‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 20 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

l'axxexiox de la thessalie

La suite de ces Souvenirs m'amène maintenant en Grèce, dans ce pays qu'après le mien, assurément j'ai le mieux aimé. J'y ai représenté la France pendant six ans en qualité de ministre plénipotentiaire, et j'y ai assisté à de grands événements politiques auxquels mes fonctions mêmes m'imposaient de prendre part. J'ai décrit dans les Lettres athéniennes ses paysages superbes, ses monuments d'art, les merveilles de son génie antique et le développement de sa Renaissance. Je viens aujourd'hui raconter les deux épisodes de sa récente histoire au cours desquels j'ai pu non seulement lui rendre quelques services, mais constater avec joie sa vitalité persévérante, sa supériorité sur toutes les autres races orientales, ses progrès continus malgré tant d'obstacles, et les certitudes de son avenir. J'y suis venu en des circonstances difficiles, deux ans après le Congrès de Berlin et dans le plein des discussions dangereuses sur la question des frontières tureogrecques visées dans nos protocoles et dans le traité. On vei'ra par mon récit combien les ambiguïtés du texte officiel, les décisions flottantes, prises en dehors des adhésions nécessaires, etdépoun-ues en même temps de sanction, ont amené d'agitation dans les esprits, d'obscurité dans les controverses et d'embarras, d'inquiétudes et de périls dans les relations diplomatiques. Cette grosse affaire de l'agrandissement de la Grèce aux dépens de la Turquie avait été , discutée dans nos séances d'une façon très sommaire, malgré les protestations de la Porte, et devait inévitablement provoquer les plus âpres polémiques entre les deux Etats intéressés, et, par suite, l'anxiété très vive des Cours.

Elle datait de la création même du royaume hellénique. On sait qu'en 1830 le prince Léopold de Saxe-Cobourg, devenu plus tard roi des Belges, frappé de la configuration défectueuse des frontières abusivement resserrées au nord, avait motivé par cette raison son refus du trône de Grèce. Depuis, en face d'intérêts qu'elles ne savaient comment concilier, les Puissances s'étaient toujours refusées à toute modification du statu qiio, préférant s'en remettre au temps et à l'action des éventualités inconnues. La Grèce cependant n'avait cessé de revendiquer une extension de son territoire continental, invoquant sa sécurité extérieure, l'oppression des populations de sa race, et l'instabilité de sa situation politique. Elle avait réclamé en ce sens chaque fois que l'Orient avait été troublé, et ses velléités ambitieuses avaient amené, au moment de la guerre de Crimée, la France et l'Angleterre à comprimer par l'occupation du Pirée des mouvements imminents. Plus tard, le jeune royaume avait trompé son activité et son malaise par des luttes parlementaires, non moins confuses que stériles, et par une révolution dynastique, tout en épiant les incidents levantins a»ec une anxiété croissante. Enfin, durant la guerre turco-russe de 1877-78, il avait accentué son attitude. Après quelques démonstrations offensives eu Thessalie, il avait eu soin, tout en reculant devant les injonctions des Cabinets, de donner à sa retraite l'apparence d'une libre concession dont ceux-ci devaient lui savoir gré. Cette habile manœuvre devait avoir de grosses conséquences, et la bonne impression qu'elle produisit sur les Puissances était une bonne carte dans son jeu. Il lui était sans doute impossible de dire qu'on lui eût promis autre chose qu'une bienveillance générale, mais il y comptait avec raison, et, dès l'arrivée des plénipotentiaires à Berlin, il demanda la faveur d'être entendu par la haute assemblée.

En droit strict, il n'y pouvait prétendre, n'étant pas personnellement intéressé dans les clauses territoriales de la convention

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de San-Stefano, unique objet officiel des dêlil)ératious : les provinces ottomanes de race grecque n'étaient même mentionnées dans cet acte que par un article stipulant en leur faveur un règlement administratif analogue à celui de la Crète. En outre, le désir exprimé par la Grèce pouvait soulever de nombreuses objections : en raccueillant, on sortait du programme fixé qui n'excédait pas la revision du texte de San-Slefano, et l'on allait au-devant de revendications jusqu'alors jugées inadmissibles : non seulement on surexcitait les espérances de l'Hellénisme, mais encore on risquait de provoquer d'inquiétantes dissertations sur les limites naturelles, les droits des nationalités, la volonté des populations et d'engager ainsi le Congrès dans l'étude spéculative de théories dont il entendait ne point se préoccuper.

Il advint cependant (|ue, cette fois, la Grèce fut plus heureuse que par le passé. J'ai dit ailleurs comment l'assemblée accéda au vœu du Cabinet athénien et consentit à le laisser plaider sa cause devant elle : c'était un succès, car si l'on avait eu l'intention de ne lui accorder aucun sérieux avantage, on eût refusé de l'écouter. Mais quoi? le temps, les réclamations persévérantes, et aussi — (|u'on le voulût ou non — le système des races, avaient incliné les idées vers des combinaisons plus conciliantes; des faits nouveaux avaient modifié la polifique orientale; le problème ottoman qu'on ne croyait jadis pouvoir être résolu que par la conquête russe ou par le maintien obstiné de l'intégrité de l'Empire se présentait aujourd'hui sous un autre aspect; l'affranchissement successif des provinces chrétiennes et leur constitution en petits Etats progressivement destinés à l'indépendance étaient devenus tout un organisme qui semblait appelé à se développer, à rencontrer son équilibre et à recueillir collectivement l'héritage 'i de l'homme malade -i . Tout le point de vue était changé; il fallait préparer cet avenir, lentement et sans secousses, sans précipiter le mouvement, mais sans décourager personne. Puis la Grèce, dans ces nouvelles condifions, prenait une importance qu'elle n'avait pas lorsqu'elle était, apparemment sans avenir, le seul et chétif royaume chrétien sur la carte de la péninsule des Balkans. Elle faisait partie désormais d'un système politique d'Etats libres et entreprenants, où l'on ne pouvait lui refuser une place élargie, plus en rapport avec la vitalité de sa race, avec sa jeune civilisafion, avec les souvenirs de

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sa glorieuse liistoire. Ajoutons que les sentiments artistiques et littéraires qui avaient jadis imposé pour ainsi dire à l'Europe d'intervenir à Navarin, s'accordaient plus que jamais avec les théories d'émancipation progressive des groupes chrétiens dont la Grèce était le plus sympathique et le seul illustre. Au moment où l'on élaborait une répartition plus équitable des éléments ethnographi([ues, il était vraiment impossible de la laisser renfermée dans ses étouffantes frontières et même affaiblie et diminuée par le fait de l'accroissement de ses voisins.

Ces considérations diverses avaient intéressé vivement plusieurs Puissances à sa cause : elles augmentaient la force des traditions politiques de Paris, de Londres et de Pétersbourg : l'Italie récemment délivrée eut été mal venue à repousser des ambitions analogues : le prince de Bismarck jugeait nécessaire de pondérer le développement des Slaves par quebjues satisfactions proportionnelles accordées aux Hellènes : le succès des fouilles allemandes à Olympie lui avait été sensible et l'avait disposé à la bienveillance : 1 Autriche-Hongrie, sur le point d'obtenir la Bosnie et l'Herzégovine, ne pouvait décemment s'opposer à l'extension des frontières grecques. Enfin la collectivité européenne savait gré au Cabinet d'Athènes d'avoir déféré à son désir avec tant d'empressement et de confiance en évacuant la Thessalie, et il convient de dire encore qu'elle entourait de son affectueuse estime le souverain qui régnait depuis quinze ans en Grèce avec tant de sagesse, et qui, par ses mérites personnels et ses alliances de famille, avait conquis partout une sérieuse et légitime influence.

Pour toutes ces causes, le royaume hellénique, après tant d'années où les grandes Cours ne lui avaient témoigné que de l'indifférence, se trouvait rencontrer auprès du Congrès beaucoup de bonne volonté et de chances de succès. Je n'ai pas à revenir ici sur le récit que j'ai fait, dans le chapitre précédent, des séances qui lui ont été consacrées, sur les réclamations instantes mais sagement mesurées de son délégué M. Delyannis pour l'annexion de la Thessalie, de l'Épire et de la Crète, sur l'intervention française, l'habile et éloquent discours de AI. Waddington, sur les fluctuations d'idées des plénipotentiaires d'abord très ardents, puis attiédis, puis devenus plus favorables, et se ralliant, dans la treizième séance, aux lignes du Pénée-Salamyrias vers l'Egée et du

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