RAOUL DANDURAND
Le plus méridional de tou.s les honiines pul>lics de son temps par l'esprit, le caractère, la physionomie, le geste et la parole, mais un méridional tempéré par l'expérience, la réflexion et l'influence du milieu où il a vécu. Ses ancêtres venaient du Midi de la France où le sang est chaud, l'imagination vive, le caractère ardent, la parole ahondante.
Voyez-le: petit de taille, mais d'une forte et vigoureuse stature, l'œil en feu, le geste rapide, il ne marche pas. il court, il vole. L'invention de l'auto et de l'aéroplane le rend heureux ; il va pouvoir enfin voyager sur terre et sur mer aussi rapidement qu'il le veut. On s'attend à voir d'un moment à l'autre un monoplan attaché au portique de sa maison. Mille pensées assiègent son esprit, mille projets le préoccupent ; il voit tout, s'occupe de tout ; ministres, députés, grands et petits. Jeunes et vieux s'adressent à lui, car son activité est inlassable, sa bonne volonté infatigable. Dévoué à son pays, à sa nationalité, à son parti, il ne refuse jamais de faire ce qu'il croit bon et utile, dût-il en souffrir. Instruit, l'esprit souple, délié et pratiqiu% il sait dire et faire ce qu'il faut. Il parle beaucoup, avec une abondance et une facilité remarquables, avec une voix qui peut se faire entendre d'une rive à l'autre du Saint-Laurent, dans une langue forte et correcte, avec un accent de conviction qui produit un bon effet sur un auditoire instruit ou populaire. Et il ne se contente pas de parler, il agit, il travaille, la parole et l'action chez lui se suivent de près; son cerveau est un moteur
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ék'ctri(|ut' puissant. <|ui met sans c-cssc en iiiuiivi-nient son mécanisme physique et. intellectuel. Habile, diplomate au besoin, il est franc et honnête clans ses paroles <'omme dans ses actions, et trouve moyen de parler beaucoup sans manquer de discrétion. C'est un tour de force. Oui, il est franc, et personne plus que lui ne sait dire ce qu'il pense aux ministres et leur donner des conseils et des avertissements plus ou moins agréables. Ayant confiance dans son zèle et sa probité, ils lui confient les missions les î)lus difficiles, les plus déli- <'ates dont il s'acquitte avec succès. Tl a été (h'puis longtemps la cheville ouvrière, le trésorier du parti libéral dans le district de Montréal, et on sait s'il en faut du courage, du dévouement et de l'habileté })our remplir une pareille charge de façon à satisfaire tant d'exigences et sans espérer que les services rendus seront justement appréciés.
Les tâches les plus ardues ne l'effraient pas lorsque le sentiment du devoir le pousse; il vient de le prouver en prenant une part si active et si efficace à la croisade municipale qui a si fortement agité l'opinion publique depuis (pielque temps. S'il n'avait écouté que son intérêt personnel, il ne se serait pas lancé dans une campagne où il ne pouvait dénoncer certains abus sans so faire des ennemis, sans êtrp accusé de sacrifier des amis politiques. Jamais croisade n'eut plus de succès, mais elle a fait des victinu's, des victimes qui pardonnent difficilement parce qu'elles se croient persécutées. T'omtant il n'v a pas de doute qu'il a agi sous l'empire de la convict'on sincère et profonde ou'il '<• avait dans l'inlministration des affaires municipales des abus sérieux, et que le devoir des libéraux, comme leur intérêt, était de se joindre aux conservateurs pour oi)érer une réforme radicale. Et après tout, le résultat a démontré oue les neuf dixièmes de la population étaient de son avis.
Il est difficile, impossible même de faire des réforme? sans blesser des intérêts personnels, sans même amoin-
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drir plus ou moins jusleinent certaines réputations. De tout temps, clans toutes les grandes réformes, il y a eu parmi les victimes des innocents ou des gens cjui CI oyaient l'être. Mais il n'y aurait jamais de réformes si certains hommes n'avaient pas le courage de braver l'impopularité ou s'ils se laissaient intimider par la crainte de frapper par accident des amis. Toute la question est de savoir si c'est le bien public plutôt que leur intérêt personnel qui fut le mobile de leur conduite. Or, coumie je l'ai déjà dit. je suis (onvaincu (pie les motifs qui ont animé MM. Laporte et Dandurand dans leur campagne municipale étaient honorables, quoiqu'on puisse différer d'opinion sur l'efficacité de quelcpies-uns des remèdes qu'ils ont indiqués.
M. Dandurand était un libéral avancé; il a eu pour patron, pendant sa cléricature, M. Joseph Doutre, et il était porté par sa nature à être intransigeant sous le rapport politique et national. Mais l'âge, l'étude, la réflexion et l'expérience ont modifié ses idées de jeunesse et l'ont convaincu que, pour être utile à ses compatriotes, il fallait être modéré et respecter toutes les opinions, tous les sentiments.
On croit qu'il veut être ministre à tout prix; c'est une erreur, il ne le veut pas autant que cela, et j'ai raison de croire qu'il hésiterait beaucoup avant d'accepter un portefeuille. YA c'est facile à comprendre: pourquoi faendrait-il tant à assumer les responsabilités et les ennuis d'une charge dont il n'a pas besoin pour vivre et dont il possède les avantages et tout" l'influence? En réalité, c'est un ministre sans portefeuille.
Il a exercé la profession d'avocat pendant plusieurs années en société avec l'hon. M. Brodeur, et leur bureau était fort estimé.
Nommé sénateur, il y a une dizaine d'années, il ne tarda pas à nrendre au Sénat une position si brillante qn'il en devint bientôt le président ; et il a rempli les devoirs de cette charge avec beaucoup de tact et de puceès.
Ses nombreuses (ucupatioiis ne l'ont pas empêché de se joindre à M. Béïque pour aider les fondateurs du Monument National à assurer 1 avenir de leur (euvre, et il a déployé pendant plusieurs années, pour l'Association Saint-Jean-Baptiste, le zèle et l'activité qui le caractérisent et le rendent si utile en toutes choses et si difficile à remplacer.
Les ranr-unes passagères qui ont privé l'Association Saint-Jean-Baptiste des services de M. Daudurand, Béïque, Laporte et autres n'empêcheront pas cette institution nationale et ses œuvres de vivre et de prospérer, je l'espôre, grâce à leur dévouement et à leur prévoyance, et de rendre hommage à leur patriotisme. L'ingratitude ne détourne pas les hommes de véritable mérite de la route qu'ils se sont tracée, de la mission qu'ils se sont imposée ; ils continuent d'aimer leur pays, leurs compatriotes et de les servir même malgré eux.
On ne semble pas apprécier suffisamment en certains milieux les motifs qui ont inspiré la fondation du Monument National ; on ne semble pas comprendre que leur pensée était d'en faire une forte et puissante institution en assurant son avenir matériel et son indépendance, de la rendre capable de faire sentir partout son influence et d'exécuter des œuvres utiles et pratiques. On ne paraît pas se rendre compte de ce qu'il a fallu de dévouement, de pas et de démarches, de sollicitations, de travail quotidien, pendant plus de vingtcinq ans, pour réussir, avec si peu de moyens, à édifier le Monument National et ses œuvres. Aussi il me fait plaisir de profiter de l'occasion pour rendre aux Béïque, aux Laporte et aux Dandurand ce qui leur est dû, sans oublier les trois MM. Beauchamp, T^.-E., T.-L, et J.-C, le président actuel, ainsi que les Gauthier (Thomas), les Rolland, les Prud'homme, les Perreault. les Hamelin. les Tyorangrer, les Laehapelle, les Grenier (Jacques) les de Martigny, et plusieurs autres dont les noms sont consignés dans les annales de l'Association Saint- Jean-Baptiste.
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Eaoul J)aii(lur;iiul l'sl j(,'uiu; encore, il n'a pas cmquante ans, et il a un réservoir de vitalité, de vigueur et d'activité qui va lui permettre longtemps encore de servir son parti et son pays, de faire honneur à ses compatriotes. Il n'a pas dit son dernier mot, car à des facultés intellectuelles de premier ordre il joint l'amour du travail et une conduite exem])laire. Ceux même qui lui en veulent seront heureux de s'adresser à lui toutes les fois qu'ils auront besoin d'aide, pour eux-mêmes ou iiour des œuvres d'intérêt public ou national.
Les hommes qui au talent joignent le zèle, le zèle persévérant, l'esprit pratique et l'amour du travail, sont si rares parmi nous ! Et pourtant ce sont eux, les zélés et les laborieux, qui font marcher le monde, sèment des idées et lancent des projets sans craindre la critique et la jalousie.
M. Dandurand a épousé une femme de lettres dont le talent et le mérite sont incontestables, fille de l'honorable Félix Marchand. C'est dire qu'il a vécu dans un milieu intellectuel oii il trouvait une heureuse et salutaire diversion à ses occupations légales et pratiques et qu'il ornait son esprit en le reposant.
Il vient de faire grand honneur aux Canadiens-français, à l'inauguration du monument Montcalm, à Candiac, en France. Il y avait là des hommes éminents et cependant c'est lui, Dandurand, qui a fait le meilleur discours, qui a parlé avec le plus d'effet. C'est le témoignage rendu en sa faveur par les journaux français et les personnes présentes.
La péroraison de ce beau discours suffira pour en faire apprécier la valeur. Après avoir fait un récit émouvant des grandes luttas qui précédèrent la cession du Canada à l'Angleterre, M. Dandurand ajouta:
"Dans cette lutte ardente, incessante, tous les chefs, tous les officiers ont noblement fait leur devoir. S'ils ne sont pas tous inscrits au livre de la gloire, leur re-
noniiuét' a du moins enrichi les annales de leurs familles. Ma pensée s'arrête naturellement sur les humbles soldats aux noms inconnus et sur les paysans canadiens qui toujours marchèrent vaillamment au feu, subirent toutes les misères et se firent tuer pour l'honneur du drapeau.
'' D'aucuns se demandent peut-être, dans cet auditoire, ce fpvil est advenu des colons franç;ais abandoimés de l'autre côté de l'Atlantique, il y a l."50 ans. Ils sont restés attachés à la terre et, groupés autour du clocher de la paroisse que dominait le coq gaulois, ils ont transmis à leurs enfants le seul héritage reçu des aïeux, le dépôt sacré de la langue française. Ce signe indélébile qui nous marque, de génération en généiation, comme membres de la grande famille française, nous est imprimé nar nos mères dans notre premier bégaiement.
" Les ennemis de la veille. Anglais et Français, vivent eu parfaite barmonie. Ils ont, longtemps avant Londres et Paris, établi entre eux l'entente cordiale et conquis dans l'ordre politique toutes les libertés nécessaires.
" Ces GO.OOO paysans français sont devenus plus de 2.500,000 dans l'Amérique du Xord. dont les trois quarts constituent ime masse compacte dans la vieille province de Québec.
" Ils sont parfaitement satisfaits de leur sort. Maîtres absolus de leur destinée ils coulent des jours heureux dans la paix et dans la liberté.
" Les Franco-canadiens ne sont qu'un quart de la population du Canada, qui est aujourd'hui de 8 millions, et ils ont eependant depuis quatorze ans l'un des leurs. Wilfrid Laurier, à la tête du pays, comme chef du gouvernement fédéral. C'est à l'esprit de tolérance et de libéralisme de la majorité de langue anglais<'. due nous devons ce grand honueur de voir, au premier rang, dans l'empire, un homme d'Etat que tout grand pays serait fier d'acclamer.
" Xous parlons le français à l'égal de l'anglais, dans