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Souvenirs et impressions de voyage

Il y a eu un temps où la société était assise : ce temps n'est plus ; aujourd'hui elle est debout ; le mouvement, le progrès, la locomotion sont devenus chose de mode ; Pépoque où Ton ne perdait guère de vue son clocher est loin de nous ; le clocher du lieu natal ne suffit plus. On veut voir, mesurer, étudier les clochers étrangers, les tours gothiques des cathédrales et des vieilles basiliques.

Dans le repos de nos pères il y avait du bon; dans notre progrès il peut y en avoir si on le règle bien.

Quand on voyageait moins, on savait bien moins de choses, mais on avait bien moins de mécomptes.

Ceux avec qui nous vivions dès nos premiers jours., avec qui nous grandissions, nous devions les croire; car c'étaient les amis que Dieu nous avait donnés lui-même, notre père, notre mère, nos frères et nos sœurs. Ceux-là ne pouvaient vouloir nous tromper ni nous égarer, car ils étaient les nôtres et nous étions à eux : vivant sous le même toit , mangeant à la même table , jouant dans le même salon , courant dans le même jardin , nous nous connaissions et l'on nous connaissait : ainsi nos caractères, dès leur début ^ étaient façonnés par des mains habiles et amies, et nous apprenions à nous plier aux caractères des autres et à faire entrer les égards et les prévenances dans nos habitudes.

Élevés dans une maison toute remplie de souvenirs de famille , sous les regards de notre père et de notre mère, leurs vertus, leur tendresse, leurs exemples nous enseignaient en même temps le respect et l'amour.

Les livres saints l'ont dit : // est bon, il est doux pour des freines dliahiler ensemble en une même demeure. Nos pères le pensaient si bien, qu'ils se séparaient peu et ne voyageaient guère.

Le premier voyageur a dû être un homme qui s'ennuyait chez lui.

Vous ririez, jeunes amis, vous pour qui j'écris ces pages , si vous saviez toutes les précautions que

prenaient vos devanciers , et les miens , quand ils quittaient leur manoir de province pour venir à Paris.

Avant de se mettre en route, ils rassemblaient leurs proches et leurs amis , leur disaient de solennels adieux, et souvent même ne franchissaient le seuil de leur demeure qu'après avoir fait leur testament.

Tous les jours vous êtes à même de voir combien les choses sont changées : à présent , si vos pères , vos mères vous savent malades , entre vos parents et vous il n'y a plus de longues absences : c'est là un progrès dont il faut remercier Dieu. Pour abréger les absences, pour rapprocher en quelque sorte les lieux les plus distants, on a, depuis cinquante ans, appris à faire de meilleures routes et des voitures plus légères que les coches et les carrosses d'autrefois... Puis les bateaux à vapeur et les railivmjs, ou chemins de fer, les télégraphes électriques ont été inventés. Tout cela donne une grande activité de plus à la vie , et il faut que les hommes profitent de toutes ces nouvelles découvertes , pour courir plus vite vers le bien. S'ils ne s'en servaient que pour gagner de l'argent, il faudrait moins remercier le génie inventeur, et regretter le temps ou l'on voyageait moins.

Il faut que les bons, que les nobles sentiments,

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que l'amitié, que la bienfaisance montent aussi dans les wagons , pour aller secourir et consoler.

Si le iwogrès, si la facilité de locomotion , comme on dit aujourd'hui, ne servent qu'à faire gagner de l'argent aux spéculateurs ; si l'on ne voyage que pour faire des affaires, ah ! nous regretterons du fond de notre âme le temps ou les routes étaient mauvaises, oii les voitures étaient lourdes, où les postes étaient mal servies. Pour compenser les séparations que la facilité de voyager apporte dans les familles, il faut, je le répète, que d'autres pensées que des pensées de lucre animent les voyageurs.

Quittons pour quelque temps, je le veux bien, la maison oîi nous sommes nés; mais ne nous en éloignons pas pour l'oublier. En la quittant , ayons la résolution d'y revenir, comme à un lieu sacré : allons voir pour apprendre , mais non pour dédaigner ; allons voir pour raconter à nos parents vieillis tout ce que nous aurons vu; partons pour aller étudier d'autres peuples, car l'homme qui en a vu plusieurs ne demeure ni exclusif ni intolérant. Parlons pour laisser nos préjugés sur la route, et pour rapporter à notre lieu natal de vraies améliorations. A ces conditions-là, je bénis le progrès et la locomotion; sans elles je n'en veux pas.

Tout vieilli que je suis , je ne me fais pas encore tellement stationnaire, que je ne voyage plus. Pour

avoir des histoires à vous raconter, mes jeunes amis, il faut que j'aille voir, écouter, observer. C'est ce que j'ai fait l'année dernière; cette fois, je ne voulais pas que mes pérégrinations fussent longues , et je n'ai fait que tourner dans un cercle assez rétréci; mais vous verrez que pour avoir beaucoup à raconter, il n'est pas indispensable de franchir nos frontières.

Pour le voyage que j'entreprenais, ce n'était pas d'aller vite qu'il m'importait ; au contraire , c'était de pouvoir m'arrêter partout où j'aurais un souvenir, un fait historique à recueillir, une histoire à entendre; et plus je serais retardé sur mon chemin, et plus je serais heureux.

Le glaneur, qui ramasse les épis sur le sillon qui a été moissonné, n'aime pas à arriver trop tôt au bout du champ; car plus il se baisse de fois, plus il fait sa gerbe grosse.

Pour être maître de mon temps et de mes excursions, pour n'avoir point de conducteur de diligence à me crier despotiquement : En voiture! en voilure! quand j'aurais eu encore quelque chose à examiner, quelque chose à entendre, je partis en poste.

Toutes les fois que je m'éloigne de chez moi , je répète la vraie devise du voyageur : A la garde de Dieu !

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