Nouveaux Lundis, tome XII, page
vait rien d'officiel, tout intime et tout amicale, à la source même, auprès de celui qui pouvait le renseigner le plus sûrement.
M. Sainte-Beuve, qui n'aurait jamais pensé qu'un dîner donné chez lui produisît tant de tapage, répondit dans le premier moment par ces mois bien connus : « Voilà bien du bruit pour une omelette au lard ' . »
1. Il ne faudrait pas croire cependant qu'il se soif mangé des saucisses et des boudins, comme on le ré pèle encore. Pour dissiper complètement la légende, nous donnerons le menu du dîner, qui n'a rien de l'eligieux ni d'anti-religieux ; nous l'avons conservé exprès depuis ce temps-là pour le faire savourer un jour à M. Veuillot. — Ma seule crainte est qu'il ne le trouve un peu bourgeois :
Potage au tapioca Truile saumonée Filet au vin de Madère Faisan truffé
Pointes d'asperges Salade
Parfait de café Dessert.
N'oublions pas l'inévitable buisson d'écrevisses, Et un plat de maigre pour une dame pieuse qui l'avait réclamé pour elle seule, et à qui sa santé ne permit pas ensuite de venir. Je ne plaisante pas, en parkiuL ainsi. Aussi le dîner ne se passa-l-il qu'entre hommes. J'allais oublier les vins :
Châleau-Margaux i Musigny
Nuits ! Cliàleau-Yquem
Champagne.
La Providence a permis que les Prussiens ne vins-
Déjà un ami lui avait été dépêché confidenlielleinent du ministère de l'intérieur, pour lui demander s'il fallait laisser entrer en France un journal de l'étranger, qui relatait la légende tout au long avec force broderies. M. Sainte-Beuve, à la veille de prononcer un discours pour la défense de la liberté de la presse en plein Sénat, n'eût pas été logique de s'y opposer, encore qu'il ne se reconnût ancun droit de le faire ; mais on n'y regardait pas de si près en ce temps-là en fait d'arbitraire ! Le bruit d'ailleurs qu'on eût refoulé par une voie serait entré par une autre.
M. Sainte-Beuve ne prit la chose un peu au sérieu.x que lorsqu'il vit l'inquiétude de M. Troplong. Pour le tranquilliser et l'édifier, il prit la plume et lui répondit :
sent pas boire ce qui reste encore de ces vins dans la cave de M. Sainte-Beuve.
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« Ce 23 avril 1868.
» Monsieur le Président,
» Je reçois par un canal amical votre avis bienveillant.
» Je vous avoue que je ne m'étais pas figuré qu'il fût besoin d'entrei dans des explications sur un fait en soi des plus innocents, des plus insi gnifiants, et tout à fait intime, de la plus stricte intimité. — La badauderie d'abord, encore plus que la méchanceté, avait pu broder là-dessus ; mais après les premières exagérations, cela se réduit et tombe de soi-même.
» Habitué que je suis à la presse, la presse sait qu'elle peut et pourra toujours tout se permettre à mon égard sans que j'invoque les lois, ni même que je recourre au droit de répondre directement. Ma vieille expérience m'a appris que c'était le plus sur moyen de la laisser revenir à une plus juste appréciation des faits, et de mettre les malveillants dans leur tort.
» Vous me verrez, Monsieur le Président, si la parole m'est accordée, parler contre l'amendement introduit dans la loi par M. de Guilloutet, tout comme si l'incident dernier n'avait pas eu lieu.
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.' Mais qu'il fût besoin pour reparaître devant le Sénat, de donner des explications à ce sujet, je vous le répète, Monsieur le Président, cela me confond, ef je ne pouvais supposer chez aucun de MM. les sénateurs une crédulité qui serait vraiment attristante.
" Si la parole m'est donnée, comme vous avez daigné m'en assurer, je me rendrai le jour dit à la séance ; j'y parlerai en toute modération, selon mon devoir et ma conscience ; si (ce que je ne puis admettre) quelque interpellalion outrageuse m'était adressée, je nie refuserais à y répondre ; et si votre équitable bienveillance ne parve-
nait point à me faire écouter, je rentrerais chez moi une demi-heure plus tôt pour ne retourner de nouveau au Sénat, que le jour oii s'ouvrirait la discussion sur le Rapport de M. Chaix d'Est- Ange \ où je me sens appelé en vertu de mes convictions les plus profondes.
» J'y renouvellerais le même effort et je ferais en sorte de concilier deux devoirs : celui de me mettre en avant pour défendre les vérités politiques que je crois utile de faire entendre, et aussi le devoir qu'a tout honnête
1. Sur la liberté de l'Enseignement. C'est dans cette séance du 19 mai 1868, que M. Sainte-Beuve proclama à la tribune le grand diocèse de la librepensée.
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homme qui a déjà un pied dans la vieillesse, et dont la santé est ébranlée, de ne pas venir se faire insulter et menacer au delà du nécessaire.
» Je dis menacer et insulter, Monsieur le Président, car veuillez vous souvenir de ce qui s'est passé et du rôle qui m'a été fait de la part de quelques sénateurs. Je n'ai nominalement de près ni de loin attaqué personne :
le principe de toutes ces colères vient de ce qu'entendant une déclamation extra-politique, j'ai défendu un ami et un noble écrivain absent \ Objet moi-
1. M. Renan, attaqué par M. de Ségur d'Agiies?eau, dans la séance du 29 mars 1867.
même d'attaques et d'apostrophes sans exemple dans nne telle Assemblée, je n'ai répondu dans la suite qu'à une seule de ces attaques, la plus arrogante de toutes. Là - dessus, j'ai été personnellement provoqué à un combat par les armes \ et l'homme qui a été choisi comme porteur de la provocation avait déjà fait ses preuves au su et au vu du soleil ^ C'est par de telles
i. Faut-il rappeler qu'il s'agit ici de M. Lacaze et de son cartel ridicule? Voir la séance du Sénat du 29 mars 1867 et celle du 2 5 juin suivant, dans laquelle M. Sainte-Beuve répondit à l'apostrophe de M. Lacaze, à la suite de quoi celui-ci lui proposa un duel. On n'a pas oublié la réponse qu'y fit M. Sainte-Beuve, et dont tous les journaux retentirent alors. M. Sainte- Beuve Ta recueillie, avec tous les incidents de ces deux séances, dans la brochure où il a publié son discours A propos des Bibliothèques populaires (chez les éditeurs Michel Lévy frères).