‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 12 sur 40 · LA COXFÉREXCE DE C 0\' ST AN TIN OP LE · texte numérisé non relu

LA COXFÉREXCE DE C 0\' ST AN TIN OP LE

suggestions ingénieuses, ou peut-être ses études personnelles, lui fournissaient un moyen très simple de se satisfaire sans recourir à son autorité absolue et sans sortir de la stricte légalité. Il se trouvait en effet que la Constitution, dans un passage ambigu, sanctionnait d'avance la décision qu'il méditait de prendre. Cet article autorisait le Sultan u à expulser du territoire ceux qui, à la suite d'informations recueillies par l'administration de la police, seraient reconnus comme portant atteinte à la sûreté de l'Etat -^ . Par inadvertance, ou bien pour se donner une arme contre ses adversaires éventuels, Alidliat avait inséré là, en des termes évidemment applicables à tout individu suspect, étranger ou indigène, une disposition indéfinie qu'un législateur prévoyant, surtout en Turquie, eût assurément écartée. Son œuvre se retournait contre lui, et, la « sûreté de l'État « étant intimement liée à celle du prince, dès que celui-ci se jugeait menacé d'après un de ces « rapports i' qu'il est toujours facile de faire rédiger, il pouvait exercer cette faculté sur un de ses sujets, si haut placé qu'il fût. Midbat se croyait hors d'atteinte par son rang, il ne supposait pas avoir jamais rien à craindre d'une police qu'il dirigeait et dont les relations ne devaient parvenir au palais que par son entremise : il ignorait la surveillance occulte dont il était environné par les agents personnels d'un maître ombrageux, indigné, de jour en jour plus aigri par la conduite de son ministre et par ses propres soupçons, et qui se préparait à lui démontrer, aussi bien qu'à ses peuples et au monde entier, combien, dans la pensée du descendant de Mahomet II et de Soliman, un grand vizir est peu de

chose.

Comme, après tout, il est presque impossible que, même dans une enceinte aussi bien gardée que la résidence impériale, il ne transpire au dehors quehjues rumeurs, on parlait dans Constantinople de conflits, de dissentiments ministériels, de nuages qui circulaient dans les hautes régions. On racontait, comme un fâcheux indice, que Midhat n'avait point paru à la Porte depuis vingt-quatre heures, et Ton échangeait des commentaires. Si incertains que fussent ces symptômes, j'y avais fait discrètement allusion dans un récent entretien avec Safvet-Pacha : celui-ci, soit qu'il dissimulât son anxiété, soit, — ce qui est fort possible, qu'il ignorât ce qui se tramait au Sérail, avait attribué l'ab-

sence du grand vizir à une indisposition passagère, et avait traité les discours de la ville de « propos en l'air » . En réalité, un seul fait, — encore bien insignifiant en lui-même, — aurait pu émouvoir avec quelque raison les habitants des yalis riverains du Bosphore : dans la nuit du 4- au 5 février 1877, le yacht impérial, Vlzeddifij pour un motif inconnu, s'était rangé et se maintenait sous vapeur à quelque distance de la longue terrasse de marbre qui s'étend devant le ])alais de Dolma-Bagfché.

Ce petit incident avait en effet un sens; il était le prologue d'un drame, et il devait en assurer le dénouement. En même temps que VIzeddin demeurait prêt à recevoir et à exécuter les ordres qui lui seraient transmis, à l'intérieur du palais où Abdul-Hamid venait de prendre une décision suprême, tout se disposait silencieusement pour l'accomplir. Le 5, dans la matinée, les confidents du prince étaient à leur poste, et un aide de camp apportait à Midhat-Pacha l'invitation de se rendre auprès du Sultan. Cette communication, conçue dans la forme accoutumée, ne pouvait en rien étonner le ministre. Il partit de son conak entouré de l'appareil en usage pour les personnages de son rang : sa voiture était précédée et escortée par des officiers et des cawas à cheval. Il fut reçu comme d'ordinaire à son arrivée par les chambellans de service, et introduit dans un salon d'attente. Mais il n'entra point chez le souverain. La scène préparée eut lieu sur-le-champ, aussi rapide que décisive. Le grand maréchal du palais, Saïd-Pacha, s'avança au-devant de lui, et, au nom du Padischah, lui redemanda solennellement les sceaux de l'Etat. En présence d'un tel ordre, régulièrement apporté par le représentant du prince, toute discussion était vaine. On ne saurait dire si Midhat essaya de réclamer ou de protester : aucun détail précis ne nous a été donné sur son altitude. Divers bruits contradictoires ont couru à cet égard, mais, en l'absence de témoignages autorisés, je crois vraisemblable que cet homme instruit par expérience des procédés nécessaires dans les coups d'Etat comprit, quelles que fussent sa surprise et sa colère, n'avoir qu'à s'incliner devant une volonté inflexible. Quoi qu'il en soit, il vit aussitôt qu'il ne s'agissait pas d'une simple disgrâce : arrêté par les officiers qui assistaient Saïd- Pacha, il fut entraîné au dehors sur la terrasse, embarqué sur l'heure dans un caique, et conduit à bord du yacht impérial, qui

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