‹ Souvenirs et causeries d'un diplomateChapitre 8 sur 40 · LA CONFERENCE DE CONSTAXTIMOPLE · texte numérisé non relu

LA CONFERENCE DE CONSTAXTIMOPLE

phore, les principes du traité de Paris, rintégritê de l'empire, la garantie des Puissances, les réformes promulguées par la Porte avec Tassentiment de l'Europe. Sans doute, la plupart de ses collègues s'inspiraient des mêmes pensées, mais il semblait plus particulièrement attaché à ces théories déjà fortement atteintes par les épreuves qu'elles avaient subies depuis vingt ans. Sa présence, agréable à la Porte, était le gage de la bonne volonté anglaise; mais, en même temps, le Cabinet de Londres, comprenant les exigences d'une situation modifiée et obscure, tenant compte aussi des manifestations réitérées de l'opinion britannique dans les meetings et dans la presse, et des menaçantes dispositions de la Russie, estimait nécessaire de s'accommoder, dans une certaine mesure, aux circonstances, et de préparer, par des combinaisons assouplies, les éléments d'un accord. Il avait donc délégué un de ses membres, lord Salisbiiry, ministre des Colonies, dépositaire de sa pensée intime, et qui, moins engagé que sir Henry Elliot, pourrait plus librement atténuer la rigueur des doctrines, concéder ou maintenir, concilier les intérêts slaves et les susceptibilités ottomanes. Ce grand seigneur, qui devait être un jour le successeur des Gladstone et des Disraeli, n'avait pas encore révélé toutes ses forces, mais la noblesse de son attitude, sa haute compétence, son esprit d'assimilation et de discussion vraiment supérieur, son art d'évoluer au milieu des affaires incertaines, son sentiment profond de la politique spéciale de son pays, justifiaient le choix du gouvernement de la Reine. En môme temps, son éminente situation sociale, sa bonne grâce personnelle, lui assuraient l'un des premiers rôles dans une réunion patricienne particulièrement accessible à ces qualités brillantes, et qui considérait à bon droit les relations mondaines comme les meilleurs auxiliaires des ententes diplomatiques.

La Porte avait nommé deux plénipotentiaires, musulmans l'un et l'autre. Safvet-Pacha, ministre des Affaires étrangères, l'un des plus anciens conseillers de l'empire, était un vieillard pacifique, sans compromission avec les partis, dévoué à son souverain. Accoutumé par un long usage aux circuits des négociations et à la phraséologie officielle, il traitait les affaires avec une lenteur tout orientale, mais un patriotisme très sincère; une infirmité nerveuse secouait les muscles de son visage sans en altérer l'expres-

sien douce et mélancolique; par l'affabilité de son langage, par sa modération naturelle, par les ressources transactionnelles de son esprit bienveillant aux euphémismes, il semblait appelé à intervenir utilement en faveur des solutions prudentes. Au contraire, son collègue Edhem-Pacha, ancien ambassadeur à Berlin, d'humeur irascible et impérieuse, systématiquement ennemi de l'ingérence étrangère, était mieux d'accord avec les groupes intolérants qui dominaient alors au palais et à la Porte. A ce point de vue, sa présence était suspecte aux plénipotentiaires des grandes Cours : on la regardait avec raison comme un fâcheux indice des intentions de son gouvernement.

Telle était cette assemblée dont on pouvait bien espérer, si l'on n'envisageait que la valeur de ses membres, mais de redoutables conjonctures luttaient contre elle. Au cours de la période qui l'avait précédée, les dissentiments s'étaient ulcérés : les impatiences slaves avaient accru les défiances ottomanes; tandis que la Russie activait ses préparatifs militaires, la Porte avait élaboré complètement le plan constitutionnel qu'elle estimait la plus opportune manœuvre qu'elle pût opposer à l'Europe; enfin l'opinion publique, à Constantinople, affrontait sans crainte un conflit décisif. Loin d'attendre quoi que ce fût de la Conférence, on parlait avec dédain de sa réunion comme d'un préambule inutile. L'antithèse était nettement caractérisée d'avance entre les Puissances, qui croyaient leur droit d'immixtion incontestable, et la Porte, qui repoussait absolument au fond, sinon encore dans la forme, des prétentions qu'elle estimait iniques; il était même impossible de retarder le choc par déférence, l'eùt-on voulu; mais le gouvernement turc, qui désirait frapper un grand coup, prit immédiatement position sur le champ de bataille.

Le 23 décembre 1876, la Conférence plénière entrait en séance au palais de l'Amirauté, situé sur la Corne d'Or. Je me souviens que le jour était orageux : des bourrasques de vent et de pluie

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