PREMIER JOUR DE L'AN
Ce jour des compliments et des souhaits, des allées et des venues , des visites et des cartes , des cadeaux et des élrennes , n'est pour beaucoup qu'un jour de fausseté et de mensonge, d'intérêt et de cupidité. Mais il n'en est pas de même pour tout le monde. S'il y a beaucoup de gens qui ne portent z'
leurs vœux de bonne année qu'aux heureux de ce monde, il y en a d'autres qui prennent une tout autre route.
Au lieu d'aller dans les somptueux hôtels, c'est vers les misérables demeures des malades et des nécessiteux qu'ils dirigent leurs pas, le cœur plein de charité et les mains pleines de bienfaits.
Je crois inutile de dire que la vicomtesse de S*** est du nombre de ces derniers. ïl y a cinq jours, ce ne fut point dans sa voiture à écusson d'azur, à la bande d'or et aux trois roses d'argent, mais dans une humble citadine qu'elle se rendit au pourtour de Saint -Gervais avec une de ses amies et sa petite nièce, charmante jeune fdle de douze ans et qui apprend ainsi tous les jours la céleste science des bonnes œuvres. Ces trois dames étaient fort peu à l'aise dans la grande voilure où elles venaient de monter, tant elles y avaient entassé d'étrennes pour la misère; c'étaient des draps, des couvertures, des rideaux, du bnge de table et de corps, de chauds vêtements de laine, des couverts, des tasses, des assiettes, tout ce qu'il faut enfin pour monter un petit ménage. Une voiture à bras, chargée de meubles , avait dû les devancer et aller les attendre près de l'église.
En lisant ce que j'écris ici et ce que la charité renouvelle sans cesse, les jeunes hommes du monde,
qui dépensent pour le premier de l'an cinq à six cents francs en dragées, en bonbons et en futilités, n'ajouteront peut-être pas foi entière à mon histoire, que je pourrais appuyer sur des noms vrais. Mais je me persuade qu'en voyant le bonheur que M"^^ la vicomtesse de S*** vient de répandre dans un pauvre ménage, ils auront envie de goûter les ineffables joies que donne pareille bienfaisance.
Pourquoi réussit-on mieux à redire la souffrance , la misère et le chagrin, que le bien-être, Taisance et le bonheur ? Serait-ce donc que dans notre âme Dieu amis plus de cordes pour la tristesse que pour la joie?
Je me prends parfois à le croire; et j'ai, pour me confnmer dans cette opinion, les paroles de l'Écriture, qui n'a point appelé le monde un lieu de délices, mais bien une vallée de larmes.
Cependant j'essaierai de peindre l'étonnement, l'espèce de délire de la mère et du petit garçon à l'aspect de tout ce qui arrivait chez eux.
c( Oh! maman , maman ! » s'écriait le pauvre petit en allant du lit qu'on montait pour sa mère à la couchette qu'on préparait pour lui , puis de la table de noyer à la commode bien luisante ; puis en voyant les rideaux, les couvertures de laine et de coton bien blanc; enfin tout l'attirail de la table, tous les ustensiles de ménage , propres , simples et presque élégants.
DE VOYAGE. m
(( Bénissons Dieu, bénissons Dieu ! disait la mère, et baisons les mains des anges qu'il nous envoie. »
Oh ! alors, dites, vous qui avez donné en étrennes de splendides inutilités , dites si vous avez éprouvé un bonheur semblable au bonheur des êtres charitables qui sont venus en aide à la misère; dites si vos joies mondaines approchent de ces célestes joies.