ELECTION ACADEMIQUE DE M. AUGUSTE BARBIER
M. Mérimée aurait désiré voir arriver à l'Académie M. Théophile Gautier, J'en ai le témoignage dans un(,' dernière lettre que je reçus de lui de Cannes au mois de mars 1870, et dans laquelle il me parlait du successeur probable de M. Sainte-Beuve :
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« Théophile Gautier a-t-il quelque chance? me disait-il. J'aurais aimé qu'il fît l'Éloge de Sainte-Beuve : il y aurait mis du cœur. On me dit que Jules Janin a des chances i. »
Il n'avait pas dépendu de MM. Sainte- Beuve et Mérimée, en 1869, le jour même de l'élection de M. de Ghampagny à l'Académie française (29 avril), que M. Théophile Gautier ne fût nommé. Ils firent l'un et l'autre tout leur possible pour son succès. Mais les autres amis de M. Gautier trompèrent leur attente. Ils ne surent pas profiter, pour faire arriver
1. Dans la même lettre, il mo disait encore : « Si quelque clérical vient jeter une pierre sur la tombe de Sainte-Beuve, ne feriez-vous pas bien d'écrire un petit livre sur notre ami que vous avez mieux connu que personne ? »
C'est le conseil que je me suis efforcé de suivre. Mais le but que me proposait là M. Mérimée ne sera pleinement rempli que le jour oi^i la Correspondance dq M. Sainte-Beuve aura été publiée.
leur candidat, do la situation magnifique que présentait ce jour-là au parti impérialiste, d'ordinaire toujours vaincu à l'Académie, la séparation qui s'était faite dans le camp même de l'opposition. Mais il est bon, pour l'intelligence du récit, de bien tirer au clair les diverses combinaisons qui se formèrent et de présenter un tableau net de la situation des partis et des rapprochements imprévus nécessités par les circonstances.
L'Académie avait trois élections à faire : celle de M. d'Haussonville passa la première, et presque sans conteste. C'était une élection toute politique, et un triomphe pour le parti orléaniste. Il était impossible au parti contraire d'y faire contre-poids. Il n'avait rien à y opposer. Neuf voix cependant, (et je crois en avoir deviné une), ne voulant pas s'abstenir, se portèrent sur M. Marmier, pour qui ce coup d'essai devint un coup de maître. C'étaient des espérances pour l'avenir, qui se sont réalisées depuis.
Mais la bataille ne doviiiL réellement se-
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rieuse qu'à l'élection suivante, cjuand MM. de Champagny et Duvergier de Hauranne se trouvèrent en présence. — De cette seconde élection de la journée devait dépendre le succès de la troisième, celle de MM. Auguste Barbier ou Tliéoiiliile Gautier, dont les noms allaient être ballottés à leur tour, servant de drapeau à des partis, — à des coteries politiques et religieuses.
M. de Champagny, candidat présumé de l'empereur, était surtout et avant tout, à l'Académie, le candidat de la fraction cléricale ou catholique : il avait pour principaux patrons MM. de j\Iontalembert et Guizot, qui patronnaient également la candidature de M. Auguste Barbier. Les vers bien connus des ïambes,
Je n'ai jamais chargé qu'un être Je ma liaiuc. Sois maudit, ô Napoléon!
avaient suscité au dernier moment cette candidature imprévue pour faire obstacle à celle
de M. Théophile Gautier, bibliothécaire de M™* la princesse Mathilde.
La candidature de ]\1. Duvergier de Hauranne était soutenue, au contraire, par MM. Thiers, de Rémusat, Prévost-Paradol, Autran, Mignet... Ces messieurs, qui Reportaient pas de passion préventive contre le talent de M. Théophile Gautier, eussent volontiers voté pour lui, et ne demandaient pas mieux que de faire aUiance en cette occasion avec un parti poUtique ennemi, mais à la condition que ce parti les aurait soutenus aussi dans leur lutte en faveur de M. Duvergier de Hauranne. Cinq voix seulement leur manquaient pour leur candidat : ils les demandaient aux amis de M. Théophile Gautier, et, en échange , ils offraient à la candidature de ce dernier tout un gros bataillon à la rescousse.
Mais la combinaison né plut pas aux amis de M. Gautier. Ils eurent plus de confiance en une autre, proposée par M. Guizot, qui consistait à faire arriver M. Gautier en votant
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pour M. deChampagny. Ils pensaient deplUs, en votant ainsi, être doublement agréables à l'empereur, dont ils avaient trop vitB pris quelques mots à la IcUrc. Ils votèrent donc contre M, Duvergier de HaUranne, espérant que M. Guizot les aiderait à soutenir la candidature de M. Théophile Gautier. Mais les amis de M. Duvergier de Hauranne, à qui ils n'avaient pas voulu prêter main-forte, reportèrent à leur tour leurs voix sur M. Auguste Barbier, dont Télection valut en ce temps-là à l'Académie française un succès d'approbation universelle. Tout le monde avait présents à la mémoire les magnifiques vers sur la Liberté.
Le parti impérialiste s'en retourna tout déconfit. II s'attendait si peu à un échec, il était même tellement sûr d'avance du succès, que des amis de M. Gautier, parmi ceux (bien entendu) qui ne votaient pas, voulant apprendre plus tôt la bonne nouvelle du triomphe, — qui devait en être un de plus pour l'empire, — et s'en réjouir comme en famille, étaient venus
se réunir et attendre le résultat glorieux de l'élection dans un des appartements particuliers de l'Institut.
A l'issue bien prévue de la lutte, et quand le nom de M. Barbier fut proclamé, M. Sainte- Beuve s'écria, en regardant M. Legouvé, qui avait combattu la candidature de Théo : et Après tout, je m'en console, c'est toujours un poète. » — Mais ayant rencontré, un quart d'heure après, dans la rue de Seine, MM. de La Valette et Rouher, qui revenaient sans doute du Luxembourg à cette heure-là, il dit, s'adressant directement à M. Rouher : tt Voilà ce que, sur un désir de l'empereur, les amis de Gautier viennent de faire : ils ont eu plutôt confiance en M. Guizot qu'en nous ; nous votions pour ^L Duvergier de Hauranne, et nous étions sûrs de faire triompher ainsi Gautier... l'empereur a voulu qu'on votât pour M. de Champagny : eh bien ! il l'a, son candidat, mais c'est celui du parti clérical, et nous avons échoué avec Gautier... » — M. Rouher se contenta de hausser dédaigneusement
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les épaules : « Il ne reste plus, répondit-il, à l'empereur qu'à ne pas s'occuper désormais des élections académiques : il ne recevra plus les récipiendaires... » La colère de M. Sainte- Beuve, sa vivacité étaient inexprimables. C'était dans les derniers mois de sa vie : il n'eut plus occasion de retourner depuis à l'Académie. Il n'y serait peut-être pas plus allé ce jour-là que M. Mérimée, reveny exprès de Cannes, sans les noms de MM. Duvergier de Hauranne et Gautier, qui leur tenaient également à cœur à tons deux.