‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 29 sur 40 · LAWEXIOM DE LA THESSALIE · texte numérisé non relu

LAWEXIOM DE LA THESSALIE

trouva de la sorte définitivement rétjjlée. Je ne sais si la Porte avait prévu ce résultat de la proeédnre qu'elle avait réclamée ellemême, mais enfin elle se sentait maintenant circonvenue par les Puissances; elle avait pris part aux négociations conduites à Constantinople sur son disir, ce qui sauvegardait sa dignité et l'engageait en même temps : elle eut le bon esprit de comprendre que toute résistance serait inutile, et elle s'inclina en silence. De ce côté-là, et quels que fussent les ressentiments et les arrièrepensées, il n'y avait donc rien à craindre.

Mais il n'en fut pas de même à Athènes. Le gouvernement n'avait pas été consulté : -\I. Coumoundouros demandait à être entendu; l'opposition s'exagérait singulièrement les sympathies britanniques. AI. Tricoupis osait même affirmer à la tribune qu'en cas de guerre l'Angleterre viendrait à la rescousse. .Vous avions à prévenir sur-le-champ des manifestations aventureuses. Les Puissances ne perdirent pas un instant pour démontrer leur volonté immuable; lord Granville démentit les assertions étranges de \l. Tricoupis, et nous reçûmes, mes collègues et moi, l'ordre de signifier au Cabinet grec, sans aucun retard, que la solution actuelle était « substituée à celle de Berlin i) par un arrêt sans appel; que l'adhésion immédiate de la Grèce était nécessaire; enfin, que la bonne volonté des Cours à son égard, et les annexions mêmes, étaient à ce prix. Une note collective, rédigée par les ambassadeurs à Constantinople et ([ue nous fûmes invités à remettre au premier ministre, résumait ces injonctions péremptoires : « Les gouvernements, disait ce texte, entendent, dans l'intérêt de la paix générale, s'arrêter à cette solution, qui doit être considérée dès lors comme une décision de l'Europe... Ils sont convaincus que le Cabinet d'Athènes ne voudra pas s'exposer au complet isolement qui serait la première et inévitable conséquence de son refus, -i

Une telle éventualité n'était pas vraisemblable, car l'affaire était évidemment mûre. Toutefois mon récit serait incomplet, si je ne rappelais, en peu de mots, les dernières difficultés que nous eûmes à surmonter. Xous étions en présence d'un peuple très ardent, qui ne se résignait pas à l'abandon de l'Epire. M. Coumoundouros écouta d'un air profondément triste la lecture de la note collective, et, sans la discuter, se borna à nous promettre

une prochaine réponse dont il ne nous fit pas pressentir le sens. D'antre part, l'opposition déclara notre document inacceptable; AI. Tricoupis jeta feu et flammes en invo([uant « l'honneur de la (irèce y> ; les orateurs de la rue et la plupart des journaux sommaient le gouvernement de repousser la conclusion offerte. Quand je revis le premier ministre, je le trouvai inquiet, très ému ; il me regardait, sous ses gros sourcils blancs, d'un air énigmatique et morne. Sans revenir sur le fond de l'affaire que j'estimais absolument réglée par l'Europe, je me bornai à le mettre en garde contre la fallacieuse tactique de ses adversaires politiques qui n'affectaient l'intransigeance que pour se rendre populaires à ses dépens, et le placer, s'ils l'intimidaient par leurs clameurs, dans une situation impossible vis-à-vis des Puissances... Je lui représentai, au contraire, le sachant accessible à cet argument d'ordre supérieur, qu'un homme d'Etat tel que lui devait dédaigner les agitations factices et les déclamations vaines, et qu'en prenant avec courage une résolution conforme aux intérêts de la Grèce, il aurait dans l'histoire l'enviable honneur d'avoir prévenu des désastres certains et attaché son nom <à la réunion pacifique d'une riche province au patrimoine de la patrie.

En le quittant, et bien qu'il ne m'eût rien promis, je ne doutais pas de son adhésion, mais je me défiais de la forme qu'il donnerait à sa réponse. Elle nous parvint en effet, quelques jours plus tard, assez enchevêtrée et d'apparence ambiguë : le vieux politicien hellène, héritier des traditions verbeuses de sa race, était passé maître dans l'art de voiler sa pensée sous une insidieuse phraséologie. Au premier abord, le document qu'il nous adressa semblait n'être (ju'une dissertation anxieuse et amère sur les défauts de la nouvelle frontière et les déceptions de son pays. Tout en affirmant son respect pour les grandes Cours, le ministre rappelait leurs anciennes promesses, invocjuait le sentiment de son pays, à travers de longues circonlocutions, ne consentait ni ne refusait expressément, et même ses formules réservées, l'aspect de l'argumentation, paraissaient indiquer des tendances négatives. Mais, en étudiant de plus près ce texte obscur, et en négligeant le remplissage oratoire, nous y aperçûmes les intentions véritables de AI. Coumoundouros. Il ne les énonçait pas formellement, mais une phrase presque incidente contenait implicitement l'accepta-

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