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stationnait près du rivage. Ce bâtiment leva l'ancre immédiatement et s'éloigna à toute vapeur dans la mer de Marmara. Il emmenait à Brindisi le vizir déchu et expulsé de l'empire, désespéré sans doute de cet écroulement subit de sa fortune et de ses espérances, mais dont le sort, si rude qu'il fût, attestait cependant l'adoucissement relatif des mœurs politiques dans son pays, car, jadis, les guet-apens analogues aidaient un autre dénouement (1).
Le bâtiment qui emportait Alidhat avait déjà doublé la pointe du Sérail, lors(|ue la nouvelle de cet événement se répandit dans la ville, où elle avait été apportée par quelques personnes en relations d'affaires avec le palais, et qui avaient reçu les confidences incomplètes et obscures de subalternes effarés. Ce fut seulement dans la journée que mes collègues et moi, instruits par nos drogmans à leur retour de la Porte où nous les avions envoyés au premier bruit, fûmes en mesure de télégraphier à nos gouvernements. Les amis de Midbat étaient consternés, mais n'osaient qu'à demi voix exprimer bnir tristesse; du reste, il n'y eut pas une manifestation, pas nu cri. L'empire s'inclina dans un respectueux silence devant l'autorité traditionnelle qui s'affirmait avec tant d'énergie. Le parti constitutionnel s'était à peu près évaporé : le Sultan demeurait l'arbitre incontesté des destinées de l'Etat et des institutions qu'il était libre de détruire ou de conserver. Comme il n'avait rien à en craindre, et qu'il pouvait éventuellement s'en servir, ce fut à ce dernier parti qu'il s'arrêta jusqu'à nouvel ordre. Elles étaient, après tout, l'argument qu'il avait oj)posé aux revendications étrangères, et leur maintien témoignait de la fixité de sa politique. Il nomma Edhem-Pacha, naguère son plénipotentiaire à
(1) -Après diverses péripéties, Miilhat-Paclia, qui ne revint jamais au pouvoir, fut cependant nommé vali de Smyrne. .Mais, disgracié de nouveau, et cette fois pour jamais, saisi, emprisonné, jugé à Goustantinople et condamné à mort comme coupable du renversement d'.\bdul-.\zis, il fut relégué, par commutation de peine, dans l'Hedjaz, où il mourut subitement.
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la Conférence, au poste de grand vizir, pour bien indi(juor (iiiil persévérait dans les principes de résistance à TEnrope, et (ju'il n'avait voulu frapper qirun sujet téméraire. Son hatt impérial déclara même expressément que la Constitution n'était pas atteinte, et annonça la promulgation des lois réformatrices. Comme on savait la Russie hostile à une évolution libérale non moins contraire à ses vues qu'à son propre régime, peut-être se complaisait-on à la braver. Edhem-Pacba, au cours du premier entretien que j eus avec lui après la crise qu'il attribua, eu termes très réservés, à l'attitude indépendante de Alidbat et de ses amis, m'affirma qu'en ce (|ui concernait les affaires intérieures et extérieures, les intentions du Sultan n'étaient en rien modifiées. On prit sur-le-champ des mesures pour les élections dans toutes les provinces. La Porte continua avec plus d'activité que jamais la rédaction de nombreux projets législatifs, et bientôt l'on annonça ({ue la Chambre des députés était convoquée à Constantinople.
Les opérations électorales s'étaient poursuivies au milieu de la complète indifférence des populations, (jui, n'ayant aucune conscience de leurs forces et de leurs droits, non plus (iiie du sy.stème représentatif, considéraient le parlement qu'on leur faisait élire comme une de ces assemblées locales dont elles avaient de tout temps éprouvé la stérilité. 11 n'existait pour elles d'autre pouvoir que celui du Sultan, et elles étaient assez bien fondées à ne prêter qu'une attention distraite, surtout en présence d'une guerre prochaine, à un incident subordonné au bon plaisir du prince, et dont le promoteur avait déjà disparu.
La procédure électorale, en l'absence d'une loi organiijue, avait affecté des formes assez variées. Kn général, les députés, prescjue tous candidats officiels, avaient été nommés par les medjlis chargés de l'expédition des affaires municipales, et qui n'avaient reçu aucun mandat politi(|ue. Dans plusieurs circonscriptions, on employa diverses combinaisons. En Bosnie, les conseils cantonaux reçurent une liste envoyée par le conseil administratif, et ([u'ils approuvèrent en bloc. A Constantinople, certains notables choisirent pour chatjue quartier deux électeurs qui désignèrent les députés. Parmi ces candidats, élus partout sous sa direction, la Porte avait placé avec intention plusieurs chrétiens ou juifs, surtout dans les districts où ces deux cultes ont de nombreux
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adhérents. Elle était sans inquiétude sur les consé(|iieuces de cette impartialité, car le giaour, qui se sent faible et peut tout craindre, est encore plus soumis que le musulman.
Quant au niveau moral des députés, hommes presque tous inconnus, on n'avait à cet égard que des informations assez vagues. Il se trouvait parmi eux, comme, au surplus, dans la plupart des assemblées analogues, soit des propriétaires plus ou moins riches, soit des commerçants de diverses catégories, soit d'anciens fonctionnaires des tribunaux. Il y avait aussi, et en grand nombre, des employés de vilayet, surtout des agents particuliers des valis, et, à coté de personnes fort honorables, des individus signalés par des antécédents fâcheux. Andrinople, par exemple, envoyait tout ensemble un musulman qui s'était distingué par sa courageuse opposition à l'armement des bachi-bouzouks, et un indigène compromis dans les pillages bulgares. Janina avait élu un docteur en droit de l'Université d'Athènes, et Salonique, un Turc accusé de complicité dans le massacre des consuls. Parmi les choix heureux, je dois indiquer encore un maronite, Khalil Ghanem, nommé à Beyrouth, jeune homme d'un esprit distingué, sincèrement libéral, d'une rare instruction et qui a plus tard, à Paris, écrit dans le Journal des Débats. Deux députés de Constantinople étaient des personnages d'un rang élevé et doués d'une certaine expérience : Y'oussouf-Pacha, ancien ministre des Finances, et Ahmed-V'éfik-Pacha, autrefois ambassadeur en France, et dont on vantait à bon droit l'intelligence supérieure : on disait plaisamment, il est vrai, que son érudition, un peu confuse, ressemblait " à une bibliothè([ue renversée « ; il n'en était pas moins un homme de valeur, actif, laborieux, qui parlait avec une agréable facilité. Il était désigné d'avance pour la présidence de la Chambre. Je ne voudrais pas oublier deux députés d'un autre genre, et dont les allures eussent paru un peu singulières en Occident, le khodja Moustapha, cher au monde des mosquées, prédicateur célèbre par son éloquence fantaisiste et enthousiaste, et aussi le chef des derviches tourneurs de Péra, que son zèle religieux, et surtout ses évolutions chorégraphiques, avaient rendu très populaire.
Conformément au Statut, la Porte adjoignit à cette assemblée, en très grande majorité musulmane, et dont l'assentiment n'était point douteux, un Sénat de vingt-cinq membres choisis parmi les
hauts fonctionnaires, et le Parlement se trouva ainsi constitué. Le Sultan persévérait donc pour le moment dans la politique du vizir disgracié, mais en cela encore il affirmait son pouvoir absolu, considérant qu'il accomplissait un acte de gouvernement, subordonné comme toute autre mesure à sa volonté souveraine. A ce titre, il jugea convenable d'entourer l'incident d'un appareil solennel, et (|uel(jues jours après, le 19 mars, il ouvrit en personne la session des Chambres dans ce même palais de Dolma-Bagtché, d'où Midhat-Pacha, six semaines auparavant, était parti pour l'exil.
Cette cérémonie eut lien dans la grande salle qui est soutenue par des colonnes de porphyre, dominée par une haute coupole, et dont les fenêtres s'ouvrent sur les perspectives lumineuses du Bosphore. Il n'y avait qu'un seul siège, le trône du sultan Sélim. A droite se tenaient les ministres, les conseillers d'Etat et les chefs des communautés chrétiennes; à gauche, les Chargés d'affaires des grandes Puissances (à l'exception de ceux de Russie et d'Allemagne, qui avaient cru devoir s'abstenir) et les ministres des Cours secondaires : auprès d'eux, le Cheik-ul-Islam, le frère du Chérif de la -Vlecque, les ulémas de premier rang, les maréchaux et généraux de division ; en face, les sénateurs et députés. Lorsque ces divers groupes furent réunis en leurs places respectives, Abdul-Hamid, sortant de ses appartements, parut au fond de la salle : il s'avança d'un pas rapide, accompagné de ses aides de camp. Il portait un costume militaire très simple, recouvert d'un dolman noir. Il ne répondit que par un geste de la main aux acclamations de ses sujets, et demeura debout devant le trône, appuyé sur son sabre. Son visage maigre et brun, ses traits réguliers, encadrés par une barbe noire, fine et serrée, ses grands yeux fixés à distance dans le vague, son maintien immobile et sévère ne révélaient aucune impression précise. Sa physionomie, ([ne j'observais avec attention, me parut celle d'un homme indifférent aux hommages, énergique et nerveux, très sombre, inflexible peut-être, avant tout pensif et secret.
Son discours fut lu par un secrétaire. Ce document, composé avec beaucoup d'art, exposait d'abord les difficultés présentes, puis énumérait les principes généraux de la Constitution, les nombreux projets de loi soumis au parlement sur les vilayets, la
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presse, les tril)unau.\, les élections, les finances, etc., tout un projjramme d'une telle variété et d'une telle étendue qu'il avait l'air (juelque peu chimérique. Puis, après une allusion à la conclusion prochaine de la paix avec la Serbie et le Alontenegro, le Sultan abordait la question capitale, la rupture de la Conférence. Il disait avoir montré les dispositions les plus favorables aux conseils et aux désirs des grandes Cours « en tant qu'ils seraient conformes aux traités, au droit des gens et aux intérêts du pays » . Selon lui, le désaccord ne portait pas ;■■ sur les principes, mais sur leur mode d'application ■ ; il prétendait -• les développer, tout en demeurant fidèle à son devoir qui était de ne souffrir aucune atteinte à la gloire et à l'indépendance de l'empire» . Il terminait en exprimant l'espoir que ces intentions, manifestées avant et après la Conférence, a ne pourraient que raffermir les rapports amicaux qui reliaient le gouvernement au concert européen •• .
Ce langage calme et fier, qui reproduisait parfaitement la tactique suivie au cours de la crise et indiquait de si belles perspectives, ne fut cependant accueilli que par une respectueuse et froide déférence. Peut-être l'attitude un peu morne du souverain laissaitelle l'assemblée soucieuse; peut-être l'absence calculée du représentant de la Russie, AI. de Xélidou, paraissait-elle l'indice émouvant d'une guerre certaine. Peut-être aussi une telle accumulation de projets de lois et de réformes, présentés à des députés dont la plupart, dénués de toute compétence législative, ne savaient même pas ce que c'est qu'un budget, inspirait-elle un scepticisme inquiet. Aussitôt après cette lecture, le Sultan se retira, suivi de sa maison militaire, à la hâte, sans que son départ fût salué par des marques d'enthousiasme. Le ministre des Affaires étrangèi'es s'approcha alors du corps diplomatique, le remercia de sa présence, et nous adressa quelques phrases sur les sentiments élevés du souverain et ses sympathies pour le progrès et la civilisation. En réalité, la séance avait été très correcte et très majestueuse, mais on sentait {|ue des préoccupations anxieuses, soit sur les affaires intérieures, soit sur celles du dehors, dominaient tous les esprits.
La réunion du Parlement n'était en effet qu'un épisode secondaire au milieu des circonstances formidables où la Turquie se trouvait placée. Elle avait cependant une importance transitoire justement appréciée par le gouvernement. Sans doute il tenait tète par lui-même et par le seul prestige séculaire du Sultan, avec une énergie qu'on ne saurait méconnaître, à des dangers multiples et imminents; menacé sur ses frontières d'Europe et d'Asie par un ennemi dont les moyens d'action étaient réputés inépuisables, abandonné par tous les Cabinets, confiant dans le courage, le patriotisme et la foi religieuse de ses soldats et dans la vitalité de sa race, il rassemblait ses armées régulières et les contingents indisciplinés des peuplades asiatiques, il improvisait des ressources financières et dirigeait tout sans hésitation ni défaillance. Mais, en fait, les préparatifs belliqueux épuisaient le trésor, l'appel des réserves dépeuplait les provinces ruinées, affamées, livrées à tous les désordres ; à Constantinople, les affaires languissaient, des troupes de séditieux et d'intrigants affichaient des placards comminaloires, des conciliabules agitaient les masses fanatiques et misérables, propageaient de sinistres nouvelles, tantôt sur la santé d'Abdul- Hamid, tantôt sur de prétendus désaccords au sein du ministère, voire même sur un retour possible de Alidhatou sur une prochaine restauration de Mourad. La Russie entrait enfin en lice, et l'empire était envahi. Or, dans une pareille crise, il n'était pas indififérent au Sultan, si convaincu qu'il fût de sa force irrésistible, d'être approuvé, entraîné même dans son entreprise par une apparence de représentation nationale. La Constitution lui donnait en ce moment un précieux concours. Les séances de la Chambre commencèrent donc aussitôt, avec le plein et laborieux appui de la Porte.
La discussion de l'adresse en réponse au discours du trône fut d'un bout à l'autre conforme aux désirs du prince, et lui donna sans réserve des témoignages éclatants de dévouement et de fidé-
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lité. Cette assemblée, au fond si médiocre et si impuissante, sembla électrisée par les événements et par le péril. Ce fut avec un empressement passionné que les députés votèrent un passage ainsi conçu : u Nous repoussons toute intervention dans les rapports du Sultan avec ses sujets, et dans les affaires intérieures de l'Etat, n Un des membres s'étant écrié : « \ous la repousserons au prix de nos biens et de nos vies! " cette parole fut couverte d'applaudissements unanimes. Lorsque l'orateur populaire des mosquées, le kliodja .\Ioiistapha, insista sur l'esprit de sacrifice, même de pauvreté qui inspirait tous les Ottomans, sur leur volonté de tout donner pour préserver la gloire du Padischah et l'indépendance de la patrie, toute l'assemblée s'associa par ses cris à cette déclaration fervente. Les orthodoxes, les Arméniens, les Syriens, les Maronites se distinguèrent même d'autant plus par leur zèle que, la Russie s'étant ostensiblement armée pour la cause d'un certain nombre de leurs coreligionnaires, ils tenaient à paraître non moins éloignés que les musulmans de la moindre complaisance pour l'ennemi.
Dans ces conditions, la Porte prodigua les marques de confiance et d'estime à la Chambre, qui, de son côté, se livra au travail avec activité. Les projets de loi étaient votés par elle au pas de course, notamment l'état de siège, si inquiétant pour nos droits capitulaires, le refus opposé aux prétentions du Alontenegro, et divers règlements organiques. Les ministres affectaient de louer sans eesse l'intelligence et la sagesse des députés : avec une correction constitutionnelle qui ne présentait pas d'ailleurs le moindre danger, ils les laissèrent même réclamer le départ du ministre de la Guerre pour l'armée, et leur accordèrent le rappel d'un fonctionnaire financier envoyé à Londres. L'arrestation de plusieurs softas engagés dans une manifestation excessive et maladroite montrait du reste que le gouvernement entendait n'être servi qu'à son jour et à son heure. Au surplus, le Parlement ayant donné sur-lechamp ce qu'on attendait de lui dans les conjonctures actuelles, c'est-à-dire un assentiment politique irrécusable, il n'y avait plus qu'à lui faire adopter rapidement une série de textes législatifs destinés à donner une apparence d'utilité à sa présence ; la presse, l'administration des vilayets, les élections futures, les finances furent réglementées en quelques semaines, et, le 28 juin, la session fut close.
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La Porte était satisfaite. D'une part, elle se pouvait dire plus libérale que la Russie et que la Couférence; de l'autre, elle voyait, au commencement de la guerre, sa politique acclamée par une assemblée sinon très autorisée, du moins élue; enfin, l'indépendance du Sultan, naguère menacée par les giaours, mais résolument sauvegardée, demeurait immuable, et, en envoyant ses troupes sur le champ de bataille, xAbdul-Hamid agissait non seulement en maître, mais en prince complètement d'accord avec le vœu de ses peuples. On annonça donc qu'à la suite d'élections nouvelles, rendues nécessaires par la loi organique récemment votée, le Parlement se réunirait en novembre. Rien n'était plus régulier, et la Constitution semblait être affermie après cette première épreuve. C'était cependant une illusion que ne partageaient point ceux qui connaissaient bien les véritables sentiments de celui qui tenait entre ses mains le sort des institutions.
L'attention publique fut exclusivement appelée sur les péripéties de la guerre pendant les cinq mois qui s'écoulèrent entre les deux sessions. On sait (|uel développement la lutte a pris pendant cette période, et par quelle résistance opiniâtre, parfois béroïque, la Turquie a inquiété la Russie et ému l'Europe. Le succès final du Tsar n'était pas douteux, mais enfin l'invasion rencontrait, sur les Balkans et en Asie, des armées nombreuses qui disputaient le terrain avec une énergie inattendue. Le Sultan pouvait espérer que d'aussi glorieux efforts, la lassitude de ses ennemis, peut-être même les démarcbes diplomatiques des Puissances intéressées à la paix de l'Orient et dont les ambassadeurs, excepté ceux de France et de Russie, étaient revenus à leurs postes, amèneraient une paix qui ne lui imposerait pas trop de sacrifices. Lorsqu'arriva l'époque fixée pour la rentrée des Cbambres, le gouvernement n'avait donc rien à modifier du programme qu'il avait jusqu'alors estimé avantageux à sa politique. Il jugeait même bon que les Cours étrangères vissent dans le maintien de l'état des
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choses une preuve de son esprit de suite et de la fermeté de ses résolutions. Puis, il se savait toujours en mesure de prendre, en cas de besoin, telles décisions qui seraient indiquées par les circonstances. Les droits conférés par le Statut n'entravaient pas son action, qui s'exerçait aussi fortement que par le passé. Sans s'embarrasser des théories applicables à tous ses sujets, il pourchassait à outrance les Bulgares suspects, et le pouvoir exécutif demeurait, par tout l'empire, sans limite et sans contrôle. Bien plus, en dépit des belles phrases sur l'égalité des races, lorsqu'il institua une garde civique pour Constantinople et une milice nationale pour les provinces, les musulmans seuls y furent admis, conservant ainsi la situation privilégiée qui dérive à leurs yeux de la conquête et leur assure en effet la prépondérance. Cette disposition, acceptée très volontiers par les non-musulmans, qui se montraient ainsi peu dignes d'être libres, attestait chez les ministres du Sultan un médiocre souci de la Constitution; leur langage même prouvait à cet égard leur dédaigneuse indifférence « Quant aux chrétiens, on verra plus tard v , disait le grand vizir. « Les chrétiens, affirmait le président du Conseil d'Etat, ne peuvent compter de notre part que sur de la tolérance, -n Les principes réels du gouvernement impérial étant ainsi placés au-dessus de toute atteinte, on pouvait continuer à se donner le luxe d'une Chambre et d'un Sénat.
Les élections eurent lieu en novembre, mais il faut bien dire qu'au milieu des émotions du champ de bataille, le pays s'en trouvait absolument détourné. On n'a jamais su bien au juste comment les opérations électorales avaient été conduites : elles firent encore moins de bruit que les premières; on en parlait très peu dans les feuilles publiques; et, lorsqu'on apprit un jour que la Chambre avait été élue, on savait à peine que les électeurs eussent été convoqués.
Xéanmoins le Sultan présida, comme précédemment, la séance d'ouverture : il fit lire aux députés un discours où il vantait avec raison le dévouement de ses sujets, et même, par une métaphore quelque peu excessive, désignait la Constitution « comme l'ancre de salut de l'empire. » Il énumérait ensuite avec complaisance les multiples projets de loi qui devaient occuper la session. On remarqua le silence qu'il avait gardé sur la prise de Plevna, qu'on avait sue la veille : peut-être voulait-il établir ainsi que les faits mili-
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taires ne regardaient pas une assemblée exclusivement législative et éviter les condoléances ou les discussions qu'il jugeait incompatibles avec le respect de sa dignité suprême. La Cbambre, par déférence ou par crainte, n'insista pas, en ce moment du moins, sur les questions brûlantes, et commença l'étude des lois présentées, comme si l'on n'eût pas été au milieu d'un orage. Le contraste était saisissant entre le calme de ses séances et les émotions que suscitaient partout les désastres qui se succédaient de jour en jour, annonçant la fin. La Porte, il est vrai, en demandant, peu après, les bous offices des Puissances, pouvait dire que les réformes étaient assurées par le fonctionnement régulier du régime constitutionnel : c'était là le succès moral cbercbé dès l'origine, et qu'elle poursuivait encore à l'heure des périls extrêmes. Cette protestation persévérante ne manquait pas d'une certaine grandeur : seulement le gouvernement turc, lassé ou défiant, se servait de cet argument pour la dernière fois.
L'année 1878 s'ouvrait sous les plus sinistres auspices. La chute de Plevna avait été pareille à la rupture d'une digue : le torrent était désormais irrésistible : vainement les généraux turcs cherchaient à se concentrer sur Sofia, dans les défilés d'Ichtiman, en avant d'Andrinople. Ces manœuvres courageuses relardaient, sans l'arrêter, l'armée russe qui débordait des Balkans et poussait SOS avant-gardes jusqu'en vue du Bosphore. Le G janvier, on apprit l'évacuation de Sofia, l'occupation de Késanlyk, la marche des forces ennemies sur Veni-Zaghra et Yamboli, l'inévitable invasion de la Thrace méridionale. Il fallait se hâter de négocier un armistice; puis, sur le refus du vainqueur, et les Puissances demeurant immobiles, on entamait des pourparlers directs pour la paix. Cependant les habitants des campagnes refluaient en désordre vers la capitale : la population de Constantiuople, naguère si belliqueuse, était plongée dans la stupeur fataliste, et décimée par les épidémies; dans la plupart des maisons de Péra on signalait chaque jour de nouveaux deuils. A notre ambassade la fille d'un de nos serviteurs mourut rapidement du typiius; deux de nos attachés, MM. Thouvenel et (îeoflray, furent gravement atteints, et ma santé fut très ébranlée pendant plusieurs semaines. En même temps, nous assistions à l'exode tumultueux des musulmans bulgares, qui dressaient leurs tentes sur les places ou