M. le baron de Heeckeren
voies de conciliation qu"on a prétendu me faire reculer et m'amener à résipiscence. Si ce n'est pas là de V intimidation, Je ne m'y connais pas.
» Je me suis tu, je me suis abstenu de tout ce qui n'était pas strictement nécessaire au maintien de mon honneur dans cette affaire affligeante. Je crois m'être comporté plus véritablement en sénateur que ceux qui agissaient comme s'ils avaient été membres non pas d'un Sénat, mais d'un cercle,
» Aujourd'hui , après avoir laissé dire, avoir continué dans ma modeste vie à suivre autant que je l'ai pu mes études et mon travail, ne dois-je pas
m'étonner que par cela seul que j'ai à parler sur une ou deux questions pour lesquelles je me crois moins incompétent, je ne sois sûr de pouvoir le faire qu'après des explications sur un fait étranger, dénaturé, intime, et sui lequel d'ailleurs un excellent collègue, M. de La Guéronnière, à qui j'en sais tout le gré que je dois, a fait donner dans le journal qu'il dirige, les éclaircissements (faut-il qu'on en soit là, bon Dieu !) les plus voisins de la vérité?
» En vous écrivant cette lettre, Monsieur le Président, je ne vous demande point le secret, et en vérité, je voudrais qu'elle pût être lue en comité secret de-
vanttout le Sénat. Je ne puis penser qu'à défaut de la bienveillance, elle ne rencontrât du moins un sentiment général d'équité.
» Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'hommage de ma gratitude et de mon respect ,
On sait ce qui advint dans cette même séance du 7 mai 1868, où M. Sainte-Beuve prononça son discours sur la liberté de la presse ; il ne cessa d'être interrompu, malgré les protestations de quelques-uns de ses collègues, au nombre desquels il est juste de rappeler aujourd'hui les noms de MM. de Nieuwerkerke, de LaGuéronnière et de Mau-
pas. Ce dernier voulait bien écouter et bien entendre, pour mieux réfuter ensuite. Mais enfin, à quelques raisons qu'on puisse attribuer les murmures de MM. les sénateurs, au lendemain d'un dîner qui les avait tant alarmés et qui les alarmait encore, le mot du cardinal de Retz trouvait son application éclatante : « Toutes les grandes Assemblées sont peuple. » Et M. Sainte-Beuve, en combattant, comme il l'a dit plusbaut, dans son discours, l'amendement Guilloutet, qui rendit un moment célèbre son auteur, et qui était dirigé, comme on sait, contre l'immixtion des journaux dans la vie privée, avait certes beau jeu ce jour-là : on s'occupait assez depuis un mois de ce qui s'était passé chez lui, et la haute Assemblée ne se montrait pas la moins commère dans toute cette affaire. Mais nous remuons aujourd'hui des cendres mortes.
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Voici maintenant quelques lettres à des amis sur le même sujet :
A M. AUGUSTE VILLEMOTi.
« Ce 19 avril 1868.
« Mon cher ami,
» Il faut convenir que le bon sens relevé d'esprit et de gaieté soulage un peu de bien des bêtises. C'est l'effet que vous produisez souvent, et je vous remercie d'avoir bien voulu dépenser à
1. Pour le remercier de son spirituel et amical article du Figaro (du 19 avril 1868) sur le fameux dîner.
mon occasion un peu de votre bonne monnaie courante.
» En définitive, il faut se féliciter et se demander ce qui serait arrivé, il y a deux siècles, aux six malheureux amis qui ont eu l'idée de causer un jour à dîner, tel vendredi plutôt que tel autre. Il y a l'histoire d'un certain vendredi dans Bussy-Rabutin ; on appela cela la débauche de Roissy. Tous ceux qui y furent, ou qui furent censés y avoir été, en pâtirent. Ici, de notre temps, il n'y a pas eu du tout débauche, mais simplement conversation d'honnêtes gens. On n'en est pas moins dénoncé, mais on s'en moque. Il n'est pas mal
qu'il y ait des jalons pour marquer, de temps en temps, le retrait des relierions en décours. Notre innocent vendredi sera un de ces petits jalons.
» Tout à vous ,