‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 28 sur 42 · A M. ERNEST D'HERVILLY · texte numérisé non relu

A M. ERNEST D'HERVILLY

« Ce 5 mai 18G8.

» Monsieur , » J'aurais bien du regret si j'étais pour quelque chose dans ce refus d'autorisation \ Je lie suis pas assez sot

1. Il s'aixissail d'un portrait en charge de M. Sainte- Beuve, par M. André Gill, dans Y Éclipse (3 mai 1868),

DU VENDREDI -SAINT 2ifi

pour ne pas sentir un ami sous cette gaie licence rabelaisienne oîi s'est joué un vigoureux crayon. Votre Notice aurait d'ailleurs achevé, s'il en avait été besoin, de me marquer l'intention bienveillante de tout le numéro. Dans cette Notice, j'ai été surtout très-touché, et à l'endroit chatouilleux, de l'attention accordée par vous au poète, au romancier d'autrefois, à ces parties moins en vue, un peu oubliées, et auxquelles l'amour-propre de l'auteur tient d'autant plus chèrement. Mais vous-même, vous êtes poète, et voilà le secret de

auquel M. d'Hervilly avait joint uno nolice, et dont la vente, on ne sait pourquoi, fut interdite.

cette pénétration sous-cufanée et de cette sympathie.

» Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments dévoués,

A M. CAMILLE DELTHIL RÉDACTELR DU Uessager du Sud-Ouest

« Ce 27 mai 1808.

» Monsieur,

» Me voilà saisi et au vif \ et je ne m'en défends pas. Je me demande bien un peu (tout bas) comment je suis tout cela, comment on peut me voir si

i. Dan= lin article du 23 mai 1868.

Dr VEXDRF.T)I-S \ IXT 2'i5

en beau, et si l'éloigneiiK-iil ne in'tMo pas à l'illusion. Je ne suis point étonné d'ailleurs de ce que je fais, et Je ne mo trouve point du tout hardi : ce n'est du moins qu'une hardiesse bien relative.

Sachez, cher Monsieur, que lorsqu'il y a juste quarante ans, en 1828, je publiais mon premier ouvrage, où je soutenais que Ronsard n'était pas du tout le mauvais et ridicule poète que prétendaient les classiques, je faisais un bien autre acte d'audace, et que je risquais bien plus de me faire lapider. Aujourd'hui le nombre est pour nous, et nous avons de notre côté les gros bataillons des esprits.

■2'iG LE DINER

'> Veuillez agréer, avec mes remercîments , l'assurance de mes senliments les plus distingués,

J'ai gardé pour le boucjuet cette lettre de l'un des convives, qui acceptait son invitation en ces termes :

« Mon cher Maître,

» Encore que mes principes religieux me défendent de faire maigre le vendredi, je serai bien heureux de dîner avec vous, dùt-on servir à table l'esprit des cardinaux, le courage de M. L..., la charité de Dupanloup,

DU VEXDREDI-SAIXT 247

l'éloquence de Charles Dupin, le génie du maréchal Ganrobert, la chasteté du sénateur..., et généralement tout ce qu'il y a de plus impalpable au monde.

» Tout à vous de cœur et d'esprit, ô esprit plein' de cœur! »

Et la signature ? Elle se lit en toutes lettres, mais si vous ne la devinez pas, permettez-moi de ne pas la dénoncer au tribunal de l'inquisition.

Le dernier événement littéraire clans la vie de M. Sainte-Beuve a été sa collaboration au

1. Ce chapitre, disons-le tout de suite, qui a servi d'Introduction au tome XII des Nouveaux Lundis, était composé dès le mois de mars 1870, et devait paraître au commencement de l'hiver suivant, avec le volume, en tête duquel on a pu le lire, sans les événements qui en ajournèrent l'apparition jusqu'en août 1871. Mais alors l'Empire était tombé, et passé le saint, passé la fête! Ces pages étaient surtout destinées à être lues sous l'Empire, dont rien alors ne faisait présager un effondrement si prochain. Si nous les faisons entrer aujourd'hui dans la composition de ce petit livre, c'est parce qu'elles contiennent encora à nos

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journal le Temps, l'année même de sa mort, en 1869. Il avait pour principe qu'il fallait toujours débuter pour bien faire, et apporter à cliaque nouvelle entrée de carrière une ardeur renouvelée et rafraîchie. Il rappelait à ce sujet un mot de Bonaparte à un de ses vieux généraux, épuisés et fatigués en 1814 : « Allons, nos bottes de 93, et en avant ! » M. Sainte- Beuve entretint ce feu sacré jusqu'à la fm, et s'il surmenait son corps à force de travail, il

yeux un épisode important dans la vie d'un littérateur, qui ne voulut pas que les Lettres, qu'il représentait au Sénat, ut auxquelles il devait, seules, sa dignité de sénateur, fussent subordonnées en sa personne à des intérêts purement administratifs. Il l'explique luimême dans la note posthume, par laquelle nous avons clos le chapitre. Mais nous ne nous le dissimulons pas, une publication dans le goût de celle-ci, écrite à bâtons rompus, abandonnée puis reprise à plus d'un an d'intervalle, avec le large fossé qui sépare aujourd'hui la France mutilée et peu glorieuse de ce qu'elle était avant nos défaites et nos désastres, se ressentira nécessairement de l'ancien monde et du nouveau. L'éditeur qui pouvait se croire, il y a deux ans, bien hardi, en s'attaquant parla plume de son maître à des personnalit''S enflées et outrecuidantes, sent aujourd'hui combien ce chapitre a pâli et a vieilli. Il essayera du moins de le rendre plus vif en éclah'ant par des notes les allusions de certains passages.

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retrouvait la source de l'esprit abondante et vive ^

Qui le croirait cependant ? L'entrée de M. Sainte-Beuve au Temps occasionna plus d'un débat et produisit plus d'une rupture. La direction du nouveau Journal officiel, où. il avait refusé d'écrire, s'en émut. On vint lui contester le droit, à lui sénateur, d'écrire dans un journal qui n'avait ni couleur ni attache gouvernementale. On revendiquait, à l'égard de M. Sainte-Beuve, le monopole littéraire, dans les régions administratives et officielles de la presse.

1. Je rappellerai (pour donner dans ce volume une bibliographie complète des publications de M. Sainte- Beuve au moment de sa mort) les principales physionomies de ses articles au Temps qui ont été recueillis depuis dans les douzième et treizième volumes des N^ouveaux Lundis, — Talleyrand, — Mme Dcshordes- Valmore, — Jomini, etc. — D'autres articles, empruntés h différents Recueils, y ont également pris place, — J.-J. Ampère, — Gandar, — Saint-Evremond, — Joachim du Bellay, — César, — M. d'Alton Sliée, — l'académie française, — Pongerville elM. Viennct. Une Icllrc de M. Sainte-Beuve à M. Ncfftzer sur le sénatuscunsulte, qui parut encore dans le Temps pendant le mois qui précéda sa mort (n» du 7 septembre), figurera dans un Recueil projeté de ses Discours au Sénat.

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On (lisait d'abord (sans doute parce que /e Temps n'était pas d'une nuance assez foncée pour paraître rouge) que c'était un journal orléaniste. On avait beau objecter que M. Louis Blanc y écrivait, et que c'était au moins une feuille d'un radicalisme impartial, sans parti pris ni passion : orléaniste n'en restait pas moins l'injure tombée de haut, à la veille du triomphe des anciens partis qu'elle caractérisait le mieux ^. On trouvait ce passage de M. Sainte-Beuve au re/?2y3s incompréhensible, inexplicable (pour me servir des expressions les plus douces) de la part d'un écrivain dont la plume devait être et rester avant tout inféodée (c'est presque le mot qui a été employé 2) à la littérature officielle de l'Empire. — M. Sainte-Beuve, fort et convaincu d'un droit selon lui professionnel, et que tous les écri-

1. Il ne pouvait être fait allusion ici, à l'époque où ce chapitre fut écrit, qu'à la formation du nouveau Cabinet ministériel du 2 janvier 1870, tout composé, comme on s'en souvient, d'anciens ennemis de l'Empire, et auquel se rallièrent bientôt MM. Prévosl-Pa radol, Wciss, etc.

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