‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 11 sur 40 · LA COXFERENCE DE C OX ST A \ T 1 \ OP LE · texte numérisé non relu

LA COXFERENCE DE C OX ST A \ T 1 \ OP LE

avec complaisance le statut qui avait été rinstrument de sa fortune ; il s'était aisément persuadé, au milieu du courant d'idées qu'il avait provoquées, qu'en réorganisant le gouvernement sous sa direction prépondérante, il donnait tout ensemble satisfaction à ses doctrines spéculatives et intéressées, et à la passion d'indépendance qui remuait si violemment alors le sentiment public. Il avait eu soin, d'ailleurs, d'assurer dans la Constitution au premier ministre, c'est-à-dire à lui-même, un rùle dominant et des attributions très étendues, et il en oubliait d'autant mieux les imperfections que ce document lui paraissait être la confirmation éclatante de son pouvoir. Il pouvait même s'imaginer qu'il ne s'écartait pas, en cela, de la tradition bistorique, puisque d'énergiques vizirs ont autrefois gouverné arbitrairement sous le nom de sultans débiles. II estimait donc avoir, par un coup double, mis l'Europe en écbec, et accaparé à son j)rofit le prestige de la liberté et l'autorité du souverain.

Il se trompait toutefois dans ses calculs. En éloignant la Conférence, il avait rendu inévitable une guerre funeste; il n'obtenait par son libéralisme factice qu'une popularité éphémère; enfin, il s'abusait étrangement sur le caractère réel du prince qu'il se flattait de dominer, et cette dernière erreur était plus dangereuse pour lui que toutes les autres. C'était déjà un fait singulier qu'un homme aussi intelligent eût pu croire à la solidité d'une Constitution si mal adaptée à la situation de son pays et fût devenu ainsi la dupe de son œuvre; mais ce qui était plus extraordinaire encore, c'est qu'il eût si mal étudié et compris le personnage qu'il lui importait avant tout de connaître, le maître silencieux dont la volonté, en dépit du verbiage parlementaire, était la seule loi vivante dans l'empire. Instigateur ou complice des conjurations qui avaient coûté le trône et la vie à Abdul-Azis et la liberté à Mourad, il ne paraissait pas savoir que les princes, tout en profitant de tels attentats, les pardonnent rarement, et jamais ne les oublient. Il avait pris pour faiblesse et timidité naturelles la réserve d'un jeune homme obscur la veille, inexpérimenté, troublé encore au lendemain des catastrophes qui avaient, en six mois, renversé son oncle et son frère, mais qui avait le sentiment de sa force, se savait le khalife de l'Islam et le Padischah des Ottomans, et qui, jaloux de l'autorité que lui avaient léguée ses ancêtres, se

défiait instinctivement d'un ministre violent et astucieux. Il ne songeait pas qu'Abdul-Hamid le surveillait avec une attention inquiète et sévère. Tandis que la plus vulgaire prudence lui eût conseillé d'être modeste, il exerçait sans mesure les droits exorbitants qu'il s'était attribués. Il réduisait ses collègues au rôle de comparses : à la Porte, on ne s'inspirait que de ses directions, et tout relevait, pour l'intérieur comme pour l'extérieur, de son initiative et de ses ordres. Puis il avait des amis compromettants : l'un deux, vali de Smyrne, osait dire dans un discours officiel que le Sultan it était désormais le serviteur de tous et rien de plus « , et traitait avec mépris « le régime de la volonté d'un seul » . Luimême ne présentait que pour la forme ses décisions au chef de l'Etat : il négligeait même ces démarches empressées, souples et soumises qui endorment les susceptibilités augustes. Lorsque, pour l'éprouver peut-être, — un jour surtout à propos du changement d'un ministre, — le Sultan montrait quelque exigence, il discutait, résistait ou ne cédait (ju'avec une répugnance encore impérieuse.

Abdul-Hamid, à mesure que ses réflexions et le temps lui donnaient plus d'assurance, supportait avec plus de peine cette tutelle malavisée; ayant accepté la Constitution comme un expédient politique, pour s'en servir à son gré et non point pour en faire l'apanage de l'un de ses sujets, il s'irritait des contradictions, dissimulait encore, mais nourrissait d'amers ressentiments. Les familiers du palais, l'entourage immédiat, Mahmoud-Pacha son beau-frère, Saïd-Pacha, grand maréchal de sa maison, Rédif-Pacha, ministre de la Guerre, témoins de ses soucis, tout prêts à une aveugle obéissance, devenaient les confidents de ses projets mystérieux. On plaçait sous ses yeux des notes qui signalaient des intrigues ourdies par le grand vizir; on attribuait même à Midhat l'intention de ne plus laisser au Padischah qu'un pouvoir purement spirituel.

Fondées ou non, ces insinuations développaient les colères secrètes et les rancunes d'Abdul-Hamid contre cet artisan de coups d'État, el surexcitaient en lui le désir d'user librement de ses inaliénables prérogatives, bientôt même de frapper avant d'être prévenu par quelque complot, comme l'avaient été ses prédécesseurs. Il lui était d'autant plus loisible d'y parvenir que des

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