LA CO\FERE\CE DE C 0 X ST A\ T I\'0 PLE
tournaient vers celui qui incarnait exclusivement en lui la majesté et les deslins de l'empire. On a dit (|ue le Tsar avait réclamé officieusement l'abandon de la Constitution : c'est possible; bien (]ue nulle stipulation n'ait été formulée à cet égard, je croirais volontiers que la Russie, particulièrement antipatbique à ces démonstrations libérales, a exprimé sur ce point des sentiments qui n'ont pas rencontré au surplus d'objections ni de regrets. La Porte n'avait en effet plus rien à attendre de ce vain simulacre parlementaire, qui n'était désormais que le souvenir amer d'une stratégie inutile et d'une politique vaincue. La Constitution tombait d elle-même, n'ayant aucune racine; elle allait rejoindre dans les arcbives tant d'autres actes oubliés.
Abdul-Hamid ne se hâta point, ayant à s'occuper d'affaires plus graves : les pourparlers et les préliminaires du traité qu'il devenait urgent de conclure. Mais, lorsque ces difficultés capitales furent à peu près réglées, l'inévitable résolution fut prise, sans aucun appareil, avec une fermeté paisible, et ce que nous avions vu proclamer si solennellement à Dolma-Bagtché disparut à Yildiz- Kiosk, en vertu du même pouvoir qui, à son gré, édicté et abroge, élève et détruit. Un iradé suspendit indéfiniment le Sénat et la Chambre des députés, et il passa pour ainsi dire inaperçu au milieu des dernières convulsions de la guerre, au moment où la flotte anglaise arrivait devant la pointe du Sérail malgré la Convention des détroits, où l'armée russe apparaissait presque en vue des murs de Constantinople, enfin où l'on signait le traité de San-Stefano. La Constitution ne fut pas officiellement révoquée et elle subsista encore k l'étal de fantôme. J'ai entendu dire que, longtemps après, le Sultan, quand il clail «Mnbarrassè de répondre aux ambassadeurs, les renvoyait à ses ministres responsables, quitte à transmettre à ces derniers ses ordres absolus. Xéanmoins, dès ce jour, elle était virtuellement morte, elle ne restait plus que comme un vestige de temps évanouis, auxquels en effet elle ne pouvait point survivre. On n'entendit nulle part ni récriminations ni plaintes : elles eussent été inopportunes et dangereuses. Les députés se dispersèrent en silence; plusieurs, qu'on supposait mécontents, furent tra(|ués par la police, d'autres arrêtés obscurément. Quelques jours écoulés, il ne semblait pas à Constantinople que cet épisode eût laissé le moindre souvenir. Les
institutions avaient coulé à pic comme une épave fragile dans le Bosphore.
Un mois après ces événements, à la veille de quitter l'ambassade que j'avais dirigée pendant toute la durée du drame, je fus reçu en audience de congé par le Sultan le 2 mars 1878, le jour même de la signature du traité de San-Stefano. Il m'avait envoyé le grand cordon de son Ordre. Je le trouvai résigné, calme, parfaitement instruit de toutes les questions précédentes, dont il parlait avec beaucoup de mesure et de dignité. Son visage pâle portait la trace des souffrances morales qu'ils avait subies, mais je ne surpris dans ses yeux et dans son attitude aucun indice d'hésitation ou de faiblesse. Sous les formes correctes et gracieuses de son langage, je sentais bien sans doute l'amertume que l'abstention des Puissances garantes et la victorieuse agression des Russes avaient laissée au fond de son âme; il était évident toutefois qu'il gardait, dans sa tristesse, l'inébranlable certitude de n'avoir point failli en défendant jusqu'à la dernière extrémité son indépendance souveraine contre les suggestions diplomatiques, et contre la force ouverte. Ma situation modeste et la plus simple courtoisie m'interdisaient de lui rappeler les facilités que nous lui avions indiquées avec instance pour éviter à l'Europe et à lui-même les périls d'une politique intransigeante, et je ne pouvais que lui dire combien j'étais ému de l'état des affaires orientales, en exprimant l'espoir d'un meilleur avenir. Je crois bien qu'il appréciait la réserve de mes paroles, mais il ne semblait pas que rien eût même effleuré sa foi dans le principe intangible qu'il représentait, ni diminué son courage et son impassible volonté. J'apercevais en lui une énergie hautaine, qui pouvait devenir plus tard, selon les circonstances politiques et les directions de son esprit, dangereuse pour ses peuples; mais, à l'époque où nous étions alors, elle n'était que l'affirmation d'une autorité supérieure aux revers. Il acceptait la fortune contraire, mais sans se courber et sans reculer, immuable