‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 34 sur 40 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

AUTOUR DU PÉLOPO\ÈSE

Après avoir retracé les incidents politiques que j'ai vus de près au cours de ma carrière, j'aimerais, si mon lecteur veut bien nie suivre, rappeler maintenant, dans les derniers chapitres de ce livre, d'abord quelques notes de voyage et ensuite diverses considérations générales qui se rattachent à ces temps et à mes études. Je ne m'éloigne pas de la diplomatie en retraçant des pays que j'ai parcourus sous ses auspices, et en résumant quelques réflexions qu'elle m'a suggérées. Je lui rends ainsi un hommage de plus tout en restant dans le cadre de mes modestes souvenirs.

Comme j'ai pensé toujours et partout qu'un diplomate doit connaître, en même temps que la capitale où il réside, la vie nationale de la contrée, son histoire, ses arts et aussi ses paysages, je désirais, pendant ma mission en Grèce, ayant tout vu et revu à Athènes, pénétrer plus avant dans le génie hellène en visitant au moins les plus célèbres régions continentales et les principales îles. J'ai donc beaucoup erré sur ces rivages. J'ai dit dans les Lettres athéniennes les merveilles de l'Attique; je voudrais aujourd'hui, parmi mes excursions lointaines, raconter celles que j'ai préférées, et d'abord le tour du Péloponèse, du golfe Saronique au golfe de Corinthe.

Ce voyage, assez long et pénible d'ordinaire, s'est trouvé facilité pour moi par le départ du principal bâtiment de notre station

du Levant, la fiéyate Vénus, qui se rendait aux îles Ioniennes à petites journées et devait, par conséquent, suivre la route que je désirais parcourir. L'amiral Conte, qui avait son padllon sur ce navire, a été pour moi, pendant toute cotte traversée, le plus gracieux des hôtes et des amis. Il a consenti à s'arrêter aux principaux points de notre itinéraire en les visitant avec moi, et son nom reste lié dans mon souvenir reconnaissant à toutes les belles ciioses que nous avons vues ensemble.

En quittant le Pirée, nous cinglons droit sur Égine : c'est l'atfaire d'une heure par une journée paisible. Les contours de l'île, le sommet élevé de la montagne qui la domine, les amples lignes de son profil sont un des points de vue d'Athènes. Que de fois, sur l'Acropole, je les avais contemplés, tantôt inondés de soleil, tantôt, aux heures du couchant, étendus comme une grande ombre sur la mer! Très longue, rocheuse, couverte des petits bois de pins et d'arbustes sauvages un peu clairsemés qui revêtent toutes les îles de ces parages, bordée par de hantes falaises blanches, cachant de rares hameaux dans les replis de ses collines étagées et de ses vallées supérieures, Kgine, à mesure que nous approchions de son rivage, me semblait de plus en plus mélancolique et solitaire. Sa petite ville, placée sur le versant opposé, regarde l'occident : on n'aperçoit du côté d'Athènes que de majestueuses ondulations s'élevant de plus en plus, pareilles aux pentes d'une vague, jusqu'à la cime aride oïi se posent les nuées. Ces lieux âpres laissent l'àme triste. Les aigles qui décrivent leurs orbes au-dessus d'Egine sont bien les hôtes qui lui conviennent. Riche et peuplée aux temps préhistoriques, elle est aujourd'hui pauvre et abandonnée. Il est vrai qu'elle a son temple ou plutôt les débris de son temple : on l'aperçoit, du golfe Sarouique, sous un certain angle : mais, dans l'île même, il ne se découvre qu'au moment où l'on arrive sur sa plate-forme longtemps dissimulée par l'entrecroisement des halliers. La terre semble l'étreindre avec une ten-

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divsso jalouse dans ses replis rocailleux et dans les réseaux de sa maigre végétation : elle a l'air de vouloir cacher entre ses bras ce fils de ses entrailles, Taîné du Parthénon, pillé par les barbares, délaissé pour les nouveaux dieux, squelette de pierre grise qui n'a plus même la consolation de la beauté.

Il a eu cependant ses jours de gloire, ce sanctuaire archaïque, lourdement construit, il est vrai, mais habité alors par la Minerve primitive, presque égyptienne encore. Son enceinte, antérieure de plusieurs siècles aux monuments de l'Acropole, a vu, aux grandes fêtes de la déesse, accourir autour d'elle les populations doriennes du Péloponèse, et Minerve a longtemps hésité entre Égine et Atiiénes. .Maintenant dix-huit colonnes de l'angle oriental du temple restent seules debout parmi les aloès et les tamaris : la terrasse est jonchée de fragments d'où s'élancent de rudes branchages : des blocs épars se superposent au pied du stylobate écroulé. Cette ruine est terne, presque noire; elle étonne nos yeux accoutumés à la magnificence fragmentaire du marbre. Puis les bas-reliefs des frontons, types admirables de l'archaïsme du sixième siècle, ont subi l'exil comme ceux du Parthénon : la Glyplothèque de Munich, où je les ai vus jadis, conserve ces œuvres robustes et naïves des statuaires éginètes, prédécesseurs de Phidias. C'étaient de grands maîtres, épris de l'idéal géométrique; ils créaient des personnages raides un peu monotones, mais en même temps ils étudiaient la nature avec une conscience fidèle et obtenaient le modelé le plus ferme et le plus précis. Leurs basreliefs étaient la gloire de leur école et la richesse de l'édifice sacré. Egine regarde son temple avec l'amer sentiment de leur décadence à tous deux, elle devenue désert et lui devenu spectre. Le ciel en haut et la mer en bas leur envoient en vain de grands sourires : l'île sainte pleure ses enfants et ses dieux.

Après avoir longé les rivages verdoyants de Poros où la Grèce a son arsenal maritime, la Vénus passe devant l'île d'Hydra.

Sur un rocher abrupt ooinort do bois et de broussailles de tons les côtés et qui tombe à pic dans la mer, les maisons de la ville sont juchées dans des écartements de falaise ; elles s'étagent les unes sur les autres et les ruelles sont en escalier. Hydra était autrefois un repaire de pirates et elle en garde encore la figure. Je me suis imaginé souvent dans une île pareille les sombres corsaires de Byron. Il est impossible de voir une côte d'un aspect plus rébarbatif et plus inhospitalier. On dirait celle-ci faite pour les goélands et non pour les hommes. Et cependant cette île est précieuse à la Grèce. Pendant la guerre de l'Indépendance, les Hydriotes ont été des héros; ils sont aujourd'hui les meilleurs matelots de sa flotte. Les conditions différentes de leur vie ont changé leurs aptitudes et transformé les pirates en honnêtes marins. On est assez indulgent d'ailleurs, quand on est à Hydra, pour les écumeurs de mer. Que pouvait-on devenir au temps passé dans cette solitude revèche, sur cet écueil battu des vagues? On comprend les hardis jeunes gens qui s'en allaient courir les aventures du commerce et du hasard à l'entour de leur petit récif. On se sent un peu morne, rien qu'à y passer quelques heures, bien que la cime soit superbe et le paysage du détroit vaste et lumineux. L'imagination s'envole de là, irrésistible et à grands coups d'aile, vers les libres espaces. Hydra est un nid d'où s'échappent sans cesse les oiseaux de mer et les enfants grecs qui portent le pavillon bleu à la croix blanche aux quatre coins de l'horizon.

Nous entrons dans le golfe de Xauplie avec ce sentiment de calme joie que donne la navigation d'un lac. La paix est sur les eaux, le ciel n'est traversé que par des souffles légers. Les deux rives assez basses, çà et là d'un vert tendre, irrégulièrement baignées de soleil et d'ombre suivant le mouvement de quelques nuées, encadrent de leurs lignes harmonieuses la surface de la mer. C'est un de ces rares moments où l'on n'a qu'à se laisser vivre, sans penser qu'aux choses heureuses, les yeux errant en

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l'air, l'àmc en repos, dans un silence très doux. Mais on est vite au fond du golfe. Une grande plaine verdoyante s'ouvre en face, au pied des nioulagnes. C'est l'Argolide, et là-bas, par-dessus les prairies, les longues avenues d'arbres, les touffes sans fin de roseaux et de saules, par-dessus toute une végétation un peu marécageuse, une bonne vue découvre le déploiement lointain des maisons d'Argos, où le soleil allume sur les vitres quelques étoiles.

Sur un roc, à l'entrée du port, un cbàteau du moyen âge dresse ses tours carrées, armées de m<àcliicoulis et de créneaux, et se reflète exactement dans l'eau. Prison décrépite, lézardée et lugubre; un seul prisonnier l'babite, c'est le bourreau. La Grèce isole ainsi (pour le préserver, dit-on, de la répugnance populaire) l'individu, condamné lui-mèm<' pour crime, qui, pour avoir sa grâce, consent à tenir la liaclie. On vient de temps en temps le chercher pour le conduire à sa besogne, puis on le ramène entre les murailles de son îlot. En dehors de la société des hommes, enfermé dans ce tombeau, il est, pour la Grèce, une sorte de divinité infernale. Elle le juge à la fois nécessaire et horrible. Elle l'évoque à certains jours, mais elle veut qu'il vive cerné par la mer.

A droite de la baie, la ville de Xauplie s'étend en pleine lumière. Son quai est suffisamment large pour son petit commerce. Elle a gardé les longs pans de murs vénitiens qui la défendaient jadis; j'y retrouve en bas-relief le lion de saint Marc. Mais l'orgueil de Nauplie, c'est sa forteresse, sur le mont Palamède. Illustre dans l'histoire de la Grèce moderne, elle a été l'un des boulevards de la liberté; l'indépendance hellénique, après la victoire, s'est organisée à son ombre. Je suis monté jusqu'à la terrasse supérieure; c'est une rude promenade — un escalier de huit cents marches — mais le panorama est merveilleux : d'un côté, toute la plaine d'Argos et de Mycènes jusqu'aux montagnes deCorinthe; de l'autre, les frissons moirés du golfe, juscju'aux horizons de la mer Egée; en face, les profils fuyants de la Laconie dont les nuances violettes flottent et se perdent dans des espaces indéfinis. On respire là les grands souffles et la fraîcheur du large et il y a aussi une joie pour l'âme de voir ce grandiose paysage du haut de celte plate-forme héroïque.

Nous avons passé la journée du lendemain chez les Atrides, conduits ii !Uycènes et à Arjjos par notre ami Antonopoulo, maire et député de Xauplie, agent consulaire de France. Xous avons en lui un bon camarade d'excursion, d'excellente humeur et sachant tout de son pays. Le dévouement à la France est traditionnel dans sa vieille famille; sa vénérable mère nous a reçus comme des hùtes aimés; il n'a pas voulu nous laisser aller tout seuls voir les ombres des antiques souverains de sa race, et c'est lui qui nous a présentés au palais d'Agamemnon.

Au sortir de \auplie, la route est longtemps une avenue d arl>res séculaires. On longe à gauche la région des marais de Lerne dont la réputation est si mauvaise dans l'antiquité et qui, malgré la mort de l'hydre, est encore assez suspecte aujourd'hui; puis on rencontre à droite la colline de Tirynthe, à deux pas du chemin. J'y vais avec d'autant plus de plaisir que M. Schliemann y fait en ce moment des fouilles, et me voici, dans une épaisse poussière, au milieu des ouvriers et des surveillants, mais aussi en pleine légende mythologique, car Tirynthe c'est le palais d'Amphitryon et d'Alcmène; Hercule est nommé par Ovide ■- Tirynthius héros w . J'ai vu là les murs cyclopéens dont la renommée est universelle, le plus curieux vestige de l'architecture défensive des peuples préhistoriques. Une galerie est construite au flanc de la colline en blocs énormes ajustés avec une habileté étrange et disposés de façon que, par leurs intervalles qui donnent beaucoup de jour, on puisse tirer de l'arc sans se décou- \rir. Ce chemin ainsi combiné sert à la fois de terrasse, de créneaux et de mâchicoulis. Ces prodiges de l'art pélasgique étaient depuis longtemps connus. M. Schliemann a poursuivi ses recherches sur le sommet du monticule; il a mis au jour quelques plates-formes et des traces de colonne. Est-ce là, comme il le croit, l'emplacement d'un palais ou d'une place publique? Cela se peut; en tout cas, ces vestiges ne sont point de l'époque cyclo-

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