CHAPITRE III
A mon retour de Constantinople, en mars 1878, le ministre des Affaires étrangères, M. Waddington, qui venait de succéder au duc Decazes, m'annonça dans les termes les plus sympathiques que, tout en me réservant une légation prochaine, il avait l'intention de m'appeler d'abord au poste de premier secrétaire à Berlin. Il voulut bien ajouter que, dans les circonstances présentes, à la veille du Congrès qui allait se réunir, cette situation était exceptionnelle puisqu'elle me désignait inévitablement pour rédiger les protocoles de la haute assemblée. C'était là en effet une mission considérable, l'attention du monde politique étant alors fixée sur la réunion des grandes Puissances. Il me dit en outre que notre ambassadeur en Allemagne, le comte de Saint-Vallier, avait exprimé le désir que je fusse nommé auprès de lui. J'acceptai donc avec reconnaissance une désignation aussi flatteuse, mais je ne m'en dissimulais pas les difficultés. Sans doute j'avais écrit les protocoles de la Conférence de Constantinople, mais la tâche qui m'était destinée à Berlin était beaucoup plus étendue, plus •complexe et plus solennelle, puisqu'il s'agissait cette fois de résumer les délibérations historiques des chefs de gouvernements et d'en former l'ensemble des documents justificatifs et désormais officiels qui seraient la base du traité futur. Ces réflexions me laissaient fort soucieux, car je ne pouvais prévoir alors toute la bienveillance qui m'a été témoignée par les plénipotentiaires et m'a si fortement aidé dans mon travail. En réalité, le choix dont j'étais l'objet était une heureuse fortune pour ma carrière, et, en dehors même de cette considération personnelle, j'attachais beaucoup de prix à assister aux discussions du cénacle européen et à recueillir, dans la fréquentation quotidienne des maîtres de la diplomatie
contemporaine, de précieux enseignements. C'est ainsi en efi'et que je me suis trouvé en mesure de bien suivre le développement de ce mémorable épisode, d'en connaître la scène, le décor et les acteurs. Je ne pouvais être à meilleure école.
Je voudrais aujourd'hui — non pas assurément en faire l'histoire qui exigerait de très longs commentaires et une science très supérieure à la mienne — mais rappeler seulement mes souvenirs personnels, en même temps qu'indiquer les principales controverses dont j'étais nécessairement le spectateur particulièrement attentif et l'annotateur permanent. Je demanderai en outre la permission, avant d'entrer dans le détail des faits et d'aborder l'objet spécial de mon étude, de préciser l'état des choses, les vues et les tendances des grandes Cours au moment où le Congrès allait s'ouvrir. Quelques réflexions préliminaires me semblent nécessaires pour bien éclairer le tableau.
Une question s'impose d'abord, il me semble, lorsqu'on parle du Congrès de Berlin. Pourquoi les Puissances qui, en s'attribuant le droit de reviser les clauses excessives de San-Stefano, avaient prétendu limiter à cet unique objet le programme de leurs délibérations, ont-elles voulu néanmoins entourer leur réunion d'un tel appareil, lui donner ce nom de « Congrès » réservé d'ordinaire aux assemblées où siègent des souverains ou bien qui ont pour objet de mettre fin aux luttes de plusieurs peuples, ou bien encore de remanier la carte de l'Europe? S'il ne se fut agi que de modifier quelques stipulations abusives ou quelques combinaisons territoriales qu'elles estimaient dangereuses sur le Danube et dans les Balkans, une conférence d'ambassadeurs investis des pouvoirs les plus étendus aurait été très suffisante. Sans doute, en principe, un acte diplomatique collectif ne peut être altéré que par une autorité équivalente et avec l'assentiment de tous les signataires : mais combien de fois, depuis les traités de 1815 et de 1856, des changements d'une tout autre importance que ceux dont il était ques-
tion en 1878 avaient-ils été apportés à l'œuvre des Puissances sans qu'on eût convoqué de Congrès ou même sollicité les signatures des contractants? Avait-on ressenti de tels scrupules en présence des actes qui, en 1859, 1866 et, 1871, avaient constitué l'Italie et l'Allemagne en violation des traités de Vienne? C'était entre eux que les belligérants d'alors avaient réglé leurs querelles. Etait-ce donc uniquement par respect pour la loi de procédure internationale si souvent éludée ou dédaignée qu'aujourd'hui l'on invoquait le concours de l'Europe entière? Evidemment non. Mais il y avait d'autres motifs d'ordre supérieur qui imposaient ou justifiaient une assemblée extraordinaire des Puissances qui mènent ou croient mener les affaires du monde. Essayons de les définir. Ces motifs étaient de diverses natures : les uns appartenaient aux convenances particulières des Cours — nous en parlerons plus loin, — mais les autres se rattachaient à la situation générale de l'Europe et doivent être examinés au préalable. Or il est impossible de méconnaître que si assurément la guerre et la convention turco-russes ont été la cause immédiate et déterminante de la réunion du Congrès, il était pour ainsi dire alors dans la force et dans la logique des choses qu'après les dramatiques événements survenus depuis le traité de Paris, les peuples éprouvassent le besoin de donner, au moins par une apparence d'accord, un aspect plus stable et plus rassurant à leurs relations confuses et indécises. En un mot il était temps de donner un point d'appui à leur équilibre, et de renouveler par une démonstration significative les éléments du concert européen. Une période de plus de vingt années, marquée par tant de chocs violents, par tant de changements matériels et aussi par la marche incessante des idées et de la civilisation, avait laissé dans tous les esprits un trouble profond et il importait de recrépir au moins la façade de l'édifice. Pour les ambitions satisfaites et déçues, pour les directions incertaines, pour les tendances sceptiques des uns et fiévreuses des autres, dans le désordre des traditions et des doctrines acceptées ou repoussées au gré des circonstances, il fallait un temps d'accalmie relative. On se trouvait à un tournant de la route et, d'instinct, on jugeait nécessaire de se recueillir dans une grande manifestation pacifique, entre les agitations du passé et les inquiétudes de l'avenir. On voulait cesser, au moins transitoirement, d'être à la merci des
incidents et des surprises, avoir une sorte de règle étal)lie par une autorité supérieure, préparée par des pourparlers conciliants et conçue dans un intérêt commun. Alais comme, d'autre part, il eût été dangereux de soulever les grosses questions et de rechercher des solutions décisives, on saisissait avec empressement le différend russo-turc à la fois très considérable et facile à circonscrire, et dont on n'avait plus rien à redouter, pour en faire un paisible champ de manœuvres. Là, ayant localisé les points en litige, écarté, comme étrangers à leur objet spécial, tous dissentiments rétrospectifs et polémiques aiguës et périlleuses, les Puissances se trouveraient cependant, par le fait seul de leur entente orientale, avoir accompli ensemble une œuvre de paix et de concorde et aplani bien des obstacles. En s'associant dans un même travail, en se rapprochant les uns des autres et en profitant de ces relations temporaires, les chefs de gouvernements correspondraient aux nécessités présentes et au désir universel, et donneraient à la politique générale une direction moins obscure. De toute façon l'atmosphère serait changée et d'autres horizons seraient ouverts. Or, c'était là ce qu'exigeait l'évolution actuelle.
Le Congrès allait être ainsi, même sous sa forme incomplète et restreinte, le premier acte du drame nouveau. Il était appelé à reconstituer cette souveraineté, un peu vague peut-être, mais qui est reconnue au moins verbalement par tout le monde, dont le pouvoir, comme un astre lointain souvent voilé de nuages, est en somme permanent, et qui représente éventuellement un modus vivendi préférable aux aventures. Les Cal)inets, sans se faire peutêtre beaucoup d'illusion sur cette autorité parfois débile, distraite, oisive et subordonnée de temps à autre à des maires du palais impérieux, s'y ralliaient cependant volontiers, sachant que sans gêner sérieusement personne, compatible avec les alliances particulières, elle est généralement bénigne, toujours décorative, peut procurer des avantages, et plane en tout cas au-dessus des affaires humaines comme un symbole d'union et un drapeau majestueux. De toute façon l'on espérait ranimer par le Congrès l'éclat de ce qu'on appelle en Allemagne la « constellation européenne « devenue trop semblable à une nébuleuse.
Dans ces conditions, issue à la fois des événements antérieurs dont les conséquences avaient modifié la face du monde et récla-
inaient une orientation vers d'autres perspectives, et des conflits récents qu'on avait liàte de régler, la liante assenii)Iée se présentait à son heure, l'ar les précautions que les Puissances avaient prises en vue d'éloigner d'elle toute question de trop vaste envergure, elle ne pouvait susciter aucune inquiétude; mais aussi par son existence même, par la rénovation officielle de l'entente des Cours, par son attitude autoritaire, elle ne pouvait manquer d'avoir le prestige et d'exercer l'influence d'un épisode historique de premier rang sur la marche ultérieure des choses humaines. Et en effet le Congrès concentrait en soi à l'état latent tant de poids, de forces et d'idées que, sans même en user, en se contentant de déterminer l'attrihution de quelques territoires, il est devenu, comme ses pareils de 1815 et de 1856, le point de départ d'une période qui s'est déroulée sous ses auspices et dont nous ne voyons pas nettement le terme. Si, malgré tous les défauts de son œuvre, ses contradictions, ses lacunes et ses erreurs, il a été pendant tant d'années et il est encore, tout délabré et discrédité qu'il soit, l'axe des affaires diplomatiques, il fallait qu'il fut bien nécessaire, bien opportun et bien conforme par ses imperfections mêmes à ce siècle à la fois timide et turbulent qui invoque le calme et sème l'orage.
Toutefois — et jeu viens maintenant, sans insister sur ces considérations spéculatives, aux raisons directes qui ont conduit l'Europe au Congrès, on doit reconnaître qu'elles étaient non moins fortes que nombreuses. Parmi les Puissances, les unes trouvaient dans cette réunion des avantages matériels évidents, et les autres, lorsqu'elle fut proposée, ne pouvaient pas s'y soustraire. La seule impulsion de l'histoire et même d'une situation difficile ne l'eût ])oint provoquée si vite et l'on eût tâtonné longtemps avant de s'y résoudre. On eût poursuivi, par des négociations énergiques sans doute et avec beaucoup moins d'éclat, l'atténuation des couquêtes russes, et le Congrès, si même on en eût parlé, eût été ajourné à une autre occasion propice. Mais il se trouvait que tout en rétablissant, selon le vœu général, une cohésion et une pondéralion apparentes, les diverses Cours, soit ambitieuses, soit résignées, avaient des intérêts spéciaux en vue et différents buts à atteindre. Ln rapide examen de leurs intentions respectives achèvera de dégager les éléments complexes de la question et les origines de
la pompeuse assemblée dont ils ont favorisé l'avènement, préparé le travail, et, dans la suite, facilité l'essor.
L'Allemagne s'en félicitait à double titre : tandis qu'en 1856, à Paris, le rôle de la Prusse n'avait été qu'accessoire, le nouvel Empire serait, au contraire, prépondérant à Berlin où son cbancelier obtiendrait, de droit, et par la force des choses, l'honneur delà présidence. Il y avait là pour elle une sorte de consécration de sa gloire. Le prince de Bismarck jouissait d'autant plus de ce triomphe personnel et national, que ses victoires de 1871 n'avaient jamais été discutées par l'Europe, tandis qu'elle allait soumettre à un contrôle sévère les succès de la Russie, et attester ainsi combien elle redoutait moins le Cabinet de Pétersbourg que celui de Berlin. Mais si ses vieilles rancunes contre le prince Gortschakow se trouvaient satisfaites par sa prééminence présidentielle, il avait en réalité un objectif beaucoup plus digne de son profond esprit. Certain de son ascendant sur l'assemblée future, il voyait en elle surtout le meilleur auxiliaire de sa politique. Non seulement le seul fait de la réunion européenne sous sa direction impliquait un assentiment plus ou moins résigné, mais officiel, à l'œuvre de toute sa vie, mais encore il en attendait des résultats éminemment favorables aux projets d'avenir qu'il avait conçus. Depuis longtemps il méditait de substituer à l'entente vague des trois Empereurs une alliance intime avec l'Autriche-Hongrie, dans l'intention de détourner de plus en plus le Cabinet de Vienne des affaires germaniques en le poussant vers les pays slaves. Or, le Congrès devait nécessairement amener la réalisation de ce plan, d'abord en faisant échec au panslavisme russe, ce qui était l'objet même de sa réunion, ensuite en assurant l'occupation de la Bosnie-Herzégovine à l'Aulriche; cette dernière décision n'était pas moins certaine : elle avait déjà été acceptée par la Russie, en 1876, dans les pourparlers de Reichstadt comme prix de la neutralité austro-hongroise, et par l'Angleterre, en
LE COMGRES DE BERLI\ 8i
1877, au cours des négociations Derby-Scliouvalow. Dans ces conditions si conformes à ses désirs, le prince de Bismarck était un ardent partisan du Congrès. Quant à rAutriche-Hongrie, elle appréciait si liant le profit qu'elle en devait attendre qu'avant même la convention de San-Stefano, et dès que la défaite de la Turquie fut assurée, elle avait pris, en février 1878, l'initiative de proposer aux grandes Cours la convocation de leurs plénipotentiaires à Berlin.
L'Angleterre considérait à bon droit la réunion du Congrès comme le triomphe de la politique qu'elle avait accentuée d'abord par l'envoi menaçant de sa flotte à la Pointe du Sérail qui avait sauvé Constantinople de l'invasion russe, et depuis par son énergique réprobation des clauses de San-Stefano. Elle ne doutait pas qu'au prix de quelques modifications, elle n'obtint l'assentiment de tous les Cabinets aux principales mesures restrictives qu'elle entendait imposer. Elle arriverait ainsi à son but sans courir aucun risque, et, quant aux concessions éventuelles qu'elle serait amenée à consentir, elle avait pris ses précautions pour la situation actuelle; enfin, elle avait eu soin, avec son art accoutumé, de s'assurer une acquisition importante en dehors de la juridiction du Congrès : elle avait déterminé la Porte à lui céder, par une convenfion isolée, l'administration de l'île de Chypre. Cette affaire avait été conclue avant l'ouverture de nos séances, et si mystérieusement, qu'il n'en fut jamais question dans l'assemblée, et que, notamment, nos plénipotentiaires français ne l'apprirent qu'avec le plus grand étonnement pendant leur séjour à Berlin, par la confidence calculée que m'en fit alors un des familiers de lord Beaconsfield. Je me souviens même que, lorsque je leur transmis l'avis officieux qui m'avait été donné sous forme de conversation indifférente, M. Waddington s'écria d'abord que « c'était impossible » ; et je dois bien dire que cette façon détournée de nous faire connaître un acte aussi grave n'était pas très correcte. Une communication plus précise nous fut adressée ensuite; mais, comme il s'agissait là d'un arrangement conclu librement entre deux Puissances et qui ne figurait pas au programme des questions soumises à l'examen collectif des autres, les gouvernements jugèrent irrégulier, et, en tout cas, inopportun de le relever. La Russie même demeura muette, soit qu'elle aussi l'eût ignoré, soit
qu'elle ait espéré obtenir, en s'abstenant discrètement, quelques, sérieux avantages : quant aux autres Cours, elles voulaient avant tout éviter un incident. L'Angleterre se trouva donc ainsi nantie d'un gage précieux, d'un territoire voisin de l'Egypte et de la route de Tlnde, et dont l'annexion déguisée était même implicitement sanctionnée par le silence d'une assemblée souveraine.
La France, il faut le reconnaître, n'accédait pas au Congrès avec la même liberté d'esprit. Sa position était délicate et pénible. En 1856, à Paris, elle avait occupé le premier rang qui, en 1878, appartenait à d'autres, et elle était appelée à se départir de la réserve qu'elle observait depuis ses revers, pour coopérer, sous la présidence de l'Allemagne, à une œuvre différente de la sienne. Puis la conduite à tenir était fort embarrassante, entre les réminiscences de l'alliance anglo-turque en Crimée, et nos intérêts présents qui nous imposaient de ménager la Russie. Pendant les quelques jours (jue j'avais passés à Paris, en revenant de Constantinople et avant de partir pour Berlin, j'avais remarqué dans le sentiment public un certain malaise et une hésitation vague. Toutefois la réflexion avait peu à peu atténué chez nous cette impression de la première heure. Le gouvernement, les Chambres, la plupart des journaux, avaient dominé une tristesse stérile et vu les choses de plus haut. Il nous importait en effet, avant tout, de sortir de l'isolement qui, depuis 1871, sans servir notre cause, entravait notre politique et ne laissait pas que d'être dangereux; le travail de reconstitution que nous accomplissions à l'intérieur devait se poursuivre au dehors; il était donc urgent pour nous de ne pas nous renfermer dans une inertie qu'on eût volontiers taxée de découragement et d'impuissance, et de montrer, sur une vaste scène, avec une dignité modeste et ferme, la France confiante en elle-même, soucieuse de ses traditions et reprenant sa place séculaire dans les Conseils de l'Europe. Nous en exclure nous-mêmes, laisser discuter en dehors de nous des questions si étroitement liées à notre histoire, c'eût été renoncer en (juelque sorte au droit d'intervention qui appartient aux Etats signataires des pactes internationaux, et nous réduire, soit à une soumission silencieuse, soit à des protestations vaines. Notre susceptibilité malencontreuse eût aggravé ainsi les conséquences de nos désastres : nous eussions eu l'air d'abdiquer. Nous avions au contraire tout intérêt à attester
notre vitalité par notre présence, à paraître au Congrès comme une Puissance modératrice, partie intégrante de la souveraineté collective, et décidée à maintenir sa légitime influence. C'était là en réalité la vraie politique française. Et quant à la difficulté de manœuvrer entre les Turcs et les Russes, elle n'était que superficielle. Les uns et les autres ne pouvaient exiger de nous, dans les circonstances données, qu'une effective bienveillance. Nous avions d'ailleurs agi en ce sens pendant les dernières péripéties : tout en ne gardant à Constantinople, par déférence pour la Russie, qu'un Chargé d'affaires, nous n'avions cessé de témoigner à la Porte beaucoup de sollicitude au cours de la campagne et une vive émotion en présence de ses malheurs. Ce n'était donc pour nos plénipotentiaires, sur ce terrain bien préparé, qu'une affaire de tact et de prudence. J'ajouterai qu'avant d'adhérer au Cougrès, notre gouvernement avait sagement stipulé qu'aucune controverse n'y serait élevée sur notre protectorat religieux, non plus que sur aucune de nos affaires personnelles dans le Levant. En résumé, si nos sentiments étaient quelque peu complexes, d'un côté, il nous était impossible de reculer sans déchéance, et, de l'autre, notre accession à une assemblée aussi solennelle mettait fin à une situation équivoque, nous permettait de former et d'entretenir des relations utiles, et nous faisait rentrer, parmi les grandes Puissances, dans le mouvement dont nous ne devions pas être plus longtemps écartés.
Le concours de l'Italie n'était pas moins certain. Sans doute, elle ne cherchait point de bénéfice matériel, mais elle n'avait encore siégé que dans des conférences, et, en coopérant à la reconstitution de l'Orient, considéré comme un des éléments indispensables de l'ordre général, elle couronnait l'œuvre de son unité. Assurément le jeune royaume, parachevé depuis huit ans, n'avait besoin d'aucune confirmation, mais enfin il ne pouvait lui être indifférent d'exercer ses prérogatives dans une telle circonstance, et de prendre part à des délibérations d'une importance si haute pour le présent et l'avenir.
Je n en dirai pas autant des deux belligérants : la Porte et la Russie. Comme elles avaient l'une et l'autre des sacrifices à subir, elles arrivaient à Berlin résignées peut-être, à coup sûr fort sombres. Mais l'impulsion des événements, plus forte que la vo-
louté des hommes, les amenait au rendez-vous, sans qu'il leur fût possible de s'y soustraire. Elles y étaient également contraintes, celle-là par ses revers, et celle-ci par ses victoires. Pour la Turquie, aucun doute possible : tout en sachant bien que l'intervention des Cours chrétiennes lui coûte toujours quelque chose, puisque c'est leur intérêt et non pas le sien qu'elles poursuivent, tout en n'augurant rien de bon d'une discussion sur les nationalités de l'Empire, sur des réformes inconciliables avec son existence, et sur les limites de sa souveraineté réelle ou fictive, la Porte comprenait qu'il ne lui restait aucun autre moyen de réagir contre San-Stefano. Le Congrès seul pouvait diminuer l'étendue de son désastre, et lui rendre, dans les Balkans et en .Asie, une part des territoires perdus. Si cher qu'elle dût la payer, il lui importait de la recevoir et surtout d'échapper au dialogue avec le vainqueur. La Russie, en face de la violente opposition anglaise et du mécontentement sensible des autres Cabinets, se voyait dans l'alternative d'entreprendre une lutte manifestement inégale contre une coalition ou de céder plusieurs de ses conquêtes récentes. Epuisée d'ailleurs par une guerre aussi pénible, aussi longue et qu'elle n'avait pu couronner en entrant dans Constantinople, elle n'avait jamais espéré préserver toutes les clauses d'une convention qualifiée prudemment de " préliminaire « , et toute la question pour elle était d'en sauvegarder le plus grand nombre possible. Puis, elle regardait comme moins pénible de déférera l'unanimité des Cours qu'aux exigences de Londres : elle se flattait que l'assemblée serait plus impartiale et peut-être plus bienveillante que le Foreign- Office, et qu'en présentant le consentement du Tsar comme un hommage amical et méritoire au vœu de l'Europe, elle obtiendrait une transaction meilleure.
Tout concourait donc à provoquer le Congrès et à lui donner de la force puisque les antécédents historiques d'où il était issu se trouvaient être secondés par les convenances capitales, ou acci-
dentelles et accessoires, des Puissances. Il s'est borné cependant à régler, et encore d'une façon assez timide et équivoque, plusieurs difficultés orientales, et c'est seulement par voie de déduction et de conséquence, au cours des faits ultérieurs, qu'il a exercé sur les destinées du monde une longue autorité posthume. Mais j'ai dit plus haut combien la limitation de son programme diminuait l'importance immédiate et directe de son œuvre, et, si je me place maintenant dans un autre ordre de considérations, j'ajouterai <jue l'état flottant des principes diplomatiques actuels ne l'entravait pas moins que la situation elle-même.
Après tant d'incidents qui avaient troublé l'ancien équilibre et laissé beaucoup de confusion dans tous les esprits, la diplomatie, eût-elle été plus indépendante des conditions matérielles et des positions acquises, demeurait dépourvue de règles et de convictions. Oscillant entre l'absolutisme des chancelleries et les théories modernes des nationalités, des religions et des races, elle n'osait suivre franchement aucun de ces systèmes, et, dans le doute, depuis longtemps déjà, appliquait tantôt l'un, tantôt l'autre, avec une timidité visible. Son incertitude et son scepticisme lui interdisaient toute vaste tentative, et elle avait trop de sagesse et d'expérience pour se risquer au milieu de (|uestions brumeuses. Elle n'avait donc qu'à se renfermer dans l'étude du conflit oriental, déjà si considérable par lui-même, en laissant à l'avenir le soin de tirer de son œuvre mesurée et provisoire les conséquences qu'elle-même se sentait impuissante à dégager. On peut dire que cette solution se confondait si bien avec l'idée même de la réunion européenne, que les Cabinets eurent à peine besoin de se prémunir alors contre des interprétations plus étendues de leur mission, non plus que contre une déviation de leurs débats. C'est ainsi que ce Congrès qui devait, quand même, devenir plus tard le centre de la politique générale, s'ouvrit sur un plan spécial et qui l'isolait de l'avenir. Tant il est vrai que souvent la portée d'un fait dépend moins de ce qu'il est, que de ce qui le précède et le suit, qu'il a pour ainsi dire sa puissance intrinsèque invisible, et que sa forme officielle n'est pas la mesure de ses destinées.
Quoi qu'il en soit, si les diverses Cours se plaisaient à laisser dans la pénombre tout un monde de circonstances antérieures et irréductibles, dont la force mystérieuse avait amené l'Europe à
Berlin; si elles affectaient de ne voir que la question présente, sans s'occuper des résultats lointains de l'œuvre qu'elles allaient faire, du moins avaient-elles préparé avec beaucoup d'art et de prévoyance les éléments de transaction sur lesquels devait se concentrer leur effort. Non seulement elles étaient convenues de s'entretenir exclusivement de la guerre turco-russe, mais encore, avant même que la lutte ne fût terminée, et dès que la victoire définitive des armées du Tsar devint presque certaine, l'Angleterre et la Russie, on le sait, sous l'œil bienveillant de l'Allemagne et de {'Autriche-Hongrie, avaient à peu près déterminé leurs prétentions réciproques dans une série d'échanges d'idées, assez vagues d'abord, puis successivement accentuées. Le prince Gortschakou* dans une dépèche très étudiée, et après lui, le comte Schouvalow à Londres, s'étaient déclarés résolus à mener à bien leur entreprise, et avaient posé en principe la nécessité absolue de mettre un terme « à la situation déplorable des chrétiens soumis à la domination ottomane » ; puis, un peu plus tard, précisant mieux les intentions de leur souverain, lorsque le succès fut plus assuré, ils avaient fixé trois points essentiels : la création d'une principauté bulgare autonome, l'agrandissement de la Serbie et du Monténégro, enfin une modification administrative dans les provinces slaves. De son côté, le Foreign-Office avait maintenu énergiquement le dogme de l'intégrité de l'Empire ottoman ; mais, en présence des clauses de San-Stefano, il avait admis, en thèse générale, une principauté de Bulgarie, sans s'expliquer, il est vrai, sur son étendue, et divers autres changements à intervenir, notamment en Bosnie-Herzégovine. En même temps, il suivait secrètement avec la Porte la négociation de Chypre. La France avait, de son côté, réclamé et obtenu de toutes les Cours le maintien de ses droits séculaires dans le Levant. L'Autriche savait qu'elle aurait sa part sur le Danube Enfin, pour prévenir toute équivoque, le prince de Bismarck, dans son célèbre discours du 27 février 1878 au Reichstag, avait tracé à grands traits la ligne de conduite qui serait suivie : lui-même, affectant une modestie qui ne lui coûtait guère, et qui, de plus, dégageait sa responsabilité sans nuire à aucun de ses projets, serait, disait-il, « non pas un arbitre, ni un magister 1) , mais i un honnête courtier « entre les parties intéressées; et quant à la pensée commune, il expliquait nettement
qu'elle se résumait dans l'affiiination de la souveraineté des Puissances, dans le \œu universel d'une paix solide et durable, dans la décision prise de n'examiner rien autre chose que la convention turco-russe; et il exprimait l'espoir d'une prompte conclusion, facilitée par des concessions é(|uitables et par une bonne volonté mutuelle.
Tel était donc l'aspect des choses, et, si la profonde signification du Congrès demeurait dans l'ombre, toutes les dispositions avaient été prises pour assurer le succès des négociations qu'il allait poursuivre, et auxquelles seules se rattache désormais mon étude. Sans me préoccuper davantage du caractère général de la haute assemblée dans les annales du siècle, je concentre maintenant mon attention sur les délibérations, sur les hommes qui les ont dirigées, sur divers incidents politiques ou anecdotiques du séjour à Berlin, et sur les décisions plus ou moins heureuses résumées dans le traité final. Ce n'est pas tout, sans doute, mais c'est uniquement ce que j'ai vu et je n'ai pas la prétention d'eu dire davantage.
L'opinion, dans tous les pays, approuvait pleinement la procédure adoptée par les Cours, et voulant, avant tout, la fin des inquiétudes que lui inspirait l'Orient, ne marchandait pas aux plénipotentiaires la confiance et la popularité. Ajourner les questions irritantes, au moyen d'une manifestation pacifique unanime, tel était son but suprême; et elle suivait les préparatifs de la réunion internationale avec une curiosité bienveillante. Sans s'arrêter à ce qu'il y avait de factice et d'aléatoire dans une entente bornée à un seul objet, et qui ne pouvait s'établir qu'en laissant de côté tous les autres grands intérêts du monde, on voyait avant tout l'idée de paix qui en vérité dominait l'épisode. Les cercles diplomatiques, les salons, la presse commentaient, exactement ou non, les intentions des personnages investis des pleins pouvoirs de leurs gouvernements. Tout s'effaçait devant
cette pensée intense : on laissait provisoirement de côté les autres affaires du moment, pour ne s'entretenir que des difficultés soumises à Tétude des premiers hommes d'Etat. Malgré les lacunes du programme, il semblait qu'on eût le pressentiment d'un acte appelé à inspirer longtemps l'Europe, au moins par l'enchaînement des circonstances. Tout en ne parlant que de San-Stefano et de la transaction à établir, on manifestait une sollicitude supérieure à un différend dont le règlement amiable était pour ainsi dire prévu. En somme, l'émotion était très vive partout et visible. A Berlin, l'impression favorable s'accentuait plus qu'ailleurs : l'orgueil national saluait avec joie la perspective d'un spectacle inconnu jusqu'alors à la capitale de l'Empire. La ville, surtout aux alentours du palais de la Chancellerie, présentait une animation extraordinaire. Des groupes populaires, accrus de nombreux étrangers, se formaient « Sous les Tilleuls » et au coin des rues, et dissertaient du matin au soir. La foule réservait évidemment le meilleur accueil aux hôtes qu'elle était fière de recevoir.
On ne pensait partout qu'à la prochaine entrée en scène des représentants de l'Europe, lorsqu'un dramatique épisode en détourna l'attention pendant quelques jours. Le 2 juin, en plein midi, l'empereur Guillaume, passant en voilure découverte aux « Linden « , fut blessé d'un coup de fusil tiré d'une fenêtre par un anarchiste saxon nommé Xobiling. Immédiatement informé à l'hôtel de l'ambassade, qui est situé à très peu de distance, je me rendis en hâte sur le lieu de l'attentat. Une multitude s'était déjà rassemblée devant la maison où la police venait d'arrêter l'assassin, et ses violentes manifestations de colère éclataient de toutes parts, tandis que, le long de l'avenue et dans les rues adjacentes, des viiats enthousiastes accompagnaient le souverain jusqu'au palais impérial. Au moment où j'arrivais, la voiture où les agents avaient entraîné le criminel s'éloignait rapidement : l'un deux, resté dans la maison, s'avança sur le balcon et montra l'arme du régicide. Il n'y eut qu'un cri d'indignation et de douleur; et l'agitation ne s'apaisa que plusieurs heures plus tard, lorsqu'on apprit que le souverain n'ayant été atteint qu'au bras et au poignet, sa vie ne semblait pas en péril. Néanmoins, durant deux ou trois jours, la persistance des attroupements devant la Résidence attesta le sentiment unanime des habitants de Berlin.
Ce crime troublait d'autant plus l'esprit public, qu'il survenait peu de temps après une tentative analogue, et démontrait l'acharnement des sectaires. En outre, une telle récidive paraissait plus odieuse encore, au moment où l'Allemagne entière s'enorgueillissait de la réunion du Congrès. On craignit même un instant que l'assemblée ne fût ajournée ou transférée dans une autre ville. Ce bruit se propagea assez sérieusement, le lendemain de l'attentat. Mais le gouvernement allemand estimait avec raison que les intérêts en cause ne devaient subir aucun retard, et, personnellement, il tenait à ne pas donner trop de retentissement à ce triste épisode. Le prince impérial fut simplement chargé d'administrer l'État jusqu'à la guérison de l'Empereur, et d'accueillir à sa place les plénipotentiaires.
Le 13 juin demeura donc la date de l'ouverture des séances, ainsi qu'il avait été décidé, et les préparatifs matériels furent poursuivis avec activité. Le palais Radzitvill, vaste édiGce de la Wilhelmstrasse, où le Chancelier devait demeurer désormais, avait été désigné comme siège du Congrès. La salle centrale convenait parfaitement pour les réunions plénières : des salons voisins furent réservés pour les commissions, les services du secrétariat et les conversations particulières. Bien que les travaux d'aménagement fussent assez considérables, tout fut terminé promptement, et, si les appartements du prince de Bismarck étaient encore un peu négligés, toutes les pièces d'apparat se trouvaient, au jour dit, complètement disposées pour l'inauguration.
Le Chancelier, tout en surveillant ces détails avec l'attention qu'il apportait aux moindres choses, avait organisé le secrétariat dont il devait pré.senter les titulaires à l'agrément de ses collègues. Il en donna la direction à AI. de Radowitz, ministre d'Allemagne en Grèce, qui remplissait auprès de lui, par intérim, des fonctions analogues à celles de notre directeur politique au (juai d'Orsay. Ce diplomate, fils d'un ancien ministre de la monarchie prussienne, méritait à tous égards ce grand poste. Non moins remar- ({uable par l'activité que par la vigueur de son esprit, il avait été formé par le Chancelier, qui appréciait ses qualités rares. Celui-ci lui avait confié, en 1875, cette mystérieuse mission à Saint-Pétersbourg dont la France avait été si vivement émue : c'est assez dire combien il comptait sur sa discrétion, son dévouement, et sa haute
intelligence. AI. de Radouitz parlait avec une égale facilité le français, l'anglais et le russe; il plaisait par sa cordialité, la verve de sa conversation et sa grâce d'homme du monde.
La rédaction des protocoles me fut remise. Le prince de Bismarck et le gouvernement de la République étaient convenus d'avance de cette nomination. Le français étant la langue diplomatique, il paraissait assez naturel que le premier secrétaire de l'ambassade de France fût chargé de cette tâche. Le Chancelier, ainsi qu'on le verra plus loin, désirait d'ailleurs nous être agréable en ce moment. J'avais sans doute à m'entendre avec M. de Radowilz pour l'exacte reproduction des débats, mais sans lui être subordonné, et chaque protocole, exclusivement rédigé par mes soins, n'était soumis qu'à l'autorité du Congrès qui, du reste, n'y a jamais rien changé. Je dois ajouter que mon collègue et moi avons toujours été parfaitement d'accord. Il préparait les ordres du jour, veillait à la répartition du travail, élaborait les notes nécessaires à la clarté de la discussion, relisait avec moi les projets de protocole, et, surtout, se tenait, sous la direction du Président, en communication continue et souvent confidentielle avec les plénipotentiaires. Ala tâche, beaucoup moins complexe, ne laissait pas cependant d'être malaisée, les discussions étant longues et parfois confuses, mais elle était très définie, et je n'avais à m'occuper à aucun degré des affaires réservées au chef du secrétariat et aux adjoints que lui désigna le Chancelier.
Ceux-ci étaient tous des fonctionnaires de son cabinet : .11. Busch, chef de section, dont il estimait à bon droit l'érudition technique et le consciencieux travail; le baron Holstein, l'un de ses plus intimes et sagaces collaborateurs; le comte Herbert de Bismarck, son fils aîné, qu'il avait à cœur d'initier â l'étude des grandes questions, enfin un personnage singulier, M. Lothar Biieher, devenu l'un des agents de sa politique après avoir été l'un des adeptes des théories socialistes. A propos de ce dernier choix, je citerai une anecdote qui montre combien le Chancelier respectait l'étiquette. AI. Lothar Biieher, arrivé à un grade administratif qui lui donnait le titre d'Excellence, ne pouvait régulièrement être placé sous les ordres de AI. de Radowitz dont le rang hiérarchique était alors moins élevé. Comme celui-ci ne devait avoir parmi ses collègues allemands ni supérieur, ni égal,
il fallait trouver un biais, et le comte Herbert vint, de la part de son père, m'entretenir de ce problème. Xous en étions assez embarrassés, quand je m'avisai d'une qualification en usage dans diverses ambassades, celle de ;• secrétaire archiviste - . Elle fut agréée sur-le-champ par le prince qui conféra à son candidat ces fonctions accessoires, qu'un des adjoints eût remplies sans peine, mais qui étaient à la rigueur distinctes de l'ensemble des services. C'est ainsi que le disciple de Lassalle, revêtu de ces attributions qu'on jugea compatibles à la fois avec le bon ordre et avec sa dignité, fut admis dans le personnel du Congrès.
J'ai fait allusion tout à l'heure aux motifs qui avaient amené le Chancelier à confier la rédaction des protocoles au premier secrétaire de l'ambassade de France. Cette préférence ne m'était point personnelle, au moins de la part du prince de Bismarck, qui ne me connaissait que de nom : elle était donnée en réalité à mon poste. Depuis quelque temps, et en vue de ses rapports avec nos plénipotentiaires, dans une assemblée où il désirait trouver partout de bonnes dispositions, il s'attachait à montrer à notre gouvernement une gracieuseté particulière. Au cours des pourparlers préparatoires, dans ses fréquents entretiens avec notre ambassadeur, il nous témoignait la plus courtoise déférence; il avait adopté avec empressement les vues et les réserves de M. W'addington ; il avait examiné avec l'un et l'autre, dans le sens le plus conciliant, plusieurs points du programme général, et donné ainsi à nos relations sur le terrain oriental les meilleures apparences. Le choix du rédacteur des protocoles s'accordait avec cette conduite prévenante, dont assurément nous ne nous exagérions pas la portée, mais qui, après tout, devait faciliter notre rôle au Congrès et atténuer nos soucis permanents. L'entente s'était donc aisément établie là-dessus entre lui et AL U addington, et il voulut même l'accentuer en réservant au secrétaire français un accueil spécialement affable. On me permettra peut-être de rappeler ici un fait personnel, intéressant, non pas en ce qui me concerne, mais parce que le Chancelier y est en scène dans son intérieur, et, surtout, parce que le mot de la fin donne la note des sentiments qu'il entendait alors nous manifester.
Le jour où il s'installait au palais Radziwill, il me fit prier par son fils Herbert à un dîner où je serais seul avec sa famille et lui.
Je ne lui avais pas encore été présenté : j'allais lui demander une simple audience; notre ambassade fut surprise et très satisfaite de cette invitation inusitée. Il me reçut avec une véritable aménité hospitalière, et une expression souriante qui adoucissait singulièrement la rudesse de son visage et l'intensité de ses yeux bleu clair ombragés de sourcils en broussaille. Pendant tout le repas, où en efifel il n'y avait d'autres convives que sa femme, ses enfants et AI. de Radowitz, il donna à son langage la forme d'une causerie intime, d'abord sur mon prociiain travail et sur ma carrière, puis sur les sujets les plus variés d'histoire et de philosophie, entremêlant son discours de réflexions et maximes politiques, et aussi de réminiscences de sa vie, les unes et les autres d'ailleurs absolument étrangères à nos années sombres. Il parlait le français lentement, mais facilement, affectant çà et là d'hésiter sur telle ou telle expression, lorsqu'il jugeait, avec une liberté hautaine et parfois ironique, les hommes et les événements du jour; mais, s'il avait l'air de chercher son mot, c'était pour le mieux décocher, et il rencontrait toujours le terme le plus juste et le plus aigu. Il passait rapidement d'un sujet à l'autre, se complaisant dans des digressions humoristiques, se prétendant lassé du pouvoir et désireux de retrouver bientôt, dans la retraite, les plaisirs de la chasse et le charme de la vie de famille au milieu des loisirs champêtres. Il s'étendit ensuite longuement sur les complications orientales, les incidents de la guerre turque, et malmena quelque peu la conduite des Russes . a Ils auraient dû choisir, me dit-il, ou bien aller au bout de leur idée et entrer à Constantinople, — car ils l'ont pu, pendant huit jours, — ou bien alors ne pas tant exiger de la Porte et ne pas provoquer ainsi l'intervention de l'Europe. Il n'y a qu'un moment dans les choses : il faut le saisir. " Ce trait lancé à l'adresse du prince Gortschakou, il n'insista pas sur ce sujet scabreux, et il continua de causer, au gré de sa fantaisie, tantôt grave et tantôt familière, de lui-même, de ses collègues futurs, et aussi des menus détails de son labeur quotidien. Je le trouvais évidemment dans une de ses bonnes heures, et le foyer de cet homme, qui a si violemment agité le monde, me parut extrêmement calme et simple. La princesse et sa fille l'entouraient des soins les plus affectueux ; le respect de ses fils n'avait rien de timide : son ascendant sur les siens semblait s'exercer avec beaucoup de
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(loiiceur. Il ne fit qu'une seule allusion à son autorité de chef de famille : i. Quant à moi, dit-il en riant, à propos d'un mot échappé k Tun de ses enfants sur les belles-mères, j'ai toujours très bien vécu avec la mienne, — pas la première année, il est vrai; mais, depuis lors, elle a compris, et la paix a été complète, v
La conversation se poursuivit quelque temps encore avec enjouement; mais comme j'allais prendre congé, son visage devint tout à coup fort sérieux, et il s'étendit complaisammenl sur les mérites des plénipotentiaires français : il fit avec chaleur l'éloge du comte de Saint-Vallier, s'exprima en termes sympathiques sur M. Waddington qu'il avait vu le matin même pour la première fois; enfin, avec l'intention visible de résumer sa pensée actuelle à notre égard dans une dernière parole, il redressa sa haute taille et ajouta d'un ton ferme, après un instant de silence : « Je suis heureux que vous ayez été mon premier hôte dans cette maison, et il ne dépendra pas de moi qu'il ne s'y passe jamais rien qui puisse être pénible à la France. « J'allai, comme il n'en doutait pas, répéter à nos plénipotentiaires cette phrase préméditée et significative, au moins pour la durée du Congrès.
J'en viens à l'inauguration de nos séances. Les représentants des Cours, arrivés successivement à Berlin, élaboraient en de fréquentes entrevues les principaux thèmes de leurs débats ultérieurs. Déjà se dessinaient les groupes indiqués d'avance par les situations et les aptitudes respectives : celui des chefs de gouvernement investis d'une autorité supérieure : celui des simples plénipotentiaires moins élevés en dignité, et appelés à une collaboration pratique, détaillée et secondaire. La responsabilité demeurait sans doute indivisible, et tous les membres étaient égaux en droit; mais, en fait, les ministres d'Etat avaient seuls l'initiative et la direction. Un nombreux personnel de fonctionnaires techniques et de diplomates distingués entourait chaque mission. Je citerai seulement le directeur du Cabinet de lord Beacousfield, AI. .Montagne Carry, maintenant pair d'Angleterre; MAI. de Teschenberg et Schwegel, chefs de section au ministère des Afi'aires étrangères de Vienne; AI. Curtopassi, qui fut, peu après, ministre d'Italie à Athènes; M. Herbette, qui a été plus tard notre ambassadeur à Berlin; les généraux Simmons, Anoutchine et Bobrikof; le baron Joniini, l'éminent collaborateur du chancelier russe; M. de Xeli-
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(low, mon collègue a Constantinople, et, plus tard, l'un des signataires de la convention de San-Stefano et aujourd'hui ambassadeur à Paris. Aucun de ces personnages n'assistait aux séances, mais chacun d'eux apportait le concours de son expérience aux représentants de son pays. Tous ces hôtes officiels entouraient le Congrès d'un imposant cortège; en même temps, des rédacteurs et correspondants de tous les journaux du monde, accourus à Berlin, se préparaient à surexciter l'attention universelle par une immense publicité.
Enfin, le 13 juin, les plénipotentiaires, revêtus de brillants uniformes et chamarrés de décorations, traversèrent en voitures découvertes, sous le plus beau soleil, la foule rangée sur leur passage et franchirent la grille du palais Radziuill. Ils furent reçus dans le vestibule par AI. de Radouitz ; le prince Gortschakou , qui ne pouvait monter l'escalier, fut hissé dans un fauteuil à poulies au premier étage : le prince de Bismarck les accueillit tous à l'entrée du premier salon et les conduisit dans la salle des séances. Une table en fer à cheval, couverte d'un tapis brun, occupait le fond de la pièce, devant les fenêtres cintrées donnant sur la cour d'honneur. Des fauteuils pareils, à dossier élevé, avaient été disposés pour les membres de l'assemblée, et des chaises, aux deux extrémités, pour les secrétaires. La veille, le Chancelier avait fixé les places et décidé que les plénipotentiaires de chaque nationalité siégeraient à côté les uns des autres, dans l'ordre alphabétique des Puissances. Comme il y avait dix sièges sur la même ligne du fond, le fauteuil présidentiel ne pouvait pas être exactement au centre. Quand AI. de Radouitz et moi avions fait remarquer cette petite irrégularité au Chancelier : " X'importe, répondit-il gaiement, je serai un peu trop à droite, mais j'ai, pour le moment, quehjue inclination vers ce cùté-là. • II eut donc cinq de ses collègues à sa gauche et quatre seulement à droite : les autres membres furent répartis dans l'ordre indiqué
sur los deux courbes du fer à cheval. Tout le milieu de la salle resta vide, et nous fîmes placer à l'extrémité opposée une seconde table destinée à recevoir les livres, documents, cartes ^jéojjraphiques, nécessaires aux recherches et aux études immédiates.
Avant la constitution de l'assemblée, le comte Andrassy rédi,^(ea rapidement au crayon quelques phrases dont j'ai gardé l'autographe, par lesquelles il proposait à ses collègues d'adresser à l'empereur Guillaume leurs vœux a pour le prompt rétablissement de sa sauté - . La présidence fut déférée ensuite au chancelier d'Allemagne, suivant l'usage, et le secrétariat fut agréé et introduit. On s'assit alors, et le Président, seul debout, prononça une courte allocution de bienvenue et de remerciment, puis il lut une allocution, d'une remarquable orthodoxie politique et qui se résumait dans le passage suivant : ., Le traité de San-Stefano étant, sur plusieurs points, de nature à modifier l'état des choses, tel qu'il se trouve fixé par les conventions européennes antérieures », doit être « soumis à la libre discussion des Cabinets signataires des actes de 1856 et de 1871, pour assurer, d'un commun accord, et sur la base de nouvelles garanties, la paix dont l'Europe a tant besoin. •,> Cette affirmation du droit des Puissances d'examiner toute modification des traités signés par elles était sans doute excellente et parfaitement à sa place; mais il pouvait sembler assez étrange qu'elle fût énoncée comme une vérité absolue, et avec tant de conviction apparente, par le même homme qui, sans consulter personne, avait successivement changé la situation assurée au Danemark par le traité de Londres, à la Confédération germanique, à l'Autriche et à la France, par les traités de Vienne. Toutefois, — et sans se faire illusion sur la valeur pratique d'une aussi belle théorie invoquée par Ihomme d'Etat qui l'avait le moins observée, — on n'avait qu'à se féliciter de la voir si explicitement proclamée, et l'adhésion unanime des plénipotentiaires rendait service à la cause du droit international si souvent dédaigné.
L'objet de leurs travaux étant ainsi défini, les assistants prirent l'engagement de garder le secret sur leurs délibérations. J'aime à penser que tous y ont été fidèles, bien que, par suite sans doute de quelques inadvertances, l'exactitude de certaines informations de la p'resse n'ait pas laissé, à plusieurs reprises, de nous surprendre.
On plaça, aussitôt après, la (|iiostioii bulgare en tète du prochain ordre du jour, et on allait se séparer, quand un incident imprévu mit un instant aux prises les représentants de l'Angleterre et de la Russie. Soit que lord Beaconsfield voulût marquer sur-le-champ l'antagonisme des deux Cours, soit plutôt qu'il prétendit donner satisfaction aux défiances de l'opinion britannique, il demanda expressément que les troupes russes campées auprès du Bosphore en fussent éloignées d'urgence. Sa motion qui visait, en termes peu ménagés, l'éventualité de conflits redoutables, et même, disait-il, ce la prisé, à l'improviste, de Constantinople .> , fut relevée avec une vivacité légitime par les ministres du Tsar, dont elle paraissait en effet suspecter la loyauté. On fut très ému do cette escarmouche de mauvais augure, et je vis le moment où la discussion allait, dès la première heure, prendre un ton fort acerbe. Mais le président, qui n'entendait point que le débat vint à s'égarer sur une question aussi délicate, y coupa court immédiatement par quelques paroles énergiques. On vit alors combien son autorité était décisive. Lord Beaconsfield abandonna sa suggestion intempestive, et n'y revint jamais. On s'ajourna ensuite à trois jours, pour que les plénipotentiaires eussent le temps de se mieux connaître et de se concerter : ils devaient ensuite siéger sans désemparer jusqu'à la fin.
Je voudrais maintenant, d'après l'impression très vive que j'ai f-ardée de chacun d'eux en séance, dans le monde, et souvent dans rintimité, les placer sous les yeux de mes lecteurs. Je n'en parlerai d'ailleurs qu'au point de vue spécial de mon étude et du rôle (|u'ils ont joué au Congrès : le prince de Bismarck comme président, et les autres comme inspirateurs ou collaborateurs plus ou moins actifs de l'œuvre commune.
On pouvait se demander si le caractère rude et altier du Chancelier de l'Empire s'accommoderait avec la mission délicate et nuancée qu'il avait à remplir dans une réunion circonspecte et même assez ombrageuse. Son masque même, abrupt et tourmenté,
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son type orageux si bien d'accord avec sa vie, la rectitude militaire de sa tète impérieuse et de son buste athlétique, sa voix pesante et brusque semblaient convenir assez peu aux fonctions présidentielles. Mais on vit bientôt — ce dont ceux qui le connaissaient ne doutaient pas — à quel point il savait adapter aux circonstances son tempérament absolu, et l'expression même de son visage. Sa complexe nature avait des ressources, sans effort et sans pose, pour toutes les situations et pour tous les instants. De même que, dans ses entretiens intimes, sa parole devenait aisément ondoyante, originale et enjouée, de même sa diplomatie, inflexible au fond, prenait, à l'occasion, des formes accessibles et insinuantes, et, en dirigeant les débats aussi bien (ju'en conversant avec ses collègues, il ne montrait pas moins de verve et de bonne humeur que de gravité robuste. J'oserais presque dire qu'il n'a jamais été plus complètement lui-même que dans ce fauteuil où il lui fallait à la fois comprimer avec une ténacité sévère les prétentions impatientes et les discussions agitées, inspirer la confiance par une affabilité prévenante, enfin maintenir ses plans personnels en paraissant seulement interpréter et résumer la volonté collective. On sentait, à le voir si ferme et si alerte, le plein développement de ses qualités diverses : l'énergie indomptable et l'adresse savante; il les combinait supérieurement dans ce poste pacifique dont la majesté couronnait sa belliqueuse existence, et sa satisfaction intérieure était visible dans son attitude calme et souriante.
Cette éclatante faveur de la fortune concordait d'ailleurs avec ses intérêts (|u'il ne perdait jamais de vue : « Quand on me demande quelque chose, me disait-il un jour, je regarde d'abord ce que l'on m'offre; » et il accentuait sa pensée, en étendant ses mains à égale hauteur, comme les plateaux de la balance. Or le Congrès réalisait pour lui cet équilibre. Le Chancelier donnait son -concours aux ambitions des uns et aux désirs d'apaisement et de pondération dont les autres étaient animés, et il recevait en échange, avec la consécration de la suprématie allemande, des moyens d'action adéquats à ses conceptions d'avenir. Aussi conduisait-il les délibérations en véritable modérateur, les développant ou les resserrant avec autant d'art (|ue de sérénité, provoquant les concessions réciproques, éliminant les détails vains ou confus, laissant dans la brume les points obscurs, pressant les
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solutions plus ou moins justifiées et durables, mais actuellement suffisantes pour les autres et surtout pour lui-même. Au cours de discussions, dont il ne fallait pas trop sonder les mystères, la rapidité lui semblait la condition essentielle du succès, et il ne donnait pas de répit à ses collègues. Lorsque le rédacteur des protocoles, et parfois les plénipotentiaires, lui demandaient un intervalle de repos, il ne les écoutait point : « Croyez-moi, me disait-il du haut de sa taille de géant, le travail n'a jamais tué personne. i> Il lançait ce mot gaîment, avec la conviction de sa vigueur physique et morale, en homme qui ne voit que son but, et, de fait, grâce à ce labeur ininterrompu et si bien dirigé, en trente jours la besogne fut achevée.
Il est superflu de dire que les deux autres représentants de l'Allemagne secondaient leur chef avec la plus exacte discipline : physiquement fort différents, ils se ressemblaient par le dévouement. Le prince de Hohenlohe, maigre et froid, avait la mine anguleuse, les yeux creux et dilatés, le nez en bec d'aigle, le sourire même sombre, la parole sèche et concise. M. de Biilow, secrétaire d'Etat pour les Atfaires étrangères, rappelait par sa corpulence et les lignes rondes et placides de son visage entièrement rasé, par ses longs cheveux blancs bouclés, par la mansuétude de son regard et de son verbe onctueux, la physionomie débonnaire de certains dignitaires ecclésiastiques. Mais, sous ces apparences bénignes, ce diplomate expert et fin reproduisait, comme son collègue, sans dévier d'une ligne, la pensée impérieuse du chancelier.
Dans ce cénacle d'aspect classique et austère, la figure singulière du premier minisire d'Autriche-Hongrie, le comte Andrassy, frappait d'abord par le contraste. Ses yeux noirs et passionnés pétillaient sous la profonde arcade sourcilière : ses cheveux frisés ondulaient sur son front : sa moustache relevée, son visage un peu fatigué par une vie tumultueuse, ses uniformes écarlates, surchargés de torsades d'or, donnaient moins l'impression d'un négociateur que celle d'un arfiste ardent ou d'un capitaine héroïque. Il fallait se dégager des souvenirs de Metternich et se rappeler la transformation récente de la monarchie des Habsbourg au profit des éléments magyars, pour comprendre la situation prépondérante de ce grand seigneur romanesque à la traditionnelle Cour de Vienne. Mais l'expression puissante de son regard
et riiahileté de son langage révélaient un véritable chef de gouvernement. Il avait sans doute le tempérament altier et ardent de sa race, mais, à la table du Congrès, il traitait nettement et de haut les grandes affaires, dont il poursuivait la solution avec une âpre persévérance. Il est vrai que sa désinvolture semblait parfois bizarre, mais sa nerveuse éloquence, sa conversation chatoyante s'accordaient si bien avec sa destinée aventureuse, ses épreuves passées et sa grandeur présente! Lui-même aimait à rappeler ces étonnantes vicissitudes : c'était lui qui, — jadis condamné par contumace à être pendu comme insurgé, en 1848, — répondait un jour, à Berlin, à un compliment sur la Toison d'or qu'il avait au cou : et Oui, sans doute, mais mon effigie a porté, en d'autres temps, un autre collier, n II parlait ainsi sans affectation, en effleurant de la main le précieux joyau, moins séduit par le jeu de mots que par le drame flottant de la fortune humaine. En somme, qu'on vît en lui le paladin, l'homme d'Etat ou du monde, il était fort à la mode dans les salons et il jouait dans l'assemblée l'un des premiers rôles. Il manœuvrait partout avec autant d'énergie que d'élégance et d'apparente liberté d'esprit. Et il y avait bien quelque mérite, en ce moment, où il couvait ses ambitions en Bosnie- Herzégovine, et où il combinait en secret avec le prince de Bismarck cette triple alliance, œuvre inconsciente du Congrès et destinée à devenir le facteur capital de la diplomatie européenne. J'ajoute que sa politique était parfaitement servie par ses deux collègues : l'un, le baron Haymerlé, homme de carrière et d'étude, et qui devait même lui succéder, aussi agréable de manières que solidement érudit, complétait et fortifiait ses moyens d'action par une compétence technique indiscutable, comme un tacticien consommé exécute les conceptions stratégiques d'un général en ciief ; l'autre, le comte Karolyi, ambassadeur de François-Joseph à Berlin, donnait par la magnificence de ses réceptions beaucoup d'éclat à la mission impériale.
J'ai indiqué plus haut les difficultés de la tâche dévolue à nos plénipotentiaires français. Je dois dire que les avances du prince de Bismarck, et aussi les bons sentiments qui lui furent manifestés par l'assemblée tout entière, la rendaient un peu moins épineuse; mais encore fallait-il bien comprendre et mesurer la conduite à suivre, et obtenir par une attitude prudente et ferme la pleine
confiance de tous et le concours du Congrès à la reconstitution progressive de notre influence. On a beaucoup alors criti(|ué nos représentants. Il sied, je crois, d'être plus juste : en vérité, ils n'ont pas été inférieurs à ce qu'on devait en attendre, et leur initiative s'est constamment produite sans ostentation et sans défaillance. M. Waddington, depuis peu ministre des Affaires étrangères, n'appartenait pas à la diplomatie; mais ses études antérieures l'avaient initié à nos travaux; il connaissait au moins l'armature des questions orientales. Mais, ce qui valait mieux que cette science un peu superficielle, il était d'un esprit 1res circonspect et d'un jugement droit : orateur disert et courtois, exercé aux manœuvres de la vie parlementaire, il réunissait ainsi des qualités particulièrement utiles dans une assemblée formée d'éléments hétérogènes qu'il convenait de ménager. Sa physionomie ouverte, son caractère loyal et conciliant, plaisaient à ses collègues : il défendait son opinion énergiquement, mais il montrait une aimable déférence à celle des autres, et l'on ne surprenait dans ses discours ni subtilités, ni pièges. La politique « des mains nettes « n'était pas assurément chez lui une préférence et encore moins une doctrine; toutefois, comme nous ne pouvions pas alors en avoir ostensiblement d'autre, il valait certes mieux paraître spontanément modestes qu'impatients et déçus. AI. \\ addington avait bien ses vues du côté de Tunis, mais il jugeait qu'il fallait seulement tàter et préparer le terrain, et, en attendant, recueillir le bénéfice uioral d'une conduite désintéressée. Il s'était acquis de la sorte beaucoup de crédit : son intervention était toujours acceptée volontiers, soit qu'il affirmât nos droit séculaires dans le Levant, soit qu'il proposât l'extension des frontières greccjues, soit qu'il fit connaître son sentiment sur les diverses affaires en discussion. Bien qu'il eût retenu de son origine anglaise une prédilection pour le Cabinet de Londres, son patriotisme français incontestable et son impartialité naturelle inspiraient la plus haute estime, et, très souvent, sa parole habile et sincère ralliait à son avis l'unanimité de ses auditeurs. Il avait d'ailleurs auprès de lui, pour aider et éclairer au besoin sa marche dans ce milieu nouveau pour lui, un diplomate supérieur, son intime ami, le comte de Saint-Vallier, accrédité depuis plusieurs mois à la Cour d'Allemagne.
LE COXGRES DE BERLIX 105
Cet ambassadeur de premier ordre a laisse une impression ineffaçable dans le souvenir de ceux qui l'ont connu. La destinée lui avait prodigué les dons les plus rares, en même temps que d'àpn^s rigueurs. Tout en lui, l'expression de ses traits, l'éclat de ses yeux, sa voix nuancée, son élégance patricienne, révélait une nature d'élite. Ses facultés justifiaient sa rapide élévation, et il savait tempérer par le charme et la souplesse de son esprit l'apparence un peu hautaine de son attitude. .\Iais il payait cher ces faveurs de la fortune : depuis de longues années, les crises intermittentes d'une maladie incurable, un squirre stomacal, épuisaient lentement ses forces. Il avait néanmoins poursuivi sa carrière, et s'était fait, en ses différents postes, une situation exceptionnelle. Chef du cabinet du marquis de Moustier au (|uai d'Orsay, ministre à Stuttgart avant la guerre de 1870, plus tard commissaire au quartier général allemand à Xancy, puis sénateur et ambassadeur à Berlin, il avait exercé partout un ascendant incontesté. Il dominait ses souffrances par un travail incessant et par l'intrépidité de son âme. Ce stoïque toujours militant avait pris une part considérable à la formation du Cabinet où siégeait M. Waddington; il dirigeait en maître notre ambassade; il était l'un des plus vigilants négociateurs du Congrès. J'ai vécu, durant cette période, dans son intimité, et je me rappelle avec émotion la lutte de sa volonté contr(> la maladie implacable. Pendant des journées déjeune, après des nuits sans sommeil, il se maintenait debout, assistait aux fêtes officielles, controversait, en séance et dans les couloirs, avec autant de fermeté que de précision. Ses collègues appréciaient sa jeune maturité et la rectitude de sa sobre dialectique, en même temps qu'ils étaient touchés de sa vaillance. Toujours sur la brèche, il leur eût fait illusion, si le ravage intérieur n'eût été révélé par son visage pâle et amaigri ; mais on devinait ses tristes heures, et il était vraiment environné des sympathies les plus respectueuses. Il devait vivre plusieurs années encore de cette existence active et dramatique; je l'ai vu, peu de temps a\ant sa fin; son corps était vaincu, mais non pas son courage : sou caractère, sa pensée et son cœur n'avaient pas fléchi.
Xotre troisième plénipotentiaire, M. Desprez, depuis douze ans directeur des affaires politiques, donnait à la mission française le précieux concours de son imperturbable science. J'ai parlé dans
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un t'iiapilre précédent de ses longs services, de son expérience, de sa dextérité de plume et de langage. Ce bénédictin de la diplomatie avait sa place marquée au Congrès. Il en a été l'un des plus laborieux auxiliaires, et, lorsqu'il s'est agi de condenser les résultats des délibérations, il fut le principal rédacteur de la commission spéciale : le projet préparé par lui est devenu, avec très peu de cliangements, le texte officiel du traité de Berlin.
Le Cabinet du Quirinal n'avait accrédité que deux représentants : le comte Corti, ministre des Affaires étrangères, et le comte de Launay, son ambassadeur en Allemagne. Celui-ci, liomme sage, instruit et affable, fort zélé, mais un peu méticuleux, surchargeait de trop de réserves et de réticences ses discours diffus, et le comte Corti concentrait en sa personne l'autorité de la mission. Ce diplomate, dont j'ai déjà dit quelques mots à propos de la Conférence de Constantinople dont il était membre, connaissait à fond le métier. Dans des postes nombreux, il avait fait honneur aux leçons de son ancien chef, M. de Cavour. Son extérieur ne prévenait pas en sa faveur : il avait de petits yeux perçants et le nez camard; mais la distinction de ses manières, ses allures cordiales, et surtout la verve, l'originalité de sa conversation incisive et instructive, faisaient oublier son masque étrange. II ne discourait guère en séance, n'étant pas un orateur, mais il plaçait à propos ses observations pratiques, ingénieuses, présentées sous une forme persuasive. Dans les cercles intimes, il développait plus à l'aise, avec une nuance de causticité familière, ses réflexions toujours justes et fines. Rien n'échappait à son regard pénétrant : il avait sur les uns et les autres le mot expressif et topique, et caractérisait les incidents et le fond des choses nettement, sans parti pris et sans illusion. On le considérait comme très clairvoyant et de bon conseil, et, s'il devait à son titre de premier représentant de l'Italie une certaine part de son crédit, il s'était placé sur-le-champ, par sa valeur personnelle, en pleine lumière, comme un homme qui parle de ce qu'il sait, qu'on écoute toujours avec plaisir et profit.
La Porte n'avait pas été heureuse dans le choix de ses plénipotentiaires. Tandis qu'elle aurait dû faire défendre sa cause par des Ottomans de grande envergure, elle l'avait remise à des agents de second ordre et qui, de plus, pour diverses raisons, ne pouvaient obtenir d'influence au Congrès. L'un, Caralhéodory, chef de la
mission, était Hellène de race et de religion; l'autre, Méhémet- Ali, Prussien d'origine et renégat; le troisième, Sadoullah, insignifiant. Il y avait là, et nous le savions tous, un calcul singulier de psychologie turque : on avait éprouvé à Constantinople la plus vive répugnance à compromettre un grand personnage de l'Islam • dans une négociation qui, tout en atténuant les clauses de San- Stefano, consacrerait, une fois de plus, des empiétements sur les domaines et sur la souveraineté du Sultan. On préférait donc laisser la responsabilité à un raya, en se flattant que les Cours chrétiennes prendraient cette nomination comme un acte de déférence. Or rien n'était plus loin de leur pensée. Elles n'ignoraient pas qu'à Stamboul un chrétien n'a jamais qu'une position subalterne, et que la direction réelle des affaires n'appartient qu'aux musulmans. Carathéodory, dont nul ne méconnaissait assurément la haute intelligence, le loyal caractère, l'instruction très étendue et les mérites de diplomate et d'écrivain, n'en était pas moins un ministre transitoire et un pacha de circonstance, et, comme tel, malgré ses rares talents et ses laborieux efforts, demeurait sans action sur la haute assemblée. Il avait lui-même trop de tact pour ne pas sentir les difficultés de son rôle : il manquait d'autorité. Bien que très dévoué à son maître, il n'était pas investi de cette confiance entière réservée, dans le Palais et à la Porte, — encore avec (juelle volonté capricieuse! — aux vieux serviteurs de la politi([ue musulmane. Dans nos entretiens affectueux sur les affaires présentes dont nous avions étudié ensemble, dix-huit mois auparavant, les antécédents à la Conférence de Constantinople où nous remplissions l'un et l'autre les fonctions de secrétaire, je pressentais ses graves soucis en admirant son persévérant courage. Ses collègues lui rendaient justice et lui montraient l'estime qu'il méritait si bien : mais outre qu'ils étaient tous beaucoup plus préoccupés de leurs intérêts combinés que des revendications et des plaintes de la Turquie, ils le regardaient comme un subordonné attaché à une tâche ingrate et prédestiné à la disgrâce.
Quanta Méhémet-Ali, la Porte s'était trompée plus encore. On a dit qu'elle avait cru être habile en députant à Berlin un général né en Prusse. Peut-être avait-elle seulement cédé, une seconde fois, à son désir d'être représentée par des agents qui ne fussent point de race turque. Quoi qu'il en fût, elle avait bien mal com-
108 SOLVEIVIRS ET CAISERIES D'LJV DIPLOMATE
pris les sentiments du Congrès et surtout ceux tlu prince de Bismarck. A leurs yeux, Aléliêmet-Ali, échappé jadis de la marine prussienne, devenu musulman, et dont les débuis dans la carrière militaire ottomane avaient été favorisés, prétendait-on, par des intimités suspectes, n'était, malgré sa conduite, discutable d'ailleurs, pendant la dernière guerre, ({u'un avenlujier sans consistance. Sa présence irritait particulièrement le Chancelier qui ne voyait en lui, me dit-il un jour, « qu'un gamin de Berlin d affublé du titre de maréchal : « Ainsi, ajoutait-il avec véhémence, me voilà obligé de placer, comme je le fais pour tous les plénipotentiaires, un factionnaire allemand à la porte d'un déserteur et d'un renégat! " Il s'y résigna cependant; mais, après l'avoir accueilli de son air le plus froid, il ne lui parla jamais qu'avec une malveillance hautaine. Ce traitement était vraiment un peu sévère. Méhémet-Ali avait quitté sa patrie presque enfant : peut-être étaitil calomnié; en fait, il s'était distingué sur plusieurs champs de bataille : il avait même une certaine culture philoso})hique et littéraire. Ce personnage singulier a eu une fin tragique : peu de temps après le Congrès, appelé en Albanie pour réprimer une insurrection, il fut cerné par les rebelles, et périt les armes à la main. Le Sultan avait eu tort de l'improviser diplomate, mais il avait eu raison de compter sur son dévoùment et sa bravoure.
Avant de parler des plénipotentiaires anglais et russes, dont l'antagonisme était la question majeure, je dois faire remarquer que l'attitude de leurs collègues à leur égard était délicate. Il fallait à la fois tenir grand compte des prétentions britanniques et des susceptibilités du Tsar, et, pour y parvenir, ne pas permettre que l'assemblée eût l'aspect soit d'un champ clos, soit d'un tribunal. La discussion ne devait pas se poursuivre ostensiblement entre les deux adversaires, et il était également inadmissible que la Russie parût être citée à la barre de l'Eiirope. Il est juste de reconnaître qu'avec un art extrême les Puissances neutres ont évité ce double écueil. Elles se sont attachées à faire de leurs séances une réunion amicale recherchant, de bonne foi et (>n dehors de toute forme acrimonieuse, une combinaison d'équilibre; à part (juelques agitations de surface et quelques vivacités ])romptement réprimées, elles sont arrivées par leur tact, leur fermeté et leur prudence, à donner autant que possible à leurs échanges
d'idées l'aspect d'un travail général et à sauvegarder la sérénité un peu factice de leurs délibérations. Elles y ont eu d'autant plus de mérite (jue, d'un côté, comme on l'avait constaté à la première séance, les dispositions réciproques de Londres et de Pétersbourg étaient fort aigres, et que, d'autre part, les relations des Chanceliers d'Allemagne et de Russie n'étaient point bienveillantes. Mais, si la sagesse des uns et des autres, et aussi la dextérité professionnelle, ont aplani ces aspérités, on verra, dans la seconde partie de cette étude, que non seulement la politique défiante et contradictoire des deu.v Cours rivales rendait leur œuvre malaisée, mais encore que la haute situation et le caractère de leurs représentants augmentaient les difficultés de l'accord.