LE VŒU DE PHILIPPE-AUGUSTE ET LA FONTAINE DU RÉVEILLON
Toujours guidé par mon ami, qui est le meilleur cicérone que je connaisse, nous nous rendîmes sur un pont, jeté au travers de l'Epte, qui coupe la ville de Gisors en deux : sur un des parapets s'élève une statue de la sainte Vierge. Elle est là pour apprendre quun de nos plus vaillants rois, Philippe-Auguste, a failli périr dans cette petite rivière, dans une rencontre qu'il eut avec Richard Cœur-de-Lion. Après avoir été privé de Taide des chevaliers les plus renommés de son armée, accablé par le nombre, il avait été forcé de chercher un refuge dans Gisors ; mais si, pour charger l'ennemi , Philippe était toujours un des premiers, quand il s'agissait d'abandonner du terrain aux Anglais, il était loin d'être en tête... Beaucoup de fuyards avaient donc passé avant le roi sur le pont qui donnait alors entrée dans la ville... Et tout ce monde et tous ces chevaux l'avaient tellement ébranlé , que, lorsque Philippe -Auguste fut au milieu, la voûte s'écroula, et le roi vêtu de son armure, et son cheval couvert de son caparaçon de bataille , et les chevaliers bardés de fer qui se pressaient auprès du
monarque , tombèrent pèle - mêle dans la rivière , dont les pluies d'automne avaient beaucoup grossi les eaux. Au moment d'être noyé , Philippe fit vœu à la sainte Vierge que, s'il échappait à ce péril , il lui élèverait une statue : le vœu a été tenu.
Avant d'en finir avec Gisors, je veux vous redire une croyance du pays; cette croyance, je vous le déclare d'avance, n'est point appuyée sur la raison, elle est même superstitieuse; mais comme elle est touchante, je vous la raconte: sous ce qu'elle a de faux, vous trouverez l'amour de la patrie, et cet amour est bon à apprendre de toutes les manières , et avec l'esprit et avec le cœur.
Quand , après avoir visité le cachot du prisonnier, je suis allé voir la tour de la Reine-Blanche sur le coteau de Naufle, il faisait une extrême chaleur, et je me souviens que dans cette exploration mon vieil ami me montra une source, me vanta la fraîcheur de ses eaux, et m'invita à m'y désaltérer.
Je suivis son conseil , je bus à longs traits à cette jolie fontaine , qui n'a pas d'autre nom dans le pays que celui de Réveillon. Et quand je relevai la tête comme le soldat de Gédéon qui vient de boire au torrent, Théodore de Ronaud me dit:
« Je suis bien aise que tu aies bu de cette eau.
20 SOîlVENmS ET IMPRESSIONS
— Pourquoi?
— Parce que cette eau est merveilleuse en ce point c{u'il faut, quand on en boit, forcément revenir à Gisors, quelque part que l'on aille : du temps des croisades, raconte la tradition populaire, les pèlerins du canton qui avaient fait vœu de visiter la Palestine ne manquaient jamais d'aller boire au Réveillon, pour revenir au toit natal et ne pas mourir aux terres étrangères.
Du temps de l'Empire, alors que les jeunes Français étaient mis en coupe réglée, et que la gloire les emportait au loin, sur les pas du grand empereur, les mères des conscrits menaient leurs fils à la source qui raj)pelle, et leur faisaient boire de ses eaux.
Touchante superstition que celle-là! et si par hasard je m'étais trouvé sur le chemin d'une de ces femmes naïves et crédules, je n'aurais pas voulu , pour tout au monde , démontrer à la pauvre mère que les eaux du Réveillon n'avaient point de vertu particulière, point de puissance surnaturelle pour faire revenir au pays natal celui qui s'en est éloigné.
J'ai grande compassion de l'homme qui ne veut dans la vie c|ue ce qu'il peut prouver et définir ; c'est comme s'il me disait : J'aime mieux la poussière du chemin que les fleurs de la prairie.
Ils coulent vite, ils coulent comme de rapides ondes fuyant entre des rives fleuries, les jours passés chez un ami! Il me fallut partir de Gisors, et, en m'en éloignant, je me disais: « C'est dommage, j'aurais aimé à planter là ma tente. »