‹ Souvenirs et causeriesChapitre 19 sur 19 · CHAPITRE XVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVm

On sait qu^en général, les voyageurs aiment à rapporter de chacun des lieux qu'ils ont parcourus quelque chose qui leur en rappelle le souvenir. Fidèle à cet usage, je m'étais cette fois procuré à Toulouse un objet dont je comptais enrichir à Paris mon cabinet de travail. C'était un portrait original , et le seul , à ce qu'il paraît ,. connu jusqu'ici , du premier président Duranti, massacré à Toulouse par les Itgueurs en 1589 à cause de son dévoûment à la personne du roi Henri [H, que la Ligue combattait alors avec une fureur dont la mort tragique du président offres un déploraWe exemple.

Dans les explorations journalières que j'avais faites avec tant d'intérêt dans ma ville natale, et pour lesquelles les longs jours de mai et de juin m'avaient souvent paru trop courts, j'étais allé visiter l'hôtel qu'avait habité Duranti , dans la rue des Pénitents -Bleus , et qui subsiste encore tel à peu près qu'il était à l'époque de sa mort. J'y avais trouvé ce portrait , fort négligé et peq apprécié par son propriétaire, qui eut l'obligeante courtoisie de me l'offrir. Mais , après mon retour à Paris , je pensai que ce portrait , peu remarquable , il est vrai , sous le rapport de l'art , mais précieux par son ancienneté , son authenticité , et par le souvenir historique qui s'y ratta-^ che , pourrait être agréable au roi , et serait peut-être jugé digne de figurer dansi le magnifique monument que Sa Majesté a élevé, à VersaiU les , à toutes les gloires de la France. J'eus donc rbonneur d'en faire hommage au roi, qui daigna l'accepter , et m'écrire à ce sujet une lettre , que je crois devoir transcrire con^me un honors^-. l)le témoignage de ses bontés.

Voici celte lettre :

Mon cher Président,

)» J'ai reçu , avec la lettre que vous m'avez écrite, le portrait du président Durauti. J'accepte avec plaisir ce portrait historique , et je vais le faire placer dans les galeries de Versailles , dont il ne sera pas un des moins remarquables ornements. Je vous remercie de cet aimable souvenir, ainsi que des sentiments que vous me témoignez ; je les ai toujours appréciés, et vous devez compter sur la sincérité de ceux que je vous, ai voués.

)» Votre affectionné ,

» Signé LOUIS-PHILIPPE. »

Pendant ma courte absence de Paris , la dégradation de ma vue avait fait encore des progrès sensibles , et dont je ne pus douter en remarquant qu'à mon retour , mes yeux ne pouvaient déjà plus distinguer sur la route certains obiets.

que précédemment j'avais clairement aperçus.

Un effet bien plus fâcheux de cet affaiblissement progressif de ma vue fut de me rendre en peu de temps incapable de toute lecture , mes yeux ne pouvant plus saisir les caractères écrite ou imprimés, de quelque grosseur qu'ils fussent. De là résultaient déjà pour moi d'inévitables entraves.

Le 24 mars 1843, je voulus remplir l'engagement que j'avais pris de présenter à la tribune de la chambre des pairs un éloge funèbre de mon honorable collègue et ami le M'^ de Talhouet. Ne pouvant m'aider d'un manuscrit ni de simples notes , je fus obligé de prononcer, sans autre secours que celui de ma mémoire , ce discours , de plus d'une demi-heure de lecture.

C'est sans doute à cette circonstance que je (lus l'extrt'me attention avec laquelle il fut écoulé , et la faveur qu'obtint à la chambre ce modeste tribut payé à la mémoire d'un de ses membres par la voix de l'amitié ; faveur dont le Moniteur^ ce journal ofliciel , ce témoin impartial , et toujours si discret , des impressions dont la chambre est affectée , crut devoir rendre compte on ces termes dans sa feuille du lendemain :

« Ce discours , prononcé avec une émotion

eroissante , a excité dans la chambre de nom^ breuses marques de regrets et de sympathie ; et l'orateur , en descendant de la tribune , s'est vu entouré d'une grande partie de ses collègues , qui lui adressèrent de vives félicitations. »

De plus grandes entraves résultaient encore pour moi de l'infirmité dont j'étais atteint, quant à l'exercice de mes fonctions à la Cour de cassation : car, lorsque j'avais l'honneur d'y présider la chambre civile, à laquelle j'étais attaché, dans l'impossibilité de lire les arrêts rédigés , selon l'usage , et écrits par le conseiller rapporteur, j'étais obligé d'en improviser en quelque sorte les considérants, et de les prononcer de mémoire, avec leurs dispositifs; et , à cet égard , je ne peux me rappeler sans un vif sentiment de reconnaissance tous les encouragements dont l'indulgence de mes honorables collègues n'a cessé de m'entourer jusqu'au moment où , averti par la voix de la nature ou plutôt par celle de ma conscience, j'ai été forcé de me séparer d'eux.

L'heure de cette douloureuse séparation n'a pas tardé à sonner. Lorsqu'on effet, j'ai été trahi par ma vue, au point de ne pouvoir plus faire un pas dans la salle d'audience sans le secours d'un

guide ; lorsque ma main s'est trouvée impuissante à tracer lisiblement une simple ligne d'écriture , j'ai compris et ai dû comprendre que le moment était venu de ne plus donner au public qui se presse aux audiences de la Cour dç cassation le spectacle de mes infirmités ; que surtout le justiciable que de graves intérêts appellent à ces audiences aime à voir le magistrat chargé de prononcer sur son sort entièrement sain de corps et d'esprit , et qu'il doit s'indigner lorsqu'il voit ce magistrat attendre avec obstination sur son siège la dégradalien complète de toutes ses facultés. J'ai donc eu l'honneur de présenter au roi , dans le courant de décembre 1843 y ma démission de la place de président à la Gourde cassation, démission qui , je dois le dire , était assez impatiemment attendue par plus d'un personnage politique, dont une presse complaisante avait proclanié d'avance la candidature. Aussi son acceptation par le roi fut immédiatement suivie de mon remplacement par M. Teste, démissionnaire du ministère des travaux publics.

En résignant mon honorable magistrature j'ai obéi, ainsi que je l'ai déjà dit, à la voix de ma conscience; mais mon cœur n'a pas moins été brisé par l'idée de renoncer pour toujours à ces rapports journaliers que ces fonctions me don-

naient avec ces bons et respectables collègues, de qui j'avais reçu surtout dans ces derniers temps de si touchants témoignages d'intérêt. A cet égard mes regrets ont été anssi vi& que sincères , et je crus devoir en consigner l'expression dans une lettre que j'ai adressée à M. le C^ Portails, premier président, et qui était conçue en ces termes :

« Monsieur le premier Président ,

» Après quarante-quatre ans de magistrature dans la première Cour du royaume , arrivé à la quatre-vingt-dixième année de mon âge , atteint d'une infirmité grave et de nature à apporter d'inévitables entraves dans l'exercice de ma profession y j*ai cru voir dans ces circonstances un avertissement de la nature , et n'ai pas voulu attendre ceux de l'opinion publique pour résigner des fonctions dans lesquelles tous les efforts de mon zèle pourraient ne pas suffire à Taccomplissèment de mes devoirs. J'ai, en conséquence, eu l'honneur d'o!frir au roi ma démission de la place de président à la Cour de cassation ; elle a été acceptée. Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur

le premier Président , que cette détermination de ma part n'a pu avoir lieu sans que mon cœur éprouvât ce déchirement que devait naturellement produire chez moi la cessation d'une si ancienne et si honorable collaboration avec des magistrats tels que ceux qui composent la Cour de cassation.

» Maintenant, je viens vous prier, Monsieur le premier Président, de me donner une nouvelle preuve des bontés dont vous m'avez depuis longtemps honoré, en me permettant d'emprunter votre organe pour transmettre à la Cour, dans la première de ses réunions, la vive expression de mes regrets et de ma profonde reconnaissance pour tous les témoignages d'intérêt et de sympathie que j'ai reçus de mes chers collègues, et qui ont toujours semblé s'accroître en raison du be^ soin que j'en éprouvais.

» Heureusement le roi, qui, en recevant mra démission, a daigné accompagner son acceptation d'honorables témoignages de son estime et de sa satisfaction de mes services, a bien voulu adoucir l'amertume de cette séparation en me conférant le titre de président honoraire à la Cour de cassation. Ce titre, en me permettant de figurer nominativement dans les rangs de la Cour , me semblera continuer entre mes bons collègues

et moi des rapporis qui ont si long-temps fait le bonheur de ma vie.

)) Veuillez agréer, Monsieur le premier Président , l'hommage de ma haute et respectueuse considération. »

Le 18 j'ai reçu de M. le premier Président la réponse suivante :

« Je m'empresse, Monsieur le Président, honorable et bien regretté collègue , de vous informer que je me suis acquitté de la mission que vous avez bien voulu me confier avant l'ouverture de l'audience des Chambres réunies, indiquée pour ce jour. Je n'ai point cru devoir m'interposer entre la Cour et vous , je n'aurais pu rendre aussi bien l'expression noble et touchante de vos sentiments : je vous ai laissé parler et j'ai donné lecture de votre lettre. La Cour l'a entendue avec une vive émotion ; l'expression de ses regrets a été unanime. M. le procureur général a requis que la lettre fût transcrite sur les registres de la compagnie; et, à la proposition de M. le conseiller 6éranger, la Cour, à l'unanimité, a délibéré en outre qu'une députation à laquelle seraient ap-

pelés des membres choisis dans chacune de ses trois Chambres se transporterait chez vous, pour vous exprimer les sentiments qui l'animent.

» n est impossible, Monsieur et honorable collègue j d'être mieux apprécié , plus aimé et plus honoré que vous ne Têtes, par nos coUëgues. Il m'est doux et pénible à la fois de vous en donner l'assurance, puisque c'est au moment où les liens qui nous unissent se relâchent.

» Pour ma part , votre honorable amitié est un bien dont j'espère qu'aucune circonstance ne saurait me priver , et Je vous prie de croire que mon attachement et ma vénération vous suivront dans votre retraite. Vous nous manquerez toujours, et nous vous chercherons autour de nous dans toutes les circonstances importantes de notre carrière judiciaire.

» Recevez , je vous prie , Monsieur le Président et bien regretté collègue , les nouvelles assurances de mon sincère attachement et de ma haute considération.

* Signé Comte PORTALIS,

» Premier Président de la Cour de cassation. »

La députalion annoncée par celte lettre , et à laquelle s'étaient joints M. le procureur général et M. le premier avocat général de la Cour, m'a en effet honoré de sa visite à l'issue de l'audience ; et j'ai reçu , non sans une vive émotion , les embrassements de tous ceux qui la composaient. Le soir du même jour, le conseil de l'ordre des avocats aux Conseils du roi et à la Cour de cassation a bien voulu également se rendre chez moi, et, ne m'ayant pas trouvé , il m'a adressé le lendemain une lettre signée de tous ses membres, ainsi conçue :

« Monsieur le Président ,

» Les membres du conseil de l'ordre des avocats aux Conseils du roi et à la Cour de cassation se sont présentés aujourd'hui à votre hôtel.

N'ayant pas été assez heureux pour vous trouver et pour vous exprimer eux-mêmes leurs sentiments , ils m'ont chargé de ce soin ; je me félicite d'être lettr organe.

» Votre retraite. Monsieur lé président, a causé à notre barreau les plus vifs regrets. C'est avec une peine infinie que nous voyons s'éloigner de la Cour suprême le magistrat éminent

qui a jeté tant d'éclat sur cette grande institution , et qui s'est rendu si cher aux avocats, non seulement par son profond savoir et sa haute justice , mais aussi par son aménité parfaite et sa constante bienveillance. Nous espérons pourtant que vous ne serez pas entièrement perdu pour nous , et que vous voudrez bien conserver votre affectueux intérêt à ceux qui ont su vous apprécier et qui auront toujours pour vous le plus grand dévoùment comme la plus sincère reconnaissance.

» Je suis avec respect , etc.

>» A'^ncGARNIER. »

Suivent let iignatures.

Ces regrets , dont la plus haute magistrature et le barreau ont honoré ma retraite, et qui ont été partagés , il m'a été doux de le remarquer, par un assez grand nombre de personnes, que les liens du sang ou de l'amitié intéressent aux divers événements de ma vie , ont été pour moi la plus douce récompense que je pusse espérer de mes longs services judiciaires. Réduit maintenant aux seuls devoirs non moins importants , mais plus

variés dans leur objet , qui m'attachent à la chambre des Pairs , j'ai le bonheur d'y trouver aussi pour mon cœur d'honorables aflections , et pour mon esprit un exercice modéré et qui n'excède pas jusqu'à présent les facultés morales qu'il a plu au ciel de me conserver dans mon extrême vieillesse.

Ici se termine le résumé succinct', mais véridique , des principaux faits qui , dans ma longue carrière , ont laissé une plus profonde trace dans ma mémoire. Je les ai racontés sans aucune prétention aux honneurs d'une œuvre littéraire, encore moins à ceux d'une publicité , que , selon moi , un magistrat pénétré de la dignité de son ministère doit envisager avec indifférence , sans la désirer ni la craindre , surtout à l'époque où nous vivons , époque de controverse et de lutte politique , où tout éloge inséré dans une feuille publique devient presque toujours le signal d'un blâme dans une feuille opposée. Je les ai racontés sans passion ni haine , même pour les personna-

ges que je n'ai pu m'empécher d'y faire figurer sous les couleurs les moins favorables. Eh ! comment connaitrais-je la haine , lorsque je n'ai jamais eu, à ma connaissance, aucun ennemi? Au contraire, j'ai été assez heureux pour rencontrer souvent de précieuses et honorables sympathies , quelquefois même d'augustes amitiés. J'en ai joui avec bonheur; et, lorsque le temps et le cours des événements me les ont ravies, j'ai bien vivement ressenti le regret de leur survivre. Aussi , dans les longues heures de loisir que ma position actuelle me laisse , c'est au souvenir de mes anciennes affections que j'emprunte mes plus douces jouissances, et H me semble que plus mes yeux me refusent aujourd'hui la vue des objets présents, plus le passé , par une heureuse intuition, se reproduit avec énergie dans ma mémoire. Alors , ainsi que je l'ai dit au commencement de cet écrit , j'évoque autour de moi les images de toutes les personnes dont j'ai eu le bonheur d'être aimé ; je crois les voir encore en face de moi ou à mes côtés , et tous leurs traits se retracent à mon imagination avec une telle fidélité , qu'un peintre dont je guiderais le pinceau en ferait , j'en suis sur, des portraits d'une parfaite ressemblance.

Ce sont ces douces illusions qui seules char-

ment et abrègent les ennuis d'une vieillesse inoccupée ; sans elles , le cœur du vieillard doué de quelque sensibilité ne pourrait, au milieu des ruines que la main du Temps accumule autour de lui, supporter cette espèce de supplice que Juvénal a si bien décrit dans ces vers de sa 10* satire :

Haec data pœna diù vîventibus , ut renovatâ Scmper clade domûs , multis in luctibus inque Perpetuo mœrore et nigrà veste senescant.

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