CHAPITRE XII
Pendant ma longue carrière diplomatique, et surtout depuis que les événements et l'âge m'ont donné des loisirs contemplatifs, j'ai souvent médité sur les diverses qualités nécessaires en tous pays au personnage qui tient le portefeuille des Affaires étrangères. Je voudrais donc aujourd'hui terminer ce livre où j'ai tant parlé de politique extérieure, en recherchant, ne fût-ce qu'au point de vue académique, et pour ainsi dire au cours d'une causerie au coin du feu, ce que doit être, pour se bien acquitter de la tâche qui lui incombe, celui qui, tantôt exerce une influence considérable au milieu d'émouvantes péripéties, tantôt, en des jours meilleurs, est investi de la haute mission d'entretenir et de consolider les relations internationales. Il va sans dire que je n'ai pas du tout l'intention d'écrire un traité sur un sujet aussi étendu et qui dépasse mes forces; je n'entends exposer ici, sans y mettre de méthode, et comme une sorte de complément à ces récits et souvenirs de ma vie, qu'un certain nombre des réflexions que m'a suggérées la pratique du « métier « , et à mesure que je les retrouve.
Il serait sans doute très intéressant de faire voir, à ce propos, combien les procédés et conditions de la diplomatie, analogues en principe, diffèrent selon les diverses époques, les divers pays et gouvernements, et de se livrer à une étude rétrospective et cosmopolite. Mon cadre est beaucoup plus modeste et restreint et je n'ai en vue que les périodes voisines de la nôtre. Comme, en outre, je n'ai envers qui que ce soit la moindre intention de panégyrique ou de satire et me borne à des observations théoriques, je préviens, une fois pour toutes, que je m'abstiendrai de citer le nom d'aucun personnage vivant, compatriote ou étranger. J'essaierai seulement
(le déterminer à peu près les mérites élémentaires dont les titulaires de ces fonctions éminentes ne sauraient être dépourvus sans péril. Je me place en dehors de la polémique actuelle et des opinions particulièies : je disserte, et rien de plus, comme tout le monde le fait tous les jours sur une donnée philosophique, et je ne saurais présenter les considérations délicates et complexes qui vont suivre que « sous bénéfice d'inventaire ■ , en les soumettant, comme on dit, disputationïbus eorum.
J'ai souvent entendu discuter, dans les cercles politiques, s'il est préférable que le ministre des Affaires étrangères appartienne à la carrière ou s'il peut être pris indifféremment dans les autres administrations, dans le Parlement, ou même dans le monde. Comme j'ai passé trente ans de ma vie, soit dans les bureaux du quai d'Orsay, soit dans les postes extérieurs, je serais, d'instinct, partisan des gens de la maison : mais si je pense qu'en prenant les ministres parmi eux, on a des chances sérieuses de les trouver instruits et avisés, je dois reconnaître que, malgré les apparences, ce n'est là qu'une présomption. La situation diplomatique d'un chef de poste ne prouve pas, surtout dans les pays parlementaires, qu'il soit capable d'occuper le premier rang. Bien que les fonctions d'un ministre soient, sur quelques points, analogues à celles d'un ambassadeur, sa mission n'est pas la même; elle est beaucoup plus compliquée et plus haute, elle exige des aptitudes que ne donne pas toujours l'expérience. Les rôles sont très différents ; l'un conçoit et dirige la campagne, l'autre reçoit les instructions et les exécute : le premier a l'initiative et la responsabilité suprêmes; le second ne doit pas substituer sa pensée à celle de son gouvernement ; il est un conseiller d'ordre supérieur qui a le droit et le devoir de dire son opinion, n'étant pas un subordonné vulgaire, mais qui, en définitive, tant qu'il ne se croit pas obligé en conscience de refuser son concours, n'a qu'une responsabilité limitée à la mise en œuvre intelligente des plans imaginés et cou-
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certes par une autorité qui le dépasse. Le ministre est un stratège et Tambassacleur un tacticien. Chacun d'eux peut réussir dans ses fonctions sans être en mesure de remplir avec le même talent celles de l'autre.
Il est vrai qu'un homme de la carrière possède toujours une certaine science et un savoir-faire acquis par la pratique, tandis qu'un personnage improvisé connait souvent très peu les questions du dehors, les usages internationaux, les précédents, et aussi les fondrières du chemin malaisé où il s'engage. J'en conviens; mais il peut être aussi très instruit et très sage; en tout cas, il y a des exemples contradictoires pour l'un ou l'autre système. On a vu certains diplomates fort médiocres au ministère, et d'autres, au contraire, y ont laissé les meilleurs souvenirs. En revanche, si nombre de coryphées de Cour ou de Parlement ont été nuls ou malavisés, il y a eu beaucoup de ministres qui, sans appartenir à la hiérarchie, ont suppléé par leur caractère, leur finesse et leur habitude du monde à ce qui leur manquait d'abord. J'en conclurais qu'à cet égard il n'y a point de règle absolue, et que la question n'est pas de savoir d'où vient le titulaire, mais s'il a les qualités qui lui sont nécessaires pour la tâche dont il est chargé. Essayons de les définir.
Qu'il lui faille avant tout du bon sens, cela saute aux yeux : mais ceci n'est pas si banal qu'il semble d'abord, car il s'agit ici du bon sens diplomatique, lequel est plus étendu que le bon sens ordinaire. Il s'applique en effet à des incidents si variés et si obscurs parfois (juil lui faut être particulièrement robuste et clairvoyant. Les négociations présentent des détours qui demandent une sagacité spéciale, et il est très difficile aux gens les plus éclairés d'envisager les droits et les ressources dont ils disposent, de bien commencer et de bien suivre, de calculer les actes et les conséquences, et de se dégager des préjugés séduisants, surtout des intérêts personnels ou de parti, pour ne s'attacher qu'à ceux
(lu pays. Lue foule de considérations morales et matérielles, politiques et économiques s'entre-croisent; souvent il y a conflit entre les objectifs d'aujourd'hui et ceux de l'avenir; la distinction entre les chances réelles et les illusions pernicieuses n'est pas toujours très sensible ; tout cela demande un coup d'oeil exact, profond même de temps à autre, et qui assurément n'est pas seulement le sens commun. C'est bien lui, si l'on veut, mais tellement aiguisé et développé qu'il confine à la sagesse même. Il est bien la condition primordiale d'une diplomatie solide et féconde, mais encore doit-il s'adapter à toutes les formes et s'assimiler les nuances multiples des événements et des controverses.
Disons tout de suite que ce qu'on appelle communément le génie n'est pas du tout nécessaire, grâce au ciel; car comme il n'apparaît que de loin en loin dans l'histoire, on aurait peu de chances d'avoir de bons ministres. J'ajouterai même que cette haute puissance intellectuelle, si admirable à la guerre, dans les arts et dans les lettres où elle a produit de si belles choses, est, par le fait de sa violence et de son impérieux idéal, peu favorable à la marche prudente de la diplomatie, et même susceptible de provoquer de redoutables erreurs de calcul. L'exemple de Napoléon I", qui n'a jamais su négocier à propos avec ses adversaires, n'a prouvé que trop le péril des conceptions exceptionnellement vastes et brillantes. Des facultés beaucoup plus modestes sont mieux appropriées à la direction des rapports internationaux. Pourvu qu'elles aient une certaine envergure, et surtout qu'elles soient bien équilibrées, elles suffisent à l'œuvre et le pays est bien servi dans la bonne et la mauvaise fortune. Il en est d'essentielles, il en est de secondaires, comme nous allons le voir, mais c'est leur force et leur cohésion qui constituent l'homme d'Etat vraiment utile, beaucoup plus que le génie.
Il serait cependant inférieur à sa mission, est-il besoin de le dire? s'il n'avait pas un sentiment élevé de ce qu'il est et des fonctions de premier ordre qu'il exerce. Il se gardera sans doute de vanité et d'outrecuidance, mais il saura qu'il n'est point un simple administrateur, et qu'à ses risques et périls, il a un noble rôle à jouer. Sans dédaigner les petites affaires qu'il est toujours bon de surveiller, il ne leur permettra pas d'accaparer son temps et son étude : il réservera l'un et l'autre aux intérêts majeurs qui lui
sont remis. Bien loin de se congratuler de son poste, comme il ne l'aura accepté qu'en pleine connaissance de cause et avec une émotion profonde, il ne le gérera pas à la façon d'un employé subalterne, mais avec une dignité légitime; il n'oubliera jamais qu'il est le représentant du pays, qu'il a l'honneur de tenir le drapeau, et qu'en dehors de tout amour-propre puéril, il lui sied d'estimer très haut, et non sans une certaine fierté de cœur et d'àme, la situation qu'il occupe dans les conseils de l'Etat.
Entrons maintenant plus avant dans notre sujet. Une question se pose d'abord : quelle valeur doivent avoir pour un ministre, je ne dis pas les actes de son prédécesseur, — puisqu'il peut avoir été nommé précisément pour les effacer, — mais, en thèse générale, les précédents et les traditions de la nation à laquelle il appartient, les faits et les principes dont l'histoire a déterminé le sens et les conséquences, eu un mot l'héritage du passé? Il est tenu de le connaître non pas en érudil, mais sur tous les points qui touchent aux afiaires présentes. Cela posé, dans quelle mesure aura-t-il à s'en inspirer? Comme il y a eu des conjonctures où la ligne de conduite d'un gouvernement a été décidée d'après le lespect ou le dédain des directions et des enseignements d'autrefois, la question n'est pas indifférente. Or je crois que, là-dessus — ^ surtout maintenant où les procédés et les exemples anciens sont si peu de mode, et même semblent plutôt un embarras qu'un secours — on a plus à redouter l'indépendance d'un ministre que son trop d'attachement aux formules, aux systèmes et aux maximes de nos pères. Je voudrais donc qu'il eût le bon esprit de n'être ni le doctrinaire des diplomaties antérieures, ni le champion d'un affranchissement complet, qu'il ne fût ni assujetti à la routine, ni présomptueusement dégagé des principes de l'expérience et de l'œuvre de ses devanciers. D'un côté, en effet, nos aïeux n'étaient point infaillibles, et les faits, l'horizon et les hommes ne se trouvant jamais pareils, il n'y a pas de règles immuables en dehors
de la raison et de la morale : telle direction, excellente à un moment donné, ne s'ajustera plus aux conditions d'un autre temps. Mais, d'un autre côté, les précédents et la tradition forment un riche répertoire d'observations multipliées, d'épreuves historiques fort instructives, et sont, à l'occasion, une force et une lumière.
Ces deux opinions sont également incontestables et un ministre sensé ne peut manquer de les accepter l'une et l'autre. La difficulté est de les concilier dans la praticjue, de reconnaître quand la tradition est bonne conseillère et quand il est opportun de s'en écarter, et comment il faut la transposer et la modifier, suivant les événements et les intérêts qui changent, de façon à mettre d'accord ses enseignements avec la situation nouvelle où l'on se trouve, en un mot mutatis mutandis. Il y a là un travail d'appréciation fort malaisé. Bien des hommes d'État y ont échoué, se sont engagés mal à propos, suivant leurs tendances, trop avant dans l'une ou l'autre voie, ont rejeté les leçons d'autrefois quand il eût été bon de les écouter, ou bien se sont obstinés à les suivre quand elles n'étaient plus de saison, ou bien encore ont mal concerté ou appliqué alternativement et sans discernement les deux systèmes, et n'ont abouti qu'à des arrangements disparates, inutiles ou dangereux. Un ministre ne saurait trop méditer là-dessus, car, en pareille matière, l'histoire ancienne et moderne démontre que, si les erreurs ont été funestes, les tâtonnements et les équivoques ont fortement contribué à obscurcir les afifaires et à y introduire ce bizarre enchevêtrement de dogmatisme et de fantaisie où s'agitent et se débattent, dès (|u'un incident scabreux se présente, les Cabinets vacillants et l'opinion publique effarée.
Dans un ordre d'idées voisin de celui-là, mais très inférieur, puisqu'il ne s'agit plus (|ue de procédure, on a beaucoup critiqué les scrupules de protocole, la lenteur des manœuvres, la préoccupation des détails et des nuances. Ce sont là, sans doute, des défauts chez un ministre dans les instants de crise rapide; mais,
en temps ordinaire, j'aime assez qu'il ait le souci des formes, se donne tout le loisir possible pour assurer ses informations et la maturité de sa pensée. La précipitation, au contraire, est inexcusable, d'abord à cause des dangers qu'elle suscite, ensuite parce (ju'ii est, à l'occasion, très bon de trainer en longueur. Pour une conjoncture où il convient de se bâter, il y en a dix où il est avantageux d'attendre, d'amuser le tapis et de recbercber patiemment une solution qu'on eût compromise à la vouloir trop prompte. Plus l'adversaire est agité, plus on a chance de le déconcerter par une modération vraie ou feinte. A moins qu'il n'y ait péril immédiat en la demeure, Tbomme d'Etat, non point pesant ou distrait, mais un peu tardif et disposé à l'examen développé, minutieux même, des moyens juridiques et des incidents qui surviennent, atteindra mieux le but que son antagoniste trop agile et audacieux. Dans la plupart des cas, il retrouvera en équilibre ce qu'il aura peut-être perdu en célérité.
Si donc il n'est pas exagérément pompeux dans ses allures, et si la marcbe des affaires n'est pas entravée par ses réflexions, il n'y a pas beaucoup d'inconvénients à sa conduite circonspecte. Ce sont bien plutôt les conceptions mal digérées et les illusions hâtives qui gênent, dans le présent et pour l'avenir, l'action des gouvernements, et l'on a plus souvent à se reprocher d'avoir parlé et décidé trop vite (|ue d'avoir abusé de la méditation et du temps, pourvu (|ue la tergiversation ne soit pas de l'inertie, une absence d'idées ou de courage. Il est curieux d'observer, d'ailleurs, que ceux qui prennent le plus vite un parti ne sont point toujours des gens éclairés et d'un naturel résolu; plusieurs, au contraire, ne sont si empressés que faute de conviction et par ignorance. Ne sachant que faire, ils bâclent une solution quelconque pour ne se point fatiguer la cervelle, et aussi pour n'avoir pas l'air bornés et stériles. En somme, les deux tempéraments, le lent et le rapide, peu\ent être, selon les cas, excellents ou nuisibles : tout est dans la manière d'en user; mais, en général, les diplomates temporisateurs se trompent moins ([ue les autres, et s'ils sont exposés à des abstentions et à des retards fâcheux, leurs erreurs sont, d'ordinaire, plus facilement réparables que celles de leurs collègues trop entreprenants.
Il résulte de ces réflexions que les aptitudes d'un ministre doivent être, avant tout, adé([uates aux circonstances. Qu'elles soient inégales les unes aux autres, pourvu que les essentielles dominent, on n'a point à se plaindre; car personne ne serait digne de l'être, s'il fallait être parfait. Il y aura donc en lui bien des lacunes inévitables et compensées, au surplus, par ce qui manque à ses adversaires. Le seul point capital est qu'il possède, au moment donné, les talents qui correspondent à la situation, (|u'il soit réservé quand elle est obscure, conciliant s'il est indicjué de louvoyer ou de transiger, perspicace et prompt dans les crises qui ne souffrent point de retard, mesuré dans les questions indécises, énergique lorsqu'il est opportun de montrer de la fermeté. Peu importe qu'il soit excellent sur tel ou tel terrain, s'il est médiocre sur celui où il est appelé à évoluer. Ses bonnes qualités pourraient même, si elles ne concordent pas avec les nécessités présentes, être à la fois vaines et dangereuses. Soubaitons-lui donc moins quelques supériorités éclatantes qu'une bonne moyenne de qualités solides, qui se puissent adapter sans effort aux incidents qui se présentent. Avec un ensemble bien pondéré de mérites secondaires, il aura cbance, sinon d'obtenir des succès de premier ordre, du moins de se conduire avec mesure et ne sera jamais pris sans vert comme un ouvrier sans outils. Or ce n'est pas là peu de chose dans un poste où les péripéties sont très souvent imprévues ou modifiées par des conjonctures dont on n'est pas le maître, et où la grande affaire est de trouver à point l'iiomme capable d'agir à propos sur elles, d'en tirer bénéfice ou d'en détourner le péril.
Il ne suffit pas toutefois qu'un ministre soit doué de facultés heureuses qui ne sont pas, après tout, si rares qu'on s'imagine; il ne fera pas de bonne besogne si elles sont altérées sensiblement i par de graves défauts de caractère ou d'esprit. Comme je ne m'occupe point de psychologie, je n'ai rien à dire de ceux qui sont inhérents à la nature humaine dans toutes les conditions de la vie. C'est affaire aux moralistes. Je n'ai à relever ici que ceux, moins graves sans doute au fond, mais qui sont nuisibles dans la prati- (|ue des négociations et ([ui sont parfois suscités et développés soit par une fausse idée qu'on se fait de la diplomatie, soit par un mauvais usage des procédés techniques qu'on exagère et qu'on déforme. Il est certain, par exemple, que si dans les pourparlers il est excellent d'examiner les choses avec une défiance légitime des intentions de la partie adverse, ce sentiment-là ne saurait sans inconvénient dégénérer en suspicion systématique, s'étendre indistinctement à tout le monde, et décourager ainsi les bonnes volontés sincères. D'autre part, une confiance trop facile provoque bien des mécomptes et risque de ruiner les projets les mieux conçus. Dans une direction d'idées différente, il est certes fort sage de considérer d'abord l'avantage qu'on a de poursuivre une affaire, et même de n'en entreprendre aucune dont on ne soit assuré de recueillir quelque fruit; il serait cependant maladroit de s'attacher à son intérêt d'une façon trop passionnée, trop évidente, et blessante pour celui des autres. De même, à un point de vue accessoire et de pure forme, il est assurément indispensable (|ue le langage diplomatique soit très fiexible et calculé : combien toutefois ce savant arrangement des phrases, qui est l'art des chancelleries et le verbe même d'un ministre, peut amener de confusions regrettables s'il devient une logomachie vague, sonore et subtile ! Enfin — et ceci est infiniment plus grave — l'adresse, la finesse, les combinaisons ingénieuses qui sont les plus précieuses ressources de l'homme d'Etat, perdent de leur lustre et
(le leur efficacité lorsqu'elles se transforment — et la pente est jjllssante — en duplicité, en astuce, en méthodes tortueuses. Le maniement des affaires nous invite à jouer ce jeu-là, mais, outre (ju'on y compromet sa conscience et sa dignité personnelle, si l'on obtient ainsi, çà et là, un succès temporaire, on est l)ient(M percé à jour et l'on a ruiné son crédit.
Le public s'imagine assez volontiers que ces pratiques insidieuses font partie intégrante de la diplomatie, et (ju'elle est, pour ainsi dire, tout excusée d'agir sous le masque, sans scrupule de justice et de franchise, si bien qu'elle est devenue pour beaucoup de gens un synonyme de mensonge et de ruse. J'estime que, même au point de vue du succès qu'on attend, c'est là un préjugé fallacieux; les négociations les plus sûres et les plus utiles sont celles (|ui sont conduites avec loyauté, et le véritable diplomate n'est pas celui qui trompe, mais celui qui n'est jamais trompé. Je suis très persuadé que, non seulement en théorie, mais encore en fait, la probité politique est un élément de force et de direction très supérieur à la disposition des trames perfides, même lorsque la malice des choses ou linicjuité des événements ont favorisé les basses intrigues et la félonie. Le ministre qui, par ces moyens pervers, a pu accomplir son dessein, demeurera toujours suspect. La force de l'injustice n'en assure pas la stabilité. La hautaine indifférence du bien et du mal, la violence et la fraude, laissent dans l'œuvre qu'elles ont construite de redoutables ferments de discorde et d'erreur. On n'use pas impunément de ces armes empoisonnées : il reste dans les relations internationales ainsi faussées un trouble permanent qui tourmente et épuise les autres peuples, et qui ne permet jamais à celui qui l'a ainsi provoqué la paisible jouissance et le développement de ses victoires. Il n'a créé (ju'une situation factice, plus ou moins longue, pénible pour tous et pour lui-même. L'histoire en offre de nombreux exemples, et l'avenir ne les démentira pas, parce qu'ils sont dans la logique des événements. La fourberie, (|ui est toujours un vice, est la plupart du temps une faute : ses succès fortuits sont pernicieux et précaires. Si donc un Etat veut avec raison avoir un ministre habile et ingénieux, il doit désirer aussi qu'il ait une conscience droite, qu'il manœuvre loyalement, et n'envisage point la mauvaise foi comme un instrument dont il est autorisé à se servir.
C'est pourquoi, sans parler de personnages plus récents, je ne saurais, malgré la renommée proverbiale de M. de Talleyrand, le considérer comme un modèle. Et cependant nul peut-être n'a jamais été mieux doué. Son coup d'œil était prompt, son intelligence étendue et calme, sa connaissance des affaires de la France et de l'étranger parfaitement exacte. Très vivant sous ses formes impassibles, grand seigneur acclimaté à un monde nouveau, il appréciait les traditions sans en être l'esclave. Capable de préparer et de suivre de vastes projets dans leur ensemble et leurs détails avec autant de souplesse que de volonté, sachant tout sans pédanterie, raisonnant bien, concis et complet dans son langage, il avait à la fois la grâce des indolents et la puissance des laborieux, l'ironie délicate et la repartie acérée et opportune, le style des chancelleries et des salons, et malgré les étranges péripéties de sa carrière, le prestige d'un grand nom. Toutefois, il n'a pas été, comme il aurait pu l'être, un de ces ministres mémorables qui laissent après eux dans Thisloire la trace de leurs conceptions profondes et de leurs actes bienfaisants; et cela parce (|ue, soi! qu'il faille en accuser une corruption de sa nature on les temps orageux et démoralisants qu'il a traversés, il a constamment dirigé sa conduite politique et privée avec un mépris systématique du bien et de l'équité, usant pour réussir — et aussi pour s'enrichir — des moyens obliques et fallacieux avec une superbe indifférence, le goût instinctif de la ruse et même de la trahison. Il s'en est suivi que les quelques services qu'il a rendus ont été beaucoup moins l'œuvre de sa méthode que des circonstances, (|ue peu ont élé vraiment utiles et ont donné des résultats durables, et (|ue luimême, sous tous les régimes auxquels il a prêté tant de serments légendaires, n'a jamais obtenu l'estime du pays et de ses souverains. Napoléon, qui lui a conservé longtemps le portefeuille, se croyant assez fort pour n'en avoir rien à craindre, s'est toujours défié de ces artifices commodes, il est vrai, pour sa propre poli-
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tique agressiie ou cauteleuse, mais inquiétants pour lui-même. La Restauration, malgré l'aide que lui a prêtée Talleyrand en J814 et en 1815, ne lui a remis que pendant quelques mois la direction des Affaires étrangères, et n'a vu en lui ni un ami sur, ni un conseiller honnête. En somme, ce grand esprit a toujours été considéré, aussi bien par les Cours que par 1 opinion publique, comme un aventurier de haute aristocratie, non moins dangereux au pouvoir que dans la disgrâce, et, en dépit de ses merveilleux talents, disqualifié par son indifférence morale et son scepticisme. On prétend qu'il a dit insolemment de l'empereur : « Quel dommage qu'un si grand homme soit si mal élevé ! « X'est-on pas fondé à dire de lui : -. Quel dommage qu'un tel diplomate ait été si vicieux! «
.Mais quoi? en parlant de la moralité politique, j'effleure un sujet trop vaste puisque cette vertu doit être celle de tous les ministres. Je me replace sur le terrain où celui des Affaires étrangères est appelé à déployer les facultés appropriées aux fonctions qu'il exerce, et comme quelques-unes d'entre elles, accessoires en général, ont pour lui une importance particulière, je voudrais en étudier plusieurs de plus près. En voici une qui se présente d'abord à mon esprit : c'est l'art de la conversation diplomatique. Sans doute, la sage rédaction des documents écrits est indispensable avant tout au négociateur, soit pour les discussions et déclarations, soit pour la correspondance avec les agents, car il est inadmissible <|u'une pièce destinée à rester en témoignage soit inexacte, maladroite ou aventurée. Si l'on réfléchit toutefois que la plupart des affaires se traitent et se disposent dans les entreliens intimes où les interlocuteurs s'observent avec attention, et où les paroles ont une portée exceptionnelle, on voit tout le prix du dialogue, et combien il est difficile.
Je n'insiste pas sur les instructions orales qu'on donne à ceux qu'on dirige, et dont la précision s'impose; je me borne à rap-
peler comhien les échanges d'idées avec les étrangers dont les méthodes de pensée et parfois de style sont très variées, exigent de finesse et d'expérience, combien il est malaisé d'en être bien compris et aussi d'interpréter exactement leurs affirmations, leurs réticences, les nuances des intentions et du langage. Que de soins il convient de prendre pour prévenir des malentendus ou des incertitudes dont les suites peuvent être fort sérieuses! On ne raisonne pas tout à fait de la même manière avec le Xord et le Midi, non plus ([u'avec les gens exercés et ceux dont la conception est lente, avec les tempéraments prompts ou passionnés et avec les raisonneurs méticuleux et réservés. Et, en outre de ce discernement qui, s'il n'est pas un don de nature, peut s'acquérir par l'usage du monde et l'habitude de la controverse, il reste encore à conduire l'entretien avec une pleine connaissance de la question et d'une façon agréable et claire, à corroborer les arguments par l'accent et le regard, non pas en avocat qui plaide, mais en homme de bonne compagnie qui soutient son opinion avec une irréprochable courtoisie, à ne pas se laisser troubler par les ripostes et raisonnements imprévus, enfin à se garder de toute parole imprudente.
Comme cette élégante précision d'esprit et de langage est rare, il est des gens qui voudraient (|u'un ministre fût systématiquement taciturne. Je ne suis pas de cet avis-là. Certainement il ne sera pas expansif et loquace; mais si, pour ne point discourir de travers et ne point émailler ses phrases d'indiscrétions et de sottises, il n'a d'autre ressource que le silence, c'est un pauvre homme et n'en parlons plus; sa réserve abusive est bien vite considérée comme une défiance des autres et de lui-même, et lui fait perdre bien des sympathies et des confidences. Le véritable homme d'Etat est, au contraire, un causeur aimable et engageant; il est maître de sa langue et captive l'oreille d'autrui ; sa logique n'est ni faible, ni âpre et impérieuse; il ne cède et ne blesse; il donne pour recevoir; il dit ce qui est à dire et rien de plus. Tous les ministres distingués que j'ai connus eu France et ailleurs nourrissaient la conversation avec aisance, et passaient à travers les écueils en paraissant voguer dans les eaux libres, à pleines voiles.
Et cette solidité et cette grâce de la forme sont vraiment très méritoires, surtout dans les jours de réception diplomatique, ou
les entrevues qui se succèdent, le passage instantané d'une question à une autre, réclament une agilité intellectuelle que rien ne lasse et une mémoire que rien ne trouble. Tandis que chaque nouvel interlocuteur arrive muni d'un thème tout préparé et dont il n'est distrait par aucune préoccupation antérieure, le ministre est contraint de se dégager brusquement de ce qu'il vient d'entendre, et risque fort de n'avoir plus la plénitude de ses moyens. Que sera-ce, s'il n'est ni robuste, ni instruit, ni exercé? Il n'a pas ici la ressource d'être aidé et soufflé par des subalternes, et c'est pourquoi ce talent de la conversation, qui est tout personnel, doit être estimé l'un de ceux dont il est nécessaire qu'il soit doué.
Cette réflexion m'amène tout naturellement à rechercher si, et dans quelle mesure, l'incapacité ou les écarts d'un ministre peuvent être atténués. On y parvient, heureusement, de temps en temps, plus ou moins bien, à condition qu'il ne soit point outrecuidant, obstiné, ou aveuglé par des théories préconçues et sophistiques. Alors, comme après tout, il n'est pas toujours sur la brèche, on a vu, dans les périodes d'accalmie, tel personnage insignifiant que la vie parlementaire ou l'inadvertance d'un souverain a placé sur le fauteuil ministériel, l'occuper pendant quelque temps sans encombre. A côté de lui, s'il a eu le bon sens de conserver ou de choisir des auxiliaires compétents, un directeur politique rompu au métier, ou un chef de cabinet intelligent, ces fonctionnaires ont mené prudemment les choses et ont évité les faux pas. Mais ce n'est qu'une ressource aléatoire, et qui disparaît lorsqu'un ministre nul remet l'autorité, comme il arrive parfois, à des conseillers aussi médiocres que lui. C'est l'aveugle qui conduit l'aveugle. D'ailleurs, dans les meilleures hypothèses, ce n'est là qu'une situation fausse. Les affaires d'un grand pays ne sauraient être traitées par un maire du palais subalterne, en vertu d'une sorte de procuration qui ne lui confère qu'un pouvoir occulte, sans prestige.
insuffisani loiscjuo des complications se présentent, et ([iii, en tout cas, déplace les responsabilités.
Cette combinaison anormale, et que je n'ai citée que pour mémoire, pour expliquer comment certains ministres ont administré par à peu près, sans grand dommage et en l'absence d'incidents, n'est qu'un pis aller temporaire. Xous n'étudions pas une ombre de ministre, mais un titulaire sérieux à qui seul appartient de vouloir, d'agir, d'avoir l'iionneur de sa conduite ou d'en supporter les mauvaises conséquences, de réparer lui-même ses fautes ou celles de ses prédécesseurs par les moyens que lui suggère son énergie ou son adresse. Celui-là, cependant, n'est pas arrogant, et, sans cesser detout inspirer et conduire, il comprend trop bien l'étendue et les àpretés de sa charge pour se fier à ses seules lumières; il ne remet à personne la direction et le travail supérieur dont il lui appartient d'assumer la fatigue et le péril, mais il regarde comme une condition majeure de son succès et comme un rigoureux devoir le souci permanent d'être bien servi par ses collaborateurs. Du haut en bas de la hiérarchie, tout en tenant compte de l'inégalité des postes, il veille avec une active sollicitude, avec une équité irréprochable et un sentiment précis des mérites de chacun, soit dans les bureaux, soit au dehors, sur la valeur des agents placés sous ses ordres; il s'entoure de leurs informations, au besoin de leurs conseils, et donne des soins assidus au recrutement, à l'organisation, à la sage répartition, à l'avancement de son personnel. Son bon jugement sur ce point est une des meilleures qualités qu'il puisse avoir, d'autant qu'elle en présuppose beaucoup d'autres, et que, si elle lui manque, il risque de voir compromettre sa politique par l'impéritie de ses collaborateurs.
Cette question de la sélection du personnel, si considérable partout, l'est plus encore au ministère des Affaires étrangères qu'ailleurs. Dans les administrations intérieures, où tout se passe - en famille - , les erreurs, incorrections, sottises ou négligences des
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a<]ents sont do moindre ("oiisê(|iieiiC(>, j)uis(|ir('llcs peiivont èho réparées à temps et sans trop de l)ruit. Dans les relations étrangères où l'on est en présence de personnes, sinon hostiles, dn moins peu indulgentes d'ordinaire parée qu'elles n'ont pas d'intérêt à l'être, les inepties se corrigent moins aisément, d'autant que les replâtrages ne réussissent guère. Il convient donc qu'un ministre s'applique, en dehors de tout esprit de parti et de complaisance, à ne mettre dans les postes diplomatiques ou consulaires que the right man in the right place. C'est à lui de connaître, outre les fonctionnaires de son Département, — ce qui est élémentaire, — mais aussi les hommes qui, en dehors de la carrière, sont capahles d'y obtenir d'emblée un grade supérieur. Et ce n'est pas assez d'être bien instruit, encore a-t-il à se garder contre les influences de camarilla monarchique ou parlementaire, cette dernière plus redoutable encore que celle d'une Cour, étant formée par un plus grand nombre de gens. Si un ministre n'est pas très solide à son poste et très profondément pénétré des exigences impérieuses de la mission qu'il remplit, il lui sera rude de résister à une pression si forte et continuellement renouvelée.
Supposons même qu'il ail cette énergie, cette indépendance et cette confiance en la durée de son pouvoir, et (|u'il soit bien au fait de chacun, il aura encore à juger des convenances de chaque poste, lesquelles sont très variées. Tel agent est compétent pour l'Allemagne ou l'Angleterre qui ne le sera point en Orient, et réciproquement. L'on a vu des hommes fort distingués inférieurs à eux-mêmes dans un pays mal assorti à leurs antécédents, leurs études ou leur caractère. Le concours des chefs de service expérimentés est ici particulièrement utile, et ce sera seulement avec eux, disons-le en passant, que les candidatures seront discutées. Un bureau de personnel ne saurait faire que la besogne matérielle du classement : il n'y a, en vérité, que les directeurs respectifs (jui soient en mesure d'indiquer la valeur des agents dont ils suiven! la correspondance et la conduite. Lorsque ce principe est méconnu, le ministre est incomplètement informé et devient plus facilement accessible à l'action des diverses influences dont nous parlions tout à l'heure.
Et, à ce propos, j'ai remarcjué en bien des rencontres, qu'à défaut d'un ministre absolument équitable, et parfaitement éclairé, il vaut encore mieux pour le personnel tomber entre les mains d'un homme politique de nuance très accentuée, pourvu qu'il soit honnête et ferme, que d'être lirré à des personnages d'opinion timide et flottante, qui n'osent pas opposer une volonté robuste aux sollicitations indiscrètes de leurs amis et surtout de leurs adversaires, et qui se flattent — bien à tort du reste — de conjurer la malveillance par des concessions intéressées. J'ajouterai, au surplus, que nul groupe politique n'est en droit de les reprocher à un autre, puisque tous ou presque tous ont versé dans cette ornière. Un député cynique s'écriait, dit-on, du haut des bancs extrêmes : ■■■ En politique, il n'y a pas de justice! v II est de l'honneur de notre diplomatie que, dans ses négociations aussi bien que dans le choix de son personnel, jamais elle ne s'inspire d'un tel aphorisme.
.Mais il faut davantage. Ce n'est pas assez que le ministre nomme ceux qui en sont dignes et les place là où il serviront le mieux, il organisera sa vie et son travail de façon à profiter complètement des lumières et de l'activité de ses collaborateurs, c'està-dire qu'il lira lui-même leurs principales correspondances, voire celle des plus humbles, s'ils sont, par aventure, mêlés à quelque intéressante affaire. C'est pour lui le meilleur moyen de s'édifier sur les capacités de chacun, et, en contrôlant ces renseignements avec soin, d'apprécier les points saillants et substantiels des questions en cours. Je le louerais aussi de recevoir sans difficulté ni lenteur, lorsqu'ils sont en congé, je ne dis pas les ambassadeurs ou ministres que l'on n'ose guère écarter, mais les secrétaires et les consuls qui lui apportent des indications moins importantes et moins autorisées, mais souvent précises, "vivantes-, des récits d'acteurs ou de témoins. C'est à lui d'ailleurs de les interroger et de provoquer ainsi un utile complément des rapports
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officiels. Alallu'ureiisement, dans les pays paiiemcnlaires, le flux des députés et des sénateurs, admis à toutes les audiences et en première ligne, accapare le temps du ministre, lequel est d ailleurs systémati([uement isolé par son entourage. Que de fois j'ai vu des fonctionnaires de la maison n'arriver qu'à grand'peine à de bi'efs entretiens, et même s'en retourner chez eux sans avoir été reçus! On ne saurait aussi trop conseiller au maître de la diplomatie de réunir à sa table ou dans ses réceptions intimes nos représentants au dehors, de leur permettre ainsi de mieux connaître ses idées, ses vues et celles de leiys directeurs. S'il se laisse aborder avec bienveillance et prend la peine de les écouter, de les encourager ou de les avertir, s'il y a lieu, il peut résulter de ces rapprochements passagers, mais qui ont leur prix, une confiance réciproque éminemment féconde. Cette entente personnelle entre les chefs et les subordonnés est d'autant plus urgente qu'ils sont ordinairement séparés par de grandes distances et qu'un quart d'heure de conversation leur en apprend quelquefois plus que bien des dépêches et surtout des télégrammes. En résumé, que le ministre voie fréquemment son monde, qu'il lui montre de la bonne grâce, de la courtoisie et de la vigilance, (|u'il se fasse estimer et aimer s'il peut, ce que le prestige de son rang et de son pouvoir lui rend si facile, et il aura certainement entre les mains un instrument de premier ordre qui, en tout temps, fera bien marcher les afifaires, et qui, dans les jours de crise, ne lui marchandera pas son intelligence et son dévouement.
Tout cela est fort bien, dira-t-on ; mais, en notre époque de discussion perpétuelle, en présence des assemblées toutes-puissantes et ombrageuses, ne convient-il pas (|u'avant tout un ministre des Affaires étrangères soit un orateur éloquent? A cet égard, je répondrai avec pleine franchise que, de tous les dons qui lui pourraient être accordés par le Ciel, l'éloquence est celui
(jiii me seml)le le moins nécessaire, la diplomatie n'ayant rien à faire de beaux discours qui, par instants, sont indiscrets et inopportuns. Les phrases de tribune, improvisées ou concertées, sont en général aussi creuses que sonores, n'apprennent rien à l'auditoire ou lui apprennent trop. Les affaires se traitent dans le cabinet, et non sur la place publique, et moins le ministre pérore, mieux cela vaut. Il suffit qu'il puisse s'expliquer pertinemment et en peu de mots. Plus un orateur a d'action, de faconde, plus il est jaloux d'exécuter des variations brillantes, plus il a de chance de tomber dans les pièges qui lui sont tendus.
Des orateurs de l'opposition y sont exposés, il est vrai; mais s'ils se trompent, s'abandonnent exagérément à leur imagination, et tiennent un langage malséant, ils ne nuisent qu'à euxmêmes, tandis que le ministre des Affaires étrangères court de tout autres dangers. Sa parole appartient à toutes les nations en cause, dont les susceptibilités la surveillent. Une période déplacée, un mot aigu, une allusion ou une réticence équivoques; peuvent éveiller leurs défiances ou leur paraître altérer le secret des négociations pendantes. Combien de pourparlers ont été entravés, ajournés et compromis par des effets oratoires, par les interprétations, les applaudissements et les murmures qu'ils provoquent et par les commentaires de la presse! Un ministre sage, fût-il même éloquent, se prémunira de la tentation des grands discours, d'abord pour ne pas risquer, par quelque propos hasardeux, de contrarier sa conduite ou de déconcerter des bonnes volontés indécises, ensuite parce que la prudence qui lui est imposée nuit nécessairement à son talent d'orateur et ne lui permet pas de se senir de ses meilleures ressources. Ceux qui ont passé par là savent à quel point ces précautions perpétuelles gênent leur inspiration, leur coûtent de précision et de couleur, émoussent la puissance de leur langage. Enfin on ne saurait se dissimuler rju'ils se donnent, lorsqu'ils s'obstinent à parler longtemps, une peine au moins inutile.
On cite, il est vrai, çà et là, les grands triomphes remportés, soit dans le genre solennel, soit dans le genre familier, par des orateurs illustres, les Guizot, les Thiers, les Palmerston, les Cavour et les Bismarck; mais outre qu'on ne saurait se flatter d'égaler leur maîtrise, il y aurait lieu de rechercher si vraiment
ces manifcst<ations oratoires ont beaucoup servi leur cause, s'ils n'ont jamais regretté d'avoir dépassé la mesure, s'ils n'ont pas commis des indiscrétions qui n'étaient point préméditées, et si leurs succès de tribune n'ont pas été dus bien moins à leur rhétorique (|u'à leur savante politique et à leur popularité. Plusieurs même n'ont été si abondants que par la certitude où ils étaient de posséder une telle autorité qu'ils n'avaient rien à craindre de leurs écarts de style et de leurs inadvertances. Le prince de Bismarck, par exemple, s'espaçait à son gré pendant des heures sous une forme capricieuse, tantôt dogmatique et tantôt plaisante, sans se préoccuper de jeter des pierres dans le jardin d'autrui; mais il n'eût certes pas agi de la sorte s'il ne se fût senti tout-puissant et par suite assuré que ses théories audacieuses, ses ironies et sa véhémence ne modifieraient en rien la situation dont il était le maître. Et cependant n'est-on pas fondé à penser que, s'il n'a pas souffert lui-même de ses intempérances de langage, elles ont semé de par le monde bien des ferments de défiance et de discorde, et n'en doit-on pas conclure (|u'il n'est jamais bon, si habile, si élo- <]uent et même si fort qu'on soit, d'exposer si longuement au public et à l'histoire les principes, les actes et les tendances de la diplomatie? Il disait volontiers : in verhis simus faciles ; c'est là une maxime qu'un ministre fera bien de ne pas suivre, d'abord parce qu'elle autorise les engagements fallacieux, et aussi parce <ju'il est faux que les paroles d'un gouvernement soient jamais indifférentes. Loin donc que pour celui qui disserte en son nom sur les questions du dehors l'éloquence soit avantageuse, elle est plutôt à craindre. Qu'il s'exprime bien, en termes graves et concis, €t il sera toujours assez éloquent.
Il est vrai qu'une parole alerte et bien ordonnée lui sera fort commode lorsqu'il sera en présence des questions et interpellations si multipliées aujourd'hui par le régime parlementaire dont tous les peuples se complaisent, même les Russes et les Turcs, à expé-
limenter les bienfaits. Je le veux bien, mais il n'aura pas besoin pour répondre de prononcer de vastes barangues; il n'improvisera jamais, étant toujours prévenu et en mesure de se préparer à loisir, sauf dans les crises violentes, imprévues, qui écbappent aux calculs ordinaires et où l'inspiration du moment est à peu près le seul guide à suivre. En temps normal, plus les interpellations sont \ives, plus il s'abstiendra de beaux discours et s'appliquera à ne donner que des explications, nettes s'il peut, jamais prolixes, toujours présentées avec un art qui n'a rien de commun avec l'barmouieuse et stérile estliétique des pbrases.
Puis, comme une interpellation et même une simple question sont des incidents fort ambigus, il importe d'examiner d'abord dans quelles conditions elles se produisent, car la tactique \arie naturellement selon que l'affaire est capitale oji secondaire, l'assemblée ardente ou tiède, bienveillante ou bostile, selon que l'orateur est plus ou moins sûr de son droit, plus ou moins contraint de répondre et en mesure de le faire sans inconvénient. Ce n'est pas sa facilité de parole (jui décidera du sort d'une interpellation, mais l'importance des faits en cause et les intentions de ses auditeurs. Peu importe qu'il soit un Démostbèneou un Cicéron ou <|ue son plaidoyer soit médiocre : ce n'est pas là-dessus qu'on le juge. Il arrive même que ce n'est pas davantage sa conduite qui le protège ou qui le perd. La situation en elle-même est bien, sans doute, pour quelque cbose dans le dénoùment; mais le swcès ou la ruine d'un ministre dépendent avant tout du degré de force parlementaire dont il dispose, de la puissance ou de la faiblesse de ses partisans. S'ils sont très nombreux, fidèles et disciplinés, il pourra sans crainte, pourvu qu'il ait l'air calme et compétent, soit prononcer une allocution incomplète, mal digérée et terne, soit même alléguer le secret professionnel ou l'inopportunité de la discussion pour se dispenser de répondre : il n'en obtiendra pas moins, qu'il parle ou se taise, un vote de confiance. En revanche, si, pour des motifs quelconques, les groupes réunis contre lui sont décidés à le renverser et certains d'une force numérique suffisante, si le Parlement est nerveux et vacillant, toute la rhétorique du monde ne le sauvera pas.
Xéanmoins, comme il se peut faire que sa destinée ne soit pas fixée d'avance, que les chances soient balancées, et que son alti-
tilde et son langage aient quelque empire sur des esprits hésitants et à peu près de bonne foi, il pourra peut-être franchir le défilé, non pas à grand renfort de périodes, et par le charme de son style, mais par son tact, sa clairvoyance et sa présence d'esprit. Il ne saurait évidemment y avoir de méthode précise pour des incidents aussi variés et dont le résultat est soumis à tant d'influences spontanées ou accessoires. Cependant il y a, ce semble, deux règles tout au moins qu'il ne doit jamais enfreindre : la première, <|ai ressort de tout ce qui précède, est d'être bref sans que cette brièveté puisse être taxée d'ignorance, d'embarras, d'incapacité ou de dédain; la seconde est de ne jamais, sous aucun prétexte, et ([uelles que soient les tentations de la polémique, rien avancer d'inexact ou même d'aventuré pour le besoin de la cause, pour la facilité de l'argumentation. Sans parler de la déloyauté du procédé, il est de la plus haute imprudence, il ne donne qu'un succès factice et risque d'engager le Parlement et le pays contre leur volonté dans des voies funestes. Le ministre ne dira donc (|ue la vérité, ce qui ne signifie pas qu'il la dira tout entière quand la sûreté des négociations s'oppose à la divulgation de secrets d'Etat qu'il a le droit et le devoir de refuser aux curiosités inopportunes. Ces secrets, il les gardera sous sa responsabilité, à ses risques et périls. C'est la dignité d'un gouvernement d'agir dans les affaires concertées avec d'autres Cabinets comme il le juge bon et utile, publiquement ou non, et c'est aux assemblées qu'il appartient de le com- |)rendre, et de ne pas insister pour qu'il se découvre mal à propos, trahisse la confiance des étrangers et manque de discrétion et d'esprit de suite pour complaire à des instances abusives et prématurées.
Je n'ai considéré jusqu'ici que la tâche quotidienne du ministre des Affaires étrangères et la plupart des qualités dont il devra être pourvu tant dans le cabinet que dans les cénacles de la diplomatie, dans les conseils du gouvernement et dans les assemblées parle-
mentaires. Je voudrais maintenant, le plaçant au-dessus de son labeur ordinaire, le mettre en présence des événements vraiment redoutables dont les péripéties émouvantes sont l'honneur des fonctions qu'il exerce, rappeler à la fois les angoisses qui l'attendent dans les heures de crise^ et les vertus, — car ce ne sont plus là seulement des mérites d'esprit, — dont il a besoin pour être à la hauteur du drame.
Protagoniste de la paix dont la sauvegarde est sa mission, iî est aussi le protagoniste de la dignité et de l'intégrité de sa patrie, et que fera-t-il en ces jours néfastes où il faut choisir entre ces deux intérêts sacrés? J'admets, bien entendu, qu'il a épuisé les arguments de droit, les moyens dilatoires, les tentatives de transaction, de médiation et d'arbitrage, les concessions possibles, enfin tout l'arsenal de la procédure conciliante, et que l'obstination des ennemis ne lui laisse d'autre alternative que la soumission ou une lutte aléatoire. Le voici face à face avec la patrie dont le sort est entre ses mains. Alors, si sa prudence, son énergie, son humanité, son patriotisme sont en conflit, il aura besoin d'une faculté supérieure, la grandeur d'âme, qui, seule, pourra dominer les autres et lui inspirer une résolution si bien justifiée qu'elle soit également son honneur s'il réussit et s'il succombe.
Sans nous étendre sur ces émotions nobles et douloureuses que ne ressentiront jamais les politiciens arrogants juchés au pouvoir par un caprice de la fortune, restons dans le domaine pratique de la diplomatie, et voyons à travers quels obstacles il devra s'avancer et quelles épreuves il lui faudra subir dans l'une et l'autre hypothèse.
Parlons d'abord d'un accord consenti avant le combat pour sauvegarder la paix — non pas au prix de la mutilation et de la honte auxquelles on ne peut se soumettre qu'après d'irréparables désastres et le couteau sur la gorge — mais d'un accord qui, pour être moins déplorable qu'un conflit manifestement inégal, atténue cependant sensiblement les ressources et l'influence de la nation, et même, dans une certaine mesure, affecte son territoire, ses finances et les légitimes espérances de sa race. Je laisse de côté les agitations et les embarras intérieurs qui en seront la suite, et n'examine que la conduite à tenir, soit avec l'adversaire qu'on a dû apaiser par de tels sacrifices, soit avec les Puissances tierces,
surtout avec celles dont les vues se trouvent, par le fait, de façon ou d'autre modifiées. Sans doute, le ministre gaixlera toujours au cœur l'inviolable espoir de réagir et de réparer les pertes qu'il a préférées à la guerre; mais, en attendant des chances meilleures, il aura inévitablement à s'imposer une réserve particulièrement blessante pour les plus vives passions humaines, l'amour-propre et l'intérêt : il lui faudra déployer dans sa manœuvre, avec un inaltérable empire sur soi-même, l'intelligence la mieux aiguisée, pour améliorer peu à peu sa situation, se garder de toute tentative illusoire, ne donner prise à aucun soupçon, et, en même temps, profiter de tout, se ménager, et entretenir autour de soi des dispositions bienveillantes, prévoir et préparer les ententes éventuelles, lointaines peut-être, sans affectation ni défaillance, demeurer vigilant et patient, n'être ni en avance ni en retard sur les événements. C'est là une campagne diplomatique des plus intéressantes et qui ne peut être bien menée que par un homme doué d'une circonspection presque infaillible, d'une persévérance imperturbable, et qui a du temps devant lui.
Venons à l'hypothèse de la guerre et au rôle du ministre qui a conservé, accepté, ou saisi le portefeuille au lendemain de terribles revers. On sent bien que sa conduite sera différente selon le degré de sa responsabilité dans le conflit et selon les origines de son pouvoir : mais je passe là-dessus, n'ayant à m'occuper que de la situation tragique qui est la même pour tous ou à peu près, et ne voulant étudier ici que les facultés et les vertus qu'exigent de tels instants. Beaucoup d'entre elles seront analogues à celles du ministre qui a cru devoir supporter sans combattre l'abaissement moral et matériel de l'Etat pour éviter des maux pires encore : mais elles devront être élevées alors à leur suprême puissance. Il ne s'agit plus, en effet, de discuter les détails d'une soumission qu'on peut espérer rendre un peu moins dure par des euphémismes et des détours. Celle-ci est imposée par l'évidence absolue de la ruine : il s'agit de subir la loi du vainqueur. Contraint par une nécessité inéluctable à des sacrifices accablants, à comprimer les plus légitimes révoltes du patriotisme, n'ayant d'autre perspective que la continuation indéfinie et stérile d'une lutte dont l'issue fatale augmenterait encore la profondeur de Tabîme, sachant que nul argument ne persuadera un antagoniste
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inflexible, ne pouvant abandonner la partie, se récuser et se démettre sans déserter bonteusement la cause de la patrie désemparée, quel sera son recours devant un pareil destin? Il faut cependant qu'il accomplisse son œuvre, et boive le calice jusqu'à la lie. Il n'y parviendra que si sa patiente énergie domine sa douleur et son trouble, que si sa présence d'esprit et son courage se maintiennent intacts parmi tant d'angoisses, que si la dignité de son caractère est égale à sa science diplomatique. Je sais que des arrière-pensées d'ambition personnelle, un intérêt de parti, un naturel indifférent ou sceptif(ue, ont endurci l'âme de plusieurs, et peu(-ètre leur ont facilité le travail; mais si un pays a pu éventuellement tirer quelque profit du sang-froid et de l'adresse de tels négociateurs, des sentiments plus nobles inspireront à l'bomme d'Etat que rien ne distrait et ne console le même calme et la même lucidité. Il ne donnera pas sans doute à l'ennemi le spectacle de ses larmes; bien qu'on ne puisse se résoudre à être sévère pour une si excusable faiblesse, il ne se départira point de la gravité sombre (|ui convient à son deuil. Il ne se laissera point décourager ni intimider par les menaces de ses adversaires ni surprendre par leurs ruses, et pas davantage ne se révoltera vainement contre l'inévitable. Ayant constamment sous les yeux, sans illusion ou négligence, tous les éléments des discussions navrantes, luttant partout où la résistance est possible, il sera vraiment, par la fermeté de sa défensive et par la majesté de sa résignation, le représentant d'un grand peuple momentanément accablé et qui réserve le? forces immanentes de son génie, de son passé et de son avenir.
Et croit-on que pendant les lourdes années qui suivent, où il faut « se recueillir v , garder un visage impassible devant les odieuses conséquences de la défaite, se résigner à l'abstention bumiliante et au travail ingrat, un ministre n'ait pas à montrer autant de vaillance et de sagacité que dans les heures de crise? J'ai entendu dire qu'en ces époques brumeuses, l'activité et l'intelligence sont plus à craindre que la nullité et l'inertie : cela serait vrai, à la rigueur, si les faibles et les médiocres étaient toujours modestes et inoffensifs, mais comme ils n'en sont pas moins susceptibles d'être entrainés à des imprudences, et que, d'autre part, l'adversité impose un effort incessant, un esprit et une volonté très attentifs et alertes, j'en conclus que, plus le
labeur est grand, et plus rouvrier doit avoir la main sûre et le cœur fervent.
J'en viens à l'hypothèse de la victoire, et dussé-je paraître risquer un paradoxe, je dirai que la mission du ministre ainsi favorisé par le sort n'est pas moins difficile à bien remplir que celle de son malheureux rival, et que sa responsabilité est plus grande peut-être devant son pays et devant l'histoire. Celle du vaincu est atténuée par la contrainte qu'il sui)it, tandis que celle du vainqueur subsiste tout entière : il est tout-puissant, libre de ses actes, et c'est de sa conception politique que dépend le présent et, en partie, l'avenir. Il ne s'agit pas seulement d'arracher par la violence des concessions matérielles; n'importe qui, étant le plus fort, en ferait autant : mais un homme d'Etat est tenu de rechercher une tout autre force, de voir plus haut et plus loin que les satisfactions vulgaires d'ami)ition et d'orgueil. Tandis que le peuple n'en comprend pas d'autres, il a, pour être digne de sa fortune, le devoir de fonder un état de choses qui, tout en lui assurant de solides avantages, ne lui en donne pas cependant d'une telle étendue et d'une telle nature qu'ils constituent une iniquité flagrante, maintenue exclusivement par les armes, qu'ils coalisent contre lui , comme les conquêtes de \apoléon , les défiances et l'animosité des autres nations, et laissent subsister entre le victorieux et celui qu'il opprime des haines perpétuelles plus ou moins dissimulées. Son objectif sera une paix organisée de telle sorte qu'elle ne soit pas un obstacle au développement pacifique du monde en obligeant tous les peuples à des armements ruineux, en leur suggérant des anxiétés permanentes et des ententes artificielles. En un mot, il convient que le vainqueur ait assez de modération, de sagacité, de prévoyance, pour ne se point exagérer ses droits, qu'il ait l'intuition supérieure des changements que le temps, le mouvement des idées et des faits amènent dans les relations internationales, et ne prépare pas à lui-même et aux autres une situation fausse, et, même sans réaction immédiate, inévitablement onéreuse et confuse. Il aura moins de trophées chatoyants, mais une vraie gloire, et c'est en ce sens que la tâche du vainqueur est parfois plus complexe et plus inquiétante que celle du vaincu.
Peu de ministres, heureusement, se trouvent en présence de ces problèmes extraordinaires qu'un génie exceptionnel semble seul capable de résoudre. Mais combien il leur est malaisé, même dans les temps moins agités, de s'acquitter des multiples devoirs qui leur incombent! iVulles fonctions ne sont plus épineuses, et sans revenir sur ce que j'ai dit là-dessus, je crois juste aussi de faire remarquer, à la décharge de plusieurs, que nulles ne sont plus exposées, par leur nature même si émouvante et si variée, par la pénombre où elles s'exercent, aux critiques, aux commentaires contradictoires et aux jugements téméraires. Il n'est pas de questions extérieures sur lesquelles nombre d'écrivains, autorisés ou non, et même de simples spectateurs, ne discutent la direction prise et celle qu'on aurait dû prendre, et ne présentent des opinions opposées sur les actes, les tendances, les plans et l'attitude de celui qui tient le gouvernail.
Quoi qu'il fasse, en effet, on peut toujours y trouver à redire, et même avec quelque raison, tant il est sur un terrain mouvant et glissant. A-t-il des visées, des projets, des combinaisons, on le prétend aventureux : se borne-t-il aux affaires courantes, on le déclare insignifiant et obtus : a-t-il un caractère enclin aux concessions, il passe pour être faible, voire même peu soucieux des intérêts du pays, et lorsque au contraire il est tenace et accentué dans la controverse, on lui reproche d'être obstiné, captieux, méticuleux et d'entraver les solutions par l'abus des détails et des arguments ; va-t-il de l'avant avec décision, il effarouche les adversaires, et s'il est circonspect et lent, on attribue à sa timidité les résistances qu'il rencontre et les mécomptes qu'il subit : son abstention compromet le prestige national, et s'il intervient on l'accuse de s'immiscer mal à propos dans les affaires des autres. Lorsqu'il reste sans alliances, on se plaint qu'il laisse le pays isolé, et lorsqu'il en conclut on se livre aussitôt à des polémiques multipliées sur leur opportunité, sur les engagements contractés,
leur valeur réelle, les complications éventuelles que prépare au milieu des fluctuations internationales une solidarité permanente, en un mot sur les clauses publiques qu'on étudie à la loupe et sur les clauses secrètes qu'on soupçonne toujours.
Je n'en finirais pas de citer tous les blâmes, en sens inverses, que la diplomatie de n'importe quel ministre provoque inévitablement. Il y a là pour lui une alternative périlleuse : s'il écoute, discute, étudie ces observations et ces critiques, il risque fort d'être à bon droit taxé d'incertitude et d'incohérence : que s'il les dédaigne, on le proclame aveugle et présomptueux. Enfin, lorsqu'il réussit, combien de malveillants lui en contestent l'honneur et attribuent le succès au hasard des événements ! et s'il échoue, tout le monde se dérobe, et, qu'il ait suivi ou non les conseils qu'on lui a donnés, il porte tout seul la responsabilité des revers.
Toutes ces considérations sur les dangers de ce grand poste et sur les qualités essentielles à ceux qui l'occupent ne découragent cependant personne de l'accepter. Mais ce qui, chez les uns, est une regrettable outrecuidance, est chez les autres une noble et juste ambition. Après tout, et bien que les afTaires étrangères aient été de tout temps ondoyantes, incertaines et décevantes, et que leur histoire et la situation générale des peuples, toujours si tumultueuses et si peu conformes à leurs véritables intérêts et à l'équité, ne témoignent guère en faveur de la sagesse humaine, beaucoup d'hommes d'État de différents pays ont été des ministres, les uns extrêmement remarquables, les autres tout à fait au niveau de leurs fonctions, ce qui n'est pas vulgaire.
Et je ne parle pas seulement des diplomates célèbres d'autrefois, les Richelieu, les Mazarin, les Lionne, les Torcy, les Chatham, les Pitt, les Kaunitz, les Choiseul, les Vergennes, mais aussi de personnages plus rapprochés de nous, plusieurs môme nos contemporains, soit à l'étranger, soit en France, et qui tous ont dis-
LE PORTE FEL'll.LE DES AFFAIRES ETRAXGERES 391
paru. Parmi eux, AI. de Metternicli, dans la politique rétrograde on plutôt traditionnelle à outrance, a été incontestablement un maître, et j'en dirai autant de .\I. de Xesselrode. Quel que soit le sentiment qu'ils nous inspirent, il est impossible de méconnaître la haute valeur diplomatique de lord Palmerston et de lord Salisbury, du prince Gortschakow , du comte Andrassy et le rang historique du comte de Cavour et du prince de Bismarck. \ous avons vu aussi, chez nous, sous les divers gouvernements qui se sont succédé pendant le dernier siècle, nos affaires extérieures confiées à des hommes éminents. Si l'on n'ose citer Talleyrand à cause de la corruption de son âme, on ne peut lui refuser d'avoir été au premier rang par l'expérience et l'adresse. Sous la Restauration, le duc de Richelieu, en dépit de ses réminiscences d'émigré, a noblement affirmé la cause française en face de la Sainte- Alliance. -Votre situation européenne, si compromise après 1830, a été rétablie et énergi((uement maintenue par le duc de Broglie et le comte Mole. .11. Thiers, qui, dans les premiers temps de sa brillante carrière, avait été plus orateur que stratège, a déployé plus tard, comme chef de l'État dirigeant en réalité notre diplomatie, des talents et un patriotisme qui resteront sa gloire. M. Guizot, malgré sa raideur calviniste et doctrinaire, a mené notre politique extérieure avec une autorité imposante, une science robuste de toutes les questions, et un juste sentiment de l'équilibre général. Sous le régime qui a suivi, les ministres, n'ayant plus l'initiative des entreprises, gardaient la lourde tâche d'en organiser les conséquences généralement douteuses et inquiétantes, et de louvoyer entre la logique des faits, celle des principes déclarés ou méconnus, et la volonté d'un souverain à la fois audacieux et flottant. Xous avons vu toutefois, au quai d'Orsay, des diplomates très exercés à la manœuvre user d'une façon délicate, ferme et correcte, du pouvoir restreint qui leur était remis, atténuer autant que possible les suites d'une politique hasardeuse, et peut-être, à l'heure des épreuves, leur direction avisée et prévoyante les eussent-elles prévenues ou tout au moins ajournées. Le comte Waleuski, après avoir bien conduit les négociations orientales avant et pendant la guerre de Crimée, a su, en présidant le Congrès de Paris, mettre d'accord nos intérêts avec les égards dus à un grand peuple déçu par la fortune.
et a concilié à la France, par sa dignité cl sa bonne grâce, les sympathies européennes. Après la campagne d'Italie, M. Thouvenel, si embarrassée que fût alors notre attitude entre le programme antérieur à nos victoires et le développement soudain de la Péninsule affranchie, a dû accepter sans doute les grandes lignes d'une situation que nous ne pouvions él)ranler sans désavouer notre œuvre, mais il n'a laissé accomplir que l'inévitable, et il a maintenu les droits sacrés placés sous la sauvegarde de notre drapeau. Son successeur, M. Drouyn de Lhuys, a mis au service du pays, engagé déjà dans une politique dangereuse, un esprit éminemment pondéré, une science rare, un caractère indépendant, et après avoir longtemps essayé de réagir contre elle, a quitté le pouvoir plutôt que de s'associer à la diplomatie mal concertée et oscillante dont il prévoyait le destin. Quant aux ministres de la troisième république, les uns, vivant encore, sont en dehors de mon étude; les autres ont traversé des périodes si orageuses, ou si mal définies et si sombres (ju'on ne peut guère en parler encore : l'intensité des désastres avait affolé Jules Favre, la plupart n'ont pu jouer qu'un rôle effacé. L'histoire fera la part de chacun, et, laissant les médiocres dans l'ombre, elle louera les efforts do ceux qui sont lentement parvenus à rendre à la France, sinon son influence supérieure d'autrefois, du moins son rang dans le concert européen. Elle n'oubliera pas la conduite prudente de M. Waddington au Congrès de Berlin, l'établissement par M. Jules Ferry de notre protectorat à Tunis, et surtout, avant eux, en ces temps si voisins de nos revers où, complètement isolés, nous commencions à reconstituer nos forces, la vigilance et rhal)ileté du duc Decazes. Celui-ci a été l'un des hommes d'Etat qui nous ont le mieux servis, et il gardera l'honneur d'avoir, en des conjonctures alarmantes, et par des négociations heureuses, ménagé à notre cause le concours d'une Puissance bienveillante, et par suite écarté les velléités menaçantes de notre constant ennemi.
Il résulte de ces souvenirs que, cliez toutes les nations, bon nombre de personnages d'origines diverses ont été des ministres compétents et que plusieurs ont mérité l'estime et la reconnaissance de leur pays. Il n'en faudrait pas conclure que la sélection soit facile; eWe semble très simple en théorie, mais, dans la pratique, il n'en va pas de même, parce que les précautions sont quelquefois négligées. Que de choix regrettables ont été jadis amenés par les intrigues de Cour, et, dans les gouvernements parlementaires, n'a-t-on pas vu, de temps en temps, désigner à peu près indifféremment pour ce portefeuille tel ou tel des « ministrables « , comme si chacun d'eux était également en mesure de le tenir, ou comme si l'on croyait qu'il en deviendrait instantanément digne par une sorte de grâce d'état? C'est ainsi que des candidats, primitivement destinés à d'autres départements, ont pu être appelés à celui-ci, soit pour satisfaire une camarilla, soit encore par la faveur du prince ou des hommes d'Etat prépondérants qui les ont choisis exprès, sans idées ni science, comme des instruments dociles. Il n'y a donc pas lieu de trop s'étonner qu'une certaine quantité de ministres malhabiles ou faibles aient occupé ce grand poste, et tantôt troublé, tantôt traité avec la plus fâcheuse inertie les questions internationales.
Je sais bien que ces sceptiques, amis du paradoxe, prétendent qu'il est inutile de se tant préoccuper de la valeur du ministre, d'abord parce qu'on ne la reconnaît qu'à l'user et que les présomptions sont aléatoires, puisqu'on a vu des habiles échouer et des incapables réussir; ensuite, et surtout, parce que les succès ou les échecs diplomatiques dépendent des circonstances où l'on est placé et des fautes commises par les adversaires; et enfin parce qu'en supposant, par impossible, que les ministres de toutes les Puissances fussent également parfaits, leurs talents se neutraliseraient les uns par les autres et les conflits n'en seraient pas moins longs, embrouillés et redoutables. D'où il serait permis de con-
dure que les souverains et les chefs de gouvernement sont en droit de ne consulter pour l'attribution de ce portefeuille que leurs propres convenances. Je ne cite que pour mémoire ces différents sophismes, et je les eusse même passés sous silence si parfois ils ne semblaient obtenir quelque créance. Est-il besoin de dire que, si en effet les circonstances ont une influence majeure sur les affaires et leur issue, encore est-il nécessaire qu'on sache tirer parti des bonnes et corriger ou éluder les mauvaises; que, si les faux pas des adversaires sont extrêmement utiles, il faut avoir assez d'art pour n'en pas commettre soi-même, les surprendre chez les autres et en profiter sur-le-champ; que, si la fortune trahit éventuellement les sages et favorise les imprudents, il n'en est pas moins indiqué de mettre de son côté le puissant élément de la bonne conduite? Quant aux inconvénients que susciterait la présence simultanée au pouvoir de tous les ministres du monde soigneusement triés sur le volet, je crois inutile de discuter actuellement cette hypothèse évidemment réservée aux méditations des siècles futurs. Bornons-nous donc, en attendant, sans méconnaître les ironies et les caprices du sort, à entourer de toutes les garanties le choix d'un ministre chargé de tant d'intérêts majeurs, et, quoi qu'il arrive, ayons conscience d'avoir fait tout le possible pour nous assurer un bon pilote.
En réalité, « tant vaut l'homme, tant vaut la terre « , et j'en suis si persuadé que j'effleure encore ici quelques détails secondaires, dût-on les trouver frivoles. C'est en souriant, sans doute, que j'en parle, mais il est excellent qu'un ministre des Affaires étrangères ait une représentation brillante. Qui sait combien de petits nuages se sont dissipés, combien d'idées fructueuses se sont échangées dans les embrasures de fenêtres d'un salon élégant et illuminé? J'aimerais aussi qu'il eût l'habitude et le style des réunions mondaines, et même qu'il ne dédaignât point la conversation des femmes, non pas des caillettes et des intrigantes, mais des
femmes du vrai monde, comme il en est, délicates, fines et de bon jugement, pourvu qu'il ait assez de sang-froid et de discernement pour apprécier ce qu'il faut prendre et laisser. Et ne pensezvous pas aussi qu'il doit avoir voyagé, et même séjourné au dehors, afin de bien connaître les milieux divers, les usages, le fort et le faible, les intérêts et l'idéal des races et des gouvernements? Enfin, ne serait-ce pas pour lui à la fois une grâce et une force que d'avoir beaucoup lu, non pas seulement des ouvrages historiques, des recueils de dépêches et de documents, mais encore, sans être un lettré de profession, des livres purement littéraires, anciens ou modernes, dont les auteurs ont beaucoup réfléchi sur le caractère et les actions des hommes? Une fois au pouvoir, il n'en a pas le loisir; c'est avant d'y arriver qu'il aura bien employé son temps avec les grands esprits. Pour ne citer que quelques écrivains français, combien on peut rencontrer de suggestions, de conseils et de fortes pensées politiques dans Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, dans les tragédies de Corneille, dans les œuvres de Montesquieu, et, j'oserai ajouter, dans les fables de La Fontaine! Il est des conseillers plus graves que celui-ci, mais peu d'aussi profonds, et où l'on trouve autant de préceptes salutaires pour les ajffaires diplomatiques de tous les temps. On le donne aux enfants, mais c'est à l'âge d'homme qu'il convient de le méditer. N'est-ce pas lui qui nous rappelle que «de tout inconnu le sage se méfie » , que « deux sûretés valent mieux qu'une « , qu'il est ridicule de « tirer les marrons du feu n , qu'il ne faut pas trop compter sur les alliances, que les " blocs enfarinés )■> et les eaux dormantes sont à craindre, qu'on ne peut se fier à la gratitude des peuples qui se servent parfois « du bienfait contre le bienfaiteur » , et que si l'on ne s'écarte vite des fondrières, « on s'y enfonce encore plus avant » . Et que d'autres leçons encore! on en découvre presque à chaque page.
Et maintenant, tout en constatant qu'il s'accomplit de nos jours une évolution pacifique dans la pensée des peuples, que, si les guerres sont toujours possibles, elles sont cependant beaucoup plus redoutées qu'autrefois, et que bien des dissentiments qui les eussent jadis provoquées se règlent par des moyens plus doux, j'estime qu'il n'en est que plus nécessaire aux nations d'avoir de sages ministres des Affaires étrangères. La mission de la diplomatie reste, plus que jamais peut-être, élevée et difficile, puisqu'elle doit non seulement s'efforcer, comme toujours, d'apaiser les querelles présentes, mais encore préparer et seconder de tout son pouvoir le mystérieux travail et les aspirations de l'avenir. Elle faillirait à son devoir si elle dirigeait mal, par des combinaisons injustes, des susceptibilités ou des complaisances inopportunes, par de faux principes et par des manœuvres misérables ou stériles, les éléments pacifiques de notre civilisation contemporaine exposée encore à tant de tempêtes. Au milieu des incidents et des anxiétés qui nous assaillent sans cesse, souhaitons donc avant tout que ceux qui sont chargés de veiller sur les relations des peuples soient partout à la hauteur de la tâche, qu'ils aient, selon le mot de La Rochefoucauld, outre les plus grandes qualités, « l'économie » , c'est-à-dire le complet équilibre de leurs mérites supérieurs. N'oublions pas non plus avec quelles instances, en son livre de la Sagesse, le vieux Pierre Charron recommande de ne placer si haut qu'un homme expert, car, dit-il, ci c'est lui qui répond de tout — et ses fautes ne sont pas légères v .