‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 27 sur 40 · L'AXMEXION DE LA THESSALIE · texte numérisé non relu

L'AXMEXION DE LA THESSALIE

d'inertie particulièrement pernicieuse; d'un autre côté, la conduite de la Grèce, l'irritation croissante des groupes politiques k Athènes autorisaient à redouter quelque tentative imprudente, et les Puissances émues, effrayées même des dispositions témoignées par les deux adversaires, recherchaient avec anxiété les moyens de conjurer une crise. Ce fut alors qu'avec le désir d'atténuer leur propre responsahilité, d'apaiser les susceptihilités de la Porte, de décourager les ambitions menaçantes de l'Hellénisme et de préparer une transaction, elles s'attachèrent à étudier les éléments de la question pour échapper, s'il était possible, par quelque subterfuge, à la pression des textes embarrassants. Le style pondéré de la diplomatie, les euphémismes traditionnels de son langage se prêtent toujours assez bien à des explications plus ou moins restrictives, soit des intentions, soit des termes. C'est ainsi qu'en soulevant des doutes sur la véritable pensée du Congrès et de la Conférence, et en usant de la flexibilité des expressions, les Puissances en étaient venues à considérer comme très vagues les actes qu'elles avaient signés. Déjà, au cours des pourparlers antérieurs à la Conférence, quelques incertitudes sur la portée réelle des documents du Congrès s'étaient glissées dans la discussion, mais on ne s'y était pas arrêté; elles semblaient dissipées depuis qu'une nouvelle réunion avait développé et confirmé la pensée première. Ces appréciations incidentes et isolées furent cependant le point de départ d'un système qui transformait, par une série d'atténuations ingénieuses, la décision de Berlin en un conseil bienveillant, en un simple vœu optimiste et idéal, en une sorte de dissertation académique, et qui défigurait ainsi l'authenticité morale d'un jugement européen.

Jamais, sans doute, cette thèse n'a été l'objet d'une entente formelle entre les Cours, mais elle était devenue insensiblement une manière de programme d'autant plus volontiers admis (|ue la situation se faisait plus critique et que les intérêts de la paix paraissaient plus pressants; elle était entrée ainsi dans le domaine des idées générales bien avant que le gouvernement français n'ait cru devoir y adhérer et la soutenir avec vivacité en présence des circonstances de plus en plus graves. Il est d'ailleurs très probable que les Puissances ne se fussent pas approprié une théorie aussi fâcheuse pour leur autorité et même pour la dignité

de leur conduite, si elles eussent rencontré moins d'obstination à Constantinople, et surtout si le Cabinet d'Atliènes avait montré des dispositions moins irréductibles. Mais la Grèce, en proclamant la résolution inébranlable de n'entendre à aucune concession sur le texte de Berlin, de l'ériger en dogme impératif, de l'exécuter, enfin, elle-même au besoin par la force, augmenta leur mécontentement, leur inquiétude, et leur désir de sortir du cercle où l'on prétendait les enfermer. Il est certain que, dès notre première entrevue, M. Coumoundouros m'avait expressément affirmé « ne pouvoir et ne vouloir •• s'écarter des clauses de l'Acte final, et il avait tenu le même langage à mes collègues. En outre, le roi Georges, répondant à mon discours, avait rappelé avec fermeté que ces clauses « avaient réglé les nouvelles frontières d'une façon définitive et irrévocable •.) . Ces manifestations hautaines avaient, en vertu d'une loi psychologique bien connue, incité l'Europe à soutenir une opinion contraire, et à réagir contre une volonté et des définitions aussi exclusives. Elle se trouva ainsi engagée dans une controverse rétrospective, captieuse, et disons-le. fort inutile, puisque, sans rien désavouer, elle avait toujours la ressource d'invoquer au besoin, pour une transaction, l'aspect nouveau des circonstances et son droit irrécusable de préserver par-dessus tout la sécurité de l'Orient.

On pouvait d'autant mieux s'abstenir de cette polémique aventurée, et bien espérer d'une diplomatie claire et correcte, que, malgré l'émotion du peuple grec et les démonstrations calculées de son gouvernement, nous avions la chance heureuse d'avoir affaire à une nation dont la réflexion corrige souvent les vivacités passagères, à un souverain aussi fin que prudent, et à un ministre expérimenté. Xous savions qu'avec un patriotisme non moins ferme que celui de ses sujets, le roi Georges était doué d'une rare clairvoyance, connaissait le fort et le faible de la situation, et aussi, — ce qui est la qualité maîtresse d'un chef d'Etat, — envisageait les choses sans entraînement sentimental, avec le sens le plus juste des véritables intérêts de son pays. Quant à M. Coumoundouros, c'était un parlementaire modéré, un tacticien habile qui, soit dans les conseils de la Couronne, soit dans les rangs de l'opposition, avait, de longue date, appris l'art de manœuvrer, de prendre le vent, de tenir compte des incidents, un orateur expert,

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un diplomate de l'école d'Ulysse. Il était donc permis d'avoir confiance dans la sagacité du prince et de son ministre, pourvu qu'on insistât, avec cette courtoisie affectueuse à laquelle la Grèce est toujours sensible, en faveur d'une combinaison suffisante, et <|u'en même temps on facilitât au Cabinet, par une pression amiable et sérieusement motivée, la résistance aux tentatives violentes et à l'argumentation intéressée de ses adversaires politiques. Malbeureusement, l'idée d'équivoquer sur le caractère de la médiation avait fait son cbemin; on s'était persuadé qu'il fallait à tout prix, pour détourner la Grèce de revendications inflexibles et d'armements inopportuns, donner une apparence obscure aux actes du Congrès et de la Conférence, les envelopper de commentaires nuageux, et reconquérir sa liberté d'action en subtilisant sur la propriété des termes et sur les intentions réelles des plénipotentiaires. M. Bartbélemy Saint-Hilaire, jusque-là incertain ou du moins sans initiative, simplement disposé à s'associer, dans l'ensemble de l'affaire, au concert européen, se trouva enfin séduit par ce système, (|u'il crut avantageux à la cause supérieure de la paix. Il en devint le partisan avec une sincérité parfaite, mais aussi avec une ardeur excessive qui l'en a fait considérer à tort comme l'auteur principal et a rassemblé sur lui, à cette époque, les animosités et les rancunes des Hellènes. Alais, tout en rectifiant cette fausse donnée sur sa conduite antérieure, on ne saurait méconnaître qu'il s'est laissé entraîner à jouer un rôle trop actif dans cet épisode diplomatique. La France, qui avait pris le premier rang dans les délibérations de Berlin, était au moins autorisée à garder en ceci une certaine réserve qui eût été aisément comprise. Au contraire, notre ministre des Affaires étrangères entra dans la discussion avec autant d'empressement que si la théorie lui eût été personnelle, ce qui n'était guère d'accord avec notre attitude constante au cours des négociations. Il mit au service de cette thèse, dans une série de dépèches et de circulaires surabondantes que jamais AI. Waddington et M. de Freycinet n'eussent écrites, une dialectique dogmatique et militante, une audace affirmative peu usitées dans le langage international. En déclarant avec tant de rudesse que les documents précis provocjués par nous-mêmes, élaborés par une conférence spéciale et une commission technique, n'étaient qu'une u tentative de conciliation « ,

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l'expression d'un désir platonique, « une sentence morale sans aucune force exécutoire v , en représentant ainsi l'Europe comme s'étant livrée à une simple phraséologie et à une sorte d'exercice oratoire, n'allions-nous pas au delà même de la pensée des Cours? Etait-ce à nous qu'il appartenait de contester la valeur des textes dont nous avions été les principaux auteurs? Enfin, ne risquionsnous pas d'aggraver les difficultés présentes, en fournissant nousmêmes à la Turquie des arguments qui semblaient justifier sa résistance, et en exaspérant l'opinion publique de la Grèce par des réticences qu'elle assimilait à un désaveu?

Il me paraît superflu d'insister davantage sur l'attitude de l'Europe en cette circonstance et sur ces dissertations réitérées, et je me borne à constater qu'elles rendirent beaucoup plus malaisés les pourparlers que nous devions poursuivre à Athènes. Elles suscitaient en effet, autour de nous, des sentiments fort nuisibles au succès de nos pacifiques efforts, car nous ne pouvions nous flatter un instant de faire accepter par le gouvernement grec des raisonnements qui infirmaient ses titres et compromettaient ses plus chères espérances. Quant à moi, obligé, par les directions instantes qui m'étaient adressées, de m'y référer dans mes entretiens avec le Roi et son ministre, je sentais que, malgré mes précautions oratoires et la haute courtoisie de mes interlocuteurs, l'esprit de Sa Majesté restait inaccessible et froidement sévère, et AI. Coumoundouros m'opposait des réfutations passionnées et défiantes. Partout, en Grèce, la conduite des Cabinets était appréciée en termes indignés, parfois ironi(jues : le pays devenait plus ombrageux que jamais et plus exalté : nos conseils n'étaient plus écoutés qu'avec une sourde colère et parfois des protestations impatientes : mes collègues craignaient des résolutions extrêmes et soudaines, et se heurtaient comme moi à des controverses obstinées. Les Puissances suivaient une fausse route. Il était impossible d'y persévérer, et urgent d'abandonner le mauvais terrain où l'on s'était

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fourvoyé : je ne cachais pas à mon gouvernement nos intenses inquiétudes.

Je suis heureux de dire ici que .\I. Barthélémy Saint-Hilaire comprit comme nous la nécessité de clore un déhat stérile. Il avait été entraîné par les tendances de son esprit philosophique à trop développer une discussion spéculative; mais, justement ému des dangers ([ui pouvaient compliquer inopinément l'œuvre commune, il estima, avec une véritable sagacité politique, qu'il était temps de provoquer une solution par des procédés pratiques de la diplomatie. Sans abandonner son opinion personnelle, il en laissa de côté la manifestation didactique, et mit en avant une combinaison irréprochable dans la forme, susceptible assurément d'amener l'entente jusqu'alors cherchée en vain. Il proposa, par une circulaire du 10 décembre 1880, de tout remettre à un arbitrage souverain des Cabinets médiateurs. C'était un projet très acceptable, (|ui avait le double avantage de soustraire la question aux appréciations passionnées des deux adversaires et de leur donner la garantie de l'équité de l'Europe. La question entrait ainsi dans une nouvelle phase, et il était permis d'entrevoir un accommodement. Il est vrai que la règle substantielle de l'arbitrage étant l'adhésion anticipée et formelle des parties au verdict éventuel, leur consentement à cette procédure demeurait douteux : la Porte devait, en effet, prévoir d'inévitables sacrifices et la Grèce renoncer d'avance à la revendication totale des territoires qu'elle avait cru obtenir. Mais enfin, comme, — en retournant le raisonnement, — la Turquie était certaine que l'arbitrage lui offiirait des conditions préférables à celles de l'Acte final, et la Grèce assurée, quand même, d'acquisitions très étendues, il y avait lieu d'espérer qu'on parviendrait à les convaincre. Les Cabinets, quel que fût le scepticisme de plusieurs d'entre eux à cet égard, résolurent, faute de mieux, de suivre cette voie. Les ambassadeurs à Constantinople et les ministres à Athènes reçurent donc en même temps l'ordre de faire tous leurs efforts pour que les deux Etats intéressés souscrivissent à ce moyen terme. Mes collègues et moi, tout en appréciant les chances de succès qui nous étaient indiquées, n'en gardions pas moins quelques inquiétudes sur l'accueil qui serait réservé en Grèce à nos démarches instantes.

La proposition étant d'origine française, je devais la présenter

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le premier à M. Coimioundouros. Je le trouvai, comme je le pensais bien, fort mal disposé au début de l'entretien. La polémique précédente l'avait blessé, et il n'envisageait qu'avec répugnance une procédure qui, sous une autre forme, remettait en cause les décisions de Berlin. Je lui représentai alors avec conviction qu'il fallait sortir de l'impasse, que le refus d'une intervention bienveillante des Puissances compromettrait les meilleurs intérêts hellènes, qu'une telle défiance indisposerait toutes les Cours; je lui démontrai en même temps que la transaction indispensable serait, après tout, très avantageuse au royaume, et d'autant plus que la Grèce aurait augmenté les sympathies de l'Europe en accédant à son désir et se confiant à sa justice.

Le vieux ministre paraissait peu touché de ces raisonnements; il voyait avant tout que l'arbitrage, même le meilleur, réduirait la ligne de Berlin : sans doute, la Grèce serait agrandie, mais dans des proportions moindres, et il envisageait beaucoup plus ce qu'elle n'aurait pas que ce qu'elle pourrait recevoir. Il persistait à soutenir que tout valait mieux pour elle que l'abandon de ses droits, et il épiloguait longuement sur les bases et les garanties de l'arbitrage. Sans m'arrèter à ces considérations rétrospectives, je le ramenai à l'état présent des choses, plaçant exclusivement sous ses yeux les biens réels qui lui étaient ofiferts, et en même temps les terribles hasards d'une lutte inégale contre la Turquie; je fis appel à son patriotisme, en ajoutant qu'il risquait de perdre la proie pour l'ombre. J'obtins enfin, — et c'est tout ce que je pus faire, — une réponse dilatoire : il ne refusait pas, mais voulait attendre " ce que lui dirait l'Europe entière". Je compris aussitôt que, d'une part, il n'entendait céder <jue devant notre volonté ferme et unanime, et que, d'autre part, il désirait savoir si la Porte, en repoussant l'arbitrage, ne lui épargnerait pas la peine de se résoudre.

Le ministre d'Allemagne, M. de Radowitz, que je rencontrai au sortir de cet entretien, s'en montra fort satisfait; il estima comme moi que si la Turquie acceptait, M. Coumoundouros suivrait le mouvement : dans le cas contraire, peu nous importait sa décision. La grande affaire était qu'il ne m'eût pas opposé une fin de non-recevoir, et c'était bien en ce sens que j'avais manœuvré. Mes collègues furent de cet avis, se trouvèrent encouragés, et se mirent

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pn campagne pour bieu convaincre le président du Conseil de notre parfait accord, insister sur mes démonstrations, et empèclier que les conseils d'amis imprudents ou les injonctions de ses adversaires ne l'entraînassent à la négative. Xous réunîmes donc tous nos efforts, tani auprès de lui qu'auprès des principaux hommes politiques, surtout ceux de l'opposition, qui escomptaient une crise, repoussaient toute concession, et flattaient ainsi le sentiment public qui nous était contraire. Ce fut un travail fort malaisé, mais je démêlai cependant, sous les àpretés du langage de M. Tricoupis, que cet homme d'Etal de haute valeur, tout en déclamant, comme on dit, a pour la galerie » , eût fort hésité, s'il eût été ministre, à prendre la responsabilité d'un refus. J'en conclus que M. Coumoundouros, trop fin pour être dupe de la tactique de ses ennemis, oserait encore moins risquer la grosse aventure. Il traînait en longueur pour ne pas se compromettre, l'oreille tendue vers Constantinople, ne voulant point prendre les devants, mais prêt à joindre son adhésion à celle que donnerait la Porte, et à se faire, en tout état de cause, un mérite auprès de nous de n'avoir point rejeté la proposition de l'Europe.

L'événement justifia son calcul. Il n'avait pas eu tort d'attendre : la Porte allait le dégager. Xous apprîmes bientôt que, sans se laisser intimider, elle déclinait catégoriquement l'arbitrage. Soit qu'elle eut été confirmée dans sa volonté par les hésitations antérieures des Cours, soit plutôt (|ue leur ingérence obstinée lui fut plus que jamais suspecte, elle répondit qu'il lui était impossible de se soumettre à une procédure « qui, par sa nature même, pouvait la condamner à des sacrifices auxquels elle ne saurait consentir •.: . Bien plus, usant d'une stratégie à la fois habile et audacieuse, et attaquant de front la position, elle invoqua les principes méconnus, réclama la direction de l'affaire, en exigeant qu'elle fût discutée à Constantinople avec elle et sous son contrôle, et déclarant que l'Europe devait s'entendre avec le Sultan, et chez lui, puisqu'on lui demandait un fragment de son em- |)ire. Et en somme, au point de vue exclusif du droit, elle avait raison .

Ainsi tout avait échoué, et les Puissances subissaient un rude mécompte. Elles avaient essayé, depuis le Congrès, de toutes les ressources du métier : négociations à distance entre elles, réunions spéciales d'agents désignés par les deux Etats Intéressés, conciliabules des ambassadeurs, médiation européenne, déclaralions effectives et indications géographiques, sans parler des suggestions et des conseils; on avait battu les grandes routes et les chemins de traverse, imaginé des interprétations captieuses, circonvenu les textes, tour à tour avancé et reculé en tâtonnant dans des voies obliques, présenté en dernier ressort un projet d'arbitrage non moins inutile que le reste. Maintenant les Puissances se trouvaient acculées, soit à prendre des résolutions impérieuses et comminatoires dont elles s'étaient toujours détournées avec répugnance, soit à accepter, sur l'injonction du gouvernement turc, le débat direct qu'elles avaient constamment éludé. Leur patience et leur amour-propre étaient soumis à une pénible «preuve.

Mais enfin leur amour de la paix orientale était si grand et si sincère, le désir de conciliation dont s'était inspirée leur politique vacillante demeurait si tenace dans leurs conseils, qu'après en avoir quelque temps délibéré, elles se décidèrent à risquer cette négociation suprême, et à donner ainsi un dernier gage de bonne volonté. Elles en étaient loin à l'époque du Congrès et de la Conférence, mais le temps et l'expérience les avaient instruites, et d'ailleurs elles estimaient, avec un sentiment élevé de leur mission, que, plus on est fort, plus il y a de dignité vraie à montrer de la condescendance et de la longanimité. On ne saurait (|ue louer la résolution qu'elles prirent alors d'accueillir la demande légitime de la Porte, tout en se réservant, en cas d'échec, d'imposer une conclusion. « Le maintien de la paix, écrivait M. Barthélémy Saint-Hilaire à M. Tissot, nous paraît un intérêt si essentiel, que nous n'hésitons pas à faire l'épreuve du moyen qui s'offre aujour-

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