écrivait quinze jours après à une Princesse
et Ce 17 janvier 1869.
» Princesse,
» Quinze jours se sont écoulés.
» J'ai beau chercher et m'interroger, je ne puis découvrir que j'aie eu aucun tort personnel envers Votre Altesse.
» Vous m'aviez accoutumé, Princesse, à une amitié toute différente, — si différente que je n'ai pu considérer l'entrevue de lundi que comme un accident extraordinaire, quelque chose qui n'était pas de vous, mais d'un autre.
» Pour moi j'ai mis le signet après la visite du dimanche. Le livre se ferme pour moi ce jour-là à cinq heures et demie du soir: se rouvrira-t-il jamais un jour?
» Je sais ce que je dois à tant de bontés, à tant de souvenirs, à tant d'avances d'amitié dont les témoignages m'environnent et ne cesseront de m'entourer. L'étonnement dont j'ai été saisi lundi et dont j'ai eu peine à revenir passera. Tout ce qui a précédé vit et vivra. En ceci du moins je garderai la foi qui me manque si souvent ailleurs : même lorsque je ne pourrai plus espérer, j'attendrai encore, et une voix
persista pas moins dans sa résolution d'écrire désormais dans un jom'nal modéré et libre de tout joug, où des amitiés éprouvées lui tendaient la main, et où il savait que les convictions pliilosophiques, qu'il venait de défendre au Sénat, trouveraient autour de lui non-seulement la tolérance avec un peu d'indifférence (comme cela aurait pu lui arriver dans d'autres feuilles amies et libérales), mais aussi une sympathie sûre et de fermes soutiens, des plumes instruites et sérieuses avec lesquelles il se sentait en parfaite comnuuiion d'idées . MM. Nefftzer et Scherer n'étaient pas pour lui des amis d'hier seulement *, et s'il m'était
du dedans murmurera tout au fond de moi : Non, ce n'est pas possible !
» Je mets à vos pieds, Princesse, l'hommage de mon respeclueux et invariable attachement,
» Sainte-Beuve. »
1. Il avait fait en 1860 un article sur M. Scherer {Causeries du Lundi, t. XV). — Je retrouve la minute d'une lettre de M. Sainte-Beuve à son vieil ami, le poLHe romantique Ulric Gutlinguer, qui est mort le 21 septembre 1866 , âgé de plus de quatre-vingts ans. Je la publierai ici tout entière, comme M. Sainte-
permis de citer un vieux proverbe qui me revient , dans ces souvenirs d'une vie qui ,
Beuve l'a laissée, pour ne rien distraire de ce qui y amène une dernière ligne sur M. Scherer. On y verra aussi qu'il n'y reniait rien de la sincérité de ses sentiments à aucune époque de sa vie :
« (Ce 14 mai 1862.) Cher Ulric, vous êtes donc incurable ; A'ous êtes resté l'homme de nos belles et jeunes années, de nos ardeurs qui ne vivent plus qu'en vous et en un autre ami que peut-être vous avez oublié, Victor Pavie d'Angers, celui-là encore un fidèle, un chapelain resté pieux de notre chapelle ardente ! Nous, nous avons trop vécu de la vie assujettie et productive, de la vie prosaïque et mercenaire, et la Poésie, cette maîtresse jalouse, s'en est enfuie. Vous nous avez vus dans ces deux ou trois années de véritable ivresse, vous m'avez vu dans ces six mois célestes de ma vie qui m'ont fait faire les Consolations ; vous avez contribué à m'y inspirer par ce mélange de sentiments tendres, fragiles et chrétiens que vous agitez en vous et qui sont un charme. Merci donc pour ce cri d'autrefois, dussé-je vous trouver injuste pour le critique trois fois indulgent, dont la sévérité habituelle a fléchi à mon égard. Mais vous, vous n'êtes pas un critique, vous êtes le frère aîné de cette jeune École à laquelle vous survivez. — Nos cœurs, du moins, s'entendent toujours, et le mien vous remercie, — Sainte-Beuve. »
Et ici une parenthèse et une note se rapportant au critique dont il vient d'être question dans la lettre :
« Il s'agissait, dit en renvoi M. Sainte-Beuve, de M. Edmond Scherer, qui avait écrit dans le journal Je Temps un article sur moi. Ulric Guttinguer en avait pris occasion d'en faire un, à son tour, dans le Recueil intitulé 7a Mode nouvelle [n° du! 2 mai 186 2).»
256 DKRNIERE ANNEE
comme celle de tout grand travailleui', ne laissait pas d'avoir ses éclaircies de gaieté, je dirais qu'ils se connaissaient bien, ayant niaiiffé plus d'un grain de sel ensemble ' .
Et puisque nous sommes en veine de confession et d'une défense qui n'est pas difticile, il y avait plus d'un an, si l'on veut le savoir, que jM. Sainte-Beuve avait dit à ses amis que s'il était jamais libre, il accepterait la collaboration du Temps, qui lui avait été déjà offerte.
1. Il n'y avait pas bien longtemps encore, quand il est mort, que M. Sainte-Beuve disait à un ami en face de lui, dans une de ces conversations familières qui le prenaient parfois après une forte journée de travail : « Je ne me serais pas cru libre dans un journal qui porte un emblème en tête (il montrait le Journal officiel) ; il faut trop se ranger, quand on marche sous une bannière ; on a peur de marcher sur le pied de son voisin ; on se gêne ou l'on gêne ; on n'est plus là pour discuter, mais pour suivre ; on est enrôlé ; allez donc discuter les affaires de Rome, par exemple, comme on les sent, dans un journal qui épouse tant la légitimité que cela, qui semble voué à la reine Maric-Antoinotte, oîi il est sans cesse question d'elle !... Au Temps, je suis comme quand nous causions à la table de Magny : j'y retrouve Nefftzer, Scherer;nous sommes là toujours entre amis ; on ne craint pas d'y exprimer tout haut ce que l'on pense, quand même ce ne serait pas l'opinion du voisin, et on laisse la parole au voisin qui réplique... »
DERXIKP.F. ANNKE 257
Mais un traité, à sa sortie du (lonslitntiouuol, l'engag-eait avec h Moniteur, et il ne voulait pas rompre avec M. Dalloz, même quand le Moniteur cesserait d'être officiel, — car c'est surtout de Vofliciel que M. Sainte-Beuve avait envie de sortir. — On saura quelle circonstance le fit passer d'emblée de l'ancien Moniteur au Temps. Mais de toutes les collaborations qui lui furent offertes dans cet intervalle de fin d'année oîi l'on guettait dans la presse la dislocation du Moniteur gouvernemental, qui allait rendre libres les écrivains liés antérieurement par un traité, celle du Journal officiel est la seule que M. Sainte- Beuve ait bien nettement et positivement refusée. — A défaut du Temps, il fût allé au Journal de Paris, qu'il se faisait lire tous les soirs en dilettante et avec une prédilection marquée. « Que dit Weiss? » était son premier mot quand on lui apportait les journaux du soir ; et qu'on dise encore aujourd'hui que M. Weiss était un orléaniste !
Il lui fallait un journal ; il ne pouvait s'en
passer ; car à son âge, et quand on est en plein déploiement de talent, on ne se tait que lorsque la mort vous y force. En vain invoquait-on des raisons matérielles en faveur du Journal officiel : il allait s'organiser mieux, disait-on, dans la suite, et peu à peu ; il fallait lui laisser le temps ; il paraîtrait au moins mieux imprimé. — M. Sainte-Beuve n'avait d'abord pas le temps d'attendre ; il n'y a que les débutants qui aient éternellement le loisir de se taire. Et puis il ne pouvait admettre que le Sénat l'assujettît à telle ou telle feuille : et c'était bien ainsi, apparemment, que le comprit aussi M. Troplong lui-même, dont les lettres témoignaient d'une telle sollicitude pour un collègue malade. Il ne croyait pas que ce fût lui faire trop d'honneur i !
1. Bien que déjà publiée ailleurs, je donnerai de nouveau ici la letlre qu'il écrivit à M. Sainte-Beuve, lorsque parurent au Temps ses articles sur M. de Talleyrand :
"^«(Palais du Petit-Luxembourg, le 3 février 1869.) — Mon cher collègue, je regrette bien d'apprendre par votre bonne lettre que l'état de votre santé nous prive de votre présence et vous retient chez vous. Mais heu-
D'ailleurs le Sénat, qu'on invoquait à cette occasion, aurait bien dégagé depuis longtemps M. Sainte-Beuve de toute considération à ce sujet, s'il eût eu seulement à tenir compte de sa position dans la haute Assemblée pour le choix d'un journal. La situation qu'on lui avait faite lorsqu'il prit la défense de M. Renan (dans la séance du 29 mars 1867), et, l'année d'après (le 7 mai 186 8), à propos de son discours sur la loi de la presse,
reusement qu'il sort de votre studieuse prison des morceaux littéraires que recherchent tous les gens de goût. J'ai lu vos deux derniers articles sur ce bon sujet de Talleyrand, comme disait M. de Maistre dans ses lettres. Vous avez parfaitement raison, quand vous inclinez vers l'opinion qui le regarde comme un des instigateurs de l'arrestation et du meurtre du duc d'Enghien. Au témoignage de M. de Meneval que vous opposez au livre de M. Bulwer, on peut joindre celui de M. Rœderer {Mi-moires, t. III, p. 541). Il y a aussi un ouvT-age qui jette beaucoup de jour sur cette affaire ; c'est celui de M. de Nougaréde, intitulé : Becherches sur le procès et la condamnation du duc d'Enghien (2 vol.). Ces documents mettent dans la plus grande lumière l'imposture de M. de Talleyrand voulant dégager sa responsabilité de ce fatal événement. — Mais je m'aperçois que je porte de l'eau à la fontaine, tandis que je ne veux que vous offrir tous mes sentiments empressés de bon et dévoué collègue, Troplong. »
prouve bien que le Sénat ne s'intéressait que pour les étouffer à ces questions de livres et de journaux.
Depuis son esclandre (je remonte au plus ancien, au premier, cause et origine de tout le mal), M. Sainte-Beuve ne comptait plus au Sénat que cinq amis, qui lui donnèrent jusqu'à la fin des marques de sympathie particulières : M. Blondel, qui vint le voir au lendemain de sa querelle avec M. de Ségurd'Aguesseau, au sujet de la nomination de M. Renan au Collège de France ^ ; — l'aimable baron de Chassiron, mort avant lui, qui ne s'informait, au milieu de toutes ces querelles et discussions, que de la santé de M. Sainte- Beuve, qu'elles pouvaient compromettre ; — le général Husson, mort aussi, qui, retenu à Fontainebleau par la maladie, lui écrivait : « Ah ! si je pouvais être là, vous ne seriez pas seul ! » — M . le premier président de
1. Il lui dit entre autres ce mot : « Monsieur, j'avais toujours pensé que Jésus était un mythe : le livre de M. Renan m*a fait croire à son existence. »
DERNIERE ANNEE 2r,l
Rover, qui acconipag'na le cercueil de M. Sainte-Beuve au cimetière, — et le président du Sénat lui-niônio, M. Troplong, qui lui rendait dans le particulier en bienveillance ce que les passions déchaînées l'empêchaient de lui témoigner à la tribune et en séance. — Je ne parle pas (bien entendu) de ses deux amis de tous les temps et confrères de l'Académie, M. Lebrun et M. Mérimée ; M. Sainte- Beuve reçut encore leur dernière visite le jeudi qui précéda sa mort. — Le prince Napoléon, qui eût peut-être préféré que M. Sainte- Beuve entrât à l'Opinion nationale, resta fidèle et persévérant dans son amitié jusqu'au dernier mois. La dernière fois qu'il vint le voir, c'était à la veille d'un départ pour Prangins ; il ne voulut pas partir sans lui dire adieu. C'était très-peu de temps avant la mort de M. Sainte-Beuve.
Sur la fin de sa vie, ne pouvant plus se rendre au Sénat, M. Sainte-Beuve écrivit pour la première fois dans le Temps un article qui avait trait directement à la politique :
ce fut sa lettre à M. Nefftzer sur le sénatusconsulte, thème du discours qu'il serait allé prononcer, si ses forces le lui avaient encore permis. Il y défendait, dans un post-scriptum significatif, le programme large et libéral que le cousin de l'Empereur venait de déployer à cette même tribune du Sénat. C'est ainsi que ce journal d'opposition et réputé hostile, qui donnait à la fois asile à un républicain proscrit et à un sénateur de la gauche de l'Empire 1, entend et pratique le vrai principe de la liberté de la presse, quand les voix s'é-
1. Je me sers de l'expression même de M. Sainte- Beuve. Il écrivait, peu de jours après son entrée au Temps, à un ami bien placé pour l'entendre et le comprendre :
« (Ce 6 janvier 1869)... J'ai des opinions, des convictions, et sur quelques points, elles sont vives et profondes. Je suis pour la gaucho de l'Empire, et je suis presque seul. C'est à tel point que l'article oîi je défendais une mesure d'un ministre de l'Empereur et où je la défendais à ma manière et par mes raisons, n'a pu être inséré que dans un journal d'opposilion, mais en même temps d'une extrême liberté philosophique. Qu'on me laisse faire ! Là où je serai, je puis rendre un jour ou l'autre des services que je ne rendrais pas en me gênant et en me rangeant à la suite des satisfaits ou des complaisants... »
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lèvent d'en haut, — non plus des régions officielles, mais des sommités du talent et de la pensée. — IM'est-il permis de parler ainsi de mon maître, et M. Sainte-Beuve eût-il trouvé la même tolérance s'il se fût agi de discuter un acte du Pouvoir dans la feuille même officielle, dans le nouveau journal qui a eu le bon goût, au leindemain de sa mort, de justifier sa répugnance à s'y laisser enrôler? — Il s'était pourtant expli([ué et prononcé dès longtemps sur son refus d'y entrer ; il n'avait pas môme attendu qu'on lui en fît la proposition, car il écrivait dès le 28 juin 18G8 à M™« la princesse Mathilde :
«... On est en train de faire pour le Moniteur une grosse sottise, et on la fera. X. . . intrigue pour avoir l'affaire ; je n'en ferai mon complimenta personne.
M. Rouher, bouffi, est inabordable ; et puis qu'est-ce que ça lui fait^ ainsi
qu'àLaValette?G'estainsi que tout che d'État qui n'est pas méfiant, vigilant, toujours sur le dos des gens, est servi ! il ignore ou sait mal. En donnant à tous la liberté de la presse, le gouvernement s'arrangera pour perdre le seul organe considérable qu'il ait et où il réunit sous le drapeau des noms honorables et des plumes estimées. Pour moi, je ne resterai jamais au Moniteur de... censuré par M. Norbert-Billiart.
0 Sire ! que de sottises on commet en votre nom ! »
Et le 29 août :
« Dalloz, en effet, me paraît avoir
perdu la partie. On va faire plaisir à..., à M... — ..., et à M. de... — ..., et à quelques autres subalternes qui y trouveront leur compte : je serais étonné que le gouvernement n'y perdît pas...
Pour moi je sais bien une chose: c'est que, mieux au fait que la plupart, de ces questions de presse et de Moniteur dès l'origine, personne n'a jamais daigné me demander un avis que j'eusse donné en homme honnête et de bon sens. Je me considérerai donc comme parfaitement délié envers la nouvelle administration ; je ne déserterai personne, mais j'irai où il me plaira: c'est bien le moins. Ce qu'on aura entre-
pris sans nous, on le continuera sans nous... »
Le 28 octobre 18 68, M. Sainte-Beuve écrivait à M. Rouher lui-même, qui lui avait fait l'honneur de faire faire deux démarches auprès de hii pour l'engager à entrer au futur journal officiel, dont on n'avait pas encore le titre (on croyait pouvoir garder celui de Moniteur) :
« Monsieur et cher ministre,
» Je voudrais que vous fussiez tout d'abord bien persuadé qu'il n'y a de ma part aucune question d'amourpropre en tout ceci. J'ai fort regretté, je vous l'avoue, de n'avoir pas été à même de dire mon avis — un avis tout pratique — sur le Moniteur avant les
derniers arrangements. J'ai vu tout ce qui s'y est passé depuis 1852 jusqu'en 1860. C'était une époque difficile, et une bonne information n'eût pas été, je crois, inutile. Une personne qui eût
pu être consultée encore plus utilement que moi est M. Pelletier qui, sous M. Fould, avait réellement dirigé, et d'une manière d'autant plus sage que, pour nous littérateurs, elle était comme insensible. Aujourd'hui les choses sont faites. Je me suis lié, il y a deux ans, par un traité très-avantageux pour moi, avec M. Dalloz. Je sais ce qu'on peut dire juridiquement sur ce traité ; mais à mes yeux il compte ;
le traité, à son moment, a été un excellent procédé à mon égard, et il faudrait des circonstances extrêmes pour dégager ma délicatesse. Je ne me considère réellement pas comme libre.
J'ai dit tout cela à M. Norbert-Billiart dans l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui. Il me serait fort pénible de manquer en quoi que ce soit à ce que je sens devoir au gouvernement de l'Empereur. Aussi l'état de ma santé étant ce qu'il est, il ne me sera pas difficile, si l'ancien Moniteur suivait une ligne qui fût par trop en contradiction avec ma pensée, de m'abstenir et de rester dans ma chambre. J'ai bien
DERNIÈRE ANNÉE 2fi9
du regret de ne pouvoir supporter à aucun degré la voiture : sans quoi j'irais pour avoir l'honneur de vous remercier, et pour vous exposer de vive voix d'une manière plus complète mes raisons et mes excuses.
» Veuillez agréer, Monsieur le ministre, l'hommage de mon respectueux dévouement,
Sainte-Beuve \ »
Aux approches du l*"" janvier, M, Sainte-
i. Je trouve encore dans le dossier de M. Sainte- Bouve un fragment de lettre à M. de Chantelauze :
« (Ce 9 novembre 18138.) Je ne resterai pourtant point au nouveau Moniteur gouvernemental. Je suis un peu mauvaise tête même avec mes amis... »
Beuve, qui n'attendait que le signal donné par M. Dalloz, improvisa au pied levé et sur sa demande un article sur un livre qu'il parcourait depuis deux jours, et oîi il avait vu l'élément d'un article « d'entrée et de début, disait-il ; il faut être vif et court ; ce sera pour commencer, si Dalloz veut... » Il ne doutait point que M. Dalloz ne voulût. Il lui envoya l'article qu'on a lu depuis sur V Enseignement des Jeunes fiUes à la Sorhonne et les Leçons de Poésie de M. Paul Albert. II se produisit alors une difficulté que M. Sainte-Beuve n'avait point prévue , M. Dalloz non plus peut-être. Cet article courtois de forme (c'est le moins qu'on en puisse dire) eut le malheur de déplaire auprès de M. Dalloz, qui n'était pas seul à la direction du Moniteur : on demanda des coupures à M. Sainte-Beuve, à cause d'une critique de goût et toute littéraire qu'il contenait à l'adresse de M. l'évèque de Montpellier. M. Sainte-Beuve ne crut pas pouvoir faire cette concession : « Je ne veux blesser la conscience de personne, dit-il ; je
l'ai toujours évité ; mais ici ce n'est pas même l'épiderme d'un catholique que j'ai atteint ; ce serait la première fois depuis quarante ans que je ferais une concession de ce genre. » Et il écrivit à ]\I. Dalloz, qui n'était pas tout à fait le mailre et qui essayait de le retenir :
. (Ce 30 décembre 1868.) Cher ami, je réfléchis encore, vous parti :
quel que soit l'avis du conseil, la situation est fausse et resterait fausse.
Ainsi décidément je me retire. Au diable les fanatiques !...
» Tout à vous, » Sainte-Beuve. »
Et le lendemain (31 décembre), il expliquait
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{iliis au long les motifs de sa retraite, dans nne nouvelle lettre à M. Dalloz :
. (Ce 31 décembre 1868.) Mon cher ami, j'apprends le conflit : il était imprévu pour moi ; j'ai cru que le Moniteur universel, non officiel, allait être plus libre et plus vif ; — qu'en reprenant son titre de Gazette nationale de 89, et la tradition des Encyclopédistes, il ne subirait aucun joug. Je me suis trompé. Je ne veux pas vous susciter d'ennui. Je retire l'article, je me retire en même temps.
Je me réserve d'expliquer au public ce qui m'importe, comment et pourquoi, ayant refusé d'être du nouveau
Moniteur of/Jciel, je ine retire forcément dès le premier jour du nouveau Moniteur universel,
» Rien de cela n'affecte notre bonne amitié.
» Tout à vous, » Sainte-Beuve. »
Et M. Sainte-Beuve reprit son article et l'envoya au Temps ; ou plutôt il fit prier M. Neft'tzer de passer chez lui (car il ne pouvait aller lui-même) pour en entendre la lecture. Ce fut un ami, l'éditeur M. Charpentier, présent et témoin, dans le cabinet de M. Sainte- Beuve, de tous ces tiraillements et conflits qui suspendaient la pul)licalioii d'un article déjà imprimé et corrigé, tout prêt à paraître, cpii voulut bien se chart^er d'avertir M. Nefitzer.
M. Sainte-Beuve ne chani^ea rien à son ar
ticle. Ce fut l'épreuve même du Moniteur qui servit de copie aux compositeurs du Temps. Il parut tel quel.
C'est alors qu'éclatèrent de grandes colères auxquelles je ne ferai plus allusion. M. Sainte- Beuve prépara et garda la note suivante en portefeuille. Elle fait aujourd'hui partie de ce que j'appelle ses Mémoires, et je considère comme un devoir de la reproduire ici : il a été trop attaqué dans le moment même pour n'avoir pas un jour le droit de répondre et de se défendre à haute et intelligible voix, fût-ce après sa mort :
« Depuis quelques jours, des démarches pressantes ont été faites auprès de M. Sainte-Beuve pour mettre obstacle à l'engagement qu'il vient de prendre d'envoyer des articles de littérature au journal le Temps.
» Ces démarches sont venues à la suite de conversations avec M. le ministre d'État et sous son inspiration, sous son impulsion plus ou moins directe. Le ministre, paraît-il, est vivement irrité.
» Mais d'abord ce ne pourrait être comme ministre que M. Routier interviendrait en pareille matière. Un sénateur non fonctionnaire ne relève d'aucun ministre et n'a à recevoir ni ordre, ni injonction, ni leçon de sa part. Le Sénat n'est pas apparemment, comme l'ordre des avocats, soumis à un conseil de discipline, et nul n'a droit de demander compte à un sénateur de ses
actions , — surtout d'actions aussi étrangères à la politique active . Ce ne pourrait être qu'à titre officieux et aussi comme directeur suprême d'un journal officiel que M. Rouher serait admis à introduire des instances, des représentations ou récriminations auprès d'un ancien rédacteur du Moniteur.
» Mais M. Sainte-Beuve ne s'est détaché de la feuille ofiicielle qu'après avoir vu de près et su d'original toutes les fautes, les légèretés et les inexpériences qui ont présidé à la dislocation de l'ancien Moniteur et à l'enfantement du nouveau Journal ol'ticiel. La
vérité est que, dans aucun état de cause, il ne consentirait à rentrer à ce journal tel qu'il est constitué. Ainsi, dans ces termes, tout est dit entre M. le ministre d'État et lui. M. Sainte- Beuve a déjà remercié et il ]'emercie encore; le traité avec M. Dalloz, qui était sa première raison de refus, n'a été qu'une des mille et une raisons qu'il garde par devers lui et qu'il lui a paru plus poli de ne pas dire.
' » Mais on insiste, on allègue qu'il est étonnant qu'un sénateur envoie des articles, même purement littéraires, à un journal de roi)posilion, et particulièrement au Temps.
IG
» Là-dessus, M. Sainte-Beuve n'a à donner aucune explication, si ce n'est qu'on lise et qu'on juge ses articles en eux-mêmes. Quant au voisinage, il en est seul juge.
» Les affaires de la presse et celles de l'esprit ont été tellement conduites dans ces dernières années, que lorsqu'un écrivain dévoué à l'Empire veut insérer désormais quelque part un assez long travail littéraire, il ne trouve d'autre Revue que des Revues d'opposition. Personne n'a eu à demander compte à M. Sainte-Beuve des articles qu'il a fait récemment insérer dans la Revue des Deux-Mondes : il en sera
de même de ses articles au Temps.
» On insiste encore, et l'on dit que si c'était du moins dans tout aulre journal que Je Temps, soit les Débats, soit rOpinion nationale, soit 7a Liberté, etc., etc., cela pourrait passer, mais que le Temps est d'une nuance plus tranchée et plus décidée ; que sais-je encore?
» M. Sainte-Beuve n'a pas à se prononcer, article par article, sur les doctrines professées par Je Temps, et il n'a eu à les considérer que dans leur ensemble ; mais il sait que ce journal, dont il a pour amis les principaux rédacteurs, est un journal généralement
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estimé et très-estimé. Si M. le ministre d'État prétend le contraire, il en est bien libre ; mais en cela il se trompe et il pense au rebours de l'opinion publique. En tout cas, ici comme en beaucoup d'autres choses, il a son avis, et M. Sainte-Beuve le sien. Ce qui est certain, c'est qu'il a été permis à M. Sainte-Beuve, dès le premier jour, de défendre sur ce terrain comme il l'entendait une mesure d'un mmistre de l'Empereur en toute liberté et vivacité, ce qui ne lui aurait guère été possible ailleurs dans les mêmes termes.
» En un mot, M. Sainte-Beuve a
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besoin, pour écrire sur certains sujets, d'une entière liljerté philosophique : i est sûr de la trouver au Temps.
» Il ne ressort de tout ce bruit qu'on a fait et qu'on fera de cette petite affaire qu'un seul point bien évident et qui a déjà été relevé par la presse de Paris et des départements : M. Sainte- Beuve quitte rofficialité . Rien de plus, rien de moins.
» S'il est en effet singulier qu'un sénateur, resté écrivain, croie ne pouvoir mieux placer des articles littéraires cjue dans un journal d'opposition, cela n'est arrivé qu'à la suite de beaucoup d'autres faits également smgu-
liers que M. le ministre d'État doit connaître mieux que personne. Il serait trop pénible d'être amené à devoir les énumérer et en informer le public, et de se voir forcé, pour sa défense morale, de prendre à témoin l'opinion, seul juge cependant et bon juge en dernier ressort de ce qui constitue la lio;ne de conduite d'un véritable homme de lettres, fùt-il sénateur.
» M. le ministre d'État, m.algré sa supériorité de talent et d'intelligence, n'est pas obligé, s'étant occupé toute sa vie d'autre chose, de savoir quel est le caractère et, pour tout dire, le tempérament d'un véritable homme de
lettres. Mais aussi ne devrait-il pas avoir à s'en mêler et à en connaître.
Évidemment l'irritation de ce ministre au sujet de M. Sainte-Beuve se complique du dépit d'un directeur de journal désappointé ; mais pourquoi aussi un ministre d'État se fait-il entrepreneur direct de journal ? C'a été là une grosse faute politique. »
Pourquoi aussi, dirons -nous pour finir, M. Sainte-Beuve, dont les dispositions testamentaires interdisaient après lui tout discours sur sa tombe, n'a-t-il pu se défendre également de celui que M. Rouher se crut obligé de prononcer à son sujet , en sa qualité de président du Sénat, à l'ouverture de la Chambre (le 3 décembre 1869)? M. Sainte- Beuve l'aurait certes dégagé de la politesse,
lui (|ui a voulu mourir saus emphase et en toute simplicité. ^lais la presse a déjà répondu pour nous, et encore une fois elle a pris le })arli du confrère éminent et du penseur, mort Ddèle à ses convictions, contre l'homme d'État à qui il faudra des funérailles pompeuses. Il les a déjà trouvées dans celles de l'Empire.