CHAPITRE XI
MONOGRAPHIE DE l/ A.MB ASSADRICE
Je demanderai maintenant au lecteur qui a bien voulu me suivre à travers tant de récits, d'études et de paysages, de s'arrêter un instant encore avec moi devant une personnalité souvent appelée à jouer un grand rôle dans la carrière du dehors, à savoir l'ambassadrice. On ne s'occupe pas d'elle dans les ouvrages consacrés aux négociations bisloriques, mais un vieux diplomate comme moi a trop souvent apprécié ses mérites ou ses défauts pour n'en rien dire quand il parle de son « métier ^ , de ses souvenirs et de la vie à l'étranger. Quiconque eu effet a vécu dans le monde politique et dans les salons des grandes capitales — ce qui est une manière de voyager non moins intéressante que l'autre — a vu <|uelle grande place occupent sur cette scène accidentée, au soleil ou dans la pénombre, les femmes en général et surtout celles des chefs de mission. Il y aurait beaucoup à disserter là-dessus, mais je laisse l'ensemble du sujet aux philosophes de l'histoire : je n'en prends que le rôle des femmes qui ont appartenu ou qui appartiennent officiellement à la - carrière « , et qui ont l'honneur, soit dans une ambassade, soit dans une légation importante, de porter à côté de leurs maris sinon le drapeau, du moins le pavillon de leur pays. Je les comprends toutes sous le nom général d'ambassadrices, parce que ce rang suprême concentre en soi tous les droits, titres, devoirs et privilèges de la hiérarchie.
On verra, je crois, dans cette esquisse rapide ou plutôt dans cette conversation familière, qu'en choisissant un chef de mission, les gouvernements ont à tenir compte, en même temps que de lui.
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des qualités et des défauts de sa femme. On se ferait une idée bien fausse et bien incomplète de la diplomatie, si on la renfermait dans le travail des communications précises, des pourparlers solennels, des correspondances et documents d'archives. La tâche d'un ambassadeur se compli(|ue en effet de beaucoup d'autres devoirs : il lui faut développer ses ressources politiques par ses relations mondaines, tenir son rang dans une société élégante et susceptible, s'attirer des sympatliies actives dans un milieu qui ne les prodigue pas el n'en donne en général que les apparences, éviter les incidents fâcheux, être l)ienveillant et réservé, circuler, si j'ose dire, a\ec autant de discrétion que de souplesse, au milieu des difficultés de chaque jour. Or c'est à cette partie intime de ses fonctions, à ce travail délicat que sa femme est particulièrement associée. La manière dont elle se conduit est donc d'une importance majeure pour lui-même et les intérêts dont il est chargé.
Qu'il soit célibataire, s'il a de la valeur personnelle, il n'en sera pas moins, avec quehjues lacunes, un bon serviteur, et c'est à son gouvernement à voir si, tout seul, il suffit à l'œuvre. Mais s'il est marié, c'est une autre affaire : il y a chez lui un élément de premier ordre dont l'action assurera son succès si elle est dirigée avec adresse et mesure, et lui nuira sensiblement si elle est peu sympathique ou imprudente. J'oserais donc poser en principe que regarder une ambassadrice comme une quantité négligeable est une grosse faute, ({ue nommer son mari sans savoir ce qu'elle est, c'est exposer la mission à de graves périls. Un ministre qui oublie cette considération-là est un homme léger : celui qui la dédaigne est un esprit faux ou un personnage mal élevé.
Xapoléon I" disait à la duchesse d'Abrantès : t; Une femme est une j)ièce plus importante qu'on ne croit dans une ambassade. M Et, après lui avoir donné des directions détaillées sur la marche qu'elle avait à suivre en Portugal où il envoyait Junot, il ajoutait, sous cette forme familière dont il enveloppait souvent ses pensées les plus sérieuses : .. Queh|uefois deux Puissances seront au moment de se détruire parce (jue deux péronnelles se seront chamaillées. \e croyez pas (|ue je plaisante, i; 11 exprimait, en efifet, une opinion éminemment sage, c'est qu'une ambassadrice apporte à son mari une force ou une faiblesse, et que les afTaires
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prennent parfois telle ou telle tournure selon sa bonne conduite ou sa maladresse.
Il est donc nécessaire de n'envoyer dans les Cours étrangères que des femmes douées autant que possible d'un ensemble de qualités et de vertus dont quelques-unes, telles que l'usage du monde, le calme, la douceur et la discrétion, sont pour ainsi dire fondamentales. Autrefois, les diplomates devaient demander pour leur mariage l'assentiment du souverain : c'était excessif sans doute; mais cette exigence, de pure forme en général, ne signifiait-elle pas que l'Etat n'est pas tout à fait désintéressé en pareille affaire, qu'il est bon de ne pas se préoccuper seulement des conditions de fortune, et qu'il faut avoir (|uel(|ue souci de la valeur intellectuelle, morale et mondaine d'une femme (|ui va être ou qui peut devenir ambassadrice?
Je reviendrai tout à l'beure sur ce point; mais, auparavant, je voudrais, pour bien faire connaître l'intérêt de ces fonctions féminines, et pour justifier les précautions à prendre, recliercber dans l'histoire les origines d'une situation aussi grande, et ce qu'une assez longue tradition nous apprend du rang, du caractère, des prérogatives qui appartiennent aux personnes revêtues de ce titre solennel. On verra mieux alors, il me semble, quelle est la valeur des faits et gestes d'une ambassadrice, et combien il est désirable, non seulement qu'elle ne gâte rien, mais encore qu'elle soit capable de seconder, dans la mesure de ses forces, le travail de l'ambassadeur et les intentions de son gouvernement.
Il n'y a guère plus de trois siècles qu'il existe des ambassadiices de par le monde. Dans l'antiquité, le moyen âge et le commencement des temps modernes, les agents diplomatiques ne a résidaient )> pas; chargés de telle ou telle affaire spéciale, munis de lettres de créance restreintes à l'objet en vue, ils revenaient dès que les négociations étaient closes. Us n'emmenaient donc point leurs femmes pour un aussi rapide séjour. Lorsqu'il est arrivé que
des princesses ou de très grandes dames aient été accidentellement invitées à suivre des pourparlers au dehors, c'était d'une façon tout officieuse, familière, confidentielle : si considérables qu'en fussent les motifs, leur intervention n'avait à aucun degré l'aspect d'une mission diplomatique de gouvernement. Il n'y a jamais eu qu'une exception à celte règle, et encore au dix-septième siècle : ce fut lorsque la maréchale de Guébriant reçut personnellement, en 16-43, des lettres de créance pour conduire à Varsovie Marie de Gonzague, reine de Pologne. Soit que cet incident insolite ait amené des prétentions et des intrigues qui aient dégoûté les princes de suivre cet exemple, soit qu'ils aient cru que le soin de leurs intérêts était décidément mieux placé entre les mains des hommes, ce fait est demeuré unique dans l'histoire. En réalité, aucune femme n'a jamais été investie du titre d'ambassadrice que par suite de la dignité de son mari.
Je lis dans un livre publié en 1754 par un érudit allemand nommé Moser, et qui traite des droits et du rôle de l'ambassadrice, que ce fut le pape Sixte-Quint qui appela de ce nom, pour la première fois, l'épouse d'un ambassadeur d'Espagne, le comte d'Olivarès, père du célèbre comte-duc. Il accorda même, en cette occasion, des honneurs extraordinaires à la comtesse, ce qui déplut singulièrement aux princesses romaines. Des discussions à cet égard se sont fréquemment renouvelées. L'introduction d'un titre nouveau, accompagné de préséances, de distinctions et de faveurs exceptionnelles, devait en effet, à une époque où les questions d'étiquette passionnaient si fort les gens de Cour, ajouter un nouvel élément aux diverses causes de discorde suscitées par la vanité des agents et par les animosités politiques. Dans quelle mesure le caractère diplomatique s'étendait-il à la femme de l'ambassadeur? Pouvait-on attribuer à celle-ci le rôle représentatif? Comment et à quel degré devait-elle être classée dans la hiérarchie aristocratique? Quels étaient exactement ses privilèges? En l'absence de règles précises adoptées d'un commun accord, ces divers points restaient assez obscurs, et les prétentions individuelles, soutenues par des interprétations divergentes, provoquaient beaucoup d'embarras et souvent des querelles.
Ce fut seulement vers le milieu du dix-septième siècle qu'un principe énoncé sous une forme assez emphati(|ue par un diplo-
mate fiançais Abel Servieu, qui, avec le comte d'Avaux, négocia les traités de Westphalie, fut à peu près admis par la plupart des Cours. Servien déclara à Tambassadeur d'Allemagne que les mêmes honneurs étaient dus à sa femme qu'à lui-même, parce que, dit-il, ce la femme resplendit de la dignité de son mari «. C'était une théorie fort sage et destinée à couper court aux susceptibilités et rivalités particulières : il n'y a rien, en effet, de plus pacifique et de plus commode qu'une étiquette une fois fixée, les amours-propres n'ayant plus rien à y voir. Aussi cette formule a-t-elle fini par prévaloir : elle est devenue une manière de dogme de protocole. La femme doit donc toujours être placée au même rang que son mari. Il y a même une circonstance qui se présente assez souvent où elle occupe une place supérieure : c'est lorsque l'ambassadeur, suivant la date de la remise de ses lettres de créance, n'est classé qu'après un ou plusieurs de ses collègues : (juand ceux-ci sont veufs ou célibataires, l'ambassadrice est, de droit, la doyenne du corps diplomatique, et se trouve, en cette qualité, dans les festins et réceptions, en première ligne, tandis (jue son mari n'y saurait prétendre. L'axiome de Servien n'en garde pas moins toute sa force, puisque, après tout, ce n'est que grâce au titre de son mari que l'ambassadrice se trouve, par hasard, au-dessus de lui.
On doit donc constater, pour en revenir aux faits historiques, que le titre et la situation d'ambassadrice n'ont été véritablement reconnus que depuis les traités de Westphalie; non pas qu'il en soit fait mention dans ces actes, mais dès lors ils n'ont plus guère été contestés, excepté cependant à la Cour impériale d'Allemagne qui continua, quelque temps encore, à soulever des objections et des réserves. Quant aux autres puissances européennes, elles ont généralement admis l'égalité des honneurs et des droits, mais, bien entendu, exclusivement dans les salons, car il serait fort ridicule qu'une ambassadrice fût saluée par l'artillerie, entourée d'un
appareil militaire, ou conduite à sa première audience avec le cérémonial adopté pour son époux lors((u'il remet ses lettres de créance ou de rappel. Ces témoignages officiels sont et doivent être uniquement attribués à l'agent qui exerce une fonction pul)li({ue, et qui, possédant son titre par lui-même, représente seul et incarne en sa personne à la fois le souverain, le gouvernement et le pays. Les prérogatives et manifestations purement politiques ne sont donc que pour lui; sa femme est son égale dans le monde, dans l'ordre d'idées (|ui leur est commun, dans les fêtes, dans les relations sociales, mais non pas dans le cérémonial particulier à l'exercice de sa charge et ([ui s'adresse fictivement à l'Etat ou au prince dont il est l'image.
Elle arrive dans sa résidence incognito; elle va à l'audience de la souveraine dans son propre carrosse; elle y est reçue, — en grande toilette de bal, il est vrai, — mais uniquement par les chambellans et dames de la maison royale. Jadis, le corps diploniati<jue, en plusieurs rencontres, à poussé la déférence jusqu'à aller au-devant d'elle pour la recevoir et la complimenter; mais ce n'a jamais été une règle, et ce genre de courtoisie est tombé en désuétude aussi bien que les entrées solennelles. Notre siècle n'en offre aucun exemple, et les diplomates jugent depuis longtemps, avec raison, suffisamment correct de remettre leurs cartes à l'ambassadrice dès son arrivée et de se présenter chez elle dès qu'elle reçoit; (juant à leurs femmes, contrairement à l'ancien usage qui leur prescrivait d'enioyer complimenter la nouvelle venue et de l'aller voir les premières, elles l'attendent aujourd'hui et se bornent à lui rendre sa visite dans le plus bref délai.
On voit par ces détails — et l'on en pourrait citer beaucoup d'autres — <jue le cérémonial, qui est affjiire de mode, varie parfois suivant les temps. Il n'était même pas toujours uniforme dans l'ancien régime et dans les diverses Cours. En dehors de certaines lois générales, il y avait des coutumes spéciales et de fantaisie. Par exemple, à Versailles, les ambassadrices, à leur première audience, baisaient le bas de la robe de la reine avant de lui faire leur compliment; mais, en revanche, on leur donnait le tabouret réservé aux duchesses. En Espagne, elles se bornaient à simuler une génuflexion aussitôt arrêtée par la souveraine qui les embrassait, mais ne leur faisait présenter qu'une chaise à sa droite. En
Anglelerre, elles restaient deI)out. A Rome, elles s'asseyaient devant le Pape sur des coussins placés les uns sur les autres. En France, le Roi entrait pendant l'audience et embrassait l'ambassadrice; il en était de même en Piémont, et, par grâce particulière, quelquefois en Esjîagne. Dans la pluj)art des Cours, le carrosse de gala était de rigueur; mais, à Madrid, l'ambassadrice venait en chaise, et était ainsi portée à travers les apj)artements du palais jus(|u'à l'entrée de la salle oii l'attendait la souveraine.
Les mouvements, pas, révérences, indiqués d'après les habitudes des différents pays, les nuances à observer, les gestes qu'il ne fallait ni outrepasser ni restreindre, les formes de langage dont il était convenable de ne s'écarter jamais, constituaient un programme fort compliqué. Les officiers de la Couronne, les dames d'honneur et les ambassadrices devaient être extrêmement bien stylés et attentifs à ne rien omettre ni modifier, car les erreurs eussent provoqué des plaintes très vives, et même eussent pu être interprétées comme des fautes volontaires, tout le monde étant censé connaître ou avoir appris les préceptes de l'étiquette, d'autant qu'eu principe une infraction atténuait l'effet de l'ensemble. Un grave écrivain diplomatique, Wicquefort, n'a-t-il pas prononcé là-dessus une redoutable sentence? - Lorsque, de tous les honneurs qu'on prétend, il en manque un seul, l'on n'en reçoit pas du tout, v Hàtons-nous de dire que, dans la pratique, on était moins sévère; car, eu égard aux prétentions fondées, soit sur les usages de telle ou telle Cour, soit sur des précédents plus ou moins autorisés, soit sur des considérations personnelles, en y joignant les susceptibilités des gens épineux, la plupart des audiences diplomatiques eussent fourni prétexte à d'interminables procédures. La vérité est qu'on s'en tenait aux grandes lignes, qu'on avait assez à faire de les observer avec une scrupuleuse exactitude, qu'on glissait volontiers sur les petits péchés véniels, et qu'ordinairement, avec cette fine politesse qui est le naturel même des personnes bien élevées, on évitait les discussions.
Il s'en est rencontré toutefois plusieurs dont les écrivains techniques ont gardé le rancuneux souvenir. Les règles étaient souvent comprises de façon différente; il arrivait aussi que l'orgueil ou la malice cherchaient à les enfreindre. De là, des incicidents vraiment puérils, dont les uns ont été vite étouffés, mais
dont les autres ont eu de Tinfluence sur les relations j)oliliques. Citons (juel(iues-unes de ces anecdotes. A Vienne, en 1666, l'ambassadrice d'Espagne imagina un soir de se faire porter sur nn fauteuil à un bal de Cour jusque dans un salon où nul ne pénétrait en cet équipage. Grand émoi des cliambellans : ils n'osèrent pas cependant arrêter la marcbe de ce malencontreux fauteuil; mais ils prirent leur revancbe aussitôt en interdisant l'entrée du salon à la suite nombreuse de la dame, de sorte ([u'elle fut obligée de se présenter toute seule devant les sou\e*'ains, ce qui fut extrêmement sensible à sa vanité. Cette aventure-là n'eut pas de suites; mais il y a\ait des gens plus ombrageux et plus tenaces : plus d'une fois, des ambassadrices ayant, à dessein ou par négligence, interverti l'ordre des préséances dans leurs visites, se sont vu refuser la porte de leurs collègues sous des prétextes transparents; au congrès de Nimègue, notamment, les ambassadeurs de France et de Suède, à la suite d'un conflit de cette nature, prirent parti réciproquement pour leurs femmes, et demeurèrent en grande froideur pendant tout le temps de leur mission. A Londres, sous lesStuarts, plusieurs pairesses d'Angleterre, refusant de céder le pas aux ambassadrices, s'abstinrent, à diverses reprises, de paraître aux fêtes de la Cour. Il en fut de même longtemps après à Rome pour des motifs analogues, et l'on raconte qu'en 1722 aucune des princesses romaines n'assista au ricevimento àe l'ambassadeur d'Allemagne pour n'être pas obligée de laisser la main droite, c'est-à-dire la place d'bonneur, à sa femme qui, même cbez elle, n'entendait l'accorder à personne. Pareille disgrâce arriva en France à un envoyé vénitien dont la femme prétendait aussi garder la main droite : j)as une dame de (jualilé ne lui rendit visite. En 1643, Aime Ser\ien, ambassadrice à la Haye, avait tenu rigueur à la princesse d'Orange sur le même cérémonial, de sorte ([u'elles ne se \irent jamais. Les incidents devenaient parfois plus graves : en 1702, le carrosse d'un cardinal et celui de la ducbesse d'Lceda, ambassadrice d'Espagne à Rome, s'étant rencontrés dans une ruelle, aucun ne voulut reculer; les gens en vinrent aux mains, et il y en eut trois qui restèrent fort mal en point sur le carreau. Il fallut beaucoup de temps pour accommoder cette grosse affaire qui finit tout simplement comme elle aurait dû commencer, par des excuses réciproques. A la Diète
d«^ RaHsl)onnp, ramhassadiice de Trêves et Tahliesse d'un chapitre noble eurent de violents démêlés pour des rixes pareilles, et, cà la Haye, un siège disputé dans un salon entre l'ambassadrice de Suède et une grande dame du pays fut l'occasion de pourparlers fort aigres et de mémoires et factums volumineux dont la pompeuse phraséologie paraît bien étrange pour si peu de chose.
Une des plus sérieuses difficultés était de mettre d'accord les usages de telle nation avec ceux de telle autre. Chacun tenait aux siens et mettait son amour-propre à les suivre quand même. Les maîtres des cérémonies étaient aux champs, et l'on s'en tirait, en général, par une transaction. Alais, en certaines circonstances, les coutumes nationales de l'étranger ont dû être complètement respectées.
Rappelons, à ce propos, cet ambassadeur de Perse, au dixseptième siècle, qui maintint envers et contre tous, selon les lois de l'Orient, Vincognito de sa femme, et sut le faire avec esprit. Son liistoriette est assez plaisante : on en ferait, ce semble, un gentil opéra-comique. Ce personnage, envoyé par le Sophi en Allemagne, avec le caractère et les titres les plus solennels, avait laissé son harem dans son pays; mais il était advenu (jue, lassé de sa solitude au cours d'un voyage fort long, il avait acheté en route, dans un village de Tartarie, la fille d'un chef de tribu et l'avait élevée au rang d'épouse, par égard pour la haute dignité du père et sans se douter (|u'en Europe on allait la croire ambassadrice. Arrivé à son poste, il la cachait à tous les yeux, suivant les mœurs orientales, et mettait autant de soin à écarter d'elle tous les honneurs que les autres ambassadeurs en apportaient à assurer à leurs femmes les moindres ])rivilèges. Cette réserve si extraordinaire éveilla au plus haut degré la curiosité de la Cour où il était accrédité; l'étiquette ne supporta (juavec impatience ce dédain inaccoutumé de ses faveurs; on voulut donc, après des efforts inu files, faire une dernière tentafive pour honorer, conformément aux bonnes règles, une personne que son époux prétendait y soustraire. Les princesses royales surtout témoignaient un ardent désir de la connaître. De sorte qu'un jour, vers la fin d'un festin, où le Persan était en belle humeur, elles crurent l'occasion favorable et le supplièrent de faire venir en leur compagnie, pour qu'elles pussent la traiter selon son titre, cette ambassadrice mystérieuse. L'envoyé du Sophi s'y refusa d'abord avec beaucoup de politesse et de grâce, alléguant les coutumes de sa
nation; mais ses ai'f^iimonts no porsuadèront pas les princesses, qui redoublèrent d'instances. Alors, et ne pouvant pousser la discussion plus avant, l'ambassadeur prit une mine souriante et répondit que, pour ne pas déplaire à des dames aussi illustres, il accéderait à leur désir et qu'il allait leur présenter son épouse, mais qu'il avait le devoir de les prévenir que, d'après les lois de son pays, îl serait obligé, dès le lendemain matin, de a lui faire mettre la tète devant les pieds r^ . Cela fut dit et proposé de l'air le plus sincère et le plus courtois du monde, mais on pense bien que les jeunes Altesses laissèrent la belle Tartare dans sa retraite et que, pour cette fois, les coutumes européennes durent le céder à la redoutable étiquette de l'Orient.
Ce Persan rigoureux eût été un mari bien incommode pour les dames chrétiennes, car on doit reconnaître que toutes celles qui ont eu l'honneur d'être ambassadrices ont été véritablement comblées partout d'égards et de privilèges non moins flatteurs que multipliés. S'il en est qui n'aient pas été satisfaites, il faut (ju'elles aient eu un bien fâcheux caractère et un amour-propre bien pointilleux. Tantôt par politique, tantôt par grand souci du cérémonial, tantôt par simple galanterie, les princes ont plutôt exagéré ([ue restreint envers elles les témoignages de distinction, et ils se sont ingéniés à contenter leurs désirs. Il serait oiseux de rappeler les nombreuses faveurs qui leur ont été prodiguées en dehors de leurs droits précis; nous n'en indiquerons que quelques-unes, pour mémoire.
Nous avons dit que la Cour de France leur avait accordé le tabouret; sous Louis \III et sous Louis XIV, elle donna expressément plusieurs fêtes en leur honneur. Les princesses du sang les visitaient toujours avec le plus solennel appareil. Aux Congrès de Nimègiie en 1678 et de Cambrai en 1721, le corps diplomati(|ue, en grande cérémonie, présenta ses hommages aux ambassadrices d'Espagne et de France, dès leur arrivée. En 1625, lorsque
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Charles I" d'Angleterre épousa Henriette, fille de Henri IV', la duchesse de Chevreuse, femme de l'ambassadeur, alla dans le carrosse de la reine. En l'absence de leurs maris, plusieurs ambassadrices ont été autorisées à donner des festins officiels. Il est superflu d'ajouter que partout elles ont traité d'égale à égale avec les femmes des ministres des Affaires étrangères et même des premiei's ministres; mais on ignore généralement (|ue les ambassadrices de Venise étaient, à Versailles, en possession d'un privilège assez singulier : lors(|u'elles accouchaient au cours de la mission, le Roi et une princesse du sang étaient parrain et marraine de l'enfant et offraient à la mère un cadeau magnifi(jue; le grand aumônier administrait le baptême. Quant au titre à Excellence, il était toujours d'usage de l'attribuer aux ambassadrices. On ne leur a jamais non plus contesté le plaisir, très vif à ce qu'il paraît, de se promener, comme leurs époux, en carrosse à six chevaux, in jioccld, avec cortège de cavaliers et de pages; lors(|u'elles allaient visiter les musées, palais, arsenaux, édifices publics, les souverains les faisaient accompagner par des officiers de la Couronne et des dames du plus haut parage. Enfin, à leur départ, elles recevaient des princes de fort beaux présents; les Papes, il est vrai, se bornaient à quelques Agnus Dei et à des reli(|ues; mais on a gardé le souvenir de plusieurs éclatants témoignages de la munificence des Rois, surtout des nôtres. En 1634, Anne d'Autriche offrit à des ambassadrices d'Allemagne et d'Angleterre son portrait encadré de diamants et une chaîne de pierreries; en 1647, à l'ambassadrice de Danemark, une montre évaluée 18 000 livres et dont les boites contenaient les portraits du jeune Louis XIV et de la régente; après la paix de Rysuick, le graïul Roi fit don à la femme de l'envoyé de Suède d'un collier valant plusieurs milliers d'écus; en 1748, l'épouse du ministre de Portugal reçut de Marie Leczinska une montre enrichie de pierres précieuses. La tsaiine Anne Ivanowna offrit de splendides fourrures, en 1751, à la femme d'un plénipotentiaire de Saxe, et l'on cite tout parficulièrement le portrait entouré de superbes diamants que le grand Frédéric donna, vers la même époque, à la femme d'un ministre de France. Ces libéralités étaient passées à l'état d'usage, aussi bien que les présents qui constituaient pour les ambassadeurs une sorte de droit au moment où ils prenaient congé du souverain. On sait que, de nos
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jours, ces cadoaiix on élé romplacés pour les hommes par la tjrand'croix de l'Ordre le plus élevé, et pour les femmes par un objet de souvenir en général de peu de valeur : un coffret, un éventail, etc. Et encore, tandis que la croix est de règle pour l'amhassadeur, les reines sont absolument libres de ne rien donner du tout, s'il leur plaît, aux ambassadrices; c'est affaire à elles d'être plus ou moins aimables, suivant les personnes, et celles-ci n'ont aucunement à être mortifiées, ni surtout à se plaindre lorstju'elles ne reçoivent, à leur dernière audience, que des compliments plus on moins sincères.
Je m'aperçois que, dans cette causerie sur les divers avantages assurés au rang le plus élevé qui puisse être accordé à une femme du monde, j'ai oublié de parler d'une prérogative supérieure à tout le reste, à savoir le caractère sacré et inviolable de sa personne. Ceci n'est plus de fantaisie ou d'étiquette, mais de droit des gens. Sur ce point il a été rarement dérogé. Un criminel incident est toutefois demeuré célèbre : ratta(|ue à main armée du carrosse de la duchesse do Créqui par la garde corse à Rome le 20 août 1662 et l assassinat de son page. J'ai raconté en détail cet attentat dans un livre auquel je me permets de renvoyer le lecteur (1). J'indiquerai seulement ici une question de forme diplomatique : en cas analogue, à qui la satisfaction doit-elle être faite? au gouvernement de l'ambassadeur et à lui-même ou à l'ambassadrice? Je crois, en m'autorisant des précédents, qu'il y a lieu de distinguer suivant la nature et la gravité du fait : pour la duchesse de Cré(|ui, on a considéré que, l'agression ne lui étant pas personnelle, mais étant dirigée contre l'ambassade même, par conséquent contre la Couronne de France, et se trouvant d'ailleurs confondue dans l'ensemble des violences commises le même jour contre le palais de son mari et contre les Français lial)itant Rome, la réparation devait être exclusivement politi()ue et s'adresser à Louis \U . C'est pourquoi le traité de Pise ne contient aucune clause spéciale à l'ambassadrice; elle dut s'estimer suffisamment vengée par la pleine satisfaction donnée à la majesté de son souverain et de son pays, sa cause particulière disparaissant en (|uelque sorte devant
(l) Louis XIV et le Saint-Siège. L'ambassade du duc de Créqui. Paris, Haclietle, 1893.
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rénormité de routrage. Il en fut tout autrement lors d'une affaire tout à fait étrangère aux relations des princes et qui se passa au Congrès de Niraègue en J678 : les domestiques de l'ambassade de France, au cours d'une altercation avec ceux de l'ambassade d'Espagne, avaient effrayé l'ambassadrice de S. AI. Catholique et les dames de sa suite; un gentilhomme de l'envoyé de Louis XIV alla présenter à l'offensée les regrets de son maître, dans les termes les plus respectueux, et l'incident demeura clos. Il ne s'agissait pas, en effet, d'un conflit international, mais d'une insulte particulière complètement réparée par la reconnaissance spontanée de la faute et par une démarche à la fois gracieuse et officielle.
Rappelons à ce propos, et en passant, une autre circonstance assez singulière. Il se trouva un jour qu'une ambassadrice espagnole avait de grosses dettes à Turin : après beaucoup de réclamations vaines, les créanciers eurent recours aux gens de loi, les- (|uels, sur leurs requêtes^ osèrent saisir les meubles de cette liante et puissante dame comme ceux d'une simple mortelle; on peut même inférer du récit de l'aventure qu'ils tentèrent de l'incarcérer. Ces robins trop zélés préjugeaient une question de droit international que Grotius discute dans son traité Du droit de la (/lierre et de la paix : l'ambassadrice jouit-elle, comme son mari, du bénéfice de l'exterritorialité? Le duc de Savoie, en cette conjoncture, n'hésita pas à reconnaître qu'elle n'est soumise qu'à la juridiction de son propre pays; il fit donc lever la saisie et offrit ses luimbles excuses; il n'y avait pas grand mérite puisqu'en somme la maison de l'ambassade avait été violée, mais il s'exécuta de bonne grâce et déclara galamment que, s'il eût été prévenu, il eût payé de sa bourse les dettes de l'ambassadrice. C'était peut-être beaucoup dire, et peu de souverains, j'imagine, seraient disposés à un tel excès de courtoisie.
Xous n'avons parlé jusqu'ici que des honneurs accordés aux femmes des ambassadeurs dans le monde; mais leurs prétentions
se sont également produites là où la vanité devrait être oubliée : elle a franchi le seuil de l'église, et il y a eu des discussions sur les rangs à tenir au pied de l'autel. Sur ce point-là, cependant, il faut distinguer entre les prérogatives qui sont de droit et de bon ordre et les réclamations intempestives et aventurées. En Orient, par exemple, les ambassadeurs de France, qui sont officiellement protecteurs des catholiques latins, doivent faire observer rigoureusement dans les églises les privilèges qui appartiennent ab antiquo à leur charge et qui sont la manifestation publique de leur dignité; ils les obtiennent, en effet, non pas pour eux-mêmes, mais pour leur pays. Leurs femmes, lorsqu'elles les accompagnent, reçoivent traditionnellement ces honneurs tels que la place sur une estrade, le salut de l'encensoir, etc. Elles seraient alors pleinement autorisées à les exiger au besoin, parce qu'une dérogation à l'usage serait ici, non seulement un manque de politesse envers elles, mais une offense envers la nation française. En revanche, elles ne seraient nullement fondées à les réclamer lorsqu'elles viennent seules, parce qu'ils ne sont conférés en réalité qu'à leur mari et ne s'adressent à leur personne <[ue par une assimilation gracieuse. Les égards spéciaux qui peuvent leur être accordés en l'absence de l'ambassadeur ne sont donc point de droit; ce sont des témoignages de déférence qui n'ont rien à voir avec l'étiquette générale et ne sauraient être des précédents. Ces principes sont admis partout, notamment à Rome, dans les sanctuaires nationaux des différents peuples.
Il s'est rencontré toutefois des ambassadrices qui ont prétendu se faire attribuer dans toutes les églises des faveurs particulières en vertu de leur titre. Il a même fallu, pour mettre un terme à des discussions ridicules, que le pape Clément \I, en 1700, provoquât un décret de la congrégation des rites; ce texte, parmi d'autres dispositions, interdit à ces dames de faire placer, d'autorité, des tapis et des prie-Dieu pour elles ailleurs que dans leurs églises nationales. Le même pontife dut en outre se prononcer avec énergie contre l'indiscrétion de quelques-unes qui se plaçaient sur les fauteuils et les coussins réservés aux cardinaux. Ces décisions ne portaient d'ailleurs aucune atteinte aux distinctions légitimes que les ambassadrices pouvaient obtenir; elles figuraient avec le corps diplomatique dans les processions solennelles, et on a toujours eu
lîoin de leur assurer une bonne place dans les grandes cérémonies religieuses. Je lis même dans le Mercure historique de 1751 qu'à Naples, la princesse Esterhazy, lors de l'exposition annuelle de la relique de saint Janvier, eut l'insigne honneur d'être placée à côté de la fiole et vit, à sa grande satisfaction, le sang bouillonner a dans l'espace de cin({ minutes y. .
Ce n'étaient là (jue de petits détails, mais il y avait quelquefois de sérieuses difficultés pour mettre d'accord les prérogatives diplomatiques et les susceptibilités religieuses. Lorsque l'ambassadeur appartenait au même culte que le pays de sa résidence, les dissentiments se réglaient pour ainsi dire en famille et sans beaucoup de bruit; mais il en était autrement lorsqu'un protestant était dans une capitale catholique ou réciproquement un catholi(|ue chez les huguenots : il fallait alors user de beaucoup de prudence pour éviter des (|uerelles envenimées par une mutuelle intolérance. On a vu, à Vienne, en 1730, un maladroit vicaire de paroisse provo(juer un fâcheux incident : n'avait-il pas voulu contraindre l'ambassadrice de Prusse et sa fille, luthériennes zélées, à descendre de carrosse sur le passage d'une procession? L'ambassadrice tint bon, mais sa fille fut tirée par force de la voiture. Cette scène scandaleuse amena, comme on devait s'y attendre, des pourparlers très longs et très aigres entre la Cour impériale et celle de Berlin, d'autant que les envoyés de Russie, de Suède et de Danemark, également dissidents, prirent naturellement fait et cause pour leur collègue de Prusse. D'autre part, le peuple viennois menaçait de s'ameuter en faveur du vicaire. Néanmoins le Cabinet impérial fut obligé de céder; il est vrai que l'ecclésiastique, justiciable de son archevêque, s'en tira le mieux du monde, mais le juge du faubourg oîi s'était passée l'aventure fut obligé de présenter des excuses. Quant aux manants qui avaient fait sortir du carrosse la fille de l'ambassadeur, ils furent plusieurs jours aux fers, au pain et à l'eau, et ne furent relâchés (ju'après avoir demandé pardon à genoux.
De leur côté, les prolestants se montraient fort ombrageux et les ambassadeurs catholiques étaient astreints à certaines règles sévères : ils ne devaient entretenir ostensiblement chez eux aucun aumônier, et, s'ils en avaient un, il fallait qu'il fût dissimulé sous le nom de secrétaire ou de maître d'hôtel. Le culte ne pouvait être
exercé dans rintérieiir de leur palais (|ue de la façon la plus discrète. Aloser dit en propres termes que, faute de se soumettre à ces prescriptions, un ecclésiastique -. pourrait être regardé comme criminel et exposé à la rigueur des lois du pays •• . Tout cela maintenant n'est plus que de l'archéologie; mais il tombe sous le sens commun que, par toute terre et en tout temps, les diplomates sont tenus plus que personne — et nous ne parlons ici que de l'étiquette — de s'abstenir des actes et des discours qui pourraient éveiller, si faiblement que ce fût, les susceptibilités religieuses du pays où ils sont accrédités, et, pour demeurer dans notre sujet, nous dirons (lue toute affectation dévote ou sceptique est particulièrement malséante chez une ambassadrice.
Hais en voilà assez sur les traditions, les droits et les querelles du temps passé. Les usages modernes ont beaucoup simplifié les choses; si les passions sont, au fond, toujours les mêmes, on est cependant, en général, moins disposé à faire du bruit et l'on se préoccupe moins des nuances qui n'ont plus, d'ailleurs, l'importance sociale qu'elles avaient autrefois. L'étiquette a conservé sansdoute ses règles majeures, mais elle est, au demeurant, assez débonnaire. Il convient toutefois que les ambassadrices les connaissent, les observent, et se gardent de les interpréter à leur fantaisie. Ce n'est pas bien difficile pour les femmes d'un certain rang que leur éducation et leur vie dans le monde en ont préalablement instruites; pour les autres, s'il y en a, c'est à elles à se former peu à peu, et s'il arrivait jamais qu'elles en fussent incapables, elles seraient inévitablement exposées à des avanies (jue leurs gouvernements auraient du prévoir. Il n'y aurait que demi-mal si elles avaient le bon sens de s'efiFacer, de se taire et d'être inoffensives; mais si elles prétendaient paraître et briller, il y aurait alors vraiment péril en la demeure.
Et à ce propos, nous sommes amené à examiner une question assez délicate, agitée par quelques écrivains spéciaux, mais dont
en vérité les gens sages et de bonne compagnie sont les meilleurs juges : une ambassadrice doit-elle être initiée aux affiiires politiiiues confiées à son mari et aux intérêts qu'il a mission de défendre? J'ai parfois entendu soutenir par des personnes défiantes que les hommes seuls sont aptes à connaître les grandes affaires, et que les femmes, généralement indiscrètes et nerveuses, doivent ignorer ce que pense, dit ou fait un ambassadeur. Dans ce système un peu rude et discourtois, il suffit qu'elles tiennent bien leur maison et soient au courant des usages du monde. Assurément c'est déjà beaucoup, mais ne saurait-on souhaiter quehjue chose de plus? Il me semble qu'une ambassadrice étant nécessairement appelée, qu'on le veuille ou non, à jouer un rôle officiel et supérieur à celui des autres femmes, il serait fâcheux de la tenir dans l'ignorance des questions diplomatiques. Si elle ne sait rien de la mission de son mari, rien des hommes et des choses de sa résidence, du but que son gouvernement désire atteindre et des incidents qui se succèdent, elle sera exposée à des erreurs et à des maladresses dont les conséquences peuvent être graves. Elle sera fort embarrassée en maintes circonstances, aventurée dans ses propos ou compromettante dans ses silences, lancera des pavés d'ours ou manquera des occasions heureuses.
En ceci comme en tout, il y a une mesure à observer. Sans doute une femme ne se mêlera point du travail d'une ambassade, ne suivra point le détail des négociations, ne lira point les dépêches et ne se livrera point à des dissertations avec les diplomates. Mais, à mon humble avis, il est essentiel qu'elle soit informée exactement de ce qui se passe, qu'elle connaisse les principaux objets que son mari se propose, qu'elle sache ce qu'elle doit dire ou taire, qu'elle soit à même de donner un avis qui peut être juste, d'indiquer une pensée ingénieuse, et de rendre ainsi, à l'occasion, un bon service à son pays. On sent bien que tout dépend des personnes : il en est certainement à qui il ne faut rien confier, parce qu'elles parlent à tort et à travers, parce que leur tête est caprii-ieuse ou légère, et leur curiosité impertinente. C'est, en définitive, à leur mari (|u"il appartient d'en juger d'après l'expérience qu'il doit avoir de leur raison et de leur esprit. Mais si une femme est intelligente et sage, pourquoi son mari ne profiterait-il pas des bons conseils qu'elle est capable de lui présenter pour le succès d'une
mission à laquelle elle est d'ailleurs intéressée, de cette intuition, vive, de cette pénétration, de ces impressions spontanées (|ui appartiennent en propre au caractère féminin et qui jettent parfois, sous une forme familière, tant de clarté sur une situation, sur les bons et mauvais côtés d'une affaire et sur les gens qui s'y trouvent engagés? II y a telle circonstance où son bon sens naturel, son observation fine, son jugement modéré, serviront singulièrement le diplomate le plus instruit. Son intervention sera alors une véritable force et il serait regrettable de la négliger. L'histoire offre de nombreux exemples d'affaires importantes qui, sans être traitées ou conduites par des femmes, se sont cependant ressenties heureu.sementde leur influence; combien de fois ont-elles aidé à contourner des écueils et facilité les négociations épineuses par la grâce, l'a propos, les détours même de leur discrète diplomatie!
VU
En transposant un mot célèbre de Beaumarchais, on pourrait se demander si, aux vertus (ju'on doit exiger d'une ambassadrice, beaucoup de femmes sont dignes de l'être. Je répondrais à cela que si la perfection est rare, il suffit qu'on s'en approche. J'ajouterais que si j'ai connu dans ce haut rang plusieurs esprits de travers, ridicules ou insignifiants, j'ai admiré en revanche, et assez souvent, des ambassadrices de diverses nationalités dont les juges les plus difficiles reconnaissaient les mérites sérieux et charmants. Je n'en nommerai aucune, n'écrivant pas une chronique, et n'ayant en vue que d'indiquer les qualités générales qui conviennent à ce titre et non pas de louer ou de crifiquer les personnes. Bornons-nous à constater — nous plaçant ainsi en dehors de toute fiatterie et de toute malveillance — que nous avons vu et que nous avons sous les yeux, tant en France qu'à l'étranger, des femmes dont on peut dire qu'elles sont non seulement l'ornement et l'honneur d'une ambassade, mais encore les meilleurs auxiliaires de leurs maris. Sans doute, selon leur caractère, leur âge, les traditions de leurs pays respecfifs, selon l'objet de la mission.
elles sont différentes les unes des autres; mais elles laissent toutes dans nos souvenirs des impressions analogues avec quelques nuances, et c'est en recueillant les traits de ces personnalités aimables, en m'aidant aussi des enseignements et des exemples du temps passé, que j'essayerai de tracer à peu près le type idéal de l'ambassadrice, avec la certitude qu'il n'est pas un vain fantôme, mais qu'au moins pour ses lignes principales, il s'est rencontré et se rencontre dans la réalité.
Voici donc, il me semble, comment on peut se figurer une parfaite ambassadrice. Je ne parlerai ni de sa beauté, ni de son âge : la beauté ici importe peu, pourvu que le visage soit agréable et doux; quant aux nombre des années, il est indifférent en luimême, car en cette situation, si la jeunesse offre certains avantages, la maturité en a d'autres d'une très grande valeur. Je dirai donc seulement que notre personne idéale est douée d'une dignité gracieuse et qui ne se dément jamais parce qu'elle la doit à son éducation et au ton du monde où elle est née et où elle a vécu. Sa voix est sympathique, son accueil toujours bienveillant. Elle a cet art exquis de dire ce qu'il faut et rien que ce qu'il faut. Son esprit est solide et suffisamment littéraire, sans aucune affectation de science, son tact aussi sensible dans les conversations mondaines que dans celles où se glisse un peu de politique. Son élégance est fidèle à la mode sans la devancer ni l'outrer, et sans viser à l'effet; ses vertus inattaquables, toujours indulgentes, mais avec discernement. Elle évite la médisance, par bonté d'âme, sans doute, mais aussi par une crainte légitime des complications qui s'ensuivent; sa repartie est fine et juste, mais elle arrête souvent au bord de ses lèvres un mot spirituel qui serait aigu. La discussion n'est pas son affaire et son entretien est agréablement superficiel, tout en laissant les gens persuadés qu'elle n'ignore rien de ce qu'elle n'approfondit pas. Elle n'a point de liaisons exclusives qui provoquent des jalousies ou tout au moins de la malveillance; comme son devoir est d'être secrète, elle se garde de toute confidence et n'a cependant jamais l'air de rien cacher. Sans altérer la vérité, souvent elle la réserve. Son rang n'admettant aucune familiarité, elle n'en use avec personne, n'ayant d'autre part ni superbe, ni raideur, cherchant au contraire à plaire à tout le monde, trop bien élevée, d'ailleurs, et trop intelligente
pour que les honneurs l'éblouissent. Elle est plutôt portée à en atténuer l'éclat par une modestie naturelle; si elle maintient ses prérogatives, c'est parce qu'elle en est la dépositaire et parce que son pays y est intéressé; mais elle ignore les susceptibilités vaines autant par le fier sentiment de ce qu'elle est que par dédain des petites choses.
Ses réceptions officielles sont magnifiques, ordonnées de telle sorte qu'on s'y plaise et qu'en même temps on y reconnaisse la majesté d'une grande nation; l'étiquette y est observée sans affectation comme une règle incontestée et qui ne modifie en rien les prévenances accordées à tout le monde. L'hospitalité plus intime est à la fois très large et affable; chacun de ceux qui la reçoivent est traité en ami et selon son rang. L'ambassadrice veille à tout avec calme; elle dirige l'entreUen sans entraver la libre fantaisie des opinions diverses, certaine que devant elle nul n'offensera ni les convenances ni son pays; la concorde est sa pensée même et elle l'inspire à tous. Elle est tout ensemble très grande et très simple; elle impose et elle séduit.
Que si, en outre, elle a pu, par ses prudents conseils, par les ressources de son esprit, contribuer au bon résultat de la mission, elle a droit d'en être fière, car c'est une rare fortune pour une femme que de concourir au succès de son époux et de sa patrie ; mais, en dehors de ces circonstances exceptionnelles, elle obtient toujours dans sa résidence le respect et l'afiFection ; elle donne une haute idée de la société féminine qu'elle représente; grâce à elle, l'ambassade est brillante, honorée, entourée de ces sympathies mondaines qui ont tant d'action sur la politique. Elle a fait aimer et admirer sa nation : le but est atteint; elle a accompli sa tâche. Assurément, les princes et les gouvernements, qui tiennent dans leurs mains les destinées de la diplomatie, ne sauraient exiger un tel ensemble de mérites supérieurs, car — diraient les méchantes langues — trop de postes seraient vacants. Mais, quand on réfléchit au mal que font, lorsqu'elles sont jetées à tort et à travers dans la diplomatie, les commères bavardes et de mauvais ton, les querelleuses et les écervelées, on ne saurait trop souhaiter que, tout en examinant ce que valent les agents en passe d'être ambassadeurs, les ministres songeassent un peu aussi, je le répète, à ce que doit être une ambassadrice. Et, encore une fois, nous ne récla-
mens pas ici de ces femmes de premier ranjT, pourvues des dons simultanés de la science et de l'intuition, de la raison et de la grâce. Contentons-nous d'une bonne moyenne; je crois qu'avec un peu d'attention — et sans gêner les combinaisons politiques — il est assez facile de la rencontrer. Je dirai donc, pour conclure : écartons les femmes mal élevées, gardons-nous des intrigantes; tolérons les médiocres, pourxu qu'elles soient modestes ; recberchons les sages et les avisées, celles qui ont de l'esprit, à condition que ce soit du bon esprit; n'accueillons jamais que les pacifiques.