SI 5 , RIJB SAINT-HONORÉ
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IMTRODUeTIOMi
Cesi une bien triste chose que la perte de la vue ^ surtout pour les hommes habitués , comme moi , par leur position sociale , à un exercice presque continuel de leur es-
prit , par la lecture , par récriture , par la contemplation des beautés de la nature , et par le spectacle des produits toujours plus merveilleux de Findustrie et des arts. A mesure que les objets matériels qu'embrassait notre vue échappent à sa portée, il semble que Pâme elle-même perde une partie de Fimmense sphère soumise à son action ; et chacune de ces pertes est plus ou moins douloureuse, suivant le degré de sensibilité dont chaque homme est doué.
Je ne saurais dire à quel point j^ai été péniblement affecté lorsque , accoutumé à fixer avec une délicieuse émotion, dans une belle nuit , la voûte du ciel , j^ài commencé à perdre de vue , par Feffet de la cataracte
dont j^ai le malheur d^éire atteint , d^abord les étoiles de la plus faible grandeur ^ puis les moyennes , puis enfin les plus apparentes, et que le brillant Sirius et Tétincelante planète de Jupiter elle-même ont disparu à mes yeux; en sorte quMl ne m^est resté de ce magnifique tableau que les deux grands astres qui éclairent notre globe. Encore U lune ne se montre-t-elle plus à moi que comme une pâle et faible lueur ; tandis que le soleil , lorsque rien n^atténue Péclat de ses rayons , m^blouit et force mes yeux à se fermer devant tous les objets où se ré^fléchit sa vive lumière.
Dans cette espèce d^isolement progressif où me plonge uneinfirmité qui me prive de tant de douces jouissances ^ j^aime à, me
replier sur moi-même ; et , dans les heures de solitude auxquelles je suis quelquefois exposé, mais que les soins empressés de ma famille et de mes amis rendent heureusement assez rares , mon imagination , quand elle n^a point à se préoccuper exclusivement du présent ou de Tavenir, se reporte bientôt , et avec un penchant naturel , sur le passé. Alors se déroulent et se reproduisent dans mon esprit les diverses périodes de ma vie ; alors jMvoque auprès de moi quelques uns de mes amis de collège, ou quelques uns des joyeux compagnons de ma jeunesse aux jours heureux de nos cours de philosophie et de droit.
Parfois aussi , Tavouerai-je , une soudaine et magique hallucination me retrace quel^ qu^une des jeunes personnes qui furent Fobjet de mes premières er un peu volages
amours ; mais bientôt je m'aperçois que , par une sorte d^instinct , ma main saisit et presse fortement ma canne à béquille , cet inséparable appui de ma débile vieillesse , et à rinstant le charme se dissipe; ces frivoles et trop séduisantes images disparaissent , et de plus graves ^ de plus dignes pensées , viennent occuper mon esprit.
Avec quel bonheur, en parcourant ce monde idéal ouvert à mon imagination , je rencontre Tombre chérie d^un père depuis long-temps ravi à ma tendresse , mais qui m^apparaît toujours avec cette auréole d^honneur dont Testime publique ne cessa de Fentourer pendant sa vie ! D^autres fois, ma mémoire reconnaissante me redit les
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noms des bommçs gëoéreui qui furent mon appui dans tes premiers pas de ma carrière ; souvent enfin , grâce au plus doux prestige , je crois serrer avec effusion dans mes bras un de mes amis les plus chers et les plus dévoués.
Toutes ces réminiscences ont pour un vieillard qui ne vit guère que de souvenirs un intérêt inexprimable , et tel que , dans la crainte d^en être privé plus tard par un affaiblissement ultérieur de mes facultés intellectuelles, j^ai conçu Tidée de m'en assurer,, autant que possible, la jouissance, en les rassemblant et les fixant, en dehors de toute prétention littéraire , dans un abrégé historique des événements dont j'ai été le témoin, ou auxquels le sort a voulu que je me
trouvasse associé d^une manière plus ou moins directe cfans le cours d^une assez longue vie.
Tel est Tobjet du simple mais fidèle récit que je joins ici.
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