CHAPITRE VII
Il y a des instants, dans la vie des peuples les plus intéressés à s inspirer d'une mutuelle bienveillance, où, par suite des circonstances ou de malentendus réciproques, ils sont amenés à des relations difficiles et parfois même à des querelles périlleuses. Telle était la situation de la France et de l'Italie lorsqu'en 1886, après l'incident du i)locus, je fus appelé de la légation d'Athènes à l'ambassade auprès du Quirinal.
Deux faits, d'inégale importance, mais considérables l'un et l'autre, avaient laissé dans l'esprit des deux peuples une impression profonde. Le premier était l'organisation de notre protectorat à Tunis ; le second, l'accession du Cabinet de Rome à l'entente austroallemande connue, depuis, sous le nom de Triple Alliance. Bien que ces événements fussent très différents par leur caractère et leur valeur politiques, il y avait cependant entre eux une sorte de connexité, en ce sens que si nous avions traversé les vues italiennes dans l'ancienne Régence, l'Italie, en s'unissant aux Empires du centre, nous marquait des intentions inquiètes et défiantes. Il en était résulté dans nos rapports beaucoup de réserve et une immanente amertume. En deçà et au delà des Alpes, on restait silencieux sans doute, mais mécontent et blessé. Mes éminents prédécesseurs, le marquis de jVoailles et M. Decrais, et aussi plusieurs ministres français et italiens, avaient essayé de réagir contre ces tendances; mais la force des choses était supérieure à leur désir, et je ne me dissimulais pas qu'à moins de conjonctures très favorables, je me trouverais en présence des mêmes obstacles au cours de ma laborieuse mission.
Bien (|ue je fusse appelé au rang le plus élevé de la carrière, je ne (juittais qu'avec regret le pays hellène dont je suivais depuis six ans les destinées avec tant de sollicitude afifectueuse, que j'avais
de plus eu plus rapproché do nous on y établissant, sur son désir, les trois missions françaises des travaux publics, de la marine et de la «jucrre, où j'entretenais les relations les plus cordiales avec tous les hommes politiques, la société, notre École d'archéologie, notre station navale. J'y laissais les meilleurs souvenirs de ma vie diplomatique et de mes études d'art : je m'y sentais entouré de la confiance et de l'amitié d'une nation dont les intérêts ne seraient jamais en conflit avec les nôtres, enfin j'y étais honoré de la haute bienveillance d'un souverain (jue je venais de voir si dévoué à son peuple au milieu d'émouvantes péripéties.
J'apportais cependant en Italie des sentiments de bon augure. J'avais, dans ma jeunesse, salué les victoires françaises (jui l'avaient délivrée, j'admirais passionnément ses gloires anticjues et modernes, sa littérature, ses artistes, ses cités magnifiques; je souhaitais sincèrement qu'une entente permanente et féconde assurât là prospérité des deux côtés des Alpes et j'espérais être bien servi dans ma tâche par mes efforts, par l'action du temps et par des chances heureuses. Je savais d'ailleurs (jue notre gouvernement entendait donner à nos rapports avec nos voisins un aspect meilleur et (ju'en Italie les idées conciliantes gardaient d'assez nombreux partisans. Mais le bon vouloir de la diplomatie se heurte souvent à bien des écueils et j'allais en faire l'épreuve. En réalité, quelle (jue fût l'amicale phraséologie des Cabinets, notre protectorat à Tunis, la Triple Alliance, et, de plus, les exigences du système protectionniste également poursuivi dans les deux pays, les éloignaient l'un de l'autre; aucun d'eux ne voulant modifier sa politique continentale et maritime, non plus que son système économie] ue. \()us nous trouvions ainsi en présence d'antinomies de principe et de difficultés de détail, et, tout en désirant un bon voisinage, les deux gouvernements se trouvaient placés dans des conditions telles <[u'une série de dissentiments était, pour ainsi dire, inévitable.
Quoi qu'il en fût, et bien qu'il y eût fort à faire pour a resserrer 15 , comme on dit en style de chancellerie, " les liens d'amitié entre les deux pays i? , je connaissais et partageais trop les vues pacifiques du ministèn^ français, pour ne point garder (|uel(|ue espoir d'adoucir les angles, et je commençai mon travail avec une fermeté et une douceur qui, je puis le dire, ne se sont jamais démenties. J'étais loin de penser <jue le rapprochement espéré
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préniatiirèment alors, non seulement no serait j)as accordé à mes efforts, mais ne s'effectuerait qu'après de si longues années et par^ le concours de tant d'événements. On va voir comment au contraire les faits nous ont constamment déconcertés, et je dois, dans cet ordre d'idées, rappeler d'abord une circonstance qui, dès le début de l'ambassade, aggravait encore un état de choses déjà si complexe et si incertain.
Lorsqu'au mois de juillet 1886 j'arrivai à Rome, le monde politique italien était fort ému par un incident qui venait de se produire à Paris. Voici à quelle occasion : Dans les premiers jours de l'année, un traité de navigation avait été signé par M. Decrais, alors ambassadeur, assisté de AI. Rouvier, délégué spécial, et par les représentants du Quirinal. Cet acte, présenté par les gouvernements à leurs Parlements respectifs, avait été aussitôt accepté par les Chambres italiennes. On ne doutait pas qu'il en fût de même au Palais-Bourbon, mais cette prévision se trouva tout à coup déçue par une étrange oscillation parlementaire. Les paragraphes du projet de loi avaient été successivement adoptés, et les ministres, croyant tout achevé, s'étaient abstenus de prendre part au débat sur l'ensemble, lors((u'à la surprise générale, l'assemblée, se déjugeant brusquement, repoussa en bloc ce même traité dont elle avait accueilli tous les articles, et qui se trouva ainsi annulé à 11 voix de majorité. M. de Freycinet, président du Conseil, et AI. Lockroy, ministre du Commerce, que nulle objection sérieuse dans la discussion finale n'avaient préparés à ce dénouement, en furent d'autant plus affectés que la convention, avantageuse aux deux marines marchandes, avait été sanctionnée à Rome où une telle décision ne pouvait manquer de provoquer des susceptibilités très aiguës. Les deux gouvernements n'étaient parvenus à conclure (ju'avec beaucoup de peine et de longues discussions, et il fallait reprendre le travail sur de nouveaux frais dans des conditions défavorables. Notre Parlement avait, en réalité, commis une faute
politique : il nous imposait une néjjociation épineuse, et, au moment où nous avions espéré faciliter, par une entente commerciale, nos relations avec l'Italie, il se trouvait, au contraire, les avoir compromises.
Je regrettais vivement cette mauvaise • entrée de jeu « ; mais comme, étant venu directement d'Athènes à Rome, je devais me rendre à Paris pour y recevoir mes instructions générales, et comme, d'autre part, le roi Humbert étant à Monza, je ne pouvais lui remettre mes lettres de créance, la discussion des questions maritimes se trouvait nécessairement ajournée. Dans les visites de courtoisie que nous échangeâmes alors, le ministre des Affaires étrangères et moi, nous convînmes de laisser provisoirement de côté ce sujet délicat et nous nous entretînmes uniquement, d'une façon sommaire, des intentions pacifiques de nos gouvernements et de la situation européenne. Je n'eus d'ailleurs qu'à me louer de l'affabilité de son accueil et de son langage personnellement amical. Je connaissais de longue date le comte de Robilant, ayant été Chargé d'affaires à Vienne quelques années auparavant lorsqu'il y était ambassadeur. Il m'avait témoigné alors les meilleurs sentiments. Son aimable femme avait même bien voulu me présentera nombre de personnes de la société austro-hongroise avec un empressement que je n'avais pas oublié. Ces premières conversations furent donc très faciles pour le ministre et pour moi, mais je n'en pouvais rien préjuger pour le moment où nous aurions à débattre des intérêts divergents.
Le général de Robilant était un personnage d'illustre naissance el d'une exquise distinction. Sa haute et élégante stature, ses traits irréguliers mais animés par l'expression spirituelle de sa physionomie, son clair regard, ses grandes manières diplomatiques et moudaines où l'on retrouvait à la fois la grâce de l'homme de cour et la vivacité militaire, prévenaient sur-le-champ en sa faveur. Il avait combattu dans sa jeunesse pour l'indépendance italienne auprès de Charles-Albert et il avait perdu un bras à la triste et glorieuse bataille de Xovare. Devenu depuis lieutenant général et appelé plus tard à représenter son pays à Vienne, il avait montré dans ces dernières fonctions des (jualilés de premier ordre. Connaissant toutes les questions européennes, il en j)arlait avec autant de compétence que de style. Il dirigeait de haut les affaires exté-
rieiires, tout ensemble très ferme, très avisé et très réservé au fond sous une apparence cordiale et enjouée. Il inspirait toutefois au Parlement plus d'estime que de sympathie : son éloquence aisée, souvent un peu brusque et mêlée d'ironie hautaine, était écoutée avec la respectueuse déférence que méritaient le patriotisme et la science diplomatique de l'orateur qu'on savait d'ailleurs investi de l'amicale confiance du souverain, mais elle n'était pas de nature à plaire aux assemblées : on sentait en lui un certain dédain de grand seigneur qui nuisait à sa popularité, et si l'on s'inclinait volontiers devant ses lumières spéciales, on n'aimait ni son attitude personnelle ni la forme de ses discours. On le considérait comme un excellent ministre des .f^ffaires étrangères, mais il n'eût jamais pu être président du Conseil. Si grande que fût son autorité personnelle, il avait besoin d'être soutenu par ses collègues, et en ce qui concernait particulièrement les relations avec la France, je ne pouvais douter, malgré la grâce engageante de son langage, que dans la question du traité maritime, tout dépendrait de l'opinion (|ui serait manifestée par la majoi-ité des membres du Cabinet.
La connaissait-il dès lors? Je le crois, mais il n'en fit rien paraître. Néanmoins son silence même, si justifié qu'il pût être en ce moment où je n'étais pas muni de directions complètes, me laissait quelque souci, et je partis pour Paris avec la pensée que les négociations futures seraient difficiles. J'en fus d'autant plus persuadé que je trouvai au quai d'Orsay l'intention d'accentuer en notre faveur certaines clauses du traité de navigation. Sans doute, nous étions essentiellement pacifiques, nous n'avions aucune arrière-pensée ambitieuse qui pût porter ombrage à l'Italie, mais le vote négatif de la Chambre nous obligeait à demander diverses modifications au texte qu'elle avait repoussé; il nous eût semblé inconvenant et inutile de le lui présenter de nouveau avant d'en avoir au moins obtenu quelques-unes. Je reçus à cet égard les instructions les plus impératives, mais il était bien peu probable que le Cabinet italien, iustement mécontent de l'échec de la convention (|u'il avait acceptée, consentît à nous assurer de nouveaux avantages. En efî'et, lorsque à mon retour à Rome, j'engageai la discussion avec M. de Robilant, il éleva les objections les plus sérieuses contre toutes mes propositions, se montra plus qu'incertain de l'assentiment de ses collègues et surtout de l'opinion du Parle-
ment. Sa réponse fut ambiguë et dilatoire. Ce fut dans cette situalion que je fus reçu par le Roi et le président du Conseil, M. Depretis .
Le Roi m'accueillit par les plus gracieuses paroles de bienvenue, sans discours solennel, avec une expression de visage extrêmement affable. Ses yeux très brillants et un peu farouches, ses longues et épaisses moustaches grisonnantes donnaient à sa physionomie un caractère martial tempéré par l'aménité de son sourire. La simplicité de ses manières ne coûtait rien, d'ailleurs, à la dignité de son attitude : il restait prince de grande race tout en causant d'abondance, familièrement, avec bonne humeur, sans aucune forme oratoire, par phrases saccadées et rapides. Alais tout en improvisant, il ne disait que ce qu'il lui plaisait de dire, étant fort avisé et bien instruit de ses affaires. Sincèrement constitutionnel, il exerçait très correctement une réelle autorité : il venait de la consolider encore récemment, le 20 septembre, seizième anniversaire de l'entrée des troupes italiennes dans la Ville Eternelle, en résumant l'intime pensée de la nation dans une formule laconique et décisive : it Rome, conquête intangible -^ , avaitil dit, et le mot était sur-le-champ devenu populaire. L'alliance allemande avait toutes ses sympathies, mais il ne les laissait paraître que sous la forme très régulière d'une parfaite communauté d'idées avec ses ministres et le Parlement. En ce ([ui nous concerne, et après quelques phrases générales sur les divers objets de la politique présente, il s'étendit longuement sur ses sentiments affectueux pour la France, rappela notre brillante confraternité d'armes au temps de Victor-Emmanuel, insista sur l'amitié des deux peuples, sur les avantages de leur union dans le même désir de paix. Enfin il s'attacha, au cours de cette entrevue prolongée, à me faire entendre qu'il verrait toujours, avec une vive satisfaction personnelle, se développer l'entente des deux pays, et, avec regret, toute dissonance. Je ne pouvais que m'associer à ces idées et que le remercier de vouloir bien me les exprimer avec tant de bienveillance.
Je vis peu après M. Depretis. L'âge et les infirmités n'avaient point affaibli l'intelligence de ce vieil homme d'Etat piémontais, disciple de Cavour. Sa figure paisible, sa longue barbe blanche, la lenteur de ses mouvements, son langage pondéré, lui
donnaient l'aspect d'un philosophe ou plutôt d'un patriarche parlementaire. Il avait été mêlé, pendant sa longue carrière, à tous les événemonls de l'histoire de son pays, aux luttes de l'indépendance et à la formation constitutionnelle. Depuis quarante ans député, et plusieurs fois ministre, excellent patriote, d'opinions libérales assez avancées mais temporisateur et tolérant, scepti([ue non seulement en religion, mais à l'égard de tous les partis, remarquable tacticien, il avait été l'un des plus ingénieux protagonistes de cette politique connue sous le nom de - transformisme ;■ , et qui était analogue à notre - opportunisme - . Expert dans l'art d'osciller à droite ou à gauche suivant les circonstances, d'associer dans les mêmes directions les hommes les plus divers et de fondre les nuances par des combinaisons flexildes d'idées et de personnes, il s'était étudié toute sa vie à rester -possible dans toutes les éventualités. De fait, après la disparition successive des grands organisateurs de l'unité italienne, les Cavour, les Ricasoli, les Rattazzi, les Minghetti, il était demeuré le représentant et le chef d'une majorité formée d'éléments bigarrés sans doute, mais réunis par des concessions nécessaires et des transactions subtiles. Il en était le Nestor et l'Ulysse. On ne pouvait le considérer comme un grand ministre, car il n'avait point de conceptions supérieures mais sa stratégie convenait à merveille aux situations enchevêtrées, aux époques où il faut louvoyer entre des écueils. Les questions étrangères n'avaient jamais été de son domaine ; il les connaissait sans doute, mais il n'avait conduit que les intérieures, et nous n'avions à espérer de lui que des sympathies pour la paix, qu'un bon souvenir du concours que nous avions jadis donné à la liberté italienne. Il m'exprima ces sentiments avec une courtoisie bienveillante, mais sa conduite demeurait évidemment subordonnée aux vues de la majorité dont il s'appliquait, avec tant de prudence délicate, à maintenir l'instable équilibre. Ses dispositions personnelles étaient bonnes, mais nous n'avions pas à nous faire illusion sur le degré d'énergie et d'activité qu'il emploierait éventuellement à les soutenir.
J'aurais désiré qu'elles fussent plus décisives, car il y avait en ce moment pour l'Italie et pour nous, et aussi pour l'Europe, un certain nombre de questions contentieuses sur le tapis qui nous intéressaient inégalement, il est vrai, mais (jue nous suivions
toutes avec attention; les unes commerciales, comme le traité de navigation el les théories protectionnistes; les autres diplomatiques, comme réchéance prochaine de la Triple Alliance, la politique dans la Méditerranée, surtout en Kgypte et en Abyssinie, la crise bulgare qui menaçait la paix de l'Orient. Or, sur celles qui nous touchaient davantage, les négociations maritimes et la Triple Alliance, j'avais trouvé le comte de Robilant assez vague, et mes entretiens avec le roi et M. Depretis, si gracieuse que fût l'attitude de l'un et de l'autre, me laissaient dans l'incertitude. Je sentais, enfin, dans les conversations particulières et dans le langage de la presse gouvernementale, une certaine froideur : l'Italie était évidemment préoccupée, décidée à maintenir l'alliance austroallemande et même à y obtenir une plus grande place que par le j)assé, anxieuse de sa position à Alassouah et des vues hostiles du Xégus, résolue à surélever ses tarifs de douanes; en somme, elle se défiait de l'impression que ces ambitions diverses, surtout sa persévérance dans l'intimité allemande et ses j)rojets économiques, produisaient en France. Elle se tenait en garde contre nos susceptibilités et nos résistances beaucoup moindres qu'elle ne les imaginait, et ne croyait pas que nous fussions aussi enclins que nous l'étions en réalité à un rapprochement sincère. Cette erreur qui l'entretenait envers nous dans des dispositions réservées et parfois même nerveuses, a été l'origine des malentendus et des dissentiments qui devaient suivre, et que nous allions subir bien malgré nous.
M. de Robilant exagérait même à notre égard la discrétion professionnelle : en ce qui touchait notamment les négociations qu'il poursuivait pour renouveler la Triple xAlliance et la rendre plus avantageuse à l'Italie, il apportait un soin jaloux à nous cacher ses démarches et à nous persuader, quand mes allusions devenaient plus pressantes, que les bruits répandus à ce sujet étaient mal fondés. Celait prendre une peine inutile, car nous n'ignorions pas
ses efforts et le réel état des choses, el il ne pouvait se flatter de nous abuser. Xous savions parfaitement que, malgré les complaisances récentes et calculées de l'Allemagne envers le Saint-Siège, malgré l'obstination de l'empereur François-Joseph à ne pas rendre au roi Humbert la visite que celui-ci lui avait faite, malgré les querelles de l'irrédentisme, le gouvernement n'épargnait rien pour confirmer des pactes qui avaient conservé à ses yeux tout leur prestige. Le mystère dont le ministre entourait ses pourparlers ne servait donc qu'à en aggiaver pour nous le caractère malveillant. Puisque le renouvellement de l'alliance nous était -connu d'avance, et que nous devions, si peu de temps après, en apprendie la conclusion, il eût été, ce semble, préférable de nous montrer, au moins en cette conjoncture, un peu de confiance, de nous représenter l'événement comme la simple réconduction d'un accord (]ui nous était connu, d'atténuer notre impression par un procédé amical et surtout de ne pas nous rendre le fait plus sensible en affectant de nous le dissimuler.
En même temps et dans une autre question, le gouvernement italien, à mots couverts, et la presse de tous les partis en termes peu mesurés, nous indiquaient de graves soupçons; ils persistaient <à nous croire hostiles à l'occupation de Massouah ; ils accusaient notre agent en cette ville d'entraver le développement de leurs intéiêts sur le littoral de la mer Rouge, de gêner l'action du corps expéditionnaire et d'encourager ainsi la résistance de l'Abyssinie. Le vice-consul n'était ici évidemment qu'un prétexte et c'était notre politique elle-même qui était mise en cause. Or rien ne justifiait une telle défiance, \otre agent avait reçu itérativement les instructions les plus correctes : nous n'avions de ce cùiè (jue l'établissement assez peu important d'Obock et des droits réservés sur le petit territoire de Zoulah, et nous attachions au contraire le plus grand prix à prévenir toute difficulté dans ces parages entre nous «t le Cabinet italien. Xous étions donc assez mal satisfaits aussi bien de la réserve officielle (jue des insinuations et des polémiques inopportunes, au moment où nous désirions, en général, entrer, de concert avec l'Italie, dans un ordre d'idées conciliantes, et, en particulier, arrivera la conclusion des négociations maritimes.
Celles-ci se trouvaient donc fort mal engagées. M. de Robilant, ainsi que je l'ai dit plus haut, avait assez mal accueilli, dès l'abord,
la pensée de modifier quelques articles du traité si brusquement repoussé par notre Chambre des députés; bien qu'en réalité ces changements n'altérassent point le fond de l'acte et les réciprocités établies sur la navigation d'escales, le cabotage, la pêche et le régime des ports, le ministre semblait, à mesure que nous discutions plus en détail les demandes (|ue j'étais chargé de lui présenter, multiplier, de parti pris, les objections diverses : tantôt il prétendait que la nouvelle rédaction nous assurait de très grands avantages là même où, véritablement, elle était insignifiante, tantôt il mettait en avant les difficultés parlementaires, les incertitudes de ses collègues de la Clarine et des Finances : non seulement son langage était pessimiste, mais encore il nous opposait sans cesse, sous différents prétextes, des lenteurs étranges dans une affaire urgente. Il savait cependant comme moi que si, au ]" janvier 1887, nul arrangement n'intervenait, les opérations des deux marines marchandes deviendraient singulièrement précaires. J'étais donc naturellement amené à penser que ces atermoiements étaient fondés sur des motifs qu'on ne nous disait pas.
Cette crainte n'était pas vaine, et ce fut la presse italienne qui se chargea de nous éclairer. Une polémique commencée à l'improviste, et au moins bien prématurément, entre deux organes ministériels, sur la dénonciation éventuelle du traité de commerce franco-italien, qui expirait seulement en 1892, se propagea tout à coup, et comme une traînée de poudre, dans les journaux de toute nuance. On eût dit une campagne entreprise sur un mot d'ordre. En présence d'une telle controverse sur une question aussi grave, il nous importait de savoir quelle était l'opinion du gouvernemenl, et j'en parlai incidemment à .\I. de Robilant sans avoir l'air toutefois de supposer que ses collègues y fussent pour quelque chose, bien qu'au fond je fusse persuadé du contraire. L'attitude du ministre me confirma dans cette pensée : sans m'tndiquer d'intentions arrêtées^ il me laissa cependant entendre que, préoccupé de la surélévation de son tarif général, 1*» Cabinet envisageait l'opportunité de devancer l'échéance du traité de 1881. Cette réponse était assez inquiétante par elle-même, mais j'en fus d'autant plus ftuippé que M. de Rol)ilant s'empressa d'ajouter qu'au surplus, à son avis, les dissentiments douaniers n'affectaient en rien les relations politiques des peuples. J'étais, pour ma part, très éloigné de
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cette théorie de circonstance; mais, sans la discuter, je me bornai à lui dire que, s'il ne fallait pas exagérer l'importance des luttes économiques, il était toujours sage de les éviter et surtout de ne pas les provoquer sans être sûr d'y trouver un bénéfice, et que, sur ce dernier point, je ne devais pas lui dissimuler qu'il n'y avait pas lieu d'espérer de notre côté des concessions vraiment utiles. Je lui marquai, en conséquence, dans cet entretien, aussi bien que dans ceux qui le suivirent, le ferme espoir qu'il userait de son influence pour écarter une telle aventure.
J'avais plus d'une raison d'inquiétude. Je n'ignorais pas que quelques paroles, prononcées récemment à notre Chambre des députés, avaient été mal interprétées en Italie, et que le parti protectionniste, auquel appartenaient plusieurs membres du ministère, affectait de nous croire disposés à entamer une campagne économique; il était donc vraisemblable qu'il préférerait nous prévenir, soit par amour-propre, soit pour nous intimider par son initiative en nous montrant qu'il ne redoutait point la lutte et que le pays était prêt. J'estimais, en outre, que AI. de Robilant, si circonspect d'ordinaire, ne m'eût point parlé de la sorte, s'il n'eût considéré la décision du Cabinet comme à peu près fixée, peut-être même prochaine, et qu'il voulait m'y préparer.
Nous ne l'attendimes point longtemps. Malgré tout ce que je pus dire au ministre italien des intentions très paisibles de notre gouvernement et aussi de l'inutilité d'espérer de nous de nouvelles concessions douanières, il m'annonça bientôt la dénonciation du traité (|ui devait, dès lors, devenir caduc un an plus tard. En outre, il me fit savoir que son gouvernement entendait joindre, dans les négociations futures, les deux questions maritime et commerciale, afin, me dit-il, de nous fournir réciproquement de nouveaux éléments d'accord, de sorte (|ue nous devions réserver aux conférences ultérieures sur un traité de commerce toute controverse sur le traité de navigation.
Ce programme nous fut doublement désagréable : d'abord, comme je le répétais sans cesse à AI. de Robilant, nous n'entendions pas abaisser dans une convention nouvelle les taxes de I88I que nous jugions déjà insuffisantes; ensuite nous souhaitions conclure au plus vite le traité de navigation, et la jonction des deux affaires nous semblait devoir le retarder en compliquant la discus-
sien. Indépendamment de ces considérations, et nous plaçant au point de vue de la politique générale, nous redoutions la perspective de pourparlers si longs et si épineux, quand nos rapports avec l'Italie étaient déjà tendus, et quand nous avions à cœur de résoudre tant de difficultés d'un autre ordre, notamment à nous occuper des intérêts qu'il nous importail de défendre, tels que notre situation en Egypte, nos missions catholifjues en Orient et en Extrême- Orient, surtout en Chine, et aussi du règlement européen des questions récemment soulevées par les troubles de Bulgarie. Nous pouvions d'autant moins envisager sans anxiété la perspective de démêlés commerciaux avec le Cabinet de Rome que M. de Robilant, dans un discours sur ses relations avec les autres Puissances, après avoir exposé ses bons sentiments envers l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre, s'était complètement abstenu de parler de la France. Cette omission si étrange dans une dissertation où le ministre avait accumulé les phrases les plus chaleureuses à l'adresse de Berlin, de Vienne et de Londres avait été partout remarquée et soulignée. A quelque degré ([u'elle eût été calculée, elle indi(|nait tout au moins un courant d'idées assez peu favorable, et, dans ces conditions, de nouvelles polémi(jues nous paraissaient à bon droit très inopportunes.
Je dois dire toutefois que malgré cet aspect assez sombre de l'horizon, l'ambassade rencontrait partout autour d'elle, aussi bien dans les régions politi(jues que dans le monde, beaucoup d'empressement et de bonne grâce. Je rappelle bien volontiers cet agréable souvenir. Les dispositions personnelles que le Roi m'avait témoignées lors de ma première audience demeuraient immuables. Nous ne pouvions qu'être touchés et reconnaissants, l'ambassadrice et moi, de la bienveillance dont nous étions honorés par la reine d'Italie, non moins remarquable par sa beauté que par l'éminente distinction de son esprit. Dans les réceptions officielles et intimes du palais Farnèse, le personnel de la Cour et la bril-
laiite et cliarniante société romaine se montraient animés des sentiments les plus sympathiques. J'avais aussi cette heureuse fortune de trouver dans mes collègues des hommes aimahles, de rare mérite, et avec qui les entretiens étaient toujours faciles et souvent affectueux. J'aime à citer ici les noms de ces diplomates (|ue j'appréciais fort : le baron d'Uxkull, notre doyen, ambassadeur russe de la vieille école, d'une élégance supérieure, causeur disert et savant; sir Savile Lumley, qui recevait, avec tant d'aménité souriante, dans sa belle villa entourée de vastes jardins; M. de Keudell, qui représentait depuis douze ans l'Allemagne avec prudence et bonne humeur; le baron de Brûck, ambassadeur d'Autriche-Hongrie, homme de carrière, connaissant à fond le métier, bon camarade, très actif et avisé; Photiadès-Pacha, hellène-ottoman, passé maître dans la tactique orientale, qui avait toute l'intelligence alerte et le style de sa race. Je goûtais aussi beaucoup le voisinage de notre Ecole d'archéologie installée au second étage du palais Farnèse, et dont l'érudit M. Le Blant, membre de l'Institut, dirigeait les études; enfin, j'aimais notre villa Alédicis, particulièrement chère à la France : lorsque j'allais voir son directeur, l'illustre Hébert, et les jeunes artistes dont il était entouré, j'avais dans leurs beaux jardins ombragés de pins parasols une impression de joie sereine; j'étais heureux de leur intimité et j'oubliais auprès d'eux les perplexités de la politique.
Il fallait bien cependant y revenir à toute heure, en dépit des distractions et des séductions du séjour de Rome et des conditions accessoires qui, en d'autres temps, m'eussent rendu agréable l'accomplissement de mes devoirs. Les circonstances se pressaient, et j'avais d'autant plus à m'en préoccuper que je fus bientôt en présence de deux crises ministérielles survenues à peu d'intervalle l'une de l'autre : la première à Paris et la seconde à Rome. Je n'ai pas à raconter les causes de la nôtre, toutes intérieures; je dirai seulement que, le 9 décembre 1886, le Cabinet présidé par M. de Freycinet donnait sa démission, et que, dans le ministère formé alors par M. Rouvier, M. Flourens acceptait le portefeuille des Affaires étrangères. J'appris avec peine le départ de l'homme d'Etat célèbre qui dirigeait notre diplomatie : je connaissais de tout temps son expérience des questions européennes ; il étudiait
comph'tpnicnt les affaires, les maniait avec dextérité, et s'était acquis, dans toutes les Cours, une incontestable autorité. A deux reprises, lors des graves événements qui s'étaient développés en Grèce et auxquels j'avais eu l'honneur de prendre part, en qualité de ministre à Athènes, sous son habile direction, j'avais été particulièrement en mesure de constater l'élévation de sa pensée, son discernement des circonstances et la fermeté de son jugement. Enfin, pour la mission que j'avais à remplir, j'étais certain d être soutenu par un ministre qui venait de me donner, en me désignant pour l'ambassade de Rome, la meilleure preuve de confiance et d'estime. J'eus heureusement la vive satisfaction de recevoir aussitôt de son successeur les instructions les plus conformes à mes désirs. M. Flourens, parfaitement au courant de nos affaires, éclairé par un patriotisme robuste et prévoyant, diplomate sinon de profession du moins de caractère, instruit par une longue expérience administrative, doué d'autant de tact que de dignité, affirmait l'intention de ne rien modifier dans notre politique extérieure, notamment en Italie. Il voulut bien me marquer, après avoir lu ma correspondance antérieure, des sympathies qui m'étaient très précieuses et que j'ai eu le bonheur de conserver dans la suite. L'ambassade se trouvait donc, après cette crise, au point de vue de la conduite à suivre, dans la même situation que par le passé, et j'étais assuré que le nouvel liùte du (juai d'Orsay s'inspirait, envers l'Italie, des mêmes principes (|ue son prédécesseur. Les difficultés subsistaient sans doute, mais il était évident qu'elles seraient abordées avec autant de sagacité que de prudence, et c'était pour nous d'autant plus nécessaire qu'elles allaient devenir plus intenses après la crise ministérielle de Rome dont j'ai maintenant à retracer les lentes et complexes péripéties.
On était loin de penser dans le monde politique, aussi bien en Italie qu'en Europe, que ce fut une affaire coloniale qui dût non seulement renverser le Cabinet Depretis qui paraissait très solide, mais encore déplacer l'axe du gouvernement au profit du parti radical. Ce fut cependant ce qui arriva, comme on va le voir. J'ai cité plus haut la question de Alassouali et d'Abyssinie comme une des préoccupations italiennes, mais il était impossible de prévoir les proportions que de pénibles événements lui donnèrent soudain. Je
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dois en rappeler ici rapidement les ori<]ines. Pendant l'insurrection mahdiste, en février 1885, l'Éjjypte ayant évacué ce territoire pour concentrer ses forces, le Cabinet du Quirinal, malgré les protestations de la Turquie, Puissance suzeraine, avait envoyé à Massouah un corps de troupes assez peu nombreux d'ailleurs sous prétexte de maintenir l'ordre dans ces contrées où il possédait déjà un petit établissement, et de sauvegarder les intérêts de la civilisation européenne sur le littoral de la mer Rouge. L'entreprise avait été alors vivement combattue par l'opposition, et .\I. Alancini, ministre des Affaires étrangères en ce moment, avait dû la présenter modestement comme une mesure préventive et transitoire qui n'impliquait aucun projet d'expansion permanente et de conquête africaine. Il en avait parlé dans ce sens tant au Parlement qu'au debors : les Puissances étaient restées indifférentes, et quant à la France, elle s'était bornée à réserver ses droits surZoulab. L'occupation s'était donc établie et consolidée si bien que peu à peu elle était considérée pour ainsi dire comme définitive, ou du moins comme un de ces faits dont on ne songe pas à contester la validité, quoi([ue aucun acte international ne l'eût consacrée officiellement. Les Italiens avaient donc développé là leur situation, augmenté leurs forces, créé une administration civile et militaire, sérieusement organisée. Ils ne rencontraient aucun obstacle du côté de l'Egypte, mais si l'attitude du Kbédive et celle de l'Europe leur permettait d'espérer une possession paisible, il y avait cependant pour eux un nuage noir du côté de l'Abyssinie. Le Négus en effet n'envisageait qu'avec malveillance leur installation dans une région aussi rapprocbée de son empire et où leur présence lui paraissait menacer ses frontières. Sans insister sur les discussions et dissenliments qui s'ensuivirent entre lui et le gouvernement italien, il suffît de dire que, depuis quelques mois, cet état de cboses avait pris un caractère assez inquiétant. Le souverain abyssin accentuait de plus en plus des vues contraires à toute extension de la colonie sur le continent : ses troupes concentrées aux environs et leurs manœuvres suspectes indiquaient des projets hostiles, et l'on disait même qu'un de ses lieutenants, le Ras Alula, s'avançait du côté de Massouah. On s'en était ému à Rome, et le commandant du corps d'occupation prenait de son côté des mesures défensives sur des points assez éloignés de la côte, élar-
gissant ainsi son coirlc (raclion clans la dircdion de TAbyssinie. L'anxiêié do l'opinion publique en Italie se traduisit alors par des attaques de presse contre le ministère et, ce qui était plus étrange, contre nous qu'on accusait de donner de mauvais conseils au Xégus. J'ai rappelé plus haut ces insinuations absolument injustes, accueillies cependant, sinon inspirées par l'état-major de la colonie. A'ous n'avions, quant à nous, en présence de cet état des esprits, (pi'à maintenir les instructions formelb's qui prescrivaient à notre vice-consul à .\Iassouali de vivre en bons termes avec les autorités de sa résidence : plus la situation s'aggravait dans ces parages, plus AI. de Freycinet et après lui M. Flourens insistaient pour que son attitude demeurât absolument correcte.
Le Ras Alula poursuivait cependant sa marche suspecte, et les inquiétudes devinrent l)i('ntôt si \ives à Rome que des questions catégoriques furent posées aux ministres dans le Parlement. II s<' produisit alors un singulier et triste épisode. Soit <ju'ils fussent mal informés des forces réelles rassemblées par le IVégus, .soit qu'ils se fussent exagéré la valeur des dispositions adoptées à Massouah et aux alentours par le commandant des troupes italiennes, le comte de Robilant et le général Ricolti, ministre de la Guerre cherchèrent avant tout à rassurer le pays, à réfuter les critiques de l'opposition et affectèrent une complète sécurité. M. de Robilant contredit k's assertions et arguments de ses adversaires avec une vivacité excessive, parla ^de l'Abyssinie avec dédain, (jualilîa même ironi(|uement de ii quatre bandits o les soldats du Xégus et déclara sur un ton péremptoire ;■- qu'il n'y avait pas péril en la demeure - .
C'étaient là, comme il l'a avoué lui-même plus tard, « des mots malheureux «, et les événements devaient lui infliger un cruel démenti. Quelques jours après, en effet, un télégramme de Alassouah annonçait que ces « (juatre bandits » avaient surpris auprès deDogali j)lusieurs compagnies de Tarmée italienne et une colonne d'irréguliers et les avaient entièrement détruites dans une embuscade. Cette nouvelle porta au comble l'agitation populaire : elle attestait la vigueur et le nombre des troupes ennemies, faisait prévoir des complications dangereuses et plaçait dans une situation délicate le gouvernement qui, la veille encore, manifestait une tranquillité imprudente. Lorsque M. Depretis vint annoncer ce
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désastre à la frihuiio et deiiiaiul(>r les crédits nécessaires pour l'envoi immédiat de renforts, une foule irritée entourait le palais de Monte-Citorio : les orateurs de l'opposition firent entendre à l'envi de violents discours; il fallut dissiper à main armée les rassemblements séditieux; on ne put donner à la Chambre que des explications assez vagues et embarrassées, et si les députés votèrent par patriotisme les subsides demandés, ils n'acceptèrent l'ordre du jour de confiance qu'à trente-quatre voix de majorité. Le Cabinet ne crut pas devoir se contenter de ce chiffre si inférieur à celui (ju'il obtenait d'ordinaire, et déclarant, selon l'expression de M. de Robihint, qu'il ne voulait pas être « un ministère toléré », il donna aussitôt sa démission (février 1887).
La crise allait durer deux mois. Elle était d'autant plus grave qu'elle surprenait le pays en pleine accalmie parlementaire : nul n'était préparé à un changement de direction et de personnes. M. Depretis semblait, après tout, seul en mesure de réunir une majorité, un peu factice peut-être, mais au demeurant assez fidèle, puis(|ue, même dans ces circonstances, et si diminuée qu'elle fût, elle l'avait maintenu à son poste. En outre, M. de Robilant était engagé avec l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Angleterre dans des négociations dont il paraissait difficile de lui retirer laconduite, et le roi lui demeurait favorable. En penchant soit à droite, soit à gauche, on ris(juait de détruire l'équilibre de la Chambre et du Gouvernement. Au premier abord, M. Depretis, que Sa Majesté avait prié de garderprovisoirement le pouvoir, crut ou feignit de croire qu'un '■ replâtrage r pourrait suffire; il élimina (|uelques ministres secondaires et conserva M. de Robilant. Mais cette combinaison incolore ne correspondait pas au mouvement de l'opinion. Il y renonça, et, certain d'ailleurs que, dans le désarroi de la droite et du centre, et en présence de l'opposition compacte de la gauclie, lui seul aurait, en définitive, assez d'adresse et d'autorité pour concentrer les groupes divers autour de son nom, il pria le Roi de
lui donner un successeur. Mais Sa Majesté s'adressa vainement aux hommes politiques les plus en vue, M. Biancheri, M. Farini, voire à M. de Robilant, ce qui semblait assez inutile, puisqu'il était plus que tout autre compromis : tous refusèrent d'assumer une tâche aussi ardue, et cet imbroglio se prolongea pendant un mois au milieu d'une agitation stérile. A ce moment, les partis étaient lassés, aucune solution nouvelle ne semblait possible : on s'avisa d'un expédient. Le Cabinet démissionnaire étant resté ^ar intérim en fonctions, on se souvint qu'en somme il avait conservé la majorité, et, toute autre issue paraissant fermée, le Roi invita simplement M. Depretis et ses collègues à garder leurs portefeuilles et à se représenter devant la Chambre. Ainsi fut fait, et, le 5 mars, à la surprise générale, le ministère tout entier informa le Parlement de sa résurrection.
En réalité, il tentait une aventure. Soit qu'il eut mal calculé et trop préjugé de la fatigue des partis, soit plutôt que M. Depretis, assuré de surnager en toute hypothèse, estimât nécessaire de pousser à bout les choses pour éclaircir la situation et pour évoluer ensuite à son aise, il trouva devant lui le public déçu, l'opposition plus violente que jamais et ostensiblement dirigée par le <hef célèbre et populaire de la gauche, M. Crispi. Redoutable adversaire, animé désormais d'une énergie décisive, celui-ci engagea sur-le-champ la bataille, et, dès le 10 mars, présenta un ordre du jour hostile. Il est vrai (|u'après une orageuse discussion le ministère obtint encore la majorité, mais elle était réduite à vingt voix, y compris celles des ministres et des secrétaires généraux. Vainqueur sans doute, il était moralement condamné.
Vainement ce même Cabinet (pii, un mois auparavant, jugeait insuffisante une majorité de trente-<juatre voix, déclara se contenter de vingt et resta au pouvoir en prorogeant le Parlement. L'opinion et la presse furent ironiques et sévères. En dépit des chiffres, il s'effondrait. M. Depretis, avec sa perspicacité accoutumée, comprit qu'il fallait changer de route; comme toujours servi par sa science des éléments et des calculs parlementaires, il n'hésita point à virer de bord et entra en pourparlers avec M. Crispi. Sa tactique fut toutefois prudente : en inclinant vers la gauche, il ne voulait pas abandonner le centre, et dans ses entretiens avec l'opposition, il ne lui offrit que deux portefeuilles :
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rintôrieur pour M. Crispi, la Justice pour \I. Zanardelli. Il se réserva les Affiiires étrangères, et attribua les autres ministères aux groupes qui l'avaient toujours soutenu. Le succès de cette combinaison était inévitable : M. de Robilant était écarté; le centre ne pouvait pas se plaindre, puisque la plus grande partie des titulaires lui appartenaient; la droite, il est vrai, restait sur le carreau, mais la jonction du centre et de la gauche la laissait isolée et impuissante ; le Cabinet, ainsi constitué, était assuré d'une majorité plus considérable que celle de son prédécesseur. Cette coalition était un coup de maître, et le vieux stratège réunissait, une fois encore, autour de lui, les forces vives du Parlement. De son côté, AI. Crispi, bien que les modérés eussent la majorité dans le Conseil, avait tout avantage à accepter la transaction. La grande affaire pour lui était d'entrer dans le gouvernement qui se trouvait transformé par sa seule présence. Il était sûr d'y exercer une influence prépondérante, sachant très bien que sa personnalité puissante s'imposait à .\I. Depretis et dominerait rapidement ses collègues. Il se fiait avec raison à son talent, à son prestige et à la vigueur de sa volonté. Les choses furent donc ainsi réglées. Xous avions assisté à cette crise avec un vif intérêt sans doute, mais notre impression restait assez vague : M. Depretis était insignifiant aux Affaires étrangères, tout dépendait à nos yeux de l'orientation diplomatique de M. Crispi. Bien qu'il ne fût alors ([ue ministre de l'Intérieur, on ne doutait pas que son action supérieure ne s'étendît sur toutes les questions générales. Quant à nous, nos bonnes dispositions étaient immuables, car nous ne regrettions pas M. de Robilant et n'avions aucune opinion préconçue; toutefois nous attendions à l'œuvre avec quehjue émotion l'homme d'Etat impérieux qui, sous le pavillon de M. Depretis, devenait le véritable chef du gouvernement italien.
M. Crispi avait alors près de soixante-dix ans, mais il paraissait dix ans de moins. Il avait gardé toute sa force. L'accentuation de
ses traits, ses yeux l)nllanls, sa <[rosse moustaclie hlanrhe, la vivacité de ses mouvements donnaient à sa physionomie un aspect rude et hardi. Son visage et son attitude annonçaient le tempérament autoritaire et passionné, l'active intelligence, l'audace imperturhahle et l'esprit suhtil, qui l'avaient prédestiné à une vie orageuse, aux épreuves et aux succès de sa carrière. Révolutionnaire avec Garibaldi en Sicile, conspirateur dans l'exil, mêlé à toutes les péripéties du jeune royaume italien, ministre un instant avec ce mémo Deprelis dont il devait, dix ans plus tard, redevenir le collègue, démissionnaire à la suite d'un divorce retentissant, orateur éloquent au barreau et dans les assemblées, l'un des cinq membres du groupe militant qui, sous le nom de - pentarchie r , dirigea longtemps le radicalisme italien, il était l'un des derniers survivants des fondateurs de l'unité, et il avait, avec la légitime ambition d'un homme supérieur, le fier sentiment de sa vigueur et de sa popularité. Cependant, et quels que fussent ses talents, son courage, la renommée de son existence sonore, il n'inspirait dans les cercles politiques et dans cette haute bourgeoisie qui mène tout en Italie, (ju'une confiance restreinte. Le parti libéral modéré, parfois ses amis eux-mêmes, craignaient son caractère ardent, son imagination aventureuse, ses tendances à l'intrigue; ses brillantes (|ualités, excellentes pour l'attaque, semblaient peu compatibles avec la direction pondérée d'un gouvernement. On le jugeait plus capable d'agiter le pays que de le conduire. On voyait en lui un chef impétueux, mais on doutait de sa prudence. On le savait plein de ressources, en mesure d'emporter un vote par sa parole véhémente et par une stratégie rapide : saurait-il être un guide rassurant, concentrer les résultats par une politique suivie et persuasive? Il plaisait par son langage familier, nerveux, patriotique : c'était certainement un maître, mais la volonté n'est pas tout : encore faut-il savoir comment elle s'exerce. Il élait néanmoins alors riiomme d'Etat le plus en vue, et, après une si longue crise (jui avait démontré l'iuipuissance de ses rivaux, il arrivait nécessairement au pouvoir. D'ailleurs, avec cette lucide habileté qu'il tenait de son origine grec(jue, instruit aussi par l'expérience et par 1 âge, il avait, depuis plusieurs années, adopté une ligne de conduite très sage en soi que Mazzini avait qualifiée durement et injustement de - trahison •• , mais (|ui lui aplanissait la voie : il
avait résolument accepté le principe monarchique tout en restant le champion des doctrines radicales. Sans désavouer son passé ni son parti, il avait agi avec une heureuse souplesse, fidèle à ses opinions, mais les renfermant dans les limites constitutionnelles cl les conciliant avec le maintien d'une royauté nationale, populaire et correcte. Grâce à cette évolution parfaitement compatible avec sa dignilé, il était devenu - possible ' et même, par suite des divisions du parti conservateur, il apparaissait comme seul possible. Quant à nous, si avec un homme aussi remuant que hautain, nous devions être vigilants, notre gouvernement républicain n'avait aucun préjugé qui lui fût contraire; et même, comme M. Crispi atfectait, dans l'opposition, des sympathies françaises, nous aimions à penser qu'au pouvoir il voudrait bien nous les conserver. Mous étions donc préparés à seconder éventuellement de notre mieux le nouveau ministre, qui allait bientôt être au premier rang, et auquel ses facultés brillantes et sa volonté intrépide assuraient d'avance dans les conseils de la Couronne une irrésistible autorité.
Nous avions, en ce moment, un assez bon moyen de pressentir ses intentions à notre égard. La participation officielle de l'Italie à notre Exposition de 1889, dont les préparatifs étaient commencés, avait été depuis quelque temps l'objet des commentaires de la presse dans la Péninsule, sans que le gouvernement royal eût encore manifesté sa pensée. Bien que cet événement en lui-même et sa date ne pussent déplaire à un grand pays industriel et libéral, des bruits contradictoires ai aient couru. Pendant la crise ministérielle, on parla d'autre chose, mais lorsqu'elle fut terminée, le nouveau Cabinet se trouvait appelé à prendre une décision. Nous savions que l'Allemagne et l'Autriche s'abstiendraient sous divers prétextes dont nous comprenions plus ou moins le sens, mais nous considérions comme assurée l'adhésion du royaume fondé sur les principes de la Révolution et dirigé par des hommes d'opinions
avancées. Nous désirions toutefois être fixés, et je dus cherchera connaître sur ce point les vues du président du Conseil, me réservant d'en entretenir plus tard, s'il y avait lieu, son puissant collègue.
Je fus étonné du langage de M. Depretis. Après m'avoir écouté avec une apparente bienveillance, il me dit ^ qu'il n'avait pas encore approfondi la question, et qu'il allait l'étudier - . Puis, comme je tâchais d'en savoir davantage, il ajouta, en caressant sa longue barbe blanche d'un air un peu embarrassé, qu'en général it il n'appréciait pas beaucoup l'utilité des expositions •■ . Je me rappelai alors, avec un certain souci, que j'avais entendu jadis, à Berlin, le prince de Bismarck soutenir cette théorie. Peu satisfait de la retrouver sur les lèvres du ministre italien, et surtout de l'hésitation visible de sa pensée, aussi bien que de sa réponse dilatoire, je résolus de voir M. Crispi. Bien que cette affaire, en apparence du moins, ne fût pas de son ressort, je connaissais trop son influence pour négliger de tàter le terrain de ce côté-là; je le pouvais d'autant plus aisément que je n'étais pas encore entré en relations personnelles avec lui et que ma visite pouvait paraître de simple courtoisie, sans aucun objet particulier. Après une conversation assez longue sur la situation générale de l'Europe, le ministre protesta de ses sympathies envers la France; puis, faisant allusion à la Triple Alliance, me dit (ju'il se trouvait là en présence d'un fait accompli dont il ne fallait pas s'exagérer l'importance et que luimême aimait trop notre pays pour jamais rien faire qui nous fût pénible. C'était à peu près, avec une nuance plus cordiale, le style de M. de Robilant. J'effleurai alors la question de l'Exposition d'une manière incidente; mais M. Crispi, tout en m'affirmant que i; son passé garantissait ses opinions à cet égard ^ , et qu'il ne voyait " aucune raison •• pour que l'Italie, qui avait pris part officiellement à l'Exposition de 1878, n'agît pas de même en 1889, évita de se prononcer sous prétexte que tout dépendait du Conseil des ministres dont les résolutions étaient encore indécises. Il observait donc en réalité la même réserve que M. Depretis, et, sur ce point, les directions de la politique italienne n'étaient pas meilleures qu'autrefois. Je ne doutais donc pas (ju'en ceci, comme en tout le reste, le Cabinet conformerait son attitude à celle de ses alliés, et en effet, peu de temps après, il nous fit connaître son
abstention. Il est vrai qu'il nous assurait de son empressement à favoriser Tiniliative privée du commerce et de l'industrie de la Péninsule, et j'ajouterai que les comités particuliers formés alors réagirent de telle sorte contre la décision de leur gouvernement, que le palais italien, érigé à Paris par leurs soins, attesta une fois de plus les progrès, la vitalité et la grandeur de leur patrie. Toutefois, au point de vue politique, nous ne pouvions voir sans déplaisir qu'en cette circonstance mémorable, M. Depretis et M. Crispi se fussent détournés de nous.
Nous n'en tenions pas moins à leur montrer des dispositions gracieuses, et, vers la même époque, nous envoyions le conseiller de l'ambassade représenter nos ministres des Affaires étrangères et des Beaux-Arts aux fêtes célébrées à Florence pour le centenaire de Donatello. Mais nous avions trop souvent le regret de constater la réserve et même parfois le mauvais vouloir du Cabinet du Quirinal : tantôt, à Alassouab, le blocus de la côte était étendu, sans notre aveu, à notre territoire de Zoulah, tantôt nous rencontrions, pour l'exequatur des consuls à Madagascar, sinon des objections formelles, du moins des observations gênantes pour notre protectorat. En outre, ce qui était plus grave, l'Italie poursuivait de plus en plus des négociations secrètes avec l'Angleterre sur les affaires de la Méditerranée et notamment celles d'Egypte, ce qui ne laissait pas de nous donner de l'inquiétude pour notre politique africaine. Enfin, presque toute la presse nous témoignait une continuelle défiance dans les moindres discussions où nous étions engagés; les rares journaux qui se disaient nos amis prétendaient même nous bien servir en ne parlant pas de nous. La société romaine, ainsi que je l'ai dit, montrait assurément beaucoup de sympatliie à l'ambassade, les ministres étaient très corrects et même affables, mais les faits demeuraient troublants.
En ce moment (juillet 1887), l'état de santé de M. Depretis s'étant aggravé, et le Roi lui ayant fait cette visite qui, pour les malades illustres, est de si mauvais augure, on ne doutait plus de sa fin prochaine. Il partit pour passer l'été dans ses propriétés de Stradella. M. Crispi prit l'intérim des Afftiires étrangères et présida provisoirement le Conseil, évidemment avec succession future. Je saisis cette occasion pour le revoir, et je dois dire que, soit que ses intentions fussent en réalité plus bienveillantes, soit qu'il jugeât
convenable, à la veille d'assumer le pouvoir suprême, de donner une forme rassurante à son langage, il me renouvela avec plus de force que jamais l'expression de ses bons sentiments. Il insista sur le caractère pacifique de la Triple Alliance; il affirma que, pour l'Exposition, il n'avait pu agir autrement, en ajoutant sur un ton confidentiel, « qu'il ne pouvait m'en dire davantage « , et en déclarant de nouveau que, d'ailleurs, il donnerait tout son concours à l'initiative de l'industrie italienne. En ce qui concernait les traités de commerce et de navigation, il espérait vivement les conclure, enfin il manifesta le plus grand désir de régler toutes nos affaires à l'amiable et d'établir une parfaite union entre deux grandes nations libérales. Et comme j'allais prendre mon congé annuel, il me dit que je pouvais à Paris assurer le gouvernement de ses vues amicales. Bien qu'au demeurant son discours fût assez vague, j'y répondis sur le même ton afifectueux : j'en gardais une meilleure impression, sans être cependant tranquille, mais j'estimais préférable de lui montrer de la confiance et de l'encourager ainsi à préparer, pendant les mois des vacances, le terrain où il semblait vouloir s'avancer dans une pensée de concorde conforme à la nôtre.
Quoi qu'il en fût, nous allions être à même d'en juger. Un événement que tout faisait prévoir, mais qu'on ne croyait pas aussi proche, modifia le tableau. M. Depretis, qui représentait dans le Cabinet l'élément pondérateur, succombait, le 29 juillet, à une attaque de goutte au cœur. Le vieux ministre mourait en plein succès, après avoir reconquis sa popularité qui, au cours de sa longue carrière, avait subi quelques éclipses. Le monde parlementaire et la presse rendirent à sa mémoire les plus solennels hommages. Il avait été moins un homme d'Etat qu'un éclectique tolérant, subtil, servi par une savante dextérité, mais il laissait à son successeur désigné une majorité forte et un gouvernement bien constitué. M. Crispi recueillit immédiatement l'héritage que personne ne songeait à lui disputer. Le pays, sans av^oir en lui une confiance absolue, était séduit par sa volonté décisive, les ressources de son esprit, et aussi par sa vie active, associée à l'histoire. Le Parlement acceptait sa dire<"tion comme un fait dont la récente crise avait démontré la nécessité, comme la condition actuelle d'un gouvernement libéral et fort : le Roi, (jui n'avait
admis d'abord qu'avec une certaine froideur l'accession au pouvoir d'un personnage aussi agité, s'était rallié cependant à la combinaison que M. Depretis avait imaginée, et, au moment où celui-ci disparaissait de ce monde, Sa Majesté considérait avec raison M. Crispi comme seul capable de gouverner avec le concours des Chambres. Il lui confia donc, le 7 août, la présidence du Conseil et le confirma dans le ministère de l'Intérieur. M. Crispi prit en même temps le portefeuille des Affaires étrangères par intérim, mais personne ne doutait qu'il n'eût la ferme intention de le conserver. Il se trouva ainsi investi d'une autorité exceptionnelle dans le Cabinet dont il était non seulement le chef, mais encore l'unique inspirateur et le maître.
C'était donc désormais exclusivement avec lui que l'ambassade avait à traiter les affaires déjà engagées entre l'Italie et la France et celles qui pourraient survenir. \ous n'avions aucune appréhention particulière à concevoir après les paroles qu'il m'avait adressées lors de mon départ en congé, et quand on apprit en France son élévation à la présidence du Conseil, rien ne semblait faire supposer qu'il fût pour nous un adversaire. Xous savions bien que son programme général serait celui du précédent Cabinet, l'entente avec l'Allemagne sur le continent, et avec l'Angleterre dans la Méditerranée : mais, comme il y a toujours manière d'interpréter un programme, nous avions à savoir désormais s'il chercherait, tout en suivant sa ligne politique, à se rapprocher de nous, ou s'il affecterait à notre égard, dans les affaires en suspens, des sentiments réservés ou malveillants. Or, nos doutes ne furent pas de longue durée, car, avant môme mon retour à Rome, un incident assez caractéristique détermina d'une façon très claire la direction de la diplomatie italienne.
Je ne doutais pas, connaissant le caractère de M. Crispi et son activité, que nous ne fussions promptement édifiés. Il n'était pas homme, en effet, à rechercher les équivoques et les moyens dila-
246 SOCVE\'IRS ET CAUSERIES D'UN DIPLOMATE
toires, et il ne tarda point à prendre position d'une manière catégorique. Tandis qu'il avait jusqu'alors affecté de considérer l'accession de l'Italie à la Triple Alliance comme une nécessité de la situation, comme un fait dont il n'était point l'auteur et qu'il avait dû accepter, il s'empressa, au contraire, de l'affirmer personnellement dès qu'il fut président du Conseil. Il le fit par une démarche décisive, non point ostensiblement dirigée contre nous, mais qui indiquait au moins, de sa part, avec une certaine indifférence pour l'impression qu'elle ferait en France, des tendances médiocrement engageantes, et cela en un moment où nos rapports avec lui allaient devenir quotidiens et oii les délicates négociations à suivre exigeaient de part et d'autre des ménagements particuliers.
Le 1" octobre 1887, profitant des vacances parlementaires, il passait la frontière du Xord sans appareil officiel ; aucune circonstance n'avait même fait pressentir son départ; les journaux officieux affectaient de ne rien savoir, les Chargés d'affaires (tous les ambassadeurs étaient absents) n'obtinrent à la Consulta aucun renseignement précis : beaucoup de gens croyaient qu'il était aux Eaux. Enfin un télégramme d'origine allemande annonça (ju'il se rendait à Friedrichsruhe chez le prince de Bismarck. Ce voyage inattendu parut d'autant plus étrange qu'il avait été tenu secret et qu'on ne savait comment en expliquer l'urgence et le mystère. Ce n'était assurément pas pour conférer avec le Chancelier des affaires de Bulgarie, d'Abyssinie et d'Egypte que le premier ministre avait pris la route de Berlin : il était clair que son véritable objectif était de consolider l'entente de l'Italie avec l'Allemagne par sa propre initiative, de lui donner spontanément une sanction solennelle, et d'en assumer, par un acte libre et réfléchi, toute la responsabilité. A son point de vue, il agis.sait habilement et affermissait son pouvoir en manifestant son intimité avec le prince de Bismarck; mais si nous n'avions ouvertement rien à objecter contre ces effusions diplomati(jues, nous étions absolument fixés sur les inclinations du président du Conseil et le degré de sympathie que nous devions en attendre.
Après avoir été pendant trois jours l'hôte du Chancelier, M. Crispi revint à Rome triomphant, et à bon droit : il avait certainement augmenté son prestige en Europe et surtout dans la
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Péninsule, et corroboré la situation de son gouvernement dans la Triple Alliance. A la suite des récentes entrevues du comte Kalnocky avec M. de Bismarck, il avait attesté à son tour, par sa présence à Friedriclîsruhe, l'importance du rôle réservé à l'Italie dans les combinaisons concentrées entre elle et les deux Empires du centre. Il avait obtenu de bonnes assurances sur les questions secondaires, de sorte (ju'il ne lui restait j)lus, à son retour, qu'à présenter à toutes les Puissances, notamment à nous, son voyage sous l'aspect le plus séduisant. Il avait trop d'esprit et trop d'art pour y manquer. - J'apporte la paix! •' s'écria-t-il en recevant notre Chargé d'affaires. Il est vrai qu'elle n'était point menacée et qu il ne nous apportait pas grand'chose, mais il avait intérêt à donner un beau résultat à son excursion lointaine. Puis, comme notre presse en avait pris quelque ombrage, il affecta d'être fort étonné : ses relations d'ancienne date avec le Chancelier rendaient, disait-il, ce voyage de courtoisie parfaitement naturel, et il était heureux d'ajouter qu'à travers leur échange d'idées sur les différents sujets de conversation du moment, la Bulgarie, l'Abyssinie, l'Egypte, etc., les intentions les plus rassurantes et les plus pacifiques s'étaient manifestées pour le présent et l'avenir. Ce fut là également le thème (jue l'ambassadeur du Roi à Paris, le général Menabrea, développa longuement à \I. Flourens, et AI. Crispi s'exprima en termes analogues dans le discours qu'il prononça à Turin peu de jours après. Enfin, il me fit entendre les mêmes explications lors de mon retour à Rome, insistant sur les excellentes vues du Chancelier et se disant lui-même le meilleur ami de la France. On ne saurait nier que toutes ces déclarations de l'arfilicieux ministre ne fussent parfaitement à leur place : l'incident subsistait avec les avantages qu'il assurait à l'Italie, et nos susceptibilités étaient prévenues par la grâce de la forme. Le Roi agit de même : dans l'audience particulière (ju'il m'accorda le lendemain, il me témoigna plus de cordialité que jamais. Je pus en même temps constater un autre résultat du voyage à Friedriclîsruhe : jusqu'alors, le Roi ne parlait de il. Crispi qu'assez froidement; il m'en fit au contraire, cette fois, les plus vifs éloges. Evidemment, au sortir du château de AI. de Bismarck, le premier ministre était grandi dans l'esprit de son souverain.
Vin
Je n'ai pas besoin de dire que, la situation étant ce qu'elle était, nous ne pouvions qu'accepter les belles paroles du Roi et de M. Crispi et y répondre dans le même sens. L'occasion allait d'ailleurs s'offrir de donner une meilleure base à nos relations. Le moment était venu, en effet, d'entamer les négociations pour le traité de commerce destiné à remplacer celui (jue le Cabinet de Rome avait dénoncé. L'année 1887 approchait de sa fin, et le 1" janvier 1888 cet acte arrivait à son terme. De plus, la convention maritime était toujours en suspens. Malheureusement, quel que fût notre désir de conclure une affaire aussi urgente par un arrangement dont la valeur politique était évidente, nous ne nous faisions pas illusion sur les difficultés de l'œuvre. Les tendances protectionnistes, aussi fortes d'un côté que de l'autre, rendaient assez peu vraisemblables les concessions nécessaires, et un échec ne pouvait manquer de justifier et d'augmenter encore les défiances réciproques. Or l'Italie, en dénonçant le traité de 1881, avait eu pour but de négocier sur la base de son nouveau tarif général, plus élevé que le précédent : sans doute, elle nous offrirait des concessions sur ce tarif, mais il était clair que ces concessions seraient calculées de telle manière que les droits de douanes fussent quand même supérieurs à ceux du traité de 1881, car autrement elle n'aurait eu aucun avantage à le dénoncer. Il était peu problable qu'elle consentît à nous accorder sur d'autres chapitres des compensations équivalentes qui lui eussent fait perdre le bénéfice qu'elle avait en vue. Quant à nous, comme déjà le traité de 1881 ne nous plaisait guère, nous ne pouvions accepter d'en modifier les chiffres à notre détriment. Il semblait donc bien malaisé de s'entendre, à moins qu'on ne rencontrât, au cours des pourparlers, des éléments de transaction tout à fait imprévus. Je dois ajouter que la clause générale du traitement réciproque de la nation la plus favorisée était pour nous inadmissible : l'Italie n'avait, en effet, de traités qu'avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie; or, les
chiffres stipulés par cos doux conventions ne nous donnaient aucun avantaoe, tandis que l'Italie eût bénéficié, pour la plupart de ses produits, de nos nombreux traités avec les autres Puissances.
En présence de ces difficultés, et le point de départ des néjjociations — le tarif jjéuéral italien ou le traité de 1881 — n'étant pas déterminé d'un commun accord par les deux gouvernements, la combinaison la plus sage était, à nos yeux, le renouvellement provisoire de la convention dénoncée, jusqu'au moment où l'on aurait trouvé un terrain d'entente. L'échéance du 1" janvier était proche, et une décision (juelconque ne pouvait être ajournée. Je suggérai donc ce renouvellement a AI. Crispi; mais celui-ci, bien (ju'une telle mesure n'eut été (jue passagère, se borna à me répondre : « C'est trop peu. « Xéanmoins, une prorogation était absolument indispensable; nos échanges de notes sur les divers objets en cause, lainages, tissus, soieries, bestiaux, etc., attestant de plus en plus l'écart des prétentions mutuelles, il fallait prévenir la perturbation qui se produirait dans les rapports commerciaux, si, au 1" janvier, les deux pays étaient obligés d'appliquer leurs tarifs généraux à toute rigueur. Ces considérations, que je ne cessais de représenter à AI. Crispi, parurent s'imposer enfin à son esprit. Il ne voulait pas, d'ailleurs, être accusé d'intransigeance, et il consentit à prendre sur lui la prorogation du traité de 1881 pour la durée, évaluée à deux mois, des pourparlers officiels que les deux Gouvernements avaient résolu d'engager immédiatement à Rome. Il ne se décida cependant à signer le protocole qu'à l'arrivée de la mission spéciale envoyée de Paris.
On sait que, pour les délibérations commerciales, les Pui.ssances adjoignent à leurs représentants ordinaires des délégués techniques munis de pleins pouvoirs pour discuter et conclure l'acte final. Les nôtres étaient parfaitement choisis, et d'une irrécusable compétence. Le premier, Al. Teisserenc de Bort, ancien ministre du Commerce, possédait à fond les questions douanières : on l'avait bombardé quelques années auparavant ambassadeur à Vienne, où j'étais alors premier secrétaire, mais ce poste ne convenait pas à ses aptitudes, et, après l'avoir promptemeut quitté, il était redevenu, au Sénat, l'un des orateurs les plus experts dans
toutes les discussions économiques. Il nous apportait, à Rome, le concours de sa science pratique, de son rang, et de son caractère unanimement respecté. Le second délégué, AI. Alarie, directeur au ministère du Commerce, avait acquis, an cours de sa longue carrière, une science professionnelle qui faisait de lui, en ces matières et pour toutes les questions de détail, un utile conseiller. M. Crispi reçut ces deux négociateurs avec les témoignages de haute estime qu'ils méritaient si bien : nous signâmes l'acte de prorogation, et les séances commencèrent aussitôt.
Je n'ai pas à raconter ici la série de nos controverses : je dirai seulement que nos délégués ne furent pas longtemps à reconnaître que nous étions en présence de prétentions inconciliables avec les nôtres. Les commissaires italiens, MAL Luzzati et EUena, économistes très distingués l'un et l'autre, mais protectionnistes décidés, ne nous offraient aucune concession sérieuse en échange de celles qu'ils réclamaient de nous. Les avantages qu'ils nous accordaient sur leur tarif général restaient toujours sensiblement inférieurs à ceux que nous donnait le traité de 1881, et il s'ensuivait, sur la plupart des articles, une disproportion évidente entre les propositions réciproques. Nous avions déclaré depuis longtemps, il est vrai, que nous ne consentirions pas à réduire les chiffres de la convention dénoncée; mais on avait espéré, de part et d'autre, que la dialectique permettrait d'établir des compensations satisfaisantes; or, l'échange des idées n'en révélait aucune. AI. Crispi, après avoir installé la conférence, ne prenait point part à ses travaux, de sorte que les considérations politiques que j'étais seul à représenter ne pouvaient exercer sur un débat exclusivement technique aucune influence heureuse. Nos délégués, ne voyant aucun progrès se manifester, s'impatientaient de ce travail stérile. J'étais bien de leur avis, mais je les priais de ne pas prendre l'initiative de la rupture, sachant que AI. Crispi n'eut pas manqué de nous en faire un grief et de nous rendre responsables de l'échec. Je tenais d'autant plus à ne lui donner aucun prétexte de se plaindre, qu'en ce moment même, — ainsi que je le dirai tout à l'heure, — nous débattions avec lui une autre affaire extrêmement pénible. Je préférais donc lui laisser, dans la négociation commerciale, le soin d'interrompre notre vaine logomachie. Nos délégués consentirent à patienter quelques jours, et
à atlendiT les nouvelles propositions (|ue leurs collè«jues italiens leur avaient annoncées. Il arriva alors ce que j'avais prévu. Ces propositions ne furent point présentées, et à la suite d'une séance où M. Teisserenc de Bort avait inutilement invité MAI. Luzzatiet Ellena à nous communiquer les projets (ju'il nous avaient fait espérer, .\I. Crispi, reconnaissant que ses agents ne pouvaient rien nous offrir d'acceptable, se lassa le premier de ces entretiens sans issue. Il m'envoya, le 3 février 1888, une note qui mettait lin à nos conférences avant même que la prorogation fût à son terme. Xos délégués quittèrent Rome le lendemain. La guerre de tarifs devenait inévitable.
Nous étions, comme je l'ai indiqué plus haut, au milieu de ces négociations infructueuses, lorsqu'était survenu un de ces incidents ([ui semblent suscités inopinément par la malice des choses pour aigrir les esprits et troubler encore les situations déjà embarrassées. Une affaire contentieuse des plus graves avait mis aux prises notre consul à Florence avec les autorités locales, et une question de droit international était soulevée. Voici les faits : Un général tunisien, nommé Hussein, était mort à Florence, et, en \ertu de notre protectorat dans l'ancienne Régence, les papiers de sa succession avaient été déposés dans les archives du consulat. L'administration italienne ayant refusé de mettre les scellés sur ces documents en présence de notre agent, celui-ci les avait apposés lui-même, conformément à son devoir, et pour dégager sa responsabilité. Cet acte conservatoire et parfaitement régulier, puisque les sujets tunisiens étaient placés sous notre juridiction, réservait à la fois les droits des tiers et les nôtres, et ne semblait pas de nature à soule\er de contestation, lorsqu'un individu qui se disait autorisé par le bey de Tunis, — ce (jui était absolument faux, — intervint devant le tribunal de Florence, et obtint un jugement qui enjoignait au préleur (juge de paix) de saisir les papiers en cause. En toute autre circonstance, cette décision^
plus OU moins é(|uilal)le, mais enfin d'ordre judiciaire, eût été exécutoire; mais les documents du général Hussein, étant sous la sauvegarde de notre pavillon, ne pouvaient être saisis sans (|ue le droit international fût violé. Il y avait là évidemment un conflit d'attributions (ju'avant toute démarche juridi(|ue, il était obligatoire de régler. Cependant, ni le tribunal ni le préteur ne se préoccupèrent de la situation spéciale réservée en tous pays aux archives consulaires, et ce dernier se présenta dans les nôtres pour "instrumentera, comme s'il fût entré dans une maison particulière. Il n'y trouva (|ue le chancelier qui lui refusa naturellement l'accès des archives, et qui devait agir ainsi, non seulement d'après le droit des gens, mais encore d'après la convention francoitalienne de 1862 qui les déclarait " inviolables » et qui interdisait u de visiter ou saisir sous aucun prétexte les papiers qui en font partie » . Le préteur n'avait (ju'à se retirer. Malheureusement ce magistrat, sans tenir compte d'une résistance aussi légitime, prétendit, quand même, donner suite aux ordres qu'il avait reçus; il osa procéder par force, et, malgré les protestations du chancelier, fit enfoncer la porte de la salle où il lui était interdit de pénétrer, brisa la serrure d'une armoire, et poursuivit ses investigations dans les dossiers.
Lorsque j'appris ces actes agressifs par les télégrammes presque simultanés de notre consul et de notre ministre des Affaires étrangères, j'appelai sur-le-champ l'attention de M. Crispi sur leur flagrante irrégularité. Celui-ci parut les ignorer et me demanda seulement le temps de prendredeson côté les informations nécessaires. Nous ne doutions pas qu'appréciant comme nous une scène aussi regrettable, et désirant prévenir toute complication politi(|ue, il ne s'empressât de nous donner toute satisfaction. Je fus donc fort étonné d'entendre, deux jours après, le président du Conseil, sinon justifier la conduite du préteur, du moins essayer de l'excuser en discutant notre droit de détenir les papiers du général Hussein. Il était clair dès lors que cette affaire intéressant notre juridiction sur les sujets tunisiens, il l'envisageait avec malveillance, et cherchait à en profiter pour entraver l'exercice de notre protectorat. Déterminé à ne pas le suivre sur ce terrain, je lui répondis que la question n'était pas là en ce moment, qu'il s'agissait exclusivement d'un fait indiscutable, l'invasion de notre consulat dont les portes
avaient été forcées contrairement à toutes les règles internationales récemment rappelées par la convention de 1862, et que nous ne pouvions laisser la discussion s'égarer sur d'autres objets. J'ajoutai ([u'il nous serait loisible plus tard de débattre les questions accessoires, et que nous avions seulement à établir, de concert, la réparation qui était due pour la violation de nos arcliives. Mais M. Crispi, qui désirait, au contraire, détourner notre attention de ce fait injustifiable, persista dans son interprétation aventurée de nos facultés administratives à Tunis, et, en outre, souleva une distinction subtile entre les diverses catégories de documents déposés dans les consulats. Enfin, comme je le pressais de nous faire connaître les mesures qu'il comptait prendre pour nous satisfaire, il m'offrit seulement d'adresser « une réprimande » au préteur, comme si celui-ci n'eût commis qu'une contravention insignifiante. Je lui fis observer (jue l'incident était tout autre, et qu'une telle solution ne serait certainement pas agréée à Paris. ^ Mais alors, s'écria-t-il, que demandez-vous donc? — Uniquement, lui dis-je, ce que vous nous demanderiez si les faits s'étaient passés en France dans un consulat italien, i' Il savait trop bien lui-même quelles prétentions il aurait émises et avec quelle ardeur il les eût soutenues, pour entrer dans cet ordre d'idées, et, gardant le silence sur ce point, il revint sur les considérations juridiques dont il cbercbait à envelopper le délit. Je persistai de mon côté à ne point m'écarter du sujet précis de nos réclamations et à lui démontrer la nécessité d'infliger une pénalité administrative sévère au foncfionnaire qui avait méconnu a ce point le droit des gens.
Bien que nos instances ne fussent certainement pas excessives et qu'un bomme d'Etat tel que lui ne pût en être étonné, il ne se départit point de son opinion, soit qu'il lui parût trop pénible de se ranger à la nôtre, soit qu'il craignît d'être accusé par l'opinion publique ilalienne de trop de condescendance. Il sembla même s'être affermi par la réflexion dans sa résistance, car lorsque, peu de jours plus tard, et je ne sais par quel singulier malentendu, le général Menabrea eut annoncé à M. Flourens le déplacement du préleur, le président du Conseil s'empressa de me déclarer qu'il ne s'expliquait point cette démarcbe, et affirma plus nettement que jamais ses résolutions précédentes. Xous élions donc en présence d'une fin de non-recevoir bien caractérisée, et même, d'après les
informations de notre consul, le bruit courait à Florence que les perquisitions dans nos arciiives seraient prochainement renouvelées.
La situation devenant ainsi fort aiguë et ne pouvant se prolonger sans péril, M. Flourens estima avec raison ([ue l'instant était venu de soutenir les arguments de l\'iml)assade par son intervention directe et personnelle et qu'il fallait donner aux négociations une forme plus solennelle et péremptoire. Car enfin, la dignité du gouvernement était engagée, et il appartenait à notre ministre d'apporter à la défendre toute l'autorité de sa parole et de son rang. Sans doute, s'il n'eût pas réussi, l'échec eût été plus sensible, mais il considérait que le meilleur moyen de l'éviter était, non seulement, comme il le fit, d'approuver et de maintenir l'attitude et la discussion de son représentant à Rome, mais encore d'agir par lui-même à Paris. Il y traita donc la question à fond avec le général Menabrea dans des entretiens officiels et décisifs que lui seul était pleinement eu mesure de suivre. Je me borne à dire de ces pourparlers que M. Flourens y concentra, comme je l'avais fait jusqu'alors, le débat sur la violation des archives, et qu'avec la force supérieure que lui donnaient ses hautes fonctions, avec autant de fermeté (|ne de persévérance, il revendiqua les principes de la législation internationale.
Il ne s'était pas fié en vain à notre droit, à son argumentation désormais définitive, aux directions à la fois résolues et pacifiques de notre politique générale. Je dois ajouter que M. Crispi avait trop de bon sens pour ne pas comprendre que, dans ces conditions, et «ur une semblable question, il ne pouvait résister davantage, et <|ue, de plus, il aurait contre lui l'opinion des autres Cours non moins attachées que nous aux privilèges diplomatiques. Il s'ensuivit, non sans peine toutefois, qu'une entente s'établit entre lui et M. Flourens. Le ministre italien concéda enfin, sinon la révocation du fonctionnaire coupable, du moins son désaveu et son déplacement. Il nous donnait ainsi un minimum sans doute, mais enfin la satisfaction effective que nous devions recevoir. Les deux gouvernements convinrent en outre de confirmer, par le renouvellement de la convenfion de 1862, l'inviolabilité récipro(|ue de leurs archives. Quant à nous, dans une pensée de conciliation, et aussi dans le but de prévenir désormais tout conflit analogue, nous cou
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sentîmes à insérer dans ce nouvel acte que des places distinctes seraient affectées à l'avenir aux dépôts des nationaux et aux documents consulaires. Nous eussions été fondés sans doute à exiger davantage, mais le succès de nos efforts fût devenu douteux; après tout, la mesure prise contre le prêteur impliquait la désapprobation de sa conduite et la reconnaissance de notre droit; il était plus sage de ne point prolonger une polémique irntante, et, puisqu'en somme, nous avions gain de cause, de clore l'incident sans insister. J'ai ouï dire que le gouvernement italien ne garda pas longtemps rigueur à son agent, mais il nous suffisait qu'il eut exécuté sa promesse, et le destin d'un subalterne maladroit n'avait plus lieu, dès lors, de nous préoccuper.
Cette affaire, ainsi terminée à l'amiable, n'en demeurait pas moins un triste symptôme des sentiments de M. Crispi; d'autant plus que la conclusion qui avait exigé tant de pourparlers coïncidait avec la rupture des conférences commerciales. Il n'eût certainement agi de la sorte envers aucune des grandes Puissances, et s'il eût été envers nous seulement é(|uitable, bien loin de nous marchander si longtemps la réparation (|u'il lui était si facile de nous accorder de bonne grâce, il eût saisi avec empressement l'occasion d'atténuer le mauvais effet de nos divergences économi(jues, et aussi (|uel([ue peu l'impression que nous avait laissée son refus de participer à l'Exposition et son voyage à Friedrichsruhe. Il eut apprécié spontanément l'inopportunité d'une discussion acrimonieuse. Faute d'avoir pris ce parti, il avait rendu les relations plus difficiles encore : nous n'avions pas à lui savoir gré d'une concession aussi restreinte et tellement débattue, et luimême restait mécontent de n'avoir pu se dispenser de la faire. De plus, la presse, des deux côtés des Alpes, avait avivé les susceptibilités de l'opinion publique et beaucoup de gens croyaient, non sans raison, qu'il avait fait exprès de nous déplaire. Mais c'était le défaut de ce ministre si remarquable d'ailleurs que de mettre trop
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souvent sa dialectique nerveuse et son âpre volonté au service de ses jugements précipités et de ses passions autoritaires, et de donner ainsi à sa conduite, à son patriotisme même, des allures arrotjantes dans les circonstances où un chef de gouvernement doit au contraire tout peser et calculer avec une modération prévoyante.
Tout ceci nous laissait fort perplexes. Nous nous flattions toutefois (|ue notre attitude calme, le souvenir même de la fermeté conciliante avec laquelle nous avions traité une affaire aussi épineuse que celle de Florence, les efforts quotidiens de l'ambassade pour entretenir de bons rapports entre elle, le premier ministre et les hommes politiques, et être agréable à la société romaine, faciliteraient l'apaisement que nous avions à cœur d'obtenir. Et je rappelle ici volontiers qu'en effet, pendant quebjues mois, bien que les (juestions commerciales ne fussent point modifiées, il y eut une sorte de détente : il ne se produisit pas d'incidents suspects, et je rencontrai personnellement chez .\I. Crispi des procédés affables qui parfois me donnaient meilleur espoir. Mais en vérité, si la surface était tranquille, c'est que nous n'avions abordé avec lui aucune discussion qui pût provoquer d'orage. Cette trêve était factice et n'avait rien changé aux directions générales de sa diplomatie. Indépendamment de ses pourparlers secrets avec l'Angleterre, au sujet de la .Méditerranée et de l'Egypte, de ses tendances opposées aux nôtres en Orient et surtout dans la question bulgare, il cherchait à exciter contre nous les défiances de la Turquie à propos de la Tripolitaine et à la mettre en garde contre les ambitions qu'il nous attribuait de ce côté-là et qui étaient si loin de nos pensées. La presse, inspirée par lui, nous était toujours systémati- (juement malveillante, et lui-même, dans ses discours, persistait à lions faire comprendre qu'il n'avait point désarmé.
C'est ainsi qu'à la tribune, à l'occasion de la publication récente du traité austro-allemand, il aff(>ctail de présenter ce fait comme i- un avertissement pour ceux qui voudraient troubler la paix ^ , et (ju'il accentuait cette allusion évidente en ajoutant : « Nous avons le devoir d'être forts, et de contribuer, s'il le faut, pour notre part, à ce que la paix soit imposée, n Plus tard, dans une séance où il entretenait le Parlement de ses échanges d'idées avec le Foreign-Office, il s'écriait en rappelant ironiquement un mot célèbre : « La Méditerranée ne peut être un lac français! « Ce
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langage presque menaçant sonnait mal à nos oreilles, et semblait même être concerté, au moment où le prince de Bismarck, dans un discours fameux, préconisait la nécessité des armements formidables, s'exprimait en termes amers contre la France et la Russie, et faisait un appel mystique à la ■. justice de Dieu ii et à la théorie de la force. Aussi un député italien, blâmant à la tribune de Monte-Citorio la rbétorique de M. Crispi, affirmait-il bautement — et nul ne pouvait le démentir — que de telles phrases, sur les lèvres du président du Conseil, " n'étaient pas faites pour tranquilliser les esprits :-. .
\ous étions, en effet, à la veille d'un conflit nouveau, provoqué, comme celui de Florence, par un fait inattendu, étranger aux préoccupations actuelles de l'Europe, fort complexe sans en avoir l'air, et qui venait ajouter de dangereux ferments de discorde à ceux que tout nous conseillait d'amortir. Il avait pour origine immédiate une question de droit international^ mais avec cette circonstance aggravante qu'il intéressait les affaires coloniales de l'Italie sur un point qui lui était particulièrement sensible, à savoir cette occupation de Massouah dont j'ai rappelé plus haut le caractère mal déterminé, et les diverses péripéties. On va voir comment une mesure administrative, par elle-même insignifiante, peut amener entre deux gouvernements, par les conséquences qui en dérivent, une querelle prolongée, sans issue, et une recrudescence d'animosités stériles.
.l'ai dit tout à l'heure, que, depuis le règlement de l'affaire de Florence, nos relations avec le Cabinet du Quirinal, si précaires (|u"elles fussent réellement, se poursuivaient régulièrement et sans incident qui les vînt directement troubler. Nous goûtions sans doute assez peu les manifestations oratoires de M. Crispi, mais nous désirions trop sincèrement écarter toute occasion de mésintelligence pour lui témoigner le moindre étonnement de ses discours. Nous avions traversé récemment une nouvelle crise ministérielle, mais le nouvean Cabinet, de nuance radicale, présidé par M. Floquet, se déclarait animé des intentions les plus pacifiques. Toutefois l'accession de M. Goblet au ministère des Affaires étrangères avait soulevé dans les journaux français des objections sérieuses : on disait avec raison que cet homme politique, estimé d'ailleurs, orateur disert, logicien exercé, était mal préparé, par son
caractère raide et irascible, au maniement des choses diplomatiques qu'il traitait pour la première fois; on lui reprochait ses opinions anguleuses et son style peu engageant. Je n'étais pas, k cet égard, sans quelque souci, et je regrettais Téloignement de M. Flourens dont j'appréciais vivement la connaissance parfaite de notre situation délicate à Rome, la douceur et l'habile sagesse. Toutefois, je m'empresse de le dire, AI. Goblet, dès les premiers jours de son installation au quai d'Orsay, avait adressé à l'ambassade des instructions modérées et circonspectes, et où il paraissait s'inspirer, dans nos rapports avec l'Italie, des sentiments conciliants de son prédécesseur. Il voulait bien, dans cet ordre d'idées auquel j'étais tout dévoué, me féliciter de ma correspondance et de ma conduite antérieures, et m'exprimer toute sa confiance. Je gardais donc l'espoir, malgré les indices que j'ai rappelés plus haut, de voir s'améliorer peu à peu les choses, si rien d'imprévu ne venait se jeter à la traverse.
Telle était exactement la position diplomali(|ue qui réclamait, de part et d'autre, tant de mesure et de patience, lorsque j'appris, par des télégrammes de notre vice-consul à Massouah, que les autorités militaires italiennes avaient décrété l'établissement de taxes auxquelles les étrangers seraient soumis comme les indigènes. Cet acte n'aflfectait que faiblement les intérêts de nos nationaux assez peu nombreux dans la colonie , mais il soulevait une (juestion de principe extrêmement grave, étant en contradiction directe avec les Capitulations qui exemptent, en Orient, les étrangers de toute contribution fiscale. L'ambassade ne pouvait la laisser passer en silence, mais elle en comprenait trop bien le caractère et la portée pour engager une polémique pressante sans connaître les intentions de son gouvernement. Elle devait toutefois, en attendant, ne pas négliger une infraction aux règles internationales et réserver, en tout cas, nos privilèges et notre direction éventuelle. J'usai donc d'un procédé conservatoire dont la diplomatie se sert en des cas analogues, et j'adressai à la Consulta un pro memorid signalant les fait» maintenant nos droits, et exprimant l'espoir qu'ils seraient respectés. J'informai immédiatement M. Goblet de cette démarche correcte, qu'il restait maître d'accentuer plus ou moins suivant ce qu'il jugerait utile et opportun. Il convient ici, je crois, pour faire comprendre les motifs qui
ont dirigé en cette circonstance M. Crispi et M. Goblet, de préciser les situations réciproques à Massouali. On sait combien l'Italie avait rencontré de difficultés dans ces parages : l'occupation était coûteuse, sans cesse menacée par l'attitude de l'Abyssinie et la marche des armées du Négus; elle avait suscité de grands embarras parlementaires, et dans toute la Péninsule, surtout depuis l'incident de Dogali, on était fort nerveux pour tout ce qui se rapportait à cette entreprise. Bien que nous n'eussions cessé d'ordonner à notre vice-consulat de ne donner lieu à aucune plainte, notre agent demeurait l'objet de permanents soupçons. Le Cabinet du Quirinal, qui avait renoncé à étendre bien loin sa domination du côté de l'Abyssinie, n'en désirait que plus la concentrer fortement à Massouah, transformer sa possession temporaire en souveraineté définitive, et y constituer une administration complète, robuste et indiscutée. De notre côté, nous n'avionsjamais présenté d'observations sur le caractère indécis de roccupation non plus que sur les accroissements successifs de l'autorité italienne : mais celle-ci, en établissant des taxes arbitraires interdites par les Capitulations, se plaçait évidemment dans des conditions différentes; elle modifiait le régime établi de tout temps sur le territoire, et présupposait, sans aucune entente avec les Puissances, la souveraineté de l'Italie et l'abolition des privilèges qui ne peuvent être supprimés sans l'assentiment de l'Europe. Tandis que M. Crispi se plaçait au point de vue de la raison d'État, nous étions pleinement fondés à invoquer la législation générale qui est la sauvegarde des étrangers en Orient.
S'il nous eût conviés antérieurement à l'étude d'un nouvel état de choses qui eût consolidé à Massouah la libre action de son gouvernement, nous eussions certainement consenti à un ?nodus Vivendi; mais cette solution était devenue prescjue impossible par suite de sa brusque initiative. Si encore, comme il nous était permis de l'espérer, la collectivité européenne, à qui il appartenait d'intervenir dans une question de droit public, eût indiqué son opinion, l'affaire aurait pris une autre tournure. Mais comme les autres Cours, n'ayant point de nationaux à Massouah, croyaient devoir rester muettes, il s'ensuivait que la France, et subsidiairement la Grèce dont les intérêts nous étaient confiés sur ce territoire, étaient seules en cause; que le débat semblait concerner
2(iO SOUVENIRS ET CAUSERIES D'UN DIPLOMATE
exclusivemenl la France et l'Italie, et que nous avions à choisir entre une abstention peu honorable et une résistance aventurée.
Ce fut à ce dernier parti que s'arrêta M. Goblet. Soit qu'il ne crût pas de notre dignité de recourir aux atermoiements et aux ressources transactionnelles de la diplomatie, soit qu'en jurisconsulte il fût plus frappé de la méconnaissance de nos droits que des inconvénients de la lutte, il résolut d'aller de l'avant. Les instructions que je reçus étaient catégoriques : il approuvait le pro memorid que j'avais envoyé, mais il entendait agir immédiatement et entamer la controverse de droit strict avec la plus grande énergie. 11 m'invitait, en conséquence, à déclarer à M. Crispi (|ue, les mesures prises à Massouah étant incompatibles avec le régime des Capitulations, nous refusions de les accepter : il avait, en même temps, fait part de cette décision au général Menabrea, et — ce qui était plus vif — ordonné à notre viceconsul de s'opposer absolument à la perception des taxes.
Je savais trop quelle était la ténacité de notre adversaire pour jie point redouter une telle procédure : lorsqu'en effet je lui exposai notre réclamation, avec autant de douceur que de fermeté, je le trouvai décidé à ne point reculer. Il me répondit d'abord que ces taxes, étant municipales, pouvaient être perçues indifFéremment sur tous les habitants de Massouah : puis, sans s'attarder à cette argumentation douteuse, il alla franchement au fond des choses avec sa hardiesse ordinaire, et me déclara qu'au surplus, il n'admettait pas les Capitulations sur un territoire que l'Italie regardait comme sa propriété ; que si, à Tunis, nous avions dû solliciter, avant de les abolir, l'assentiment des Puissances, c'est que Tunis était simplement placé sous notre protectorat, tandis que Massouah appartenait à l'Italie « par droit de conquête « . Il fortifia enfin cette affirmation singulièrement hasardée en soutenant, comme une doctrine irréfutable, que les Capitulations, établies dans les pays musulmans pour la sauvegarde des chrétiens, di.sparaissaienl ipso facto dés que ces pays passaient dans le domaine d'un Etat chrétien. Je lui fis observer que cette théorie, dont je n'avais pas à discuter en ce moment le principe, n'avait pas été jusqu'à présent l'objet d'une élude et d'une convention européennes, et (|u'en ce qui concernait la souveraineté italienueà Massouah, elle n'avait été ni notifiée aux Puissances, ni, par suite, sanctionnée parelles. J'ajou-
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fai qu'il nos yeux la reconnaissance de la situation nouvelle (|u"il allrilniait à rilalie dans ce pays était subordonnée à des formes diplomatiques, et ne pouvait être préjugée par un seul des Etats intéressés sans le concours et l'adhésion des autres. Mon objectif, en parlant ainsi, était de remettre la question — européenne par elle-même — au jugement de l'Europe qu'à mon avis nous eussions dû provoquer d'abord, et d'empêcher ainsi que la France n'en prit la direction personnelle et isolée, ce qu'elle n'avait aucune raison de faire, n'étant pas plus intéressée que les autres à la traiter avec l'Italie. Ce fut donc avec regret que je vis .M. Goblet s'écarter de cette méthode, et s'engager dans une discussion particulière avec .\I. Crispi. Ainsi que je le pensais, l'opinion du président du Conseil était faite, préparée, sans doute, de longue date, et il demeura inébranlable.
La polémique prit dès lors, comme je le craignais, le caractère d'une querelle entre les deux Cabinets. M. Crispi était décidé à maintenir sa politique africaine, et AI. Goblet à défendre tout seul une cause internationale dont la question des taxes n'était qu'un épisode secondaire. De là une longue série de controverses vaines poursuivies tant à Paris qu'à Rome, résumées dans des notes rédigées, de part et d'autre, avec un remarquable talent, mais (|ui ne changeaient en rien les convictions contraires. Quelle que fût d'ailleurs la valeur des raisonnements réciproques, le gouvernement italien avait l'avantage de la possession d'état; il lui était toujours loisible de repousser nos conclusions et de contraindre, sur le territoire occupé, nos nationaux et protégés à se soumettre à ses décrets. \ous n'avions d'autre ressource que des démonstrations verbales dépourvues nécessairement de toute sanclion effective.
C'était une pénible campagne oii nous nous heurtions à des déclarations incommutables sur le fond, et, dans le détail, à d'inutiles objections. M. Crispi, non seulement affirmait son système général sans hésiter un instant, mais encore soulevait des contestestations accessoires, tantôt sur le nombre des nationaux français à Alassouah, tantôt sur notre droit d'y protéger les sujets grecs, ou bien sur la valeur de nos intérêts en ce port, ou encore sur la conduite de notre agent qu'il accusait de fomenter le désordre et d'être ^- un ennemi de l'Italie » . Il essaya même un jour de faire une
diversion, et me parla d'une prétendue violation de frontière que des troupes françaises auraient commise dans les Alpes : il affectait d'en être fort ému et se laissa entraîner jusqu'à dire qu'il signalerait ce fait ^ à ses alliés -,î . Je lui répondis froidement que, si cette infraction était exacte, nous lui donnerions toutes les satisfactions convenables, et qu'en ce qui concernait ses alliés, je n'avais rien à voir avec sa correspondance. Il ne m'a jamais reparlé d'ailleurs de cet incident, mais une telle récrimination formulée avec si peu de tact (M. Crispi en manquait souvent), et en des termes si rudes, ne montrait que trop sa mauvaise humeur et le peu de chance que nous avions d'obtenir de lui en Afrique la moindre atténuation des mesures prises par les autorités militaires.
Il tenait même tellement à nous en convaincre que, peu de jours après, le général commandant à Alassouah interrompait toute relation avec notre vice-consul, rendait une ordonnance exécutoire des taxes, faisait opérer des saisies chez les récalcitrants, plaçait des soldats à leur porte et fixait au 14 juillet la vente à l'encan de leurs marchandises. Ainsi, contrairement à tous les principes, l'administration de la colonie préjugeait une (juestion débattue en ce moment par les deux gouvernements. Elle n'avait évidemment pas agi de son chef, et il était clair que M. Crispi prétendait s'autoriser de la résistance que M. Goblet avait prescrite à notre agent, pour brusquer les choses par des actes péremptoires.
Aussi lorsque, sur l'ordre absolu et réitéré de notre ministre, je renouvelai nos représentations précédentes en demandant au moins rajournement de la vente ])ublique, le président du Conseil, après avoir d'ailleurs correctement pris l'avis de son collègue de la Guerre, me répondit en m'exprimant tous ses regrets de n'y pouvoir consentir. Il me développa d'abord verbalement, et, je dois dire, sous une forme plutôt gracieuse, les divers motifs de son refus, la nécessité de maintenir le prestige du commandement militaire à Massouah, d'y prévenir des troubles par un acte de vigueur, et de n'en point diminuer l'effet par un ajournement qui serait interprété comme une hésitation. Il me confirma, le lendemain, sa décision par une note officielle.
En présence d'une telle fin de non-recevoir, M. Goblet ne renonça pas à la controverse. Il semblait cependant que ce fût, ou jamais, le moment d'en appeler à l'Europe, puisque nous ne pou-
lions plus rien espérer de la discussion ; mais il lui était pénible de laisser supposer, en l'abandonnant, que sa conviction eût flécbi et qu'il fût à bout d'arguments : dans l'ordre d'idées juridiques où il s'était malencontreusement placé, il attachait du prix — et avec raison — à établir plus complètement encore la justice de notre cause. Il poursuivit donc sa démonstration dans un Mémoire plus développé, plus pressant et parfaitement raisonné, et l'on ne saurait que louer sa persévérance s'il se fût adressé à un tribunal et non pas à un homme politique, et surtout s'il n'eût pas cru devoir accentuer sa thèse par une démarche qui augmentait sensiblement l'importance d'une afiaire où nous aidons déjà si peu d'espoir de réussir. Comme l'époque de mon congé annuel était proche, il me donna l'ordre de la devancer ostensiblement, et, ce qui était pire, de ne pas laisser ignorer au président du Conseil que le refus d'ajournement des taxes « n'était pas étranger " à mon départ prématuré.
Je craignais fort, je l'avoue, et je ne le cachai pas à M. Goblet, qu'une aussi brusque détermination, et présentée de la sorte, ne fût mal interprétée par M. Crispi et ne servît qu'à l'aigrir. Mais M. Goblet était vivement irrité : l'attitude du ministre italien lui était trop sensible pour qu'il résistât au désir de lui marquer son mécontentement personnel. Je reçus donc des directions réitérées, formelles, et je dus les suivre. J'enveloppai, il est vrai, celte communication de précautions oratoires, ce qui pour les diplomates est élémentaire : mais M. Crispi en comprit sur-le-champ la portée, et s'il avait eu un instant, — comme je l'avais supposé la veille, d'après quelques vagues paroles, — une velléité de ralentir un peu la rapidité du dénouement, il n'était pas homme à reculer devant une manifestation malveillante, et, en effet, il demeura, comme je m'y attendais, impassible. Il m'exprima, sans doute, en termes excellents, sa surprise et son regret de mon éloignement dans ces circonstances et son espoir de mon prompt retour, mais sans se départir, en quoi que ce fût, de ses déclarations antérieures, sans effleurer même l'idée d'une concession quelconque. Son langage calme et précis indiquait une décision irrévocable, et quelle que fût l'aménité de ses paroles, je ne pouvais emporter à Paris aucune espérance d'une entente même provisoire.
Je quittai Rome avec tristessse, convaincu que, dans ces condi-
lions de plus en plus défavorables, la polémique qui allait se continuer serait stérile et que M. Crispi aurait le dernier mot à Massouali. Les échanges de mémoires qui suivirent n'eurent en effet d'autre résultat que d'affermir chacun des deux Cabinets dans son opinion, ce qui est le destin ordinaire de ces argumentations contradictoires dans lesquelles on ne veut ou ne peut transiger sur les principes. En somme, nous avions parfaitement et noblement défendu le droit capitulaire : M. Crispi en avait maintenu la caducité à Massouah et avait affirmé la souveraineté italienne sur ce territoire : les autres Puissances étaient restées neutres. Le Cabinet du Quinnal se lassa d'une discussion dont il n'avait plus rien à attendre, non plus que nous; il déclara qu'il considérait le débat comme épuisé et que, sur ce point, il s'abstiendrait désormais de nous répondre.
Tout était-il donc terminé? Assurément, en ce qui concernait Massouah et les privilèges européens sur ce territoire. Il est évident que nous ne pouvions faire davantage en une affaire qui n'eût certes pas \alu un aussi grand effort. Le sens commun, aussi bien que des traditions qui nous sont chères, nous interdisaient d'interrompre nos relations avec l'Italie, mais il nous était impossible de rester sous le coup d'un échec. Xous devions donc rechercher une combinaison qui nous permît d'éviter l'une et l'autre de ces conclusions. M. Goblet a eu au moins le mérite de la rencontrer, et de prendre, en dehors des questions d'Abyssinie, une compensation qui, sans affecter la forme d'une revanche et des prétentions d équivalence, était assez significative, et de plus ne pouvait nous être contestée, puisque nous étions en mesure de la décider nous-méme dans l'exercice de droits indéniables.
Voici comment. Les Italiens avaient gardé à Tunis, après l'établissement de notre protectorat, mais sans stipulations spéciales, des privilèges exceptionnels pour leurs écoles et leurs associations. En outre, les arrangements postaux antérieurs subsistaient encore,
mais ils devaient expirer, sauf reconduction, en 1890. II nous était donc tout à fait indiqué, au moment où nos droits étaient obstinément méconnus ailleurs, de ne point laisser subsister en notre pays de protectorat un élat de cboses particulier aux sujets italiens, un traitement de faveur, et d'agir, à notre tour, selon nos propres convenances. Il est d'ailleurs de bonne diplomatie, à l'issue d'une querelle, d équilibrer un peu les résultats pour faciliter les rapprochements futurs. Le gouvernement français prit donc une résolution fort sage en supprimant, par un simple décret inséré en octobre 1888, au Journal officiel de Tiinis^ les facultés qu'avaient conservées les écoles et les associations italiennes, et en les soumettant au droit commun. Il décida en même temps que les arrangements postaux ^le seraient point renouvelés. Ces mesures si opportunes simplifiaient notre administration à Tunis, et il se trouvait ainsi que nos longs démêlés avec M. Crispi ne nous avaient pas été tout à fait inutiles.
Celui-ci avait l'esprit ti'op fin et trop pratique pour soulever la moindre objection. H nous comprenait certainement et s'attendait même, je le sais, à ces décisions si légitimes. Il faut le dire aussi : le temps avait marché, et la prolongation des controverses africaines eût paru à tout le monde fatigante et spécieuse. Il venait de se rendre une seconde fois à P'riedrichsruhe, et quel qu'ait été l'objet réel de cette nouvelle entrevue, il n'en avait rapporté aucun encouragement à une politi(|ue agitée. Il avait trouvé le Chancelier désireux avant tout de la tranquillité générale, et ce sentiment était le même dans foules les Cours. D'un autre côté la fortune des armes continuait à lui être contraire à Alassouah, et cette entreprise devenait de plus en plus impopulaire. Un nouveau désastre, analogue à celui de Dogali, avait ravivé de douloureux souvenirs : le Ras Alula avait encore surpris et presque détruit un bataillon de 500 hommes à Saganeiti. Tout conseillait donc au premier ministre, aussi bien ces préoccupations intérieures que les intentions pacifiques des grandes Cours, une politique calme et tout au moins réservée, et il n'avait aucun intérêt à ranimer des dissentijnents désormais relégués dans le domaine du passé. Et c'est ainsi que cette grosse affaire de Massouah, qui avait si tristement divisé les deux pays, aboutissait à une conclusion tacite, non pas officiellement consentie, mais subie de part et d'autre, à deux faits con-
nexes au fond, mais isolés en apparence, accomplis en dehors de transactions et de commentaires, et cet orageux débat s'éteignait de lui-même, sans accord, mais sans trouble. La presse n'en parla qu'à peine, et les gouvernements intéressés s'abstinrent avec sagesse d'épiloguer sur des incidents étrangers désormais à leur politique active.
Au moment où les Cabinets de Paris et de Rome rentraient dans les conditions ordinaires de la vie diplomatique, leur ligne de conduite était toute tracée. Le silencieux dénouement de l'affaire abyssinienne ayant constaté lem* commune lassitude, et la question d'amour-propre étant écartée, ils ne pouvaient que désirer revenir purement et simplement à leur point de départ, comme si cet épisode fâcheux tn'eùt point existé, et reprendre, avec une pleine liberté d'esprit, les négociations si importantes qui se recommandaient à leur étude. M. Goblet, pour sa part, avait subitement viré de bord, et, après avoir soutenu de si vives discussions avec l'Italie, il souhaitait non moins vivement se rapprocher d'elle. Rien n'était plus sage, en effet, mais aussi cette évolution exigeait beaucoup de méthode, de dignité et de patience. Les seules réconciliations sérieuses sont celles qui s'accomplissent lentement, avec l'aide des événements, sans empressements exces.sifs ni réserves malséantes.
Il suffisait donc aux deux gouvernements — de concert avec leurs ambassades qui avaient montré l'une et l'autre, au cours des différentes crises, autant de modération que d'expérience — de commencer ce travail par un échange d'idées pratiques, avec une courtoisie réciproque, et de laisser au temps le soin de faire le reste. En ce qui nous concernait particulièrement, il nous était indiqué de nous abstenir à la fois de tout témoignage de rancune et de tout acte qui eût pu être interprété comme un regret de nos polémiques passées, et de préparer et de faciliter les pourparlers ultérieurs par un bon vouloir en correspondance exacte avec les
dispositions qui nous seraient marquées par le Cabinet du Quirinal.
Telle était bien, je crois, la tradition diplomatique : mais, soit qu'une série de négociations ne répondît pas suffisamment aux impatiences de notre ministre des Affaires étrangères, soit qu'il eût à cœur de se dégager le plus possible et à tout prix des controverses récentes et surtout des préventions qu'il avait laissées à Rome, il estima qu'il y avait lieu d'attester, par une manifestation exceptionnelle, la sincérité de sa nouvelle attitude. Dans ce but, et sans redouter de se contredire, il résolut de se séparer de l'ambassadeur dont il avait dirigé la conduite. Si M. Crispi, de son côté, eût rappelé et remplacé le général Menabrea, cette double décision se fût expliquée par le désir mutuel de renouveler le tableau ; mais le président du Conseil italien apportait moins d'ardeur dans ses sympathies à notre égard, n'abandonnait ni sa politique ni son collaborateur, ne cherchait pas à disperser ou déplacer les responsabilités, et gardait la sienne, appréciant l'avantage de nous laisser faire une démarche obséquieuse à laquelle il s'abstenait de répondre. La suite des événements a fait connaître qu'il fallait, en efiFet, pour rétablir et cimenter l'accord des deux pays, toute autre chose que la facile disgrâce d'un diplomate.
Avions-nous intérêt à nous mettre dans cette situation? C'était une question de sagesse et de conscience dont M. Goblct était le seul juge, et il ne m'appartenait pas de discuter les procédés qui lui paraissaient les meilleurs pour s'accommoder avec l'Italie. Aussi, lorsqu'il m'annonça que l'orientation de sa politique exigeait le changement de l'ambassadeur, je n'avais qu'à m'incliner en silence. Je le fis d'autant plus aisément qu'il voulut bien me déclarer que ma retraite n'était que temporaire, que mes actes et mon langage étaient hors de cause, et qu'ils avaient été c; absolument irréprochables ; . Il lui eût été difficile de les qualifier autrement. Ils étaient les siens. Il me promit le premier poste vacant, mais il tomba du pouvoir peu après. En fait, ma carrière était brisée.
Ce fut le dernier incident de la période diplomatique que je viens de raconter. J'ajouterai seulement que, pendant de longues années, l'état de choses demeura précaire et houleux. M. Mariani, mon successeur, proche parent de M. Floquet, alors président du Conseil, présenta bien à M. Crispi des assurances d'amitié fervente
auxquelles celui-ci répondit, comme il est d'usage, par d'excellentes paroles : mais ces manifestations protocolaires ne furent point plus efficaces que les autres. On ne saurait dire quels eussent été les résultats pratiques des bonnes intentions de M. Goblet, car le ministère dont il faisait partie tomba trois mois plus tard, et M. Mariani mourut, la même année, au palais Farnèse. Cet épisode fut donc aussi vain qu'épbémère.
Il devait en être ainsi, je crois, par la force des cboses. Les mutations de personnel et une phraséologie affectueuse ne sont que des expédients factices. Ce sont les longues et solides réflexions, l'étude attentive des questions, dans un réciproque esprit de concorde, qui font seules comprendre aux peuples les bienfaits de l'union, en même temps ({ue l'inanité des querelles médiocres et des réconciliations mal équilibrées. Parfois aussi les grandes oscillations historiques qui se produisent sur la scène du monde ouvrent à la diplomatie de nouveaux horizons, et les combinaisons utiles se forment d'elles-mêmes et deviennent fécondes. La France et l'Italie ont eu celte chance qu'à la longue de meilleurs jours soient venus, et que la conjonction de ces divers éléments ail favorisé enfin cette entente (|ue nous avions espérée trop tôt. Le souvenir des temps brumeux n'est plus, j'aime à le croire, qu'un enseignement salutaire, et l'étude de leurs incidents périlleux el tout au moins nuisibles est particulièrement instructive. Puissent les deux peuples et leurs gouvernements préserver de toute atteinte les sentiments d'amitié qu'ils affirment aujourd'hui et les développer par des actes avec une constante énergie pour l'affermissement de leur commune prospérité!
En terminant l'exposé des périodes de polilicjue internationale que j'ai traversées à Constantinople, Berlin, Athènes et Rome, je dois dire à l'honneur de la diplomatie européenne qu'elle m'a paru partout être plus prudente et plus patiente de nos jours qu'autrefois. Assurément elle est loin encore de l'idéal de sagesse et de concorde (|ui doit être le but de son travail : tourmentée par des passions, des rivalités in(|uiétantes, par les incertitudes des '(|uestions, des systèmes et des faits obscurs, elle peut nous réserxer de
redoutables surprises. Mais enfin elle est plus soucieuse des droits et du repos des peuples que celle des temps qui nous ont précédés dans l'histoire. Le devons-nous à un réel apaisement des esprits ou bien aux intérêts multipliés de notre civilisation industrielle qui s'imposent à nos gouvernements? Quoi qu'il en soit, il s'est produit certainement dans les conseils des nations une pression \isihle des théories et des sentiments pacifiques, et si les négociations qu'elle suscite et les transactions qu'elle amène sont souvent bien lentes, bien imparfaites et aléatoires, du moins avons-nous évité, depuis plusieurs années déjà, des conflits dangereux et peut-être des drames sombres. Sans doute, pour que notre sécurité fût plus complète, il faudrait que la situation générale fût plus claire et consolidée par des principes invariables et des convictions intenses : en attendant, et quels que soient les fluctuations inévitables à l'époque transitoire où nous sommes et les nuages de l'horizon, l'on ne peut méconnaître que nous nous appliquons à nous préserver de la guerre avec beaucoup de zèle, de modération et de science. II est permis d'espérer que ces dispositions seront fortifiées peu à peu et encouragées par les progrès matériels, par la réflexion et l'expérience. Alors, si nuls événements funestes ne les déconcertent, l'Europe, qui a si longtemps cherché son équilibre sur les champs de bataille, dans les combinaisons factices d'une diplomatie trop souvent fallacieuse, le rencontrera dans le développement de l'esprit de justice. On ne s'en tiendra pas à la paix armée, la nôtre, meilleure sans doute que les chocs sanglants, — si lourde toutefois et si menaçante, — mais on voudra enfin parvenir à la véritable paix, vigilante à la fois et bienveillante : la constituer et la maintenir sera l'œuvre délicate confiée à nos successeurs, et plaise à Dieu qu'elle soit leur gloire!