‹ Souvenirs et indiscrétionsChapitre 7 sur 42 · CHARLES MONSELET · texte numérisé non relu

CHARLES MONSELET

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Il existe un beau portrait de M. Sainte- Beuve qui n'est ni un crayon ni une aquarelle, mais une composition littéraire. L'auteur, qui manie le pinceau aussi bien que la plume, s'honore d'être un artiste de profession . M. Sainte-Beuve a eu longtemps sous les yeux, en face de son travail, une œuvre de la même main qui est de la plus tine aquarelle et qu'on prendrait pour un pastel, tant les tons sont bien estompés. J'hésite cependant, devant une production littéraire, à la pubUer,

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bien que ce soit la seule manière d'exposer ce qui vient de la plume. L'imprimerie est le Salon des gens de lettres, et je me trouve en présence d'un portrait, dont le pinceau serait impuissant à rendre les nuances. On sent que l'artiste ou l'écrivain est habitué à saisir d'un coup d'œil ce qu'il y a de plus distingué dans une physionomie, et le peintre, qui sait choisir ce qui convient à son art quand il tient la plume, n'a pris dans les traits physiques que la ressemblance de l'esprit. Mais pourquoi hésiterais-je, et me verrais-je forcé de garder un chef-d'œuvre en portefeuille, quand il fait tant d'honneur à celui qui a mérité un jour une telle démonstration d'amitié et de talent? Le voilà donc ce charmant portrait , fait d'un seul jet :

« 4 juillet,

» Dans un coin de Paris, il y a une

rue moins fréquentée que les autres ;

» Au n" 11 de la rue Mont-Parnasse, on m'a donné un rendez-vous, accepté avec grande joie; j'ai emporté de ma journée d'hier le plus charmant souvenir. —

» J'ai découvert un délicieux petit nid: j'y ai trouvé de fraîches odeurs, de l'isolement, pas trop de lumière ; dans une pièce longue une très-grande table surchargée de livres — du papier , des plumes ; pas une tache d'encre ;

» Au milieu de tout ce matériel vit un esprit éminent, fin^ caustique, insinuant, indulgent, par bonté de cœur^ par habitude de la vie ; — souriant à

toutes les malices, en découvrant partout ; — accessible à tout le monde , mais sachant garder ses préférences; — philosophe à la façon des anciens Grecs — auxquels il ressemble beaucoup par la forme extérieure ; — un croyant sans religion ; un philosophe avec des indignations, un scrutateur par curiosité : enfin un esprit qui comprend tous les esprits, qui les exphque tous ; et qui a le rare bonheur de n'avoir de la passion que ce qu'il en faut pour rester juste et impartial.

« Eh bien, comment ne pas être fière d'avoir pu occuper cet homme

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pendant plusieurs heures ; de lui avoir inspiré le désir de me connaître assez pour donner de moi au public une appréciation qui pourrait flatter les plus difficiles?... »

On m'a souvent demandé si je ne sonii^eais pas bientôt à publier quelque chose sur la Vie de M. Sainte-Beuve. Ses meilleurs amis, en m'en donnant le conseil, m'en ont fait comme un devoir. Mais rien ne simplifierait mieux une tâche de cette nature que la Correspondance même de l'écrivain dans la vie duquel on a à remonter. La difficulté pour le biographe, dans le cas présent, serait d'éclairer les époques anciennes dont il ne connaît certains points que par de vagues souvenirs, des con-

versations de M. Sainte-Beuve à la veillée, et qu'on n'avait jamais le temps, A l'heure avancée de la soirée ni le lendemain, quand on s'était une fois remis de grand matin au travail, de fixer ou d'écrire. Il a manqué un Eckermann auprès de M. Sainte-Beuve, qui fût non pas un secrétaire toujours à la disposition du maître et sans cesse tenu par lui en haleine (ce dont je ne me plains pas), mais, comme l'autre, un véritable Eckermann, un ami qui n'eût d'autre occupation auprès de lui que d'assister, voir, donner la réplique et conserver avec amour sur le papier le récit de ce qu'il avait vu et entendu. Qu'il m'en est sorti de la mémoire, et que je ne puis plus retrouver, faute de les avoir écrites, de ces conversations de M. Sainte-Beuve ou reparaissaient des noms anciens, toujours chers à son souvenir et à son cœur ! Il nous redisait avec charme l'histoire de toutes les personnes qu'il avait connues dans le passé ; c'étaient des relations d'amitié toutes d'intérieur et du foyer, de celles qui lui avaient autrefois in-

M A Fî T n r, n V p iT I e o

spire des Poésies, — de.s Elégies, — à l'oiiîbre d'une vie intime et douce. De ses voyages dans des villes de France (Bourges, Chàteauroux, Troyes, sans nommer Boulogne, sa ville natale), il avait gardé le souvenir et le culte de certains noms de familles où il avait trouvé et oi!i il comptait toujours de charmants amis fidèles et sûrs. A l'étranger, en Belgique et à Lausanne, il aimait à se rappeler également les personnes dont il visitait la demeure le soir.

€ Je faisais une lieue à pied, la nuit, dans la neige, disait-il, pour aller visiter des amis qui demeuraient près de Liège à la campagne. »

Et, sans aller si loin, pour prouver en effet de quelle sollicitude il entourait ses amis et ses proches, et se les attachait en même temps *,

1. Je donnerai ici deux lettres de lui à moi adressée?, la première de Compiègne :

« (Ce mardi 8 décembre 18G3), — Cher ami, me voilà installé. Dans huit jours, je serai à la veille de vous revoir. Mon effort d'imaginative, et tout mon labeur, consistent ici à glaner çh et là une remarque de Vau-

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ne m'accompagna-t-il pas longtemps moimême, tous les soirs, à une époque oii je

gelas et à y rêver. On rêve à quoi l'on peut. Je me lève , je me lave, je me promène, je cause, je déjeune, je me repose, je me promène, je recause, je dîne, je cause, je vois danser. De belles futaies, des coteaux boisés sont sous mes yeux. Mon cerveau vous reviendra reposé, repu de loisir, féroce, affamé : ayez, s'il vous plait, le Qiiinte-Cnrce de ^'augelas et ce qui s'ensuit de lui, tout prêt sur ma table. Ce grammairien va essuyer ma première bordée. — Je plaisante, mais je vous regrette. — Tout à vous, mon bon et cher ami. Sainte-Beuve. »

L'autre lettre est à l'occasion de la mort de ma mère; j'étais à Montpellier :

(c (Ce 16 septembre 1864). — Cher amj, j'allais vous répondre et vous remercier de votre bonne lettre et des détails qu'elle contient, lorsque je reçois la terrible dépêche. Il n'y a rien à dire pour de tels coups, et la nature ne veut ni consolation ni allégement. Le partage de la douleur est le seul adoucissement ; revenu , comme vous l'êtes, au sein de votre famille, vous avez cette satisfaction dernière, et je désire, apprendre de vous qu'un moment de suprême connaissance comme en ont les mourants aura averti votre mère de votre présence si désirée. Jouissez tristement, cher ami, de ces jours de deuil et de loisir. — Nous avons tous ici été bien touchés de votre départ dans ces circonstances ; chaque matin , j'avais besoin de m'avertir pour ne pas demander: Troiibat est-il arrivé? et je vous cherchais en entrant dans ma chambre d'en haut. — Je vous écris peu, ne le pouvant... L'article est à l'imprimerie. Je vous prie de présenter mes respects et sympathies douloureuses à mon-

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demeurais rue Mazarine, jusqu'au passage du Pont-Neuf dans la rue de Seine? C'était là la borne de son inquiétude : je demeurais à l'autre bout du passage. Mais il me racontait, chemin faisant, qu'autrefois il accompagnait ainsi son secrétaire à Liège, comme il faisait pour moi-même en ce moment. — De ces humbles et modestes amitiés que je ne veux pas perdre de vue et qui n'ont jamais éclaté au grand jour, excepté quelquefois dans

sieur votre père. — Je vous serre cordialement la main. Sainte-Beuve. »

M. Paul Chéron veut bien me communiquer aussi celte lettre, que lui écrivit M. Sainte-Beuve un jour que son fils était malade; c'est la myme note sensible et cordiale :

« (Ce 21 juin 1864). — Mon cher ami, j'apprends avec bien de la peine l'inquiétude que vous ressentez ainsi que madame Chéron, et les transes paternelles qui vous retiennent avec elle auprès d'un enfant si cher. Ce sont là des peines que nous autres, célibataires, nous pouvons du moins nous représenter, quand elles atteignent surtout des amis comme vous, d'un cœur si chaud et d'une si franche nature. Je voudrais bien, mon cher ami, apprendre que vous êtes mieux et que cette santé, qui fait partie de la vôtre, à madame Chéron et à vous, vous donne moins de soucis et d'inquiétudes. — Tout à vous de cœur. Sainte-Beuve. »

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quelque dédicace de poésie, il doit être resté bien des reliques, des lettres au fond des tiroirs.

Le biographe, qui recherche aujourd'hui la trace de ses pensées et de sa vie, ne saurait bien parler sciemment que des huit dernières années, dont il a été le témoin. Il aimerait à employer à l'égard de son maître la méthode apprise auprès de M. Sainte-Beuve lui-même qui l'a toujours appliquée, quand il l'a pu, à d'autres grandes ou sympathiques figures, et notamment, en dernier lieu, à celles de Proudhon, 'Sl^" de Staël, M"** Desbordes- Valmore. II y a un monument littéraire et épistolaire que M. Sainte-Beuve s'est élevé aussi à luimême, sans y songer : il ne s'agirait que d'en rassembler les matériaux après lui. C'est dans ce but, et pour en recueillir le plus grand nombre, que j'adresse d'ici un appel public à toutes les personnes amies qui ont, à différentes époques, reçu et conservé de ses lettres : je prie qu'elles veuillent bien me les communiquer ou en faire elles-mêmes

MA niOGRAPIÎIE 13

la publication. Elles m'obligeront en ne laissant rien d'inédit et à l'état latent pour l'éternité.

La question m'a été posée dernièrement, au nom de deux très-spirituels auteurs, si je ne m'opposais pas à ce que les notes crayonnées par lui sur ses livres fussent publiées. Le droit qu'on m'attribuait m'a tout d'abord étonné ' , mais enfin, si droit il y a réelle-

1. Mais à la réflexion je m'y suis habitué. Pourquoi donc, en effet, quand on prélève un droit d'interdiction ou de péage sur une lettre d'un illustre, écrivain, ne pas arrêter aussi (s'il a été homme d'esprit) un mot de lui au passage, et toucher l'impôt ou faire payer l'amende quand on le trouve reproduit ? car ses mots, — ses flèches, ses traits piquants, — faisaient partie aussi de ses œuvres et étaient compris dans le montant de ses lignes imprimées, puisqu'il ne pouvait s'empêcher d'en mettre dans tout ce qu'il écrivait. C'est de la petite monnaie que vous laissez perdre. Le sel se vend bien comme une autre denrée au marché, et on ne saurait s'en passer, tout comme de l'esprit dans les Lettres. Ah ! si vous pouviez rattraper tout celui qu'il a répanda prodigalement dans ses conversations avec ses amis ! La mémoire d'un grand esprit y gagnerait peut-être d'être tenue pour jamais aux oubUitles par la faute de ses descendants ou héritiers. E c'est ainsi qu'à force de lois et d'impôts restrictifs sur le génie d'un ancêtre,

ment, ce que personne au juste ne saurait dire, et qui sera toujours matière à débats, j'ai répondu à tout hasard, dans mon ignorance de la juridiction, que je ne m'en reconnaissais aucun sur ce qui avait été vendu et avait cessé dès lors de m'appartenir. De même j'ai toujours considéré qu'une lettre mise à la poste appartenait à la personne à qui elle avait été écrite. — Là encore, les tendances de la juridiction actuelle me sont contraires, et je ne les affronterais pas en ce qui concerne les correspondants de M. Sainte - Beuve. J'ai vu mieux : on ne croirait jamais que des lettres léguées, même après cinquante ans, trouvent encore de nos jours des difficultés et des oppositions, dans la descendance d'un correspondant d'une femme illustre, à être insérées dans la Revue des Deux Mondes. Mais

on en arrive à lui rogner les ailes et à appauvrir la littérature. Je crois voir un propriétaire de jardin coupant les ailes à ses papillons, pour qu'ils ne s'envolent pas chez le voisin.

M. Sainte-Beuve n'a jamais fait do procès à personne pour avoir publié une de ses lettres, et certes, dans les dernières années, on ne lui a pas épargné ce genre de publicité dans les journaux.

Je ne crois pas aller contre sa pensée aU' jourd'hui, en publiant, au lendemain de sa morti, le fragment suivant, trouvé dans ses

i. M. Sainle-Beuve est mort à Pari? le 13 octobre 1869, à une heure et demie de l'après-midi, dans sa maison de la rue Mont-Parnasse, n" 11. — Les personnes présentes au moment de sa mort, et qui l'entouraient dans son cabinet même, près du lit ou il rendit le dernier soupir, étaient ses amis, MM. le docteur Veyne, Paul Chéron (de la Bibliothèque impériale) ; son professeur de littérature grecque M. Pantasidès, avec lequel il avait lu et commenté plusieurs fois dans le (exte VHiadc et l'Odyssée ; son dernier secrétaire M. Jules Troubat, et sa fidèle servante qui l'a soigné pendant des années et durant toute sa maladie, MUe Marie Chicot. — Les exécuteurs testamentaires, auxquels il a confié le Boin de ses dernières volontés, sont MM. Marc Fabre, son notaire ; son ami et ancien secrétaire, le poëte Auguste Lacaussade, bibliothécaire au minislère de l'instruction publique; et son secrétaire, M. Troubat. — M. Sainte-Beuve était né, il va nous l'apprendre lui-même tout à l'heure, à Boulogne-sur- Mer, le 23 décembre 1804. — L'autopsie à laquelle ont présidé MM, les docteurs Veyne et Piogey, au

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papiers. C'est un brouillon, écrit ou dicté à la hâte, et qui est resté à l'état de premier jet.

lendemain de la mort, a révélé la présence dons l.i vessie de trois pierres dont l'une affecte le volume el la forme d'un gros œuf de poule ; les deux autres ressemblent par la forme et la grosseur à deux châtaignes ordinaires. Une première exploration opérée par M. le docteur Ricord en 1867, sur la fin de l'hiver, peu de mois après les atteintes du mal, n'avait rien fait découvrir et avait fait beaucoup souffrir M. Sainte-Beuve. Lorsque M. le docteur Phillips vint pour le sonder de nouveau en juillet 18G9, il n'était plus temps. Le docteur Veyne n'a cessé de croire à la présence de la pierre, tout le temps qu'a duré la maladie. — M. Sainte-Beuve est mort cependant, ignorant la cause de son mal, la soupçonnant peut-être, l'indiquant même par de certaines comparaisons et images réelles, basées sur ses sensations douloureuses, dont la médecine et la chirurgie (qui so croient plus positives) ne tiennent pas assez de compte dans la bouche d'un littérateur, et disant un jour : « Vous verrez qu'on ne saura ce que j'ai que lorsqu'on m'ouvrira... après moi... » — Que si la recherche de la vérité a besoin d'excuse, la catastrophe du 13 octobre dernier pourrait en être une suffisante : mais je renverrai ces c?é7/ca<s, qui me reprocheraient la cruditéjlrop pathologique de ces détails, en tête d'une des premières œuvres posthumes d'un écrivain mort peutêtre pour n'avoir pas été assez examiné à fond, au tome V, page ô23 de Port-Royal, ou M. Sainte-Beuve s'est intéressé aux causes de la maladie et de la mort de M. Domat, avec lequel il n'était certes pas aussi sûr d'être en compatibilité de souffrances.

MA BIOrTRAPHIF, 17

Nous n'y changerons rien. Les pDints de repère qu'il contient, jusqu'à la date où s'arrête cette courte Esquisse, seront peut-être utiles, dans l'avenir, à l'exactitude d'une Biographie plus étendue. Et tout d'abord, nous avons pensé à l'offrir (telle que M. Sainte- Beuve l'a laissée) à celui qui doit très-prochainement prononcer son Éloge à l'Académie française, à M. Jules Janin.

MA

J'ai fait beaucoup de biographies et je n'en ai fait aucune sans y mettre le soin qu'elle mérite, c'est-à-dire sans interroger et m'informer. Je n'ai pas toujours été heureux en retour, et,

parmi ceux qui ont bien voulu s'occuper de moi, il en est fort peu qui y aient mis les soins indispensables et dont le premier était de s'enquérir de l'exactitude des faits. M. de Loménie, bienveillant, n'est pas de tout point exact . Vapereau , peu bienveillant , n'est pas même exact dans sa brièveté \ Je ne parle pas de ceux qui n'ont été que de misérables libellistes.

1. « En revanche, j'ai eu à me louer de bonne heure de M. Xavier Eyma, plus tard de M. Georges Bell... » (M. Sainte-Beuve rappelle ici les articles de M. Xavier Eyma dans le journal J'Époqiw, et une notice sur lui de M. Georges Bell, écrite avec scrupule et utile à consulter, qui fait partie du Panthéon des Illnstrations françaises au xix« siècle, publié sous la direction de M. Victor Frond, Paris, Lemercier, rue de Seine, 57.)

MA lUOfillAPIIIE 21.

inventant et calomniant. Les faits de ma vie littéraire sont bien simples. Je suis né à Boulogne-sur-Mer le 23 décembre 1804. Mon père était de Moreuil en Picardie, mais il était venu jeune à Boulogne, comme employé des aides avant la Révolution, et il s'y était fixé. Les annales boulonnaises ont tenu compte des services administratifs qu'il y rendit. Il y avait en dernier lieu organisé l'octroi, et il était contrôleur principal des droits réunis lorsqu'il mourut. Il était marié à peine, quoique âgé déjà de cinquante-deux ans. Mais il avait dû attendre pour épouser ma mère, (ju'il aimait depuis

longtemps et qui était sans fortune, d'avoir lui-même une position suffisante \ Ma mère était de Boulogne

1. « La remarque que je vois faire à un biographe m'oblige à dire un mot sur le nom même de mon père. Il s'appelait de Sainte-Beuve et signait ainsi avant la Révolution. C'est même sous ce nom qu'a été dressé son acte de décès (en 1804). Pour moi* né après la mort de mon père, j'ai trouvé ma mère s'appelant .1/™» Sainte- Beuve tout court. Il ne tenait qu'à moi de reprendre le de, puisque c'était mon nom ; mais n'étant pas noble, je n'ai pas voulu me donner l'air de l'être. » — M. Sainte-Beuve n'a jamais cherché à remonter plus haut dans sa généalogie ; il ne se croyait pas noble, et, s'il a voulu, il y a quelques années, s'assurer de la particule paternelle, qui a été omise devant son nom sur son propre acte de naissance à lui-même, deux mois et demi après la mort de son père ; s'il a écrit en 1865 à M. le maire de Moreuil, qui a bien voulu lui communiquer très-obligeamment le document nécessaire, avec les extraits de naissance de ses oncles et tantes, c'est qu'il avait besoin de faire constater le vrai nom de son père pour la régularisation d'un acte notarié (il s'agissait, s'il m'en

MA BIOGRAPHIE âg

même et s'appelait Augustine Goilliot, d'une vieille famille bourgeoise de la

souvient bien, car il est bon de préciser pour faire taire les malveillants de plus d'une espèce, d'une rente perpétuelle provenant de sa mère à Boulogne-sur-Mer). — Sur l'acte de mariage de ses parents, qui est daté du 30 ventôse an xii de la République (21 mars 1804, — déjà Napoléon perçait sons Bonaparte) , M. de Sainte-Beuve père eèt bien positivement appelé citoyen Charles- François de Sainte-Beuve, ce qui expliquerait à la rigueur ^ue le de peut faire partie du nom sang impliquer nécessairement la qualité nobiliaire. — Mais M. Sainte-Beuve, quand il faisait relever ces différents actes, songeait aussi dès ce moment-là à répondre à la question que son livre de Port- Royal lui a value maintes fois, s'il était parent du docteur Jacques de Sainte- Beuve. Il s'est expliqué là-dessus d'une manière nette et catégorique en note , au tome IV , page B6i, de la dernière édition de cet ouvrage. J'y renvoie le lecteur qui en voudrait savoir davantage sur sa noblesse et sa parenté avec le docteur de SorbonnCi — Il était temps de rentrer dans la littérature. M. Sainte-Beuve m'a donné souvent cette leç^on de goût à l'adresse de ceux à qui il voyait écrire : De un tel, tout court, sans le faire

basse ville, bien connue. Elle était enceinte de moi et mariée depuis moins d'un an, lorsque mon père mourut subitement d'une esquinancie '. Ma mère sans fortune, et une sœur de mon père, qui se réunit à elle, m'élevèrent. Je ils mes études à la pension de M. Blériot; à Boulogne même. J'avais

précédei' du mot Monsieur : « On dit : M. de ua tel, disait-il ; ou bien ou ne met ni Monsieur ni la particule... Entendez donc quand ils parlent : mon ami de un tel ; on dirait qu'ils ont peur que ce de ne se perde... »

1. Il mourut le 4 octobre 1804. Mais je ne crois pas en avoir fini avec le père de M. Sainte-Beuve, et je me réserve d'y revenir à la fln même des deux Fragments biographiques que je donne ici successivement. La courte notice que je suis en mesure et que je crois de mon devoir de lui consacrer, dans un petit paragraphe à part, tiendrait ici, en note, trop de place.

MA HIOGRAPIIIE 25

terminé le cours entier des études, y compris ma rhétorique, à treize ans et demi. Mais je sentais bien tout ce qui me manquait, et je décidai ma mère à m'envoyer à Paris, quoique ce fût un grand sacrifice pour elle en raison de son peu de fortune.

Je vins à Paris pour la première fois en septembre 1818, et, depuis ce temps, sauf de rares absences, je n'ai cessé de l'habiter . Je fus mis en pension chez M. Landry, rue de la Cerisaie ; M. Landry, ancien professeur de Louis-le-Grand, mathématicien et philosophe, était un esprit libre. Il est question de lui dans VHistoire de

Sainte-Barbe, par Quicherat. Je dînais à sa table, et j'y vis tout d'abord ses amis particuliers^ racadémicien Picard entre autres. On me traitait comme un grand garçon, comme un petit homme. Je suivais avec la pension les classes du collège Gharlemagne ; quoique ayant fait ma rhétorique en province, j'entrai en troisième sous M. Gaillard, excellent professeur, et traducteur du De Oratore de Cicéron. M. Cayx professait Phistoire qu'on venait d'instituer tout nouvellement dans les collèges. J'étais habituellement premier ou second, tout au plus troisième dans les

I\IA BIOriRAlMIIE 27

compositions liebdomadaires. J'eus à la fin de l'année le premier prix d'histoire au concours. Je restai élève du collège Gharlemagne jusqu'à la première année de rhétorique inclusivement. Nous avions comme professeur dans cette première année M. Dubois, depuis rédacteur et fondateur du Globe, mais qui n'acheva pas l'année, ayant été destitué. Sur ces entrefaites, la pension Landry changea de quartier, et alla s'installer rue Blanche ; je la suivis et je fis ma seconde année de rhétorique au collège Bourbon, sous MM. Pierrot et Planche. J'eus au concours le premier prix de vers

latins des vétérans. Mais j'étais déjà émancipé. En faisant ma philosophie sous M. Damiron, je n'y croyais guère. Jouissant à ma pension d'une grande liberté, parce que je n'en abusais pas, j'allais tous les soirs à l'Athénée, rue de Valois au Palais-Royal, de sept à dix heures, suivre des cours de physiologie, de chimie, d'histoire naturelle de MM. Magendie, Robiquet, de Blainville, entendre des lectures littéraires, etc. J'y fus présenté à M. de Tracy. J'avais un goût décidé pour l'étude de la médecine. Ma mère vint alors demeurer à Paris, et, logé chez elle, je suivais les cours de l'É-

MA B m GRAPHIE 29

cole \ Eu 1824, Je Globe se fonda. J'en fus aussitôt informé par mes anciens

1. Je ne puis résister à reproduire ici un souvenir (le famille (et véritablement de famille, car cette pension Landry en était une pour ses écoliers). C'est une lettre de M. Landry à M«ne Sainte- Beuve, que M. Sainte-Beuve retrouva un jour en ma présence et qu'il me fit lire. Elle nous émut profondément tous les deux par les souvenirs qu'elle remua en lui et les sensations évoquées qu'elle fit naître en moi. La voici. M. Sainte- Beuve a écrit dessus de sa main : « Lettre de M. Landry, mon maître de pension, à ma mère, au moment où j'allais quitter la maison après ma philosophie pour faire mes études de médecine. S.-B. » :

« Paris, 19 juin 1823.

» Madame,

» Je n'ai point écrit en réponse à votre lettre du dernier trimestre. J'ai chargé votre cher enfant de le faire pour moi, et j'ai cru que vous n'en seriez point inquiète. — Votre lettre du 12 courant, où vous voulez bien m'exprimer les mêmes sentiments, est trop obligeante pour différer plus

maîtres avec qui J'avais conservé des relations, et j'allai voir M. Dubois, qui m'y appliqua aussitôt el m'y essaya à

longtemps de vous écrire. — J'ai reçu l'effet... que vous m'avez adressé. Avec une exactitude comme la vôtre, ce qui restera... ne sera pas difficile à régler. — Vous avez la bonté de m'éerire que jamais vous n'oublierez notre maison. Soyez persuadée que nous n'oublierons jamais la bonne mère et le bon fils qu'elle nous a confié. Votre enfant n'est pas un de ces élèves dont on puisse perdre le souvenir. — Nous avons appris avec grand plaisir que vous venez vous établir à Paris auprès de ce cher fils ; et vous espérez^ ditesvous, que l'occasion se présentera de venir jusqu'à nous. 11 y aura bien des heureux par ce moyen, et la chose ne se passera point en simples souvenirs. Le bon ami et la maman ne pourront nous faire de plus grand plaisir : et le plus souvent sera le mieux. — Nous avons reçu le petit panier; ce qu'il contenait était excellent, je vous assure ; nous avons bu à votre santé. — La famille tout entière se joint à moi pour vous remercier, et votre respectable sœur en particulier, de toutes vos amitiés. Cette sœur quittet-elle Boulogne aussi? Dans ce cas, les deux

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quantité de petits articles . Ils sont signés S.-B., et il est facile à tout biographe d'y suivre mes tâtonnements et mes commencements. A un certain jour, M. Dubois me dit :

— Maintenant vous savez écrire, et vous pouvez aller seul.

Mes premiers articles un peu remarquables furent sur les premiers volumes de VHisfoîre de la Révolution de M. Thiers et sur le Tableau de la même époque par M. Mignet.

C'est vers ce temps aussi que, M. Du-

sœurs ne se sépareraient pas pour faire les voyages à la rue Blanche.

« J'ai l'honneur de vous présenter mes trèshumhlcs honima.!?es. Landry. »

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bois m'ayant chargé de rendre compte ^m volumes dVdes et Ballades de Victor Hugo, je fis dans les premiers jours de 1827 ^ deux articles qui furent remarqués de Gœthe -. Je ne connaissais pas du tout Victor Hugo. Sans le savoir, nous demeurions l'un près de l'autre rue de Vaugirard, lui au n" 90, et moi au 94. Il vint pour me remercier des articles, sans me trouver. Le lendemain ou le surlendemain, j'allai chez lui et le trouvai déjeunant. Cette petite scène et mon entrée a été peinte

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