‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 33 sur 42 · PHILOSOPHIE ET SOCIALISME · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE ET SOCIALISME

Moins d'un mois nous séparaient en ce moment des élections pour le renouvellement du Corps législatif. M. Sainte-Beuve, qui ne

prenait jamais le mot d'ordre officiel, mais qui cherchait avant tout, dans un candidat, celui qui se rapprochait le plus de ses principes et de ses convictions, avait déjà voté au renouvellement précédent, en 1863, pour M. Adolphe Guéroult, candidat de l'opposition radicale dans sa circonscription électorale. Il maintint son vote aux deux tours de scrutin, car il y a toujours ballottage, dans ce sixième arrondissement, entre les libéraux et les cléricaux. En 1869, un mois après avoir voté à l'Académie pour M. Duvergier de Hauranne, il donnait deux fois sa voix à M. Jules Ferry, qui était le candidat préféré du parti démocratique et de l'opposition cette année-là. Et il ne pouvait faire autrement, l'administration soutenant ouvertement M. Cochin, qui d'autre part affichait son titre de candidat du parti clérical. 11 n'y avait pas à hésiter pour un libre penseur.

Oh! je ne viens pas donner M. Sainte- Beuve pour un répubUcain : il n'avait d'ailleurs jamais lui-même arboré ce drapeau, le

ET INDISCRETIONS 299

comprenant peut-être, l'entrevoyant même comme inévitable dans l'avenir, mais en ayant eu, disait-il, une triste expérience de 1848 à 1851. Et quand la discussion s'allumait entre nous sur le chapitre du coup d'État et le régime du 2 décembre, il me disait toujours :

» Il nous fallait un imir (c'était son mot), nous ne savions où. nous appuyer. La France était en proie aux royalistes, aux intrigants de toutes nuances (et il ajoutait des noms propres) j aux conspirateurs de tous les régimes : l'Assemblée nationale de 1848 s'était laissé démembrer elle-même en la personne de Proudhon ; elle avait permis (pi'un représentant du peuple fût décrété d'accusation, elle avait donné la première l'exemple de son peu de force et d'inviolabilité... Il n'y avait aucune sécurité pour l'avenir '. »

i. M. Sainte-Beuve a résumé d'ailleurs toute son opinion à ce sujet dans un passage de ses articles sur Mn>« Desbordes-Valmore, que je demande la permission de rappeler ici : « Mais nulle part ses paroles émues, ses chants d'oiseau plaintif et ses batte-

Je ne fais que citer et répéter ce qui m'a été dit tant de fois, et dont témoignerait au besoin un autre de ses bons amis et secrétaires, M. Auguste Lacaussade, qui le querellait en 1852 sur son bonapartisme récent. Le grand poëte polonais , Miçkiewicz , cherchait à diriger M. Lacaussade dans la même voie, par enthousiasme pour l'étoile bonapartiste renaissante et en laquelle il avait confiance. M. Lacaussade s'évertuait au contraire, en ce temps-là, à en détourner M. Sainte-Beuve qui s'en irritait et disait : « Mais comprenez-moi bien, je ne suis point bonapartiste : ce n'est point par fétichisme ni enthousiasme que je me range à eux, c'est par raison ; il est l'élu du suffrage universel, et nous avons besoin d'un gouvernement fort et stable ! ^> — Je ne cherche point à faire ici une apologie, je ne soutiens point

ments d'ailes ne se portèrent plus souvent ni plus ardemment qu'aux grilles du château de Doullens, où cette singulière République de 1848, qui trouva moyen de canonner, d'emprisonner ou de déporter tous les vrais républicains, ne laissant guère à sa tête que des royalistes, avait renfermé l'opiniâtre et indomptable citoyen Raspail. » {Nouveaux Lundis, tom. XII, p. 200.)

ET INDISCRETIONS 301

.non plus une thèse, je ne cherche qu'à m'exphquer (car le problème s'est très-souvent agité clans mon esprit) les opinions et les sentiments d'un homme dont la probité, le caractère et le talent sont hors de doute, mais qui a pu se faire des illusions. On ne saurait dans tous les cas lui reprocher aucune bassesse : il a eu des complaisances peut-être, des complaisances de plume ; on peut n'être pas de son avis^ mais il n'a point (selon une expression commune) prostitué son talent. Je renverrais, s'il est permis de faire mention de soi, à un autre chapitre de Souvenirs, celui que j'ai écrit en tête d'un Début d'article sur Vhistoire de César, dans le tome XIII des Nouveaux Lundis. Je ne saurais assez, pour moi, rendre hommage à son esprit de tolérance et à son amour de la discussion, qui orçait en quelque sorte à lui donner la réplique. Accouchenr des esprits, il ne dédaignait pas les opinions des plus humbles, il savait au moins les écouter toutes, ce qui attirait tout de suite la conliance. 11 n'a jamais

Page 1