‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 10 sur 40 · LA CONFERENCE DE C OX STANTIXOPLE · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE DE C OX STANTIXOPLE

donc ouvertement, aussi bien à Péra, à Galata et au Phanar qu'à Stamboul, d'être délivré d'une assemblée que, depuis deux mois, la presse ottomane, les orateurs des rues et des mosquées, les conseillers du gouvernement et les étudiants, les agitateurs de toutes origines déclaraient, à l'envi, importune et arrogante. On semblait avoir oublié l'ombre menaçante de la Russie qui se dressait sur la frontière du nord, l'isolement de la Turquie, les redoutables éventualités de l'avenir. Quand M. de Bourgoing m'avait accrédité auprès de Midbat-Pacba, nous avions remarqué la froideur majestueuse de ce personnage : il avait l'air de planer avec sérénité sur des régions paisibles. A Constantinople, les groupes populaires regardaient, avec une curiosité fort gaie et presque narquoise, les départs successifs des bâtiments qui emportaient les ambassadeurs, et dont les pavillons s'effaçaient tour à tour, comme le dernier espoir de la paix, dans les brumes de la mer de Alarmara.

Il semblait donc qu'on n'eût plus à s'occuper désormais que de la Constitution. La guerre, après tout, n'était pas déclarée; en poursuivant les préparatifs militaires, la Porte parut s'appliquer, en complète liberté d'esprit, à joindre au texte constitutionnel les lois organiques qui devaient en être les corollaires. Ce n'était pas un travail facile, étant donnés non seulement l'état des idées et des mœurs ottomanes, mais surtout les formes inaccoutumées du document impérial, complètement eu debors des conceptions politiques de l'Orient. A la suite de ces déclarations libérales, qui n'ont de valeur que lorsqu'elles constatent et consacrent une situation réelle, les législateurs improvisés avaient rangé une série d'institutions empruntées à divers statuts parlementaires dont ils ignoraient ou dédaignaient le sens et le mécanisme. Sectaires inhabiles, épris de formules, dominés surtout par l'arrière-pensée d'évincer la diplomatie de l'Occident, ils avaient fait une œuvre d'imagination, pompeuse et inapplicable, qui ne correspondait ni aux usages, ni aux besoins immédiats, ni à la civilisation des peuples, et qui se trouvait superposée à une société incapable de s'en servir, une façade isolée, un décor derrière lequel subsistait intact l'édifice séculaire de l'empire.

Le texte élaboré par leur demi-science était cependant assez régulier. Après un préambule rempli de mots sonores : progrès, concorde, égalité, prospérité, responsabilité ministérielle, contrôle

parlementaire et financier, indépendance judiciaire, les articles instituaient une Chambre des députés élue, un Sénat nommé par le prince, un budget voté, un Conseil des ministres dirigé par le «rrand vizir, une magistrature et une administration hiérarchisées. Il ne manquait à cette énumération de principes et à cette compilation correcte qu'une nation en mesure d'exercer ces droits et des pouvoirs publics capables de les respecter. Au fond, toutes ces responsabilités et ces contrôles n'avaient et ne pouvaient avoir aucune valeur, puisqu'ils dépendaient, sans aucune garantie, de l'autorité absolue du Souverain, de la puissance matérielle, traditionnelle et irrésistible en fait que les masses musulmanes et chrétiennes, les unes satisfaites et les autres soumises, savaient être exclusivement, et en dépit du fragile écran dont il lui plaisait de se couvrir, l'arbitre de leurs destinées. Ajoutons même que ce n'était la faute ni des rédacteurs de la Constitution, ni du Sultan qui l'avait promulguée, ni des populations indifférentes : la vanité de cette démonstration dérivait de la force des choses et d'une situation dont les caractères s'imposaient aussi bien aux gouvernants qu'aux gouvernés.

Il est permis de se demander si Midhat-Pacha et ses collaborateurs, qui, en somme, connaissaient leur pays, étaient sincères en poursuivant cette aventure. Croyaient-ils sérieusement possible de faire fonctionner d'une manière utile et durable des systèmes aussi manifestement inaccessibles aux populations, et qu'euxmêmes, par conséquent, étaient hors d'état de réaliser et de défendre? A mon sens, ces novateurs, à force de s'être assimilé la phraséologie constitutionnelle, s'étaient donné une sorte de conviction factice, une illusion préméditée peut-être, mais qui était devenue peu à peu une forme de leur esprit. Quant à Midhat, qui subissait assurément l'influence de ses études personnelles et de ses théories hasardées, il était fortifié dans sa confiance par les flatteuses suggestions de son amour-propre d'auteur, et aussi par les avantages que cette évolution semblait promettre à son ambition illimitée. C'était par ces opinions séduisantes qu'il était devenu un chef de parti, et qu'à la faveur des événements, il avait poussé ses intrigues avec le prestige d'un réformateur, pris d'abord l'un des premiers rangs parmi les conseillers de la Porte, enfin s'était élevé au poste de grand vizir. Il envisageait donc

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