‹ Souvenirs et biographies, 1870-1910Chapitre 35 sur 44 · RAOUL DANDURAND · texte numérisé non relu

RAOUL DANDURAND

nos ])arlenients ; nous plaidons en français devant nos tvihunaux et e'est le code Napoléon qui nous réjrit dans la province de Québec.

'" Compatriotes de ^Fontealm, ne nourrissez pas en votre âme un trop lourd regret de la défaite des plaines d'Abraham et de la perte, en cette heure douloureuse, de la colonie, car si le drapeau français eût continué de flotter sur le Canada jusqu'en 1805. ce pays eût partagé le sort de la l^uisiane et eîit été cédé avec elle aux Etats-Unis par Xapoléon. La Franco n'avait plus alor?; une marine suffisante pour protéger ses colonies, et l'Empereur ne voulait pas subir l'injure de leur confiscation. En passant sous le drapeau américain, nous étions destinés, de par notre situation géographique, à être fatalement submergés par le flot des colons migrateurs de langue anglaise.

" Le sort des combats en a décidé autrement. Dans l'empire liritannique. nous nous développons en pleine sécurité et notre préoccupation constante est de préparer nos enfants à jouer dans l'Amérique du Xord un rôle digne de la race française. C'est vers ce but que tendent toutes nos énergie-s."

Il est bon que, parfois, nos orateurs et nos hommes de lettres prouvent qu'ils peuvent écrire et parler le français de façon à mériter les éloges les plus flatteurs des hommes éminents de France. Laurier, Turgeon, Fabre. Mercier. Dandurand. Lemieux, M. Bisaillon dernièrement, et quelques autres ont fait cette preuve; il est juste que nous Icui' en sachions gré.

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L'uii des homnit's les plus estimables que j'aie connus est le sénateur Béïque. Il faut le connaître intimement pour l'apprécier à sa juste valeur. Froid, réservé, peu coniniunicatif, sévère pour les autres comme pour lui-même, tout entier à ses travaux et à ses affaires, riche mais économe, croyant que le temps donné aux amusements du monde est du temps perdu, incapable de faire violence à ses opinions ou à ses sentiments pour se rendre populaire, il est peu connu en dehors d'un petit cercle d'amis. J'ai connu peu d'hommes plus sages, plus pondérés, doués d'un esprit plus solide, d'un jugement plus sûr, d'un caractère plus loyal, plus sincèrement patriotes et religieux, plus dévoués aux intérêts de la société, au progrès, à l'avenir de leur nationalité. Dédaignant l'intrigue et la flatterie, trop fier pour courtiser le pouvoir ou le peuple, il ne doit qu'à son mérite, à son jugement, à son travail, à un travail constant et opiniâtre, les succès qu'il a obtenus. Il trouve dans la satisfaction du devoir accompli un mobile puissant qui lui permet d'entreprendre et d'accomplir les tâches les plus ardues. Pour ses amis, pour sa famille, pour sa nationalité, pour une cause bonne et juste, il est dévoué, généreux au besoin, et il déploie une activité, une énergie et un désintéressement que rien ne lasse, ni ne rebute. Je pourrais en donner des exemples nombreux. En voici un qui mérite d'être connu.

Un jour — c'était en 1894 — je me demandais à qui je pourrais bien m'adresser pour aider les fondateurs du Monument National à soutenir et à compléter leur

œuvre, à l'asseoir sur des l)ases solides. Il nous fallait un homme de loi doul)lé d'un homme d'allairis, un homme dont l'opinion et le crédit avaient une valeur courante. Je pensai à Béïque et j'en parlai à quelquesuns de mes collèofues, (jui me dirent, en riant, qu'un des hommes les jjIus occupés de M(jntréal ne con.-ientivait pas à nous donner une parcelle du temps et du soin que réclamaient ses affaires.

— Eh bien! je vais essayer, dis-je. de le convaincre. et vous serez peut-être surpris.

De fait, j'allai voir M, Béïque et je lui tins ce langage :

— Trouvez-vous juste, Monsieur Béïque, que ce soient toujours les mêmes qui se sacrifient pour les bonnes causes ?

— Pourquoi cette (luestion ?

— Parce que nous sommes, depuis des années, une poignée d'hommes qui nous dépensons, nous sacrifions ]iour une bonne œuvre, une œuvre éminemment nationale, et personne ne songe à nous aider; on semble croire f|ue c'est pour nous et non pas pour notre nationalité que nous travaillons.

— Vous avez bien du mérite, me dit M. Béïque, et vous avez raison de dire qu'il n'est pas juste que ce soient toujours les mêmes qui se sacrifient pour l'œuvre nationale que vous poursuivez.

— Pourquoi, alors, ne venez-vous pas avec nous travailler au succès de cette œuvre ?

— Parce qu'on ne me l'a jamais demandé.

— Eh bien, je vous le demande.

— Très bien, j'accepte.

Lorsque je rendis compte à me? collègues de mon entrevue avec M. Béïque, ils me crurent à demi, et ne furent convaincus que lorsqu'ils le virent arriver au milieu d'eux comme membre du bureau de direction.

Deux ans plus tard. M. Béïque était nommé président de l'Association Saint-Jean-Baptiste, et jamais président ne fut plus zélé, plus dévoué, plus utile. On no

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peut se faire inu' idée de la peine (ju'il s'est donnée pour assurer l'avenir du Monument National, pour mettre l'Assoeiation Saint-.Iean-Baptiste en état d'accomplir des œuvres sérieuses et pratiques. Et depuis qu'il a cessé d'être président, il a continué d'assister aux séances du bureau de l'Association, de s'intéresser vivement au sort de la Caisse Nationale d'Economie et à tous les projets destinés à faire de la Société Saint- Jean-Baptiste un élément jjuissant de force morale et de conservation nationale. Et j)assant des ])aroles à l'exemple, voulant assurer d'une iuanière définitive l'avenir du Moniimont National, il offrit de souscrire une somme de $25,000 pour aider à le libérer de la dette qui l'accable et lui permettre de consacrer tous ses revenus aux œuvres patriotiques (pie ses fondateurs avaient en vue.

Une rafale de nationalisme a i)rivé l' Association des services prkieux de M. Béïque et des heureux résultats des démarches qu'il avait entreprises pour donner effet à son ott're généreuse.

C'est ime erreur et une ingratitude déplorables. Ils sont rares ceux qui croient, comme M. Béïque, que le patiiotisme ne doit pas se contenter de brillantes manifestations, mais qu'il doit inspirer des actes de dévouement et l'e sacrifice.

L'Association Saint-Jean-Baptiste ne devra jamais oublier de placer M. Béïque au premier rang de ceux c|ui ont le plus contribué à son progrès, à sa prospérité.

Appelé par le gouvernement Laurier à siéger au Sénat, il deWnt, en peu de temps, l'une des autorités, des lumières légales de ce corps important. Il n'est personne dont l'opinion, en matière de législation, ait plus de poids. Personne n'est plus écouté, car il ne fiarle Jamais pour ne rien dire. Ses discours se distinguent par une argumentation serrée, vigoureuse et lucide, par une connaissance approfondie de tous les sujets qu'il traite. Peu de projets de loi traversent le

Sénat sans être arrêtés au passage par le sénateur Béïque pour subir des modifications importantes, des rognures ou des additions judicieuses.

" Il ne reste plus que la prière au Seigneur qu'il n'ait pas amendée '', disait un sénateur.

Il fait honneur à la province do Québec dans le Sénat par son travail, sa droiture, son talent de jurisconsulte et sa conduite exemplaire.

L'un des esprits dirigeants les plus sages du parti libéral, membre et président de plusieurs ini^titutions financières, ses conseils ioni paît mt itcherchés tt suivis. Il excelle à disséquer un texte de loi, à jeter de la lumière dans les matières les plus ()l)scures, à trouver la solution de^ questions les plus compliquées, à rédiger une résolution, un rapport qui rende bien la pensée d'une assemblée, d'un bureau de direction.

C'est un homme de jugement et de devoir, consciencieux et droit, animé de motifs élevés, moral et religieux, à l'esprit robuste, large, libéral et indépendant, ayant le courage de ses convictions et préférant à la popularité le respect de soi-même, le souci de sa dignité.

11 a pour compagne une femme de cœur et de talent, une patriote; il est le père d'une nombreuse famille, de sept garçons intelligents et laborieux ; il est aussi bon mari et père de famille que bon citoyen. Il a été pendant plusieurs années l'associé de sir Louis Jette qui l'a toujours tenu en haute estime.

Je fus surpris, lorsque je le connus intimement, de le trouver si estimable, si parfait, beaucouj) plus parfait, plus utile, plus capable que des hommes qui ont su se irndre plus populaires par des attentions, des manifestations d'amitié, de dévouement ou de générosité, par une foule de petits moyens auxquels il ne songe aucunement. Ennemi du faste et de l'ostentation, habitué à pratiquer l'économie, à vivre simplement et modestement, à se priver de choses que le monde estime et recherche, on lui suppose des motifs et des sentiments qui ne sont pas les siens.

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Il est dinicilc de eontenler les lioiiimes ! Lorsque quelqu'un en vue reste pauvre, on lui suppose des défauts, des lacunes dans l'esprit, dans le caractère ; on dit qu'il n'a pas le sens des all'aires, qu'il manque de prévoyance ; lorsqu'il devient riche, on se demande comment il a pu s'enrichir: s'il a contracté des habitudes d'économie et de travail qui l'éloignent du monde où l'on s'amuse, on l'accuse d'égoïsme.

On cite souvent avec une certaine envie, les cadeaux princiers faits par nos riches concitoyens anglais à leurs institutions religieuses et nationales, et on regrette de ne pas avoir parmi nous un plus grand nombre d'hommes capables d'imiter leur générosité. Et lorsque nous en avons, nous prenons plaisir à les amoindrir, à les démolir même.

Oui. je le répète, il est difficile de contenter tous les hommes; et ceux qui obtiennent la faveur publique ne sont pas toujours des modèles de vertu et de sagesse dont la vie puisse être donnée en exemple à la population. Beaucoup d'hommes aux(|uels on élève des monmnents auront des petites places dans l'autre monde. Mais cette fois, je suis heureux de rendre hommage à un homme de vrai mérite.

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Encore une carrière bien remplie, une vie utile, honorable oi laborieuse ; encore un exemple frappant de ce que peut faire l'amour du travail et le sentiment du devoir unis à un esprit droit, à un jugement sain, à une conscience éclairée.

Louis-Philippe Brodeur est un doux, ainsi que le démontre le sourire iMenveillant qui erre constamment sur ses lèvres, mais un doux énergique, obstiné même dans ses idées, dans ses opinions, comme on peut le deviner par la fermeté de son regard. Il est de haute taille. de forte stature et paraît plus vigoureux qu'il ne l'est ; l'état de sa santé inquiétait ses amis, il y a quelque temps, et menaçait d'interrompre le cours de sa brillante carrière.

Il est né à BehxMl, sur les bords de Thistorique et poéti(|ue rivière Richelieu, près des lieux renommés où son grand-])ère se faisait tuer en 1837 en se battant pour la liberté de son pays. Il a grandi dans une atmosphère imprégnée de souvenirs héroïques et de libéralisme. Aussi lors(]u'il quitta le collège pour aller à Montréal étudier le droit, il se dirigea naturellement vers le bureau de celui qui alors jetait tant d'éclat sur le parti libéral de la ])rovince de Québec: Honoré Mercier.

Il était hien pauvre alors et réussit à se faire recevoir avocat à force d'économie et de privations. Admis au Barreau il forma une société avec Edmond Lareau, un fort et un laborieux comme lui, mort trop jeune, hélas ! au milieu des espérances que faisaient naître ses talents et ses vertus.

Deux hommes si fortement trempé?, si probes e! si

lalxtrieux ne pouvaient manquer de se faire une clientèle.

A la mort de ce pauvre T.aroau, Brodeur devint l'associé de lîaoul Dandurand, tant il est vrai ([ue qui se ressemble se rassemble. Ils se ressemblaient par la force de leurs connctions libérales et leur désir commun de se faire une position bonorable dans leur profession et la politique; mais ils différaient ])ar le caractère, car Brodeur n'avait pas la cbaleur, la vivacité, l'impétuosité de son confrère, il était plus froid, plus calme, moins démonstratif, quoique, peut-être, plus hardi, plus entreprenant, une fois son parti pris.

Brodeur ne tarda pas à se faire remarquer an barreau par la méthode et la vigueur de ses plaidoiiics (ju'il bourrait d'autorités et de citations, et par la plausibilité de ses raisonnements. Il n'avait pas la parole littéraire et le langage verni de Dandurand, mais, devant les trilmnaux comme devant le peuple, il faisait bonne figure et obtenait des succès. Pour lui comme pour plusieurs de nos hommes publics, la lutte pour la vie, pour le pain quotidien, a été trop âpre, trop absorbante pour leur permettre de faire des études littéraires considérables. C'est encore assez étonnant qu'ils puissent s'exprimer d'une façon si convenable en français ou en anglais.

X(js deux avocats ne se contentaient pas d'exercer leur profession, ils péroraient dans les clubs et les assemblées populaires et se faisaient connaître comme deux des plus forts jouteurs du parti libéral. Aussi, en 1891, les électeurs du comté de lîouville J'etaient les yeux sur Brodeur et l'élisaient à la Chambre des Communes. A la Chambre comme au barreau il a fait son chemin en suivant la ligne droite, modestement, dignement, sans chercher à s'imposer, sans casser les vitres, en travaillant, en s'efforçant de se rendre utile et de mériter la confiance de ses collègues et du public. Appelé, en 1904, au fauteuil nrésidentiel de la Chambre, il se distingua par son urbanité, son impartialité et sa connaissance

de la procédure et des règles jiarlt'iiieiitaires, par une patience et une bonne humeur inaltérables. Devenu ministre de la marine à la mort de Raymond Préfontaine, à la tête d'un département plus ou moins déla])ré, en butte à la critique la plus acerbe, il a fait preuve d'une endurance admirable et tenu tête aux orages les plus Tiolents alors que sa santé affaiblie lui commandait le calme et le repos.

Chargé avec M. Fielding d'aller en France négocier un traité de commerce, il s'acquitta heureusement de cette délicate mission. En 1909, une mission encore plus difficile lui était imposée ; il allait avec sir Frederick Borden en Angleterre pour discuter l'épineuse question de nos relations avec l'Angleterre et de notre coopération aux guerres de l'Empire, et réussissait à faire accepter par les autorités impériales l'établissement d'une marine canadienne. Le temps n"'est pas encore venu de révéler toutes les négociations et les discussions qui eurent lieu à ce sujet, de faire connaître toutes les difficultés, toutes les résistances que les délégués canadiens eurent à surmonter. Mais qu'il suffise de dire qu'ils ont fait leur devoir envers le Canada et que l'histoire leur rendra justice. Au luilieii des tempêtes soulevées autour de cette question. Brodeur a comme toujours conservé son sang-froid et fait bonne contenance en face des attaques les plus furibondes.

T^e premier rendu à son bureau, le dernier à le quitter, renseigné sur toutes les affaires de son département, répondant à toutes les demandes, obligeant envers tous ceux qui s'adressent à lui, inattaquable dans sa vie privée ou publique, il commande le respect de ses adversaires comme de ses amis.

Eh bien ! un homme qui a pu être et faire tout cela n'est pas le premier venu; il peut avoir des côtés faibles, commettre des erreurs, faire des mécontents, susciter des jalousies, mais il mérite le respect de ses concitoyens. Formé à l'école des Dorion et des Joly, il a marché sur leurs traces, mis en pratique leurs prin-

cipes de probité publique et conservé, au milieu des tentations les plus séduisantes, sa réputation d'honnête lioimne. Les hommes de cette trempe ne sont pas si conmiuns qu'on doive désirer les voir sortir de la politi(|ue. Mais si sa santé le lui commande, il en sortira, le front haut, pour aller dans la magistrature continuer d'honorer un nom dont sa famille aura raison d'être fière.

Pour justifier ce que j'ai dit de son caractère, je me permettrai de commettre une indiscrétion. Lorsque, v\i l'état de sa santé, il fut question de le nommer juge en chef de la Cour d'appel, il dit à qui de droit : " Xon, je ne veux pas être juge en chef, d'autres ont plus de droit que moi à cette grande position. "

Ils sont assez rares les hommes politiques, même les juges, qui pèchent par cet excès de modestie et de désintéressement.

Des hommes c-omme M. Brodeur, dont les vertus publiques et privées sont indéniables, nous font du bien à Ottawa ; ils nous font respecter et augmentent notre acquêt national. Ceux qui les critiquent avec tant d'acharnement feraient bien de les imiter sous plus d'un rapport; mais ils s'attirent eux-mêmes des critiques exagérées. La loi du talion a disparu des lois, mais elle existe encore dans nos mœurs publiques et privées.

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HORMISDAS LAPORTE

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HORMISDAS LAPORTE

Désirant faire tuimaître- aulaiil qui' possible les lioiniiii>s dont la vie est bonne et utile à la société, j'ai (TU que je ne pouvais passer sous silence M. Honnisdas Laporto.

Si le soldat parvenu aux grades les plus liants de l'armée a tant de mérite, le citoyen qui. parti du bas dv? l'échelle sociale, s'élève par la vertu et le travail aux positions les plus honorables, n'a pas moins droit à nos hommages.

Vers l'an 1868, un jeune garçon, fils d'un homme pauvre, hien pauvre, venait du Sault-au-Récollet à Montréal ])()ur gagner sa vie. Il entrait dans une usine métalhirgi(|ue. Tl fabriquait des clous. L'ouvrage était dur, grossier même, et le milieu ]>eu convenable l)Our un jeune homme dont les sentiments étaient délicats. Mais il avait du cœur et du courage, et il fallait aider le père à gagner le pain de la famille.

Il ne tarda pas à constater qu'il pouvait aspirer à autre chose; et, comme il n'avait pour toute instruction (pie ce qu'il avait pu apprendre pendant six mois d'éccle. il se mit à étudier, le soir, au lieu de s'aiiniser comme ta«t d'autres: il prit des leçons privées et apprit à lire, à écrire et à compter.

En 1870 il laissait les clous pour les épiées, ouvrait, peu de temps après, un petit magasin d'épiceries, avec un capital de $85, et fondait, en 1881, la célèbre maison de commerce Laporte, Martin et Cie où il introduisit avec succès le svstème de la participation, en donnant à tous les principaux employés une part des profits de

l'établissement. C'est le système préeouisé en France par des socialistes chrétiens et adopté par des grandes maisons de commerce ou d'industrie.

Le jeune fabricant de clous a joliment fait son chemin. Il est devenu président de la Chambre de Commerce, de l'Alliance Nationale, de l'Association Saint- Jean-Baptiste, de l'Association du Bon Gouvernement, commissaire du port, directeur de banques et de compagnies importantes, et enfin maire de Montréal.

Ceux qui le voyaient sortir de l'usine, il y a quarante ans, les mains et le visage noircis par la fumée, ne s'imaginaient pas voir le futur maire de Montréal. Mais on peut être maire de son village ou de sa ville par accident, sans titre spécial. Ce n'est pas le cas de M. Laporte. Il a été plus que maire, il a été un citoyen honnête et utile, il a donné l'exemple des vertus publiques et privées, il a donné des preuves tangibles de patriotisme et de civisme. Il a été l'un des fondateurs de la Chambre de Commerce, de l'Alliance Nationale et d'autres associations de bienfaisance et de charité, d'œuvres nationales et religieuses. Il a joué dans notre monde municipal un rôle considérable et pris part à des mouvements de réforme importants. Avec le sénateur Dandurand et quelques autres citoyens il a fait, en faveur de la réduction du nombre des échevins et de l'étahlissemcnt d'un Bureau de Contrôle, une campagne dont le succès a été éclatant. L'élection par le peuple, pour quatre ans. d'un bureau de contrôle dans une ville comme Montréal est pleine de dangers; mais c'était, dans les circonstances, le système qui paraissait le plus facile à faire accepter par toutes les classes de la société, celui qui devait répondre à l'expression la plus énergique de la volonté bien arrêtée du peuple d'avoir un changement radical dans l'administration de ses affaires municipales. Espérons que les résultats de cette innovation justifieront les esnérances de ceux qui se sont donné tant de peine pour la faire accepter.

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Quoi (|u"il en soit, il fallait du courage pour entreprendre un pareil travail, pour arborer l'étendard de la réforme et se jeter dans la mêlée, jwur secouer la torpeur publique.

A (juoi donc le jeune garçon d\i Sault-au-l{éc()llet aux six mois d'école, doit-il ses succès étonnants?

A un jugement sain, à un esprit d'observation et d'assimilation remarquable, à un travail opiniâtre, à un zèle ardent pour- le bien public, à un civisme éclairé, à une probité qui n'exclut pas une diplomatie et un tact peu ordinaires, au désir sincère d'être utile, de faire du bien, à un sang-froid i|ui lui permet de maîtriser ses sentiments et ses pensées, à une volonté persévérante. Ajoutons à cela un extérieur avantageux, une physionomie et des manières modestes mais agréables, une parole pleine de bon sens, un grand fonds de justice et de bienveillance avec une volonté énergique, et on aura le secret de ses succès. Il a le talent de faire son devoir et de dire ce qu'il pense sans offenser personne inutilement.

On se demande où et comment il a appris l'art si difficile de gouverner et de convaincre les hommes ? En suppléant à l'instruction qui lui manquait par l'observation, l'étude et la lecture, une bonne et fortifiante lecture, en ne manquant jamais l'occasion de s'instruire, do se renseigner, de développer ses dons naturels afin d'obtenir l'estime de ses concitoyens et de pouvoir leur être utile. 11 a une ambition de bon aloi jointe à un désintéressement et un patriotisme incontestables. Voyez donc comme il sait se faire pardonner ses sentiments religieux et patriotiques, qu'il ne cache pas pourtant, par ses concitoyens anglais et protestants qui marchent à sa suite et l'acceptent comme leur c-hef et leur guide dans les matières municipales.

Il est regrettable que le commerce et l'industrie ne nous fournissent pas plus d'hommes de ce calibre, d'hommes aussi représentatifs pour nos chambres législatives et nos conseils municipaux. Xotre influence so-

g42 SOUVENIRS ET BIOGRAPHIES

ciaU' et iiaiiouak' en aurait jiraiid besoin. Dans les professions libérales, dans la politique, les lettres et les beaux-arts, nous avons des hommes qui nous font grandement honneur. Ce qu'il nous faut maintenant, ce sont des marchands, des industriels, des honnnes d'affaires instruits comme les Anglais en ont au Sénat, à la Chambre des Communes, partout. Espérons (jue nos écoles polytechniques, industrielles et commereiales nous les donneront, ces hommes utiles et nécessaires.

Mais il faudra que ces écoles leur donnent, outre l'instruction, le désir de continuer à travailler, à s'instruire, à développer leurs connaissances et leurs aptitudes afin de devenir des citoyens utiles et influents, capables de représenter avec honneur leurs compatriotes et de protéger leurs intérêts. Il faudra qu'ils imitent sous ce rapport M. Laporte et, à son exemple, qu'ils s'intéressent à la chose publique, au progrès et à la prospérité de leur ville, de leur pays.

Avec de l'instruction, de l'esprit publie et de l'intelligence un marchand, un honmie d'affaires peut arriver facilement aux positions les plus élevées. Quand on constate ce que M. Laporte a été, on se demande ce qu'il serait devenu avec une instruction plus complète, avec les connaissances qu'il aurait acquises dans un collège ou au moins dans une école commerciale et industrielle, dans une école de hautes études. On dit rjuelquefois qu'il y a, dans nos chambres législatives, trop d'avocats et d'hommes appartenant aux professions libérales; mais où prendre des hommes capables comme eux de parler, de discuter les grands intérêts du pays, de nous représenter avec honneur ? Quels sont ceux, en dehors des professions libérales, qui, depuis l'existence du Parlement, ont joué un rôle marquant et utile dans nos législatures ?

Ils sont rares — rari riantes.

Pourtant ils sont nombreux ceux qui, dans le commerce et l'industrie, ont plus d'instruction que M. Laporte. Mais ils n'ont pas son fenne désir de s'instruire

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davantage, d'être, roiiiiiu' lui. utiles à leurs lomiKjyeng, à la poeiété: ils n"ont ])as ramhition louable d'aiTiver par le travail aux positions les plus élevées, les plus honorables.

C'est pourquoi il est bon de donner la vie de M. Laport« comme exemple à notre population, spécialement à la classe industrielle et coiumereiale.

l'Ilil.ll'l'K llKl'.KltT

En 1809, il y avait à Koiiu', dans 11- fameux corps des zouaves canadiens, un jeune soldat de dix-neuf ans, un peu pâle et mince, mais de taille au-dessus de la moyenne et de bonne tenue, ({ui avait plutôt l'air modeste et rêveur d'un artiste ou d'un poète que d'un guerrier. Il remplissait fidèlement ses devoirs de soldat et se soumettait de bonne grâce aux rigueurs de la discipline militaire, mais il avait l'esprit ailleurs. La Ivome ai'tistique l'intéressait plus que la Eonu' guerrière, les arts de la paix et les chefs-d'œuvre des grands artistes avaient plus de charme à ses yeux que les champs de bataille. Aussi, il occupait les loisirs que lui laissait le service militaire à visiter les musées, les églises et les monuments de la Ville-Eternelle, h contempler les ruines glorieuses et gigantesques dont son sol est couvert. Il revenait songeur, rêvur. l'esprit absorbé par ce qu'il avait vu. et on le voyait souvent, le couteau à la main, sculptant tous les morceaux de bois qu'il trouvait, cherchant à imiter soit un bas-relief, soit le chapiteau ou la corniche d'un monument qui avait frappé son esprit. Il avait commencé jeune à

jouer du couteau à s'en servir pour sculpter des

sauvages et des soldats de bois qui faisaient l'admiration de sa famille et des voisins.

Il s'appelait Louis-Philippe Hébert, fils de Tlié()])hile Hébert, l'un des premiers colons et défricheurs <le Sainte-Sophie, dans les cantons de l'Est.

Ses ancêtres étaient acadiens. ils étaient de ce pauvre petit peuple de proscrits et de martyrs dont les mal-

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lieurs ont ému tous les Jiomnies de cœur. Son trisaïeul, jeté, avec des centaines de ses compatriotes, sur les côtes de la Xouvelle-Ano^leterre, se rendit à Boston où il entra au service d'un officier de l'année américaine. îlais ap})artenant à une famille qui avait possédé des biens considérables, il ne voulut pas être serviteur toute sa vie. Il fit, avec un nommé Thibaudeaii, le complot de déserter et d'aller au Canada rejoindre un f^roupe de compatriotes établi à Saint-(irégoire.

Tn jour, au commencement de l'hiver, le sac au dos, et le fusil à la main, ils partirent et, pendant \\n mois, raquettes aux pieds, ils marchèrent, presque nuit et jour, à travers forêts, montagnes et rivières, luttant contre la faim, le froid et les loups, mangeant le gibier qu'ils tuaient sur la route, dormant à la belle étoile, souvent dans des vêtements trempés par la pluie ou à demi gelés. Enfin, exténués. ])ouvant à peine se tenir sur leurs pieds, ils arrivèrent au Canada et se dirigèrent vers la paroisse de St-Grégoire. en face des Trois- Eivières, sur la rive sud du Saint-Laurent, où ils trouvèrent des compatriotes, des parents qui les accueillirent avec bonheur et les aidèrent à s'établir au milieu d'eux.

Louis-Philippe naquit dans la forêt, au milieu d'une nature sauvage mais grandiose, pleine de charmes pour un esprit poétique, épris de rêverie et d'idéal. Les beautés de la nature avaient plus d'attraits pour lui que les rudes labeurs de la terre, et son père ne mit pas de temps à se convaincre qu'il n'en ferait jamais un colon, un défricheur. Comme jdusieurs de nos hommes de talent, il n'eut pour se former que deux ou trois ans d'école, et une école de campagne, à cette époque, donnait une médiocre éducation. YA pourtant ses œuvres, ses écrits et son langage dénotent un esprit cultivé, une formation classique. Evidemment il a fallu qu'il travaillât beaucoup pour acquérir la rectitude et l'éclat que des études classiques donnent à l'esprit.

A l'âge de quatorze ans. il quittait l'école pour de-

venir commis, petit crommis. dans un ma^'asin de cainjuij>,Tie, et ou le vit mesurant à l'aunL' du cotou, de la "l)aliste,'' vendant de la mélasse et de la cassonade. Eu lh7l, il voulut, comme tant d'autres, améliorer son sort eu partant pour les p]tats-Unis où il devint l'agent d'une maison (pii faisait le commerce de fruits. Mais les fruits de la terre ne suffisaient jms à son bonlieur, quelque chose lui disait (jue son esprit était fait pour produire des fruits plus ])récieux que les pommes et les oranges. Toujours le couteau à la main, il continuait de sculpter, de chercher à faire des objets d'art de tous les morceaux de bois qu'il trouvait. Vn jour, M. Edouard Richard, ancien député de Mégantic, l'auteur d'un excellent livre sur l'Acadie. vit un buste que le jeune Hébert avait sculpté et il le trouva si bien qu'il lonseilla à l'auteur de l'envoyer à une exposition qui avait lieu à Montréal, en 1873, et de s'en aller luimême tenter la fortune dans cette ville. Hébert suivit ce conseil ; son buste remporta un premier prix à l'ex- })osition. et grâce, en grande partie, à ce succès, il put entrer dans l'atelier de M. Xapoléon Bourassa qui, cumulant tous les talents, cultivait, à cette .époque, la littérature, la ))einture et la sculpture.

M. Boura^a était plutôt peintre que sculpteur; la sculpture était pour lui un accessoire qui faisait partie des travaux de décoration qu'il avait entrepris.

Après avoir appris tout ce que savait son aimable maître, Hébert résolut de réaliser son rêve, le rêve de tous ceux que le génie a touchés de son aile: aller à Paris pour étudier et admirer tous ces chefs-d'œuvre dont la vision berçait son imagination. Il y alla et n'y passa qu'une année, mais une année qui fut bien remplie, dont il ne perdit pas une minute. Son intelligence p'épanouit en peu de tempe au contact de tous ces monuments du génie humain, dans ce milieu où tous les talents, comme certains fruits dans une serre-chaude, germent et se développent par enchantement.

Revenu au Canada, il se signala à l'atti^ntion pu-

blique par la statue du général de Salaberry, le vainqueur de Châteauguay. Chambly a riioiineur de posséder ce premier essai de notre sculpteur national, et te n'est pas la moindre attraction de ce joli village si agréablement campé sur les bords de la légendaire rivière Kichelieu.

En 1882 il obtenait le prix du concours institué par le gouvernement fédéral pour la meilleure statue de sir Georges-Etienne Cartier, et il sculptait cette œuvre d'art qu'on admire à la porte du parlement, à Ottawa, et qui donne une idée si juste de l'esprit combatif et du caractère fortement trempé de l'ancien chef du parti conservateur.

En face de celle-ci, à l'est des édfices parlementaires, se dresse, dans un décor grandiose, la statue de sir John-A. Macdonald qui a tant contribué à la réputation d'Hébert. Elle n'a qu'un défaut : la femme qu'il a sculptée aux pieds de sir John, pour représenter la Gloire, est si belle, si parfaite, qu'elle jette un peu dans l'ombre le grand homme d'Etat et donne des distractions aux jeunes députés.

En 1866. le gouvernement provincial le chargeait de déeorer les niches et les abords du palais législatif. Cette commande importante lui permit de mettre à exécution le projet qu'il caressait depuis longtemps d<' retourner à Paris pour compléter ses études et perfectionner son talent.

Il commença à exécuter l'adjudication du gouvernement, et bientôt l'on put voir avec admiration, aux murs et aux entrées prinicipales du parlement de Québec, les statues de Lévis. Montcalni, Frontenac. Wolfe. Salaberrv, Elgin, t/zi Groupe d'Algonquins, vn Pêcheur à la Cif/ogne.

A partir de ce moment, son ciseau ne cesse de i^roduire des œuvTes qui, à Paris comme aux Etats-Unis tt au Canada, sont fortement admirées et proclament que Louis-Philippe Hébert est l'un des sculpteurs les plus rcmarqiudjles de l'Amérique. Des statues s'élèvent un

peu iJartout, à Montréal, à Québec, aux Trois-Rivières, à Haniilton, à Halifax, à Lowell, et reçoivent les éloges les plus mérités.

Hébert n'a pas cessé de travailler et ses dernières œuvres prouvent que son talent, loin de décliner, se fortifie et se perfectionne.

Le petit zouave de 18T0, le petit commis do 1872 est devenu un grand artiste ; le petit couteau avec lequel li fabriquait des soldats ou des sauvages de bois est devenu le ciseau d'un grand sculpteur. Il continue à couvrir nos places publiques de monuments (jui glorifient son nom et font grand honneur à sa nationalité. Lorsque les étrangers visitant nos grandes villes s'arrêtent pour admirer ces monuments et demandent le nom de l'auteur, nous sommes fiers de le leur apprendre, car c'est bien le nom d'un Canadien-français.

Son Maisonneuve seul aurait suffi à le faire considérei- comme un grand artiste. C'est bien lui. le héros de Ville-Marie, le héros sans peur et sans reproche, aussi saint que brave, l'homme au courage indomptable que rien ne pouvait effrayer, qui ne craignait f|ue Dieu, Dieu seul. Il est bien à sa place, là sur cette Place d'Armes qu'il a illustrée de sa vaillance, en face du temple élevé au Dieu qu'il aimait tant, entouré de quelques-uns des témoins et des collaborateurs héroïques de son œuvre. Ce monument est un poème épique coulé en bronze, un poème sublime chantant l'héroïsme et les vertus des fondateurs de Ville-Marie; c'est l'apothéose d'un passé à jamais glorieux. Hébert y a mis toute son âme de patriote, toute son imagination et son enthousiasme d'artiste, avec sa science et son amour de notre histoire. Il semble qu'après avoir terminé son œuvre, il aurait pu dire. 7?// av.<if!{. frappant Maisonneuve do son marteau : " Parle maintenant.*' Car vraiment il parle. Maisonneuve, ou il semble vouloir parler pour répéter ces paroles à jamais mémorables: '"Je ne suis pas venu pour ilélibérer, mais pour exécuter, et tous les arbres de l'île de ^Montréal seraient-

250 SOUVENIRS ET BIOGKAPUIES

ils changés en autant criroquois. il cï^t de mou devoir et de mou honneur d'aller y établir une colonie."

Un journaliste américain écrivait, en 1898, dans un journal de Boston : " Le 2}lus beau monument de Montréal et l'un des plus beaux du continent américain, est le monimient Maisonneurc. Ce chef-d'œuvre vaut la peine d'un voyage au Canada pour le voir.''

Inutile de faire d'autres citations; cette opinion est celle de tous les connaisseurs, des milliers d'étrangers qui visitent notre ville et s'arrêtent devant ce monument pour l'admirer.

Pourtant Hé!)ert on a fait d'autres depuis, et il ne manque pas de critiques pour les trouvf^r plus parfaits, par exemple : la reine Vicioria, Mgr Bourget, Mlle Mance, Mgr de Laval, Octave Crémazie. Comme Maisonneitve, ces monuments se distinguent par l'exactitude historique, l'inspiration et le souffle puissant qui les anime, et fait revivre à nos yeux ravis les grands et nobles personnages d'autrefois avec les traits qui les caractérisaient. M. Tlébeit s'ins))ire de notre féconde histoire, du terroir canadien, de nos émouvantes légendes, il "raconte au peuple, par le marbre et le bronze, comme le dit si bien M. Lagacé, l'histoire de la patrie que d'autres ont enseignée par la plume et la parole."

Je n'ai pas l'intention d'analyser l'œuvre de M. Hébert, de l'apprécier dans tous ses détails ; la tâche serait trop lourde. Je la juge dans son ensemble et je la trouve bonne, belle, patriotique, honorable pour lui et pour sa nationalité. L'impression qui s'en dégage remue les connaisseurs, et en proclame hautement la valeur.

HENRI JULIEN

HENRI JULIEX 251

HENRI JULIEN

En 1870. il y avait, dans les ateliers du Canadian IIlustrated Xews et de YOpinion Publique, un jeune garyon d'une vingtaine d'année?, à l'air timide et modeste, <|ui faisait des croquis ])our ces deux journaux. M. Desbarats, le généreux et téméraire fondateur de ces feuilles, amateur passionné des beaux-arts et de littérature, me dit, un jour:

— -Je suis heureux d'avoir à mon service ce jeune Julien ; s'il continue à travailler, il deviendra un grand artiste.

Julien continua de travailler et devint en effet un grand artiste.

Il était entré comme apprenti-graveur chez MM. Leggo et Cie qui avaient inventé un système de gravure en cuivre que M. Desbarats voulut exploiter et populariser au moyen de ses deux journaux. Pauvre M. Desl'arats! Cette entreprise dévora sa fortune et brisa une carrière c[ui promettait d'être si utile aux lettres et aux arts.

Ils sont noml)reux ceux qui furent, comme Julien, l'objet des sympathies et des faveurs de cet homme de bien, de c-e gentilhomme lettré.

Souvent M. Desbarats arrivait à la rédaction de l'Opinion Publique et. s'adressant à M. Mousseau et à moi, il disait avec enthousiasme:

— Voyez donc ce que Julien vient de faire enc<»re.

Et il nous montrait un croquis charmant, plein de vie, représentant une scène champêtre, un tyjK' de paysan canadien.

2'yi SOUVENIRS ET BIOGRAPHIES

C'est grâce à lui que Julien put, en 1871, pendant les troubles du Nord-Ouest, accompagner le corps de police montée que le gouvernement expédia à la Eivière-Kouge. Ce voyage à travers cette vaste contrée, au milieu de peuplades soulevées par l'amour de leurs foyers et de la liberté, fut pour le jeune artiste une source d'inspiration, et il revint chargé de croquis qui ornèrent pendant quelques mois les colonnes des journaux de M. Desbarats.

Comme la plupart de nos artistes et de nos hommes de lettres, Julien manqua de cette formation supérieure qui, dans les écoles de l'Europe, développe et façonne le talent. Mais il suppléa à cette lacune par l'observation et le travail le plus opiniâtre, l'application la plus persévérante, cette qualité si essentielle au développement du talent et qui nous manque trop souvent, il faut bien l'avouer. Que de talents perdus ou à demi formés faute d'api)lication ! Aimant le travail facile, les occupations agréables, saisissant promptement en toutes choses les côtés saillant-s, les points de vue dominants, nous nous contentons trop facilement de ce travail de surface. Xous fuyons autant que possible les labeurs fatigants, les tâches ardues et les occupations qui nous empêchent de nous récréer, de jouir des bonnes choses de ce monde. Vivant au milieu de races dont l'esprit d'initiative et la volonté énergique sont incontestables, nous devons nous efforcer de les imiter si nous voulons lutter avec elles sur les champs de bataille de l'industrie et du progrès modernes.

Julien, donc, échappa à ce défaut, à ce péché national ; jusqu" sa mort il fut persévérant, il fut fidèle à l'art charmant qui l'avait séduit des son enfance. Tl travailla, il étudia et devint le dessinateur préféré de no? grands journaux illustrés, un artiste dont la réputation franchit les frontières du Cariada. Tl eut la bonne idée d'exploiter une mine artistique et littéraire dont la richesse inépuisable est destinée à produire des chefs-d'œuvre: notre hi«toire, nos légendes, les mœurs

HENRI JULIEN 253

et les coutumes de notre intéressante population. Il devint, un nuîitre ineonijjaral)le dans ce riche domaine, le dessinateur national par excellence. Il excellait à reproduire les traits caractéristiques de nos campa- «inards, de l'habitant, à saisir les côtés caillants, la signification d'une physionomie, d'une scène ou d'une situation. Son crayon a complété, embelli, immortalisé je pourrais dire, quelques-unes des œuvres de nos poètes, de nos écrivains. C'est Itii qui a décoré le frontispice des récits ou des légendes héroïques de Fréchette; c'est lui qui a popularisé la Chasse-Galerie de Beaugrand.

Cette Chasse-Galerie de Julien, ce canot ensorcelé qui vogue dans l'air, monté par des voyageurs " qui ont j)arlé au diable'', ce fameux taljleau se retrouve partout, jusque dans le salon du premier-ministre du pays ainsi que sa Messe de niinuii, son Pêcheur, sa Vente à l'encan. Les Sucres, Big John, Une Canadienne, Bonne année! Ses esquisses de noces, de bals et de danses à la campagne sont des chefs-d'œuvre. Et combien d'autres je pourrais citer! Non seulement ces dessins étaient admirés au Canada, mais plusieurs des grands journaux américains les sollicitaient pour les publier ' et en faisaient l'éloge. Le Monde Illustré, de Paris, où les œuvres médiocres n'ont pas chance d'être admises, publia en 1884 ou I880 plusieurs croquis de Julien, Ils vaudraient la peine d'être recueillis, tous ces petits chefs-d'œuvre, et réunis dans un album qui de\iendrait en peu de temps populaire. C'est l'idée de M. J.-B. Lagacé qui écrit de si jolies choses sur les beaux-arts et nos artistes.

Voici ce qti'il dit au sujet de notre Julien:

" Si on réunissait en un album les incalculables (l»>ssins exécutés au cours des trente années que Jnlien a passées au servicedes journanx, on aurait, résumée en de saisissants tableaux non seulement l'histoire des grands événements qui ont marque cette période, mais encore la chronique journalière des menus faits qui ont leur importance, puisque, selon l'expression d'un écrivain, ils sont les "miettes de l'hisluire".

^ 254 SOUVENIRS ET BTOGRAPHTErt

Julien fut le témoin attentif el vihruiu de tontes nos fètfs et de tous no^ demis ; et son tt'moi<:iia<re, plus impartial encore que celui de l'écrivain, est con)me un miroir fiilèle où la vie a imprimé la splendeur de ces jours ensoleillés, ou l'ombre de f^es jours désolés.

Ce qu'on trouverait encore dans cet album, ce serait, avec leurs physionomies parlantes, les fiestes déclamatoires et les poses superbes de nos hommes publics. La joyeuse et instructive galerie que l'on pourrait faire avec les portraits des nombreux politiciens, intellectuels ou "magnats" de l'industrie et du commerce, qui ont posé sous ses regards et qui ignoraient devant quel juge impitoyable ils comparaissaient ; Qui ne se houvient du ces portraits à main levée où quelques coups de crayon suffisaient a camper un homme ? Que dire aussi de ces silhouettes où il excellait, de ces "ombres" qu'il a semblé calquer sur la blancheur des nturs delà Chambre des Communes, ou bien encore de ses charges à fond de train [Bytown Coonn) où il a caricaturé de si spirituelle façon les vainqueurs politiques de 1896.

Aussi l'éloge que le -SYar faisait de lui ii'a rien d'exagéré. " Dans le monde des arts, disait l'organe anglais, M. Julien, " en tant que black and irhite artul, n'eut pas de rival en Amé " rique ; bien plus, il y a peu d'hommes qui ont possédé à un

'' égal degré l'habileté manuelle de ce Canadien Il était

" passé n)aitre dans l'art de l' illustration et non seulementil " excellait dans la gravure sur pierre, uuiis encore il était brisé " à toutes les opérations de la lithographie. Cette connaissan- " ce du métier, ajoutée à l'habileté de son crayon magique, l'a " placé dans une situation qui a été rarement atteinte par un " mortel".

La carrière honorable de ce petit apprenti-graveur devenu un grand artiste donne l'idée des succès que les Canadiens-français obtiendront dans le domaine des beaux-arts lorsqu'ils auront les écoles qu'il faut pour développer leurs aptitudes naturelles.

Cette carrière est une leçon et un exemple, une leçon de travail, un exemple de volonté et de persévérance.

Sa fin fut dramatique. Le 17 septembre 1908, comme il allait se reposer à la campagne, cette campagne qu'il aimait tant, il tombait foudroyé par l'apoplexie. Ce fut un coup cruel pour sa famille, pour ses nombreux amis, pour tous ceux qui, depuis trente ans, jouissaient des productions de son talent d'artiste. Ils étaient

HENRI JULIEN

iKinibreiix, ses amis, parce que c'était un doux, un modeste, qui n'offusquait personne de son talent et cherchait à faire son chemin uniquement par le travail, sans jalousie, sans intrigue, sans faire de mal à per- Bonne.

BEX.IAMIX ST:i/rE

On parle souvent, d'iiommes qui se sont faits euxmêmes, qui sont les fils de leurs œuvTes.

En voici un, un vrai.

Le plus abondant de nos écrivains, de nos historiens, celui qui a le plus écrit sur toute sorte de sujets, n'a eu pour se former que trois ans d'école. A dix ou onze ans, il avait fini ses études et entrait comme commis dans un petit magasin de nouveautés d'où il passait chez un marchand d'épiceries ; il devenait ensuite comptable à bord d'un modeste bateau, et plus tard teneur de livres chez un commerçant de bois.

Il apprit la tenue des livres comme tout le reste, par lui-même, à force de volonté, grâce à une vivacité d'esprit étonnante, à une mémoire remarquable, à im jugement précis et pratique.

Il n'est plus jeune quoiqu'il le paraisse encore avec son teint rosé, son humeur joviale et ses allures dégagées, car il est né en 1841, aux Trois-Rivières, ai-je besoin de le dire? Il l'a assez dit lui-même pour que tout le monde le sache ; il a parlé de sa ville natale avec une abondance et une tendresse qui dénotent les sentiments d'un fils parlant de sa mère.

Au fait, on pourrait vraiment et justement le classer parmi les découvreurs des Trois-TJivières, car, sans lui. cette archaïque ]>etite ville serait à demi connue. Il en a été le chantre, l'historien et même le peintre; il en a remué toutes les pierres, en a analysé toutes les poussières et déchiffré tous les vieux papiers et grimoires afin de faire connaître son origine et son histoire.

^258 SOUVDXIRS Eï BIOGRAPHIES

8t)ii pure était navigateur; il périt avec une goélette qui lit naufrage en 18-17 sur la côte de Gaspé, à la Hivièrc-aux-Kfiiards. Le premier Suite qui vint au Canada s'appelait Jean; il était soldat dans Tarmée de Montcahn, ce qui explique riuimcur parfois belliqueuse de son arrière-petit-lils. 11 s'établit aux 'J' rois-Rivières, y ouvrit une bouti(|ue de cordonnier et de sellier et épousa Thérèse Trudel. I^a mère de Benjamin descend en ligne droite de Jacques Lefebvre ([ui fut le ]jremier seigneur de la Baie-du-Febvre et dont la famille habite encore cette florissante paroisse. C'était une femme intelligente ()ui aimait à s'instruire et lisait beaucoup, l'histoire spécialement. Son fils a de qui tenir.

En 18G5, on le trouve à l'école militaire portant ( rânement le képi, et, en 186G, lors de l'invasion des Féniens, il passait trois mois à la frontière avec les volontaires et revenait de la guerre pour entrer à la rédaction du Canada, à Ottawa. En 1867, il devenait traducteur à la Chambre des Communes et, en 1870, il passait au département de la Milice où il a occupé une position importante jusqu'en 1903. Depuis, grâce à la pension que lui ont méritée trente années de loyaux et fidèles services, il donne aux lettres et à la science qu'il a tant aimées, tout son temps, toute son affection.

Il commença à écrire, comme l'oiseau commence à chanter, sans l'avoir appris, par intuition, sans effort, naturellement. Pendant qu'il faisait clés paquets de thé ou de cassonade ou vendait des madriers aux clients de ses bourgeois, il s'essayait en vers ou en prose dans des compositions dont il immolait la plupart aussitôt après leur éclosion.

C'était un vrai massacre d'innocents. Mais il faut dire que, tout en essayant ses forces, il étudiait la grammaire, lisait les vieux auteurs français et se préparait à répondre aux voix secrètes des Muses qui l'appelaient au service de leurs autels.

En avril 1802. la Sentinelle des Trois-Eivières publiait sa première prose, un récit humoristique ayant

HKNMAMIN SII.TF. 259

poiii- titre La Chasse à l'Ours. C'est alors (\\\'\\ connut lu bonheur de se lire, pour la jjreniière fois, imprimé cran.«; uii jounuil. honlicur inoul)liaI)lc fomnie un preniier amour.

Comme elles ont un lieau son les premièivs cloches de la renommée ! ]\Ialheureuscment, ces pauvres cloches, elles vieillissent, elles aussi, et leur son plus ou moins lelé n( ]n-oduit plus le même effet.

En iSGo, l'Echo du Cabinet de Lecture Paroissial publiait la première pièce de poésie de Suite, une chanson intitulée Les ('anotiers du Saint-Laurent. L'accueil fait à cette composition encouragea le jeune écrivain à cultiver un champ littéraire si national, et il fit paraître dans les journaux littéraires de l'époque plusieurs autres pièces de même nature, entre autres de jolies chansons qui furent chantées dans le temps et eurent du succès. On eu louait le fond, la pensée, le sentiment et la forme vive et simple, gracieuse et naïve. M. Chauveau, qui s'y connaissait, qui était un lettré de premier ordre au goût délicat et sévère, salua avec faveur, dans le Journal de l'Instruction Publique, les prémices du jeune poète, et les Casgrain, les Gérin-Lajoie, les Parent et les Fabre rendirent hommage à ce talent naissant et l'engagèrent à jiersévérer. La ville des Trois-Eivières tressaillit de gloire et d'espérance en voyant sortir de son sein cette étoile destinée à l'illustrer, ce Benjamin qui, de tons les enfants de sa famille, devait être le plus célèbre.

Deux volumes. Les Laurentiennes, publié en 18T0, et Chants nouveaux, en 1880, contiennent son œuvre poétique. On les lit avec plaisir, sans fatigue et sans effort, tant la pensée y brille à travers une phrase vive, alerte, claire comme du cristal. On lui a reproché de faire des vers trop prosaïques, et de la prose un peu maigre. Il a répondu qu'à ses yeux le plus grand mérite du poète, de l'écrivain, est la clarté, ''' qu'il fuit les écrits où la pauvreté du fond est mal cachée par la pompe des adjectifs et des mots ronflants qui déroutent

^0 SOUVENIRS ET lilOGKAPHIES

l'esprit et l'aussent le goût," Sans doute ! Mais cela dépend beaucoup <les sujets. J^a simplicité convient bien à la chanson, au conte, à la poésie légère et populaire ; mais l'idylle, l'élégie, l'ode et l'épopée ont besoin d'éclat, de parure, de joyaux, de diamants. Et, dans Fhisîtc-flTe^eUe-ménie, la clarté n'exclut pas nécessairement la richesse et l'élégance. D'ailleurs il a prouvé plus d'une fois qu'il sait, dans ses vers comme dans sa prose, joindre l'éclat à la simplicité, la grâce à la clarté.

Ils sont nombreux les écrits et les pièces de poésie, odes, ballades et cliansons, où Suite a exprimé, dans un style agréable et piquant, des pensées bonnes, fines et jolies, des sentiments délicats. On en trouve un bon nombre dans ses Laurentiennes et il .suffirait d'en ]mblier quelques-unes pour expliquer la ferveur qui accueillit ses ))remières inspirations.

La majeure partie de son œuvre a été tirée de l'histoire, de notre glorieuse et féconde histoire. Tl a publié une vingtaine de livres, d'opuscules et do brochures et un millier d'articles dans presque tous les journaux du pays, depuis quarante ans, sur des sujets historiques. Il a élucidé des points d'hisfoire im])()rtants, et fourni, sur l'origine des Canadiens-français et sur les })remières familles qui peuplèrent le pays, des renseignçments précieux. Les sociétés historiques du Minnesota, du Wisconsin, le gouvernement de l'Illinois et plusieurs historiens anglais, américains et canadiens ont reconnu !a valeur de ses recberches et de ses découvertes. Il met autant d'ardeur à déccjuvrir un fait nouveau, une vérité historique, (|ue le mineur en met à chercher des pépites d'or dans le sein de la terre. Les profanes ne sauraient imaginer le bonheur qu'il éprouve à vous annoncer ses trouvailles historiques. Ses yeux en pleurent, ses joues en saignent et on se demande comment il n'est nas encore sorti de son bain dans la rue en criant: Eurêka! Eurêlca!

Ses principaux ouvrages historiques sont VHisioire

des Canadiens-/' raiirais, V Histoire des T rois-Rivières, les Payes d'Histoire du Canada et l'Histoire de (Québec en anglais.

Son Histoire des Canadieu'S-franrais est très intéressante et instructive; elle fait hraveiiient justice des accusations portées par des historiens malveillants sur les mœurs et le caractère des premiers colons de ce pays; mais elle lui a valu des critiques violentes à cause des opinions qu'elle renferme sur le rôle des Jésuites au Canada, sur leurs missions et leur influence, sur les rapports de l'Eglise avec l'Etat.

L'homme dont l'esprit est vif, frondeur, indépendant, avide de nouveauté et d'originalité et convaincu de sa valeur, est souvent ])orté à exagérer sa pensée, à la formuler rudement. On dirait (|ue parfois il se fait un plaisir de braver l'impopularité, de défier la critique. Tel est le cas de M. Suite dans une certaine mesure. Dans son Histoire des Canadiens, son désir de rendre justice au courage, à l'héroïsme des premiers colons, Ta porté à être trop sévère pour la France et les Jésuites, à blesser le sentiment catholique. De même sa tirade contre la France, à propos de l'érection d'un monument à Crémazie. a blessé le sentiment français. Il a dû comprendre lui-même qu'il était allé trop loin, car dans son Histoire de Québec, publiée en anglais, il rend hommage à l'œuvre des Jésuites, au rôle bienfaisant du clergé au Canada.

L'historien subit souvent des influences passagères qui déteignent sur ses opinions, et il s'attire des critiques excessives qui l'aigrissent parfois et le ])ortent a aller plus loin que sa pensée.

M. Suite, sachant (|ue la colère est mauvaise conseillère, paraît avoir évité cet écueil. Il a écrit trop de bonnes et jolies choses, il a dit trop de bien de nos ancêtres et dissipé trop de préjugés pour qu'on ne lui en tienne pas com])te.

Il a écrit sur la langue française et la littérature canadienne des payes qui portent, comme la plupart de fies productions, le cachet d'un esprit bien français.

M. Suite n'est pas seulement poète, historien et journaliste, il est aussi conférencier et conférencier peu ordinaire; c'est un improvisateur hors ligne. Il a fait ici et là, au Canada et aux Etats-Unis, une centaine de conférences qui ont eu du succès et lui ont valu des appréciations flatteuses. Il parle comme il écrit, d'abondance, avec une facilité étonnante, simplement, sans apprêt et sans artifice, ne paraissant avoir d'autre ambition que de dire des choses nouvelles, originales, uniquement préoccupé de la pensée et livrant la forme au liasard dangereux de l'improvisation. J'ai connu peu d'homme^ capables d'impro\dser aussi facilement un discours de circonstance, un discours de banquet. Il a la verve, l'esprit, le ton. la voix et le geste pour dire les choses les plus spirituelles, les plus amusantes.

Son reuvre littéraire est considérable, et lors même qu'on en retrancherait ce qui, sous le rapport du style ou des idées, pourrait être critiquable, il en resterait encore assez pour faire honneur au talent de cet écrivain, à son amour du travail, à sa persévérance, à l'effort qu'il a dû faire pour se former lui-même, et devenir par ses propres forces l'un des auteurs les plus féconds et les plus estimés du Canada.

T^s trois petites poésies qui suivent donneront au lecteur une idée du tour piquant et gracieux de sa versification:

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