mais, dans l'intimité, leurs adversaires les plus acharnés reconnaissent leur mérite.

Il y a, dans tous les partis, dans tous les camps, des hommes dont il est injuste de contester le talent et d'incriminer les motifs, dont le seul crime est de défendre avec énergie des opinions qui sont parfaitement discutables. La violence appelle la violence, la malice engendre la haine et jette le découragement dans les âmes timides et sensibles. L'homme sincère qui se voit injustement vilipendé, blessé cruellement dans son honneur, se hâte de chercher le repos daiis l'inertie et l'indifférence. Autant la critique raisonnable et juste est utile, nécessaire même, autant la critique malicieuse est nuisible et funeste. Ceux qu'on appelle les anciens ne sont pas, il est vrai, sans péché sous ce rapport ; mais il me semble que nous étions plus doux, plus miséricordieux pour nos adversaires. L'expérience démontre que la popularité acquise en exploitant les instincts pervers de la foule ne dure pas longtemps et que les coupables subissent tôt ou tard la peine du talion. La portion saine et raisonnable du public finit par réagir contre ces exagérations-, et l'histoire se charge de les réduire au néant.

Que reste-t-il de toutes les dénonciations violentes portées contre Cartier et Dorion? Combien de fois entend-on leurs anciens adversaires reconnaître que, placés dans les mêmes conditions, ils auraient agi comme eux ?

La jeunesse est bouillante, impatiente et se rend compte dil'ticilement des complications et des exigences politiques et nationales auxquelles sont soumis ceux qui gouvernent ce pays. D'un autre côté, il est bon de tenir l'opinion publique en éveil afin d'empêcher nos homînes publics de s'endormir dans une sécurité dangereuse. Toute la question est de rester dans les limites raisonnables, d'éviter l'injustice et la violence, de respecter les motifs et les intentions.

Lemieux, Brodeur, Dandurand et quelques autres reçoivent les coups que l'on n'ose porter à leur chef. Généralement les adversaires de M. Laurier le respectent et craignent de s'amoindrir en l'attaquant personnellement, mais ils tirent h boulets rouges sur son entourage, sur ses fidèles lieutenants ; ils espèrent le démolir en faisant le vide autour de lui. Cette tactique n'est pas nouvelle, il faut l'avouer.

La génération qui se lève est vigoureuse; on aperçoit ])lusieurs étoiles destinées à briller dans notre monde politique et littéraire ; mais elle peut sans s'humilier sahuT, cbaîieau bas, celles (|ui Font précédée, et qui ont produit des orateurs, des écrivains et des artistes qu'elle aura de la peine à surpasser.

Comme ministre des postes et du travail, M. Lemieux a justifié la confiance de sir Wilfrid Laurier et les espérances de ses amis. Il a attaché son nom à des lois importantes, à des réfonnes opportunes. Le pays lui doit la réduction du port des lettres à un sou pour la distribution locale et à deux sous pour la correspondance avec la Grande-Bretagne, et lui devra avant longtemps la réduction du prix des câblogrammes. Quant à sa loi concernant le règlement des différents industriels, les hommes publics de tous les pays en font l'éloge et en demandent l'application chez eux. Cette loi n'est pas parfaite, elle le serait davantage si elle protégeait plus amplement les services publics, si elle obligeait patrons et ouvriers à soumettre leurs différends à

une roiuniission d'arbitragt.' t'I à ai-c-cptcr ses décisions. Mais, telle qu'elle est, elle a déjà fait un bien considérable et préservé plusieurs fois notre société du fléau des grèves. Les gouvernements ne peuvent trop faire pour mettre le monde à l'abri des calamités que l'avenir lui réserve, pour le préserver des résultats funestes de la lutte entre le capital et le travail, lutte lanienta.l)le où les vainqueurs feront fatalement un al)us terrible de leur victoire et de leur force.

11 s'intéresse au sort des travailleurs, des pauvres et des petits, il en a donné la preuve lorsqu'il a élevé le salaire des facteurs, des petits employés de son département. Il croit que le cœur n'est pas déplacé dans la politique.

J'ai parlé des missions importantes qu'il a remplies.

Il y a trois ans, il allait au Japon et en revenait avec un traité qui mettait fin à des malentendus dangereux au sujet de l'immigration et constituait un acte significatif d'indépendance commerciale, car il avait négocié directement avec les autorités japonaises sans Tintervention de l'Angleterre.

Délégué par le gouvernement canadien à la convention postale de Berne, il a encore, dans cette circonstance, fait preuve d'habileté.

Et puis il arrive de l'Afrique du Sud oii il est allé représenter le Canada à l'inauguration de la nouvelle constitution de cette colonie, et les journaux de ce pays et de Londres ont fait le^ plus grands éloges de son éloquence.

Rodolphe Lemieux a. comme M. Eourassa, deux forces à son service, deux forces d'une grande Aaleur : la plume et la parole. Lorsqu'un homme est si bien armé pour les luttes politicjues, il est précieux pour un parti: et les coups qu'il reçoit ne le tuent pas. au contraire, ils stimulent son énergie et le grandissent aux yeux de ceux qui savent apprécier le talent et le courage.

P. S. M. Lemit'ux a l'ait sui- le droit canadien et la contrainte par corps, des ouvrages ciuc les membres du barreau ont appréciés favorablement. L'Université Laval a reconnu son mérite en le nommant l'un de ses professeurs et en lui décernant le doctorat. Il est officier de la Légion d'honneur et membre de la Société Eoyale.

L'étoile qui le guide vers ses destinées n'est pas encore arrêtée.

Pour donner une idée de l'éloquence de M. Lemieux, je crois devoir publier une partie de la péroraison d'un discours qu'il prononçait à Québec en 1908.

Après avoir parlé du Transcontinental, du canal de la Baie Géorgienne et d'autres projets destinés à relier toutes les provinces de la Confédération, il ajoutait:

" Quels vastes projets ! Quels horizons n'ouvrent-ils pas à notre jeune pays !

" Et par un retour vers le passé, nous rappelant l'histoire de nos aïeux, quels légitimes sujets d'orgueil pour nous, d'origine française !

"Eh quoi! messieurs, dans l'accomplissement de ces œuvres gigantesques, n'est-il pa^ vrai que nous ne faisons que suivre la route tracée par nos ancêtres ? Xous écrirons pour ainsi dire le dernier vers d'un poème commencé par Champlain. il y a trois siècles.

" L'immortel fondateur de Québec cherchait un passage à travers le continent américain pour atteindre la Chine. Le premier, il franchit la chaîne des rivières et des lacs (pii conduisent de Québec à la Baie Géorgienne.

" Dans la préparation de leurs relevés hydrographique-, no? ingénieurs ont dû marcher sur les brisées de Champlain.

" Cavelier de LaSalle, le père Marquette, JoUiet, les missionnaires et les voyageurs d'autrefois, cherchaient, eux aussi, le passage qui devait leur révéler l'Orient, avec ses richesses fabuleuses, l'Orient, avec ses millions d'âmes à sauver.

'' Je me réjouis à la pensée que c'est un descendant de ces Français qui, suivant pas à pas la marche des missionnaires et des trappeurs du temps jadis, va donner au monde, par la voie du Transcontinental, avec terminus à Prince-Eupert, le passage le plus court et le plus rapide entre l'Europe et l'Asie.

" Nos adversaires reprochent à sir Wilfrid Laurier de se laisser en toutes choses guider par le sentiment.

"Ah! messieurs, faut-il mépriser le sentiment? La foi et le sentiment sont nécessaires dans la vie. Les nations et les hommes ne sauraient s'y soustraire. Les découvreurs, les missionnaires, les voyageurs qui ouvrirent cette terre canadienne à la civilisation, étaient tous animés de nobles sentiments.

'" Champlain, Cavelier de LaSalle, Jolliet, le père Marquette, pour ne citer que ceuj^-là, qui tous cherchaient la route de l'Europe à l'Asie, furent des héros. " Il se peut qu'en ces temps reculés, il se soit trouvé des gens positifs, — des rivaux, peut-être, — pour ridiculiser leurs courses aventureuses. Mais qu'importe ! leur souvenir durera aussi longtemps que cette belle terre du Canada, que dis-je, aussi longtemps que le continent septentrional n'aura pas s-ombré dans le néant, d'où l'Auteur de toutes choses l'a fait surgir.

'• Le monument de Cavelier de LaSalle se dresse dans h ville de Eouen: celui du père Marquette figure sous le dôme du Capitole à Washington ; celui de Champlain, ici même à Québec.

" Et nous aussi, lorsque ce Transcontinental sera achevé, nous érigerons une statue — celle de Laurier, î^ous la taillerons dans le granit des Montagnes-Rocheuses : nous lui donnerons comme piédestal le pic le plus élevé, et tendant largement ses bras verg l'Occident, elle dira aux voyageurs de l'avenir: voilà l'Asie." On ne dit pas mieux en France.

IIEXRI BOURASSA

Page 1