SUR M. MERIMEE
M. Mérimée, qui n'a jamais cherché à déguiser ses relations avec la famille impériale, — elles étaient affichées en plein soleil, — et à qui l'on ferait en vain aujourd'hui un crime ou un scandale de certaine nouvelle récemment exhumée (il faut bien prendre les hommes comme ils sont, surtout quand de grandes et sérieuses qualités rachètent leurs faiblesses).
M. Mérimée a raconté lui-même, un soir, en petit comité, qu'il avait écrit une « petite chose » très- drôle pour l'impératrice, et qu'il la lui avait même léguée par teslament. Cette « petite chose, » la reine d'Espagne, dans un séjour à Biaritz, eut un jour envie de la connaître, et la fit demander, dans ces termes mêmes, à M, Mérimée, par un de ses aides de camp, qui vint l'accoster à la promenade : t Monsieur Mérimée, la reine m'a chargé de vous demander la petite chose que vous avez écrite pour l'impératrice. » — « Veuillez dire à la reine, répondit le spirituel académicien, que ma petite chose appartient à l'impératrice, et que je ne la lui prêterai que si ma souveraine me le permet ^ »
Un détail biographique qu'on oublie généralement aujourd'lmi sur M. Mérimée, c'est
1. Cette curiosité, intitalée la Chambre bleue, je crois, devait re^•enir tôt ou tard à la littérature, comme tout ce qui échappe à la plume d'un écrivain de bonne trempe. Mais il serait puéril d'essayer de défendre .AI. Mérimée, en prétendant, comme on l'a fait, qu'elle n'est pas de lui. Il n'en reniait pas la paternité, comme on vient de le voir.
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qu'il n'était pas chrétien : il ne fut jamais baptisé, et les clames du monde, indulgentes d'ailleurs pour ses autres péchés, y perdirent leur peine, quand elles vo' .lurent le convertir. Il promettait toujours galamment, mais ne tint jamais. Il ne croyait littérairement qu'au diable, parce qu'il en avait besoin pour son art. Il détestait les vers et affectait, en prose comme l'a dit M. Paul de Saint- Victor*, une sobriété qui atteignit, il est vrai, dans ses derniers écrits, jusqu'à la sécheresse. Mais pour qui a pu le connaître d'un peu près, passant sur ses travers romantiques et autres, son affectation de cruauté, d'impiété si l'on veut, etc., la grande qualité dont témoigna toujours M. Sainte-Beuve à son égard, c'est qu'il était un amisùr^. Son amitié avait d'autant
i. M. Paul de Saint-Victor a écrit, dans Barbares et Bandits, un très-remarqualile Portrait, quoique un peu sévère, de M. Mérimée.
2. En retour, voici l'impression que produisit sur M. Mérimée la nouvelle de la mort de M. Sainte- Beuve :
« Celte mort de Sainte-Beuve m'a mis du noir dans
plus de prix qu'il ne la prodiguait pas, et qu'il portait, dans le premier abord, une raideur native et d'apparence glaciale.
l'âme. Nous avions fait nos premières armes ensemble dans le camp des romantiques ; nous avons été ensemble candidats à l'Académie, et nommés le même jour. La dernière fois que je l'ai vu, il me dit, lorsque j'étais déjà sur le pas de sa porte : « Je n'ose espérer, mais je voudi-ais que nous puissions dîner encopc ensemble. » Cela ressemble fort à l'invitation de Léonidas à ses Spartiates, de souper chez Pluton... » (Lettre à M. Charles-Edmond, Cannes, 17 octobre 1869.) Et à moi-même il m'écrivait le même jour :
a Cannes, 17 ocfobre 1869
» Cher Monsieur,
» Quelques heures avant de quitter Paris, M. Giraud [M. Charles Giraud, de l'Institut), qui sortait de chez vous, m'a appris la triste nouvelle. Mon voyage avait été retardé et je ne suis parti que mercredi soir. Enarrivant ici, j'ai trouvé voire télégramme. Je vous remercie d'avoir pensé à moi dans ces tristes moments. Vous saviez combien je serais touché de cette mort. Il y a bien longtemps que nous nous connaissions. Nous avons commencé à écrire presque en même temps. Nous avions fait ensemble nos visites académiques ; nous avons été élus le même jour, et c'est chez Sainte-Beuve que j'attendais mon sort le jour de l'élection. Il me restait bien peu d'espoir la dernière fois que je l'ai vu ; j'étais loin de m'attendre
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En littérature, M. Mérimée a été ce qu'on appelle un tempérament : dans la vie privée, un honnête homme qui ne manqua jamais à ses principes, à ses devoirs et à ses convictions. Lors de l'élection de M. de Ghampagny à l'Académie française, l'empereur Napoléon III avait paru s'intéresser à la nomination de ce candidat, ce qui jeta la division au sein du parti impérialiste, déjà en minorité à l'Académie. MM. Sainte-Beuve et ^lérimée votèrent contre M. de Champagny pour ]\I. Duvergier de Hauranne. M. Mérimée avait déjeuné le matin même avec l'empereur, qui lui avait dit à table : « Eh bien ! monsieur Mérimée, vous allez voter pour M. de Champagny aujourd'hui? » — « Non, sire, je ne puis pas voter pour un clérical. » Le piquant, c'est que Napoléon III, dont quelques acadé-
cepcndanl à une Un si rapide. On me dit qu'il vous a laissé le soin de conserver et de publier ses manuscrits ; et je sois heureux de les savoir en si bonnes moins.
» .\dieu, cher Monsieur, veuillez croire à tous mes sentiments bien dévoués,