‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 16 sur 40 · LA CONFERENCE DE C 0!V ST ANTI\ 0 P LE · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE DE C 0!V ST ANTI\ 0 P LE

dans son rôle héréditaire, et, en sortant dn kiosque de Yildiz, je comprenais mieux que jamais combien les tliéories parlementaires, si éloignées des mœurs et des idées de TOrient, étaient incompatibles avec les convictions de ce maître impérieux.

Quelques jours après, sur le paquebot qui me ramenait en France, je m'entretenais, pendant une soirée paisible, en longeant les côtes de Grèce, avec un jeune député chrétien dont j'ai parlé plus haut, suspect aux agents turcs, et dont j'avais favorisé l'embarquement clandestin. Fidèle à ses illusions, Khatil-Ghanem ne se consolait pas de la fin de son rêve. Je respectais eu lui les angoisses du proscrit et les mélancolies du néophyte; je lui disais cependant que, s'il avait raison de vouloir améliorer la situation de son pays, et surtout celle de ses coreligionnaires, je ne croyais pas que ce fût par le régime parlementaire qu'on pût, au moins à présent, se flatter d'y parvenir. — Mais pourquoi? s'écriait-il. Nous eussions fait comme vous en 1789! — Avec cette différence fondamentale, lui répondis-je, que nous avions alors derrière nous trois siècles de civilisation, el en outre la volonté d'un peuple en possession de son unité, conscient de ses droits et capable de les conquérir et de les défendre. Et encore, par quelles convulsions avons-nous passé! Je me souviens que naguère, à la Conférence, Edhem-Pacha nous les a reprochées dans une harangue tellement véhémente que les plénipotentiaires, avec son assentiment, m'ont invité à ne point l'insérer au protocole. Comment donc un mécanisme aussi délicat et compliqué que le gouvernement constitutionnel serait-il improvisé dans une société telle que la vôtre, où les droits les plus élémentaires sont inconnus, où la sécurité de la vie et des biens n'est garantie aux indigènes ni par les moeurs publiques, ni par une force qui s'impose à l'arbitraire, ni même par des juridictions bien définies et respectées?

— Il faut cependant, dit-il, commencer par quelque chose.

— Sans doute, repartis-je, mais par le commencement. La Constitution était bâtie en l'air, comme la ville des oiseaux d'Aristophane. Son architecture idéale ne reposait sur aucune base. Il eût été nécessaire de s'occuper d'abord des conditions premières, de créer et de développer la vie municipale, l'instruction publique, le progrès industriel, les voies de communication; il eût fallu effacer, par de patients et pratiques efforts, par la lente pénétration

de la tolérance et de la liberté, la distinction funeste entre le Turc, qui est le con(|uérant, et le chrétien, qui est le vaincu ; enfin préparer, par une série d'émancipations graduées, par trente ans, un demi-siècle peut-être de travail modeste et continu, l'avènement d'institutions plus élevées et susceptibles, après cette élaboration courageuse et sincère, de vivre et de fonctionner.

— Pourquoi donc alors, objecta le député, nous a-t-on présenté pendant dix-huit mois le mirage du système constitutionnel, pour le supprimer ensuite avec un tel dédain?

— Vous avouerez, lui répondis-je, qu'il m'est bien difficile de traiter cette question, dont la Porte connaît seule tous les éléments. Mais je vous dirai que, dans ma pensée, vos amis et vous n'avez bien connu ni votre souverain, ni votre pays, ni les institutions elles-mêmes. Si vous y aviez regardé de plus près, vous n'eussiez été ni abusés ni déçus. Je ne reviendrai pas sur le texte d'un statut dont les côtés faibles n'étaient que trop évidents; mais vous n'ignoriez pas qu'il avait été promulgué, non point par une soudaine passion pour les réformes, mais afin de faire échec à l'Europe; que, de plus, la population n'en prenait aucun souci : afin, vous en avez vu les principes démentis, dès les premiers jours, par le coup d'Etat qui a supprimé Midhat-Pacha. J'ajouterai, en ce qui concerne le Sultan, que vos désirs vous ont trompés sur le caractère de ses actes et de son langage. Il n'a jamais eu un instant l'idée de lier ou de diminuer la puissance qu'il a reçue de ses ancêtres; il a considéré que, conformément aux prérogatives à la fois executives, législatives et judiciaires dont il est, de droit divin, investi, il prenait une décision diplomatique ou intérieure qui lui semblait opportune en certaines conjonctures, pareille à un haltichérif quelconque, qu'il a toujours la faculté de suspendre ou de révoquer. Vous serviez tout simplement sa politique, en acceptant une loi qu'il avait spontanément édictée et qui n'était nullement à ses yeux un pacte conclu avec vous : vous deveniez même, selon sa doctrine, presque séditieux, en interprétant suivant vos idées personnelles les mesures (ju'il avait prises et dont lui seul était le juge, en regardant comme une révolution ce qui n'était pour lui qu'un incident, qu'une manifestation, plus ou moins duraltle à son gré, de sa volonté impériale.

— J'entends, dit-il avec tristesse, que nous sommes alors con-

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damnés à la servitude et qu'il faut abandomier Tespoir de destinées meilleures.

— Je ne veux pas être, repris-je, aussi pessimiste. L'action du temps s'exerce assurément pour vous, et le découragement la rendrait stérile. Puis les termes du problème se modifient sans cesse et déi'outent les prévisions. La situation de l'année dernière n'était pas la même qu'à l'époque du traité de Paris : elle est aujourd'hui renouvelée; je ne sais ce qu'elle sera au Congrès de Berlin où je vais, et, avant la fin du siècle, elle sera différente encore. Est-ce bien, est-ce mal? qui pourrait en préjuger? En tout cas, ce que je crois, c'est qu elle ne saurait être avantageusement transformée ni par le régime parlementaire, ni même, à mon avis, — cet aveu vous étonnera peut-être, — par des règlements proposés par les Cabinets européens : la Porte, qui s'expose aux plus graves périls quand elle les repousse, les neutralise toujours quand elle les accepte; d'un autre côté, ce système exige une intervention continue, qui lasse les Puissances et risque sans cesse de troubler leur accord. C'est donc de l'initiative du gouvernement ottoman, — et en cela vous étiez dans le vrai, — qu'il faut attendre en Turquie des progrès efficaces. Entrera-t-il dans cette voie? C'est le secret de l'avenir. .Mais je suis persuadé que l'empire se régénérera par lui-même, c'est-à-dire par des combinaisons qui seront les siennes, ou qu'il ne se régénérera pas. C'est l'enseignement qui ressort des expériences précédentes cbez tous les peuples et des faits dont nous venons d'être témoins chez vous. En ce sens, ils n'auront pas été inufiles. Il est bon que certaines idées aient été émises, que le Sultan ait fait appel, même temporairement, même sous une forme illusoire, même dans une pensée spéciale, au concours de ses sujets : les parcelles de vérité ne sont jamais perdues. Des réformes provinciales, appliquées de bonne foi, avec le ferme désir de détruire les préjugés et les défiances réciproques, garantiraient la paix pul)lique et assureraient à la Porte le tranquille exercice de son pouvoir, ses revenus réguliers, sa force morale et matérielle. Elle a un intérêt primordial à créer et à développer un tel état de choses, car il est évident que, si elle combat ou néglige des améliorations aussi justes qu'urgentes, elle verra se perpétuer, avec le désordre administratif et les discordes religieuses et civiles, la série des révoltes, des répressions sanglantes, des inter-

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veillions extérieures et des démembrements périodiques. Il ne faut pas être grand prophète pour en être convaincu. Le plus vulgaire instinct de conservation personnelle lui conseille donc d'éviter de pareils malheurs, et aux vrais patriotes de consacrer leurs efforts au succès de cette évolution pacifique.

— Assurément, dit le député, cette politique serait très salutaire, mais il est bien douteux qu'on la suive.

— Ceci, repris-je, échappe à ma faible compétence. En tout cas, vous garderez toujours, vous et vos amis, — ce doit être aujourd'hui votre consolation, — l'honneur d'avoir voulu pour votre pays des conditions d'existence plus justes et plus heureuses. Peutêtre qu'après tout, vos idées, mieux préparées, mieux adaptées aux mœurs, aux traditions, aux nécessités sociales et aux formes de votre gouvernement, seront un jour, à la suite d'événements inconnus, l'un des éléments les plus favorables à une solution paisible de la question d'Orient

— Dieu le veuille! dit le député en soupirant (1).

(1). Depuis que ces pages ont été publiées dans la Reçue des Deux Mondes du 1" février 1900, la Constitution ottomane de 1877, dont j'ai narré les vicissitudes, a été, comme on sait, exhumée et imposée au Sultan vieilli, dont le long règne, signalé par tant d'erreurs et de violences, par une tyrannie médiocre et sanglante, avait fini par provoquer l'insurrection militaire que les partisans de la c jeune Turquie > . si rares il y a trente ans. mais aujourd'hui nombreux, ont si facilement transformée en révolution constitutionnelle. La nouvelle génération sera-t-elle plus heureuse que la précédente? Est-elle instruite et mûre? l'avenir le dira : en attendant je persiste à croire qu'un long travail préliminaire aurait dû préparer de tels changements et je n'ai rien à retirer des réflexions qui terminent le chapitre qu'on vient de lire. {Note de 1908.)

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