CHAPITRE I
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Toulouse , où je suis né le 14 novembre 1754, est sans contredit une des villes de France les plus remarquables par sa grandeur , par son ancienneté, par les événements politiques auxquels elle se trouve mêlée dans l'histoire des Gaules et de la domination romaine , et par son admirable position entre l'Océan et la Méditer-
ranée, position qui rappelle à être l'entrepôt naturel du commerce de ces deux mers. Ses murs , qui présentaient encore au commencement de ce siècle les restes d'une large et forte enceinte , renfermaient une population nombreuse et aguerrie, peu industrielle, peu commerçante, il est vrai , mais douée d'une imagination vive, féconde, et éminemment propre au culte de la poésie et des beaux-arts. Capitale d'une des plus belles et des plus riches provinces du royaume , elle était le siège d'un parlement, que la vaste étendue de son ressort et la haute réputation de science et d'intégrité de ses membres plaçaient presque à l'égal du parlement de Paris. Son université et ses écoles de droit étaient célèbres par le nombre prodigieux des élèves qui venaient s'y initier dans la connaissance de la législation romaine, qui a gouverné nos contrées méridionales jusqu'à la révolution de 1789.
Enfin plusieurs académies, parmi lesquelles il faut distinguer celle des Jeux floraux , fimdée dans le 14' siècle par une noble dame de ce pays, y entretenaient le goût de la littérature et des arts, deux objets d'occupation à peu près incompatibles avec l'aride étude de la jurisprudence et du droit, surtout à cette époque, où cette dernière science était un océan sans bornes par
la diversité des coutumes , par celle des lois civiles, féodales et canoniques, et par l'inextricable controverse des commentateurs.
C'est au milieu de ces institutions si propres à favoriser l'éducation de la jeunesse que se sont écoultes les vingt premières années de ma vie. J'ai depuis, dans bien des occasions, éprouvé le regret de n'avoir pas profité autant que je l'aurais pu de tous les éléments d'instruction dont j'étais entouré. J'avais cependant fait de bonnes études dans le meilleur collège de la ville , celui de l'Esquille, desservi par des Doctrinaires (on appelait ainsi les Congréganistes de la doctrine chrétienne), qui occupaient le local où siège aujourd'hui le séminaire diocésain. Ces Congréganistes, qui avaient remplacé à Toulouse les Jésuites dans les fonctions de l'enseignement , étaient pour la plupart des hommes très instruits, d'une condiiite régulière , et très dévoués à l'éducation des nombreux élèves qui leur étaient confiés. Plusieurs de ceux dont j'ai reçu les leçons se sont fait depuis , par leur seul mérite , une position honorable et aisée dans la société. Je citerai entre autres le pèreVillars, qui, après avoir répudié l'habit ecclésiastique , est devenu membre du Corps législatif et de l'Institut; le père Corfoin , qui avait été nommé précepteur
du duc de Normandie, dont il ne put achever l'éducation, ce prince ayant été moissonné dès son bas âge; le père Boscus, mon professeur de rhétorique, que j'ai retrouvé plus tard à Vemon, dans la société de M. le duc de Penthièvre , qui l'honorait de ses bontés particulières; enCn le père Bonnefoux , mon professeur de philosophie , dc^venu depuis général de la congrégation, et que plus tard je m'empressai de visiter à mon arrivée dans la capitale , où il occupait un logement très confortable dans la rue des Fossés- Saint-Victor, ayant une voiture à son usage, et fréquentant les personnes du plus haut rang : car, à celte époque, tous les chefs des congrégations ou ordres religieux étaient admis, à l'égal des évéques , dans la meilleure compagnie de Paris.
Je ne sais par quelle faveur de la Providence j'avais eu le bonheur de captiver la bienveillance de mes divers professeurs, qui avaient donné à mon éducation des soins particuliers dont je n'ai connu que plus tard tout le prix. Par eux je pus obtenir quelques distinctions parmi les compagnons de mes études, remporter en rhétorique le premier prix, et soutenir avec honneur, dans ma seconde année de philosophie, une thèse sur la théorie des sons et sur celle des sections co-
niques. Mes études classiques terminées, j'entrai à Técole de droit , où je suivis avec beaucoup d'assiduité les cours des savants professeurs qui composaient cette école, et spécialement celui du droit romain , confié à un professeur allié à ma famille , et qui voulait bien me prendre souvent pour son organe dans l'explication de ses leçons. Tous ces avantages durent avoir pour résultat d'accélérer mon instruction et mes progrès dans la science du droit; aussi j'obtins le grade de licencié un peu avant l'époque ordinaire , et je pus , à l'aide d'une légère dispense d'âge , prêter mon serment d'avocat au parlement de Toulouse le 5 juillet 1773. Mais, je me hâte d'en faire l'aveu, telle était mon organisation morale, que le^ études purement scientifiques m'étaient extrêmement pénibles. Ce n'est pas que je n'eusse reçu de la nature, et même à un assez haut ( egré, cette ardente et ambitieuse curiosité de l'esprit qui trop souvent le porte à vouloir devancer sa maturité, et à s'élancer au hasard, et sans but déterminé, dans les vastes domaines de la science; noble mais trompeuse illusion de la jeunesse, qui lui fait croire qu'il lui sera permis de saisir et de s'approprier toutes les conquêtes de l'intelligence humaine !
Ainsi , dès l'âge de 18 ans, j'avais déjà dévoré
complètement toute la bibliothèque de mon père, peu considérable il est vrai, mais très bien choisie et très variée, et dont, par parenthèse , quelques volumes , par leurs illustrations y pour me servir de l'expression aujourd'hui consacrée, m'avaient initié dans des secrets dont la connaissance ne m'était pas alors indispensable. Je m'empresse cependant de faire observer que mon éducation n'était pas alors aussi avancée, à certains égards, qu'on pourrait le croire d'après ce que je viens de dire : car , quoique je fusse déjà à cette époque étudiant en droit, je me rappelle qu'en feuilletant un jour le Digeste , et trouvant dans une loi (15 , digesi. de JEdilio edictu) ce passage : Mulier quœ bis in mense purgatur sana non est , j'éprouvai un grand embarras sur le sens de ce texte, ne comprenant pas comment une femme qui prend deux fois par mois une précaution hygiénique propre à conserver sa bonne santé peut être déclarée malsaine par une loi; et que ce fut un de mes camarades , plus versé que moi dans la physiologie du beau sexe, qui me fit remarquer que cette loi appartenait à la matière des actions rédhibitoires , et qu'à Rome elle pouvait être appliquée à la vente des esclaves du sexe féminin.
Au reste , cette soif d'instruction , utile en soi,
et à laquelle il ne manquaitque d'être régularisée , ne tarda pas à prendre chez moi une direction trop exclusive sans doute , en se concentrant presque entièrement dans la culture des belleslettres.
D'un autre côté , ma famille , anoblie par le capitoulat , auquel presque toute la noblesse du Languedoc doit son origine, jouissait à Toulouse d'une honorable considération, due surtout à une réputation de probité héréditaire qui ne s'était jamais démentie; et la fortune de mon père, sans être considérable , était en rapport avec sa position. Cet état de choses m'avait associé de bonne heure à cette partie de la jeunesse toulousaine qu'on eût pu dès lors qualifier d'aristocratique. Cette société élégante et un peu frivole était peu propre à favoriser les élucubrations et les travaux solitaires du cabinet d'un futur jurisconsulte. Déjà , d'ailleurs , à cette époque , Tétat moral de la société commençait à éprouver en France une sorte de malaise et d'inquiétude vague, fruit des idées nouvelles qui se faisaient jour dans les ouvrages des écrivains de cette époque. Le public français, dégoûté des fades et insipides productions de cette littérature frivole et dégénérée qui avait succédé aux admirables chefs-d'œuvre du siècle de Louis XIV , ne diii-
geait plus son attention que sur les écrits des Montesquieu , des Voltaire, des J.-J. Rousseau, des Diderot, et des autres philosophes qui commençaient à porter un examen sévère sur Tétat de notre société. Tous les actes de l'autonté royale, tous ceux de ses ministres, et jusqu'à la vie privée du monarque et de sa famille, étaient l'objet d'une critique amère et passionnée ; quelques coups d'état aussi imprudemment conçus que maladroitement exécutés avaient vivement exaspéré les esprits.
Les parlements , dont l'opposition était toujours populaire , quoiqu'elle ne fût pas toujours désintéressée, les parlements, dis-je, avaient été supprimés, et remplacés par des magistrats qui , sous la même dénomination , mais avec des attributions plus restreintes , devaient administrer la justice. Mais cette nouvelle magistrature, attaquée de toutes parts par la prévention des uns, par la jalousie et la haine des autres, et surtout flagellée par l'arme du ridicule avec un acharnement et un succès dont le célèbre procès de Beaumarchais contre M. le conseiller Goesman et sa femme peut fournir un exemple , fut bientôt abolie à son tour et promptement oubliée. Les anciens membres des parlements remontèrent sur leurs sièges aux acclamations d'un pu-
blic qui pourtant ne tarda guères, comme l'on sait , à leur faire éprouver la fragilité des ovations populaires.
Cependant j'avais dû , après mes études terminées et mes grades universitaires obtenus , faire choix d'un état. Le vœu dès long-temps manifesté par mon père m'appelait au barreau et à la magistrature; ce vœu était en effet le plus conforme, sinon à mes goûts personnels , du moins à la raison et aux circonstances de ma position. Il avait , en conséquence , traité à l'avance pour moi d'une charge de conseiller au parlement , dont le titulaire devait cependant en conserver la jouissance encore quelques années; mais ce traité n'eut pas de suite par les motifs qu'on verra ci-après.
En attendant , j'avais dû, conformément aux vues de mon père , prendre place dans le barreau de Toulouse, où mes premiers essais, encouragés par le suffrage bienveillant de plusieurs avocats des plus distingués de ce barreau , furent aussi honorés du patronage de quelques membres du parlement alliés ou amis de ma famille , et spécialement de M. le président de Cambon , le dernier titulaire de cette dignité , et dont j'ai été heureux de retrouver l'affection dans la personne de son fils, Alexandre de Cambon, devenu de-
puis mon collègue a la Chambre des Pairs , et dont j'ai eu Thonneur de prononcer Téloge funèbre devant cette chambre le 16 juin 1837.
Au reste , l'historique de ma postulation stagiaire au barreau de Toulouse , consistant , comme on le présume , dans une petit nombre de causes peu importantes, offire si peu d'intérêt, que l'on me pardonnera peut-être de déroger un instant à la gravité du sujet par le récit d'une aventure dont je ne me suis jamais ressouvenu sans rire à mes dépens du rôle ridicule que j'y avais joué.
Parmi les personnes qui composaient ma très modeste clientèle se trouvait une dame de la Rivière , femme d'une quarantaine d'années , d'un teint pâle et d'une constitution délicate et névralgique , soupçonnée d'une légère tendance à une aliénation mentale ; elle plaidait contre certains parents qui , sous ce prétexte , provoquaient son interdiction. Un jour que j'avais pris rendez-vous chez cette dame pour l'entretenir de son affaire , je la trouvai seule au coin de son feu. Je dois, et pour cause, dire en passant un mot de mon costume. Comme tous les gens de robe d'alors , j'étais en habit noir , les cheveux frisés et poudrés , et tombant dans toute leur longueur sur le derrière de mon habit , avec une
simple boucle à leur extrémité. A peine entré en matière sur l'objet de ma visite , je remarquai que cette dame éprouvait des bâillements extraordinaires, accompagnés d'une sorte de ricanement qui avait quelque chose de convulsif ; un instant après elle se livre à des éclats de rire immodérés, et, comme je lui témoignais ma surprise d'une hilarité à laquelle je ne voyais aucun motif, voilà qu'elle se met à pleurer, à sangloter et à verser d'abondantes larmes. Je reconnus là les symptômes d'une crise nerveuse qui m'effraya, et je m'empressai de sonner sa femme de chambre; celle-ci accourut, et voyant l'état de sa maîtresse :
— Ah! Monsieur, me dit -elle, ce sont les vapeurs de Madame qui la prennent.
— Des vapeurs! soit, dis-je; mais il lui faut du secours.
— Sans doute ; mais , par malheur, voilà que cet étourdi d'Antoine (c'était le domestique de la maison) vient de sortir.
— C'est fâcheux ; mais enfin il faut s'occuper de Madame. Puis -je vous être utile en quelque chose?
— Monsieur , voulez - vous m'aider à porter Madame sur son lit?
J'y consentis; mais, lorsqu'elle y fut placée,
l'agitation de ses nerfs, loin de s'apaiser, s'accrut avec une telle intensité , que Ton pouvait craindre qu'un soubresaut ne la rejetât violemment à terre. La femme de chambre s'efforçait de la contenir en répétant toujours :
— Ce malheureux Antoine est sorti bien mal à propos.
— Enfin, dis-je , il faut bien s'en passer. Ditesmoi donc comment s'y prend ce domestique pour soulager sa maîtresse.
La suivante m'expliqua alors la manœuvre qu'employait ce dernier. Il se posait tout en travers sur sa maîtresse , et , se cramponnant d'un côté par les mains , de l'autre parles pieds, aux bandes latérales du lit, il parvenait à comprimer les mouvements désordonnés de la dame jusqu'à la fin de son accès.
La Fontaine a dit que l'enfance est sans pitié ; mais la jeunesse est compatissante , et je suis forcé d'avouer que , ému et entraîné par les lamentations de cette fille , j'eus la sotte complaisance de m'offrir pour remplacer le serviteur absent. Je pris donc l'étrange position indiquée, et fis tous mes efforts pour m'y maintenir pendant près d'un quart d'heure d'une lutte assez animée entr^ la malade et moi. Enfin les convulsions s'apaisèrent , et je m'empressai de quitter
la place ; mais j'étais en nage , et ma toilette était , comme on peut le croire, dans un grand désordre , que la suivante tâcha de réparer de son mieux en rajustant mes cheveux et brossant mon habit. Après quoi je me hâtai de sortir, bien résolu à ne plus m'exposer désormais à servir de thérapeutique à ma cliente , à laquelle j'eus soin de ne plus donner de conseils que par écrit.
D'ailleurs, cette malheureuse femme mourut bientôt après , sans avoir vu la fin de son triste procès.