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JOUR DES ROIS

Quand on s'engage dans la route du mal , on va vite ; car les démons de l'abime vous poussent sur le chemin.

Quand on s'engage dans le sentier du bien, on va vite encore; car les anges vous y prennent par la main pour vous conduire vers Dieu.

Ainsi M'"^ la vicomtesse de S*** avait déjà beaucoup fait pour la femme Laurence; mais elle croyait encore avoir beaucoup à faire. La coupe que présente la vertu est pleine d'une liqueur si douce, que lorsqu'on y a trempé ses lèvres on veut la vider tout entière.

Le jour de Noël s'était passé selon le cœur de la mère des pauvres.

Le jour de Pan avait été pour elle un jour de suaves jouissances.

La veille du jour des Rois^ le cœur insatiable de la dame de charité a voulu mettre le complément à son œuvre.

Elle fit donc prier à dîner toutes les personnes qui avaient passé chez elle la soirée de la veille de Noël ;, et qui avaient vu à la messe de minuit la mendiante et son fds ; de plus, elle avait invité le curé de la paroisse pour venir rompre à sa table le gâteau des Rois*

Suivant le vieil usage, avant de s'asseoir au diner on apporta au vénérable pasteur sur un grand plateau d'argent le gâteau de la fève. Adélaïs de G***, qui était allée avec sa tante faire porter les meubles chez la pauvre Laurence, tenait un des côtés du plateau, et son cousin Renaud soutenait l'autre. Rien de plus gracieux que ce tableau formé par ces deux adolescents , tous les deux blonds , frais et roses , debout devant le vieux curé à cheveux blancs, bénissant le gâteau dont les pauvres devaient avoir leur part sous le nom de la part à Dieu,

Quelques personnes présentes à cette cérémonie crurent s'apercevoir que la vicomtesse de S*** avait fait un signe au curé , et lui avait indiqué du regard la partie de ce gâteau qui devait être marquée par lui pour les pauvres.

Cette cérémonie terminée , on se mit à table ; et la plupart des convives, les enfants surtout, trou-

vèrent, malgré Pagrément de la conversation, Félégance du service et la délicatesse des mets, que le dessert était bien longtemps à venir. Enfin il arriva : alors la noble maîtresse de maison parla bas au maître d'hôtel, qui poussa aussitôt deux sièges à droite et à gauche du fauteuil de la vicomtesse.

« Qui va donc venir? » se demandait-on bien bas.

Le vénérable pasteur avait l'air d'être le seul dans le secret , et en le regardant on aurait pu voir ses yeux humides comme ils le deviennent souvent quand une touchante pensée nous fait battre le cœur. Ces émotions sont contagieuses \ elles se gagnent et se communiquent. Aussi, sans qu'ils pussent s'en rendre compte, tous les convives se sentaient dans Pâme plus et mieux que de la curiosité.

Voici venir le gâteau, et les gens en livrée le suivant, et directement derrière le maître d'hôtel viennent aussi madame Laurence et son fils. Adélaïs et Renaud, sur un geste de leur tante, vont les prendre par la main, et, après les avoir embrassés, les amènent à la vicomtesse , qui les fait asseoir à ses côtés.

Bien rouge , bien palpitante d'émotion , la femme que naguère on avait trouvée à minuit assise sur

la borne de la rue et cherchant à réchauffer sur les lambeaux d'un vieux chàle son pauvre enfant grelottant de froid, alors les yeux éblouis de l'éclat des lumières se reflétant sur les boiseries dorées, cette pauvre femme , sentant ses genoux se dérober sous elle , obéit à la vicomtesse et prit place à sa droite.

Le gâteau fut apporté en face du curé , qui coupa lui-même la part à Dieu, que personne n'appelait plus la part des pauvres en présence de la mère et de l'enfant.

Une fois la part de chacun faite , le maître d'hôtel étendit sur le plateau qui les portait toutes un napperon de fine toile de Saxe, bordée d'une antique guipure à dents de loup , et il fit le tour de la table.

Chacun alors mettant la main sous le napperon prit un des morceaux coupés, et tout aussitôt voulut savoir si la fève qui donne la royauté lui était échue.

Cette épreuve ayant été faite par tout le monde , le curé se mit à sourire , et M'^^ de S*** dit avec grâce :

« En d'autres temps, je me serais peut-être désolée qu'aucun de mes convives n'eut été fait roi à ma table; mais aujourd'hui les couronnes sont si lourdes que mes regrets sont atténués, d'autant plus qu'il faudra bien que la liste civile ne reste pas sans trouver son titulaire. »

Alors le curé rompit la part à Dieu et vint l'apporter à M""^ Laurence et à son fils , en leur disant de choisir. M'"^ Laurence, d'après la prière que lui en fit la comtesse , ouvrit sa part et n'y trouva rien.

c( A votre tour, Guillaume , » dit le curé.

L'enfant se leva alors, beau de sa fraîcheur, de ses grands yeux noirs qui ressemblaient à ceux de sa mère , de ses cheveux bouclés et des cinq printemps qui composaient son âge. Le vieux prêtre mettant la main sur la tête du petit garçon lui dit : « Allons , mon enfant, choisissez bien. »

Puis, avec l'adresse qu'ont les faiseurs de tours qui savent vous faire prendre la carte qu'ils ont dans la pensée, il lui présenta les parts du gâteau.

Guillaume avança, fit le signe delà croix, et prit une des parts.

c< Ouvrez, ouvrez, » crièrent Adélaïs et Renaud. (( Ouvrez, ouvrez, » répétait-on tout autour de la table ; et la vicomtesse , livrée à une vive émotion , se pencha du côté de l'enfant, et le vit , de sa petite main, ouvrir le morceau qu'il avait pris.

Tous les yeux, comme ceux de M'"*" de S***, étaient fixés sur ce jeune candidat à la royauté. Gens et maîtres se penchèrent en avant pour voir le résultat de cette espèce de dépouillement de scrutin.

La part entr'ouverte montra à tous les regards une grosse fève rouge.

« Il est roi! il est roi! cria-t-on de toutes parts, il faut lui verser à boire.

— Avant qu'il boive, il faut qu'il choisisse une reine. »

L'enfant, étranger au milieu de tout ce monde, et n'y reconnaissant bien que sa mère, alla se jeter dans ses bras en disant : a Maman , c'est vous que je choisis !

— Adélaïs, dit la vicomtesse, vous comptiez peutêtre sur la couronne. Le roi Guillaume l'offre à sa mère, et je l'en aime davantage. »

Renaud, que sa tante venait de nommer échanson, prit une grande coupe de Venise, la rempht de vin, puis la présenta au petit Laurence. Sa mère lui dit de boire ; et alors le vieux cri : a Le roi boit ! le roi boit! » fit bruyamment retentir la salle. Ces exclamations duraient encore quand le curé, faisant un geste de la main , obtint le silence , et tirant de sa poche un portefeuille , il y prit un papier et fit entendre ces paroles :

(c Je sais que je vais déplaire à la noble maîtresse de céans; je sais que sa modestie m'en voudra; mais, de concert avec ses meilleurs amis, je vais trahir un secret.

« La royauté du petit Guillaume ne sera point une royauté indigente, et je tiens ici le budget de la liste

civile : trois cents francs de rente perpétuelle lui sont 'assurés.

« Six cents francs d'une rente de même nature appartiennent à sa mère; et comme le jeune roi est encore très-mineur, on se charge de son éducation; quand il sera parvenu à Fâge de choisir une carrière, on lui fournira les moyens d'y faire son chemin. »

Dans ce moment, M'""^ Laurence, suffoquant de larmes de gratitude et de joie, s'était précipitée aux pieds de sa bienfaitrice, et, lui baisant les mains, les arrosait de ses pleurs.

« Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, répondit la vicomtesse, c'est le roi votre fils. »

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