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résislance, imprévu, mais efficace, contre une intervention blessante. Combattre les réformes que patronnerait l'Europe par une évolution d'apparence plus libérale encore, parut aux conseillers de la Couronne, surtout à Alidhat et à ses partisans, une lactique d'autant plus ingénieuse qu'elle les amenait logiquement à l'exercice du pouvoir et donnait à leur système le caractère d'une politique indépendante, conforme à la dignité du pays et du prince.
Deux faits qui se produisirent alors attestèrent aux yeux des Turcs l'urgence de réagir à la fois contre les tentatives de la Russie et contre les Cabinets coalisés.
Le premier fut l'ultimatum de Saint-Pétersbourg, imposant la conclusion immédiate de la paix avec la Serbie et arrêtant ainsi la marche victorieuse de l'armée ottomane sur Belgrade. Sommée de céder et de perdre ainsi les avantages qu'elle était en droit d'attendre de ses succès militaires, la Turquie n'avait reculé qu'en frémissant; elle voyait avec une juste inquiétude la Russie accroître, par ce coup hardi, son influence dans les provinces slaves, et, pour ainsi dire, couvrir de sa protection impérieuse les entreprises insurrectionnelles des vilayets danubiens et balkaniques. La Porte souhaitait donc ardemment prendre sa revanche en affirmant son autorité d'une façon éclatante, au moins dans son administration intérieure.
Un second fait, d'une importance inférieure sans doute et qui lui parut toutefois très significatif, provoqua au plus haut degré sa susceptibilité et ses défiances : ce fut la résolution prise par les Puissances de se concerter au préalable, à Constantinople même, en dehors des plénipotentiaires turcs, sur le programme des réformes qui seraient apportées ensuite à la Conférence plénière comme l'expression de leur accord, ou plutôt, disait-on à la Porte, comme une décision dictée d'avance par un cénacle étranger. Cette appréciation n'était pas tout à fait exacte : la procédure en question avait été adoptée pour simplifier le travail, et l'on verra plus loin (jue les documents ainsi préparés n'avaient point le caractère absolu et comminatoire dont on affectait de s'indigner. Quoi qu'il en fût, le gouvernement ottoman avait trop d'intérêt à j)araître opprimé par des résolutions préconçues et prises sans son concours, pour modifier son sentiment; et, bien
que les plénipotentiaires, en vue d'éviter l'équivoque et de donner à leurs pourparlers la forme d'un échange d'idées susceptible d'amendements très étendus, m'eussent enjoint, — on me nommant leur secrétaire, — de rédiger de simples comptes rendus et non des protocoles, la Porte persista à se considérer comme menacée de textes obligatoires et d'une sorte d'attentat contre son indépendance. Elle n'en fut que mieux affermie dans l'intention de prendre les devants et d'opposer à la Conférence, pour la rendre inutile ou odieuse et pour justifier sa propre résistance, tout un bagage d'institutions présentées avec ostentation comme un bienfait spontané, octroyées non pas à telles ou telles provinces, mais il tout l'empire. Elle pressa donc le travail de la commission des réformes qui discutait depuis quelque temps diverses combinaisons.
Elle avait songé d'abord à développer seulement les attributions dévolues aux assemblées locales, ou bien à rééditer, en les améliorant, les firmans antérieurs, ou bien encore à créer un conseil national de musulmans et de chrétiens chargé des principales affaires administratives et financières. Mais, au point oii Ton en était venu, ces dispositions paraissaient bien efTacées : on voulait un acte saisissant, décisif, solennel, qui réduisît l'Europe au silence par une surenchère et donnât au nouveau règne, surtout il \Iidhat-Pacha et à ses partisans, le prestige d'une œuvre destinée à assurer l'avenir de l'Orient. On s'arrêta donc à la rédaction hâtive d'une Constitution dont, au surplus, un mémorandum avait précédemment indiqué les bases, et Alidhal fut élevé au rang de grand vizir. Les réunions des représentants européens en décembre 1876, et, plus tard, la Conférence plénière s'ouvraient donc dans les conditions les plus défavorables. L'antagonisme était évident dès le premier jour. jVon seulement les deux partis s'inspiraient d'idées divergentes, mais les principes fondamentaux étaient inconciliables : les plénipotentiaires des Puissances ne pouvaient transiger sur la légitimité de leur intervention; la Porte n'en admettait aucune, quelle qu'elle fût et sous quel(|ue forme qu'elle vint à se produire. C'était là le nœud de la question, et les détails disparaissaient devant cette contradiction manifeste.
Cependant les ambassadeurs qui, sans se faire, je crois, beau-
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coup trilhisions, souhaitaient, pour la plupart, la paix avec ardeur, et se flattaient qu'au dernier moment la perspective d'une rupture effrayerait la Turquie, se réunirent chez leur doyen le général Ignatiew, et, sans paraître se préoccuper du travail parallèle (jui s'accomplissait à la Porte sous la direction du grand vizir, procédèrent dans neuf séances consécutives à l'étude et à la rédaction de plusieurs notes et mémoires qui développaient tout un plan de réorganisation administrative et judiciaire pour les provinces de Bosnie, d'Herzégovine et de Bulgarie. Quand ces documents furent achevés, ils déclarèrent à la Porte (|u'ils étaient prêts à entrer avec elle en Conférence plénière.
11 convient de reconnaître que les diplomates choisis par les divers Cabinets pour celte délicate entreprise étaient dignes de toute la confiance de leurs gouvernements.
Le général Ignatiew représentait seul la Russie; il venait de recevoir, dans un récent voyage à Saint-I'étershourg, les instructions directes de son souverain; il connaissait à fond la question, étant depuis dix ans ambassadeur à Constantinople. C'était un homme d'Ktat merveilleusement actif, habile et attrayant, et dont la stratégie ferme et gracieuse, subtile et ondoyante, s'avançait toujours avec autant de souplesse que de précision vers le but qu'elle s'était fixé. Sa dialectique familière et savante enchevêtrait les concessions et les exigences comme les fils divers, mais serrés, d'un tissu solide; il servait sa cause avec un patriotisme éprouvé, une conviction intrépide et les ressources multiples de son énergique et brillant esprit. L'Allemagne n'avait également qu'un plénipotentiaire, son ambassadeur auprès du Sultan, le baron Werther. Ce diplomate de haute expérience avait eu au cours de ses missions précédentes, à Copenhague, à Vienne et à Paris, l'étrange fortune d'y être accrédité aux sombres époques historiques de 1863, de 1866 et de 1870 : sa conciliante affabilité semblait cependant le désigner plutôt pour des négocia-
tions moins orageuses. Il apportait à la Conférence toutes les qualités propres à faciliter un accord. L'unique plénipotentiaire d'Italie, le comte Corti, Piémontais de l'école de Cavour, instruit, spirituel, s'était initié, au milieu des vicissitudes de son pays, aux grandes questions internationales : son coup d'oeil exercé, son juoement sur, les connaissances acquises dans une carrière déjà bien remplie et dans le poste dont il était depuis quelque temps investi, donnaient une valeur considérable à sa collaboration cordiale et prudente.
Les autres Cabinets avaient respectivement envoyé deux plénipotentiaires. Ceux de France étaient le comte de Bourgoing et notre ancien délégué à Tours et à Hordeaux, le comte de Chaudordy. Le premier dirigeait depuis dix-buit mois notre ambassade à Constantinople : accrédité auparavant auprès du Saint-Siège, il avait (|uitté ce poste par fidélité à ses opinions religieuses. Grâce à un travail assidu, il était devenu compétent dans les (|uestious orientales, et il les appréciait avec un esprit très éclairé, juste et sage. J'ai été, en qualité de premier secrétaire, le témoin assidu de ses consciencieuses études, de son dévouement à une politique ])acifi(|ue : l'élévation de son caractère lui assurait l'estime de tous ses collègues. Je n'ai pas à rappeler les éminentes qualités de M. de Cliaudordy, notamment son aptitude à suivre tous les détours des affiiires complexes; il était certain qu'avec son intelligence alerte, l'autorité de son langage tecbnique, les vives allures de sa conversation caustique etcourtoise, sa bonbomie malicieuse et insinuante, il exercerait sur l'assemblée une sensible influence. Le comte Zicliy, premier représentant de l'Autriche et son ambassadeur à Constantinople, était environné des sympathies universelles : familiarisé par sa longue carrière avec les questions danubiennes, descendant d'une illustre race, séduisant par l'aménité de ses manières et de sa parole, il se faisait écouter aussi bien à la Porte ([ue dans les cercles intimes avec une affectueuse déférence. Le Cal)inet de Vienne lui avait adjoint un fonctionnaire distingué de la Ballplatz, le baron de Calice, désigné par une érudition exceptionnelle dans les affaires des pays sud-slaves et des consulats du Levant.
L'ambassadeur d'Angleterre, sir Henrj Elliot, représentait avec une conviction austère la tradition du Foreign-Office sur le Dos-