LA MESSE DÉ MINUIT
G^la lit bien du bruit.
Il était en vacance et sortait d'une fête Où l'on avait trinqué chez Thomas Giasson
Un peu pas mal, je crois.
11 entendit le son De la cloche tintnnt comme pour l'agonie. En voilà, par exemple, une cérémonie !
Se dit-il Allons voir si ce pauvre bedeau
Sait ce qu'il fait Je gage il aura bu moins d'eau
Que de vin Du peut-être encor ([uelque bonne âme.
Aux pécheurs endurcis, par manière de blâme, A charitablement fait entendre ce glas.
Moi-même le premier, j'en aurais bien, hélas ! Un grand besoin.
L'église, au détour de la route, Lui parut tout ^n feu, du bas jusqu'à la voûte, if se hâiait, disant des Ace Maria Aussi drus qu'il pouvait, marchant de telle sorte Qu'il fut en même temps au dernier Gloria Du chajielet et puis devant la grande porte. Comme au plus beau dimanche ouverte à deux battants» Il entre, mais ne voit point de llamrne au dedans. Seulement, sur l'autel, comme pour un ofiBce, Six grands cierges brûlaient. — Sapristi ! mon garçon,. M'a-t-il dit bien des fois j'f-us un fameux frisson, Et je ne savais point si c'était mon service Que^l'on allait chanter. Volontiers sur ses pas Il serait revenu, si, sans lui dire gare, La porte de l'église, avec un grand fracas,, Ne s'était refermée. Alors, il se prépare
Pour le pire, attendant ce qui va s^ passpr.
Il sentit dans son corps tout le sang se glacer, '• '
L'horloge ayant sonné devers la s-acristie
Lentement duuze coups, quand il vit dans le chœur
Un prêtre s'avancer La tête était partie
D'avec le corps " J'étais dans le banc du Seigneur,
Me dit toujours mon oncle, et je vis qu'à la place
Du visage, il avait un nuajje léger, \
Quelque chose de gris... enfin comme une trace ^
De lumee ou d"encens.'' Mais ce prêtre étranger i
Et bien étrange aussi, portait une chasuble ;
Du plus beau violet Rarement on s'all'uble ■
Aussi bien sans sa lêle ht pnur lors, sur l'autel ■'■
Il jilaça le calice: il ouvrit son missel, i
Et puis, en descendant â mon oncle il fit signe, |
Disant •' Inlroibo ad aHarc Dei — \
Mais l'autre ne bougea N'étant pas obéi, !
Le prèire s"en alla d'une faron bénigne, j
Comme un homme qu"on chasse et qui l'a mérité. !
C'était un écolier du petit-sem maire.
Mon oncle, et qui savait répondre à l'ordinaire
De la messe très-bien. Il lut donc irrité ;
Contre lui même un brin, d'avoir ete si lâche
Et si peu complaisant — Il faudra que je tâche I
De réfiarer c^-la.... je reviendrai demain.
Se dit-il aussitôt ; mais trouvons un chemin ]
Pour sortir au plus vile. Allons ! par la fenêtre
Du vieux vestiaire, on peut sauter denors peut-être ; '
Et derrière l'autel la porte m'y conduit ; •
Elle est ouverte encor.... C'est p;ir là que s'enfuit 1
Ce malheureux curé... puis, si je le rencontre, ;
Nous nous expliquerons.... j-^ n'ai rien à rencontre i
De ce pauvre monsieur.... s'il fallait en vouloir
A tous gens que l'on voit ayant perdu la tête, \
On n'aurait pius d'amis, et ce serait trop bêle. !
Il partit comme un trait ; mais au fond du couloir ^
La porte était fermée. Il fallut dans l'église » ^ j
Demeurer jusqu'au jour i
Sur la muraille grise j
— Les cierges de l'autel s'etant souillés tout seuls — 1
On pouvait voir errer, comme amaeit de linceuls, l
Les bizarres reflets de la lampe blafarde. *
Dans telle obscurité, plus et plus on regarde, i
Plus on trouve partout de menaçants obj 'ts. En son tableau, la Vierge an fond de la chapelle, Si divine au grand jour, si riante et si belle,
Paraissait bien sévère ; et sinistres sujets, I
Les martyrs, tout armés, dins leurs nich s profondes, Semblaient, pour la plupart, des g"ns peu rassurants, Les chérubins rosés, aux chevelur^^s blondes, i
Bons enfants d'ordinaire; avaient l'air très-méchants. \
La belle voûte bleue aux éioiles dorées,
La plus riche, je crois, de toutes nos contrées.
Comme un drap mortuaire était du plus beau noir.
Ce qui par-dessus tout n'était pas drôle à voir,
C'était bien h navire à l'anticjue structure.
Qui prom«i ait son ombre à la nef susp^■ndu.
On eûi. dit quelqu'objet aiïreux par sa nature,
Araignée aux longs bias, sq'ieletle de pendu,
Tout ce que vous voudrez de plus abominable.
Puis, c éiait un silence à vous faire mourir :
On aurait entendu, dans l'église, courir
Une souris. Alors, près de la sainte table
Mon oncle se plaija, tout tremblant, à genoux,
Priant de tout son cœur pour lui-même et pour nous,
Pour le piètre sans Vie, el pour les saintes âmes
Du lur^atoire, en masse, aussi pour ses parents.
Pour tous I' s bons chrétiens, tant savants qu'ignorants,..
Four gens de tous métiers, méuie Ifts plus infâmes,
Inventant, j'en suis sûr, mille dévotions.
Et pienant devant Dieu des lésolutions
Qu'il sut tenir depuis — Sach'^z que, par la suite,
Il devint prêtre el, bien pire que ra jésuite.
Tout rempli de ferveur, il priait dune ainsi, Pour tout en général, pour cela, pour ceci, Et je crois, sans mentir, qu'il y prerait encore, Sans un sommeil de plomb qui, juste avant l'aurore, Vint le surprendre eidin. 11 fut tout ébahi D'entendre " I/.lroibo ad allai e Uei" Saluer son réveil. Mais il n'eut pas d'angoisse : C'était la voix d'un prêire ayant sa tèt<^ à lui. Et tête qui pensait pour toute la paroisse ; Cela t, sans le nommer, le curé d'aujourd'hui. Donc, mon oncle entendit dévot' ment s-a messe. Puis il fut le trouver, lui disant à confesse
Tout ce qu'il avait vu " C'est très bien, mon enfant.
Il faudra soulager ce pauvre revenant ;
Le bon Dieu 1-- permet. Je le ferais moi-même,
A votre charité s'd n'avait eu recours.
Je serai là, tout prêt à vous porter secours,
Si de l'esprit du mal c'était un stratagème."
Par le bedeau, le soir, dans l'église conduit, Mon oncle avait repris son poste avant minuit, Tout seul. Il enten:ait marcher dans le vestiaire, Le curé récitant rondement son bréviaire. Quand l'heure fut venue, il vit une lueur
Passer près de l'autel et voda que s'allume
Un cierge un autre après "A tout l'on s'accoutume
J'avais cette fois-là, dit-il, beaucoup moins peur ;
Et sans trop m'effrayer les douze coups sonnèrent, Et le prêtre sans têle entra bien lentement, Et me lit signe encor, mais plus timidement, D'avancer clans le chœur ; et Iss cierges donnèrent Une lueur plus vive au moment où je fus, Près de lui, prendre place. Il avait l'ai' confus, Tout d'abord mais sa voix tremb'ante et sépulcrale Se raffermit bientôt ; à plus court intervalle
Venait chique verset puis j'étais moins transi.
11 prenait du courage et m'en donnait aussi.
Je repondais plus haut ; je servis les burettes.
Sans craindre d'approcher mes mains de ses manchettes.
Puis, l'église soudain sembla se transformer ; Et l'on voyait partout des cierges s'allumer : La vierge dans son cadre avait l'air plus heureuse, Et se penchant vers nous, souriait gracieuse. Les petits chérubins gazouillaient tînem^^nt ; Les grands saints tout dorés reg r^lait^nt tendrement ; Ils SH parlaient entreux dans un très-beau langage, Qui n'était pas français ni lai in davantage. La voûte transparente avait l'air de momer Par degrés vers le ciel, les murs de s'incruster D'agate, de iiorjihyre et d'opale et le reste, Comme on le dit de ceux de la cité céleste. L'orgue rendait tout seul des sons harmonieux ; Et, quand vint le Sanchis, de douces symphonies Descendirent d'en haut. Lomme aux c-'remonies Des plus grands jours, l'encens le plus délicieux Sortait je ne sais doîi. Le prêtre, plus agile, Avait la vox sonore. Au dernier évangile, Au mot vcrilatis, il se tourna >ers moi. Me laissant voir en face un radieux visage, Il me dit : " Mon enfant, merci pour ton courage
Le bon Dieu saura bien récompenser ta foi
Je monte en paradis JPour expier l'offense
D'avoir été distrait et léger à l'autel. J'ai, pendant cinquante ans, attendu la présence D'un servant qui voulût me faire aller au ciel, Et priant avec moi "
Mon oncle ne put dire Gomment tout le mystère à la fin s'acheva ; Car au milieu du chœur le curé le trouva Dans un état d'extase, et puis dans un délire Qui dura plusieurs jours. N'entendant rien du tout, Son bréviaire fini de l'un à'I'iutre bout, Ne sachant que penser de c^la tout en somme, .11 venait au secours de ce jiauvre jeune homme. Il ne vit dans i'eglise aucun signe nouveau. Et se dit que le mal était dans le cerveau
De lécolier. Plus tard, connaissant mieux l'affaire, D'un miracle il trouva que la preuve était claire. C'est ce qu'a dit mon oncle et je l'ai toujours cru.
— Cette histoire est trop belle et nest pas de ton crû. C'est sûr, lit une voix.
— Allons ! il se réveille.
Ou bien c'est qu'il faisait tantôt la sourde oreille ! Viens nous conier o- que tu vis au Labrador. Voyons, fanfan, tu dois t'en souvenir eacor : L'histoire de Laiiouet !
El fanfan Ladébauche, Balançant ses grands bras, comme un homme qui fauche, S'en vint tout lourdement tomber au milieu d'eux.
L'HISTOIRE DE LANOUET.
" Çà, mes amis, dit-il, vous n'êtes point peureux ? Et si quelqu'un l'était, il vaudrait mieux le dire.
Je commencerai donc par ainsi tout d'abord
Nous étions d^ux trappeurs sur la côte du nord,
Deux trappeurs, bons lurons, aimant trè?-bien à rire,
A pre*ndre un petit coup quand nous pouvions nous voir ;
Ce n'était pas souvent. Un ne va pas le soir
Veiller c 'ez son voisin, quand il est à cent milles.
11 chassait à Mi gan — moi j'étais aux Sept-Iles,
Plus tard à Ma«quaro, Lauiiuet à Wapit'gan ;
Eh bien ! maigre la neige et malgré l'ouragan,
Malgré des froi'ls de loup, sans corn; ter la distance.
Chaque hiver no s faisions deux nu trois fois bombance.
L'un chez l'autre à son tour — grâcf aux chiens esquimaux,
Aux coinélics légers que ces fins animaux.
Plus prompts que d^s éclairs, font voler sur la neige.
Un soir, je revenais, je ne dis pas à lége. Car ^anou^■t défrayant nobU'nient son écot, M'avait pendant trois jours fait un royal fricot, Arrose librement de bonne jnmaïque Et d'un excellent vin qu'un bourgeois d'Amérique Avait laissé chez lui Nous avions bien mangé De l'ours, du caribou pas trop mal arrange, De bons civets de lièvre et puis des perdrix blanches. Du Siumon, du homard, même du rat-musqué. Je m'endormais un peu, lorsqu'à travers les branches. J'aperçus près d'un cap un sauvage embusqué. Un sauvage ? non pas ; mais c'éta l, chose étrange. Un beau monsieur bien mis et l'air doux comme un ange. Il me dit en passant : " Retourne chez Lanouet, Il court un grand danger." Puis, sans prendre mon fouet.
Il parut coiniiiand«>r à tout mon attelage ! Il me fil un salut et loucha de sa main Le f-Tos chien d^ devant, qui tvbroussa chemin, El puis il dt-scendii du côlé du rivajîc.
Et disparut Mes chiens, sans s'ocfuper de moi,
Parti» eut toul d'un Irait, s'elaiirant dans les brousses, Comme sils avaient en loul l'enfer à leurs trousses. Je lus choquf- d'abord et puis je dis : Ma foi.
Cet homine n'est, pas fou je &uis sûr qu'il se passe
Aux dépens de Lanouet quelque chose là-bas
Laissons-les donc courir j'ai mon fusil de chasse.
De quoi tirer vingt coups, et mon graml coutelas.
L'ijmi n'esi pas prudent quelques rôdeurs de côtes
Pour le dévaliser sont devenus ses hôtes ;
Il vantail sa richesse ils l'auront entendu ;
Un trésor dont on parle est un trésor perdu ! Le bourgeois de tantôt connaît leur manigance.
Et mon bon cnm'lic rpfaisait d'anse en anse Le chemin parcouru. La lune se sauvait Devanl nous dans le ciel, sur les rochers sauvages. Sur les mor.ies chenus, sur les bois sans îeuillages, Et ma me ite toujou s en vain la poui suivait, Comme lait ce chasseur courant sur un nuage, Avec des chii'ns nombreux la veille d'un orage, "Vous l'avez vu sans doute ; on vous en a parlé,
Du moins dans votre enfance Il s'était écoulé
Plus d'une heure d^^jà l'allelage a 1 lit vite,
El plus vile toujours sans jamais arriver ;
Et je songeais alors aux choses «iu'on évite
De se dire toul bas, pour ne pas enlever
Un peu de son bonheur à noire pauvre vie.
Chaque maxime étad par une autre suivie
Comme dans un sermon, car j'entendais prêcher
Quelqu'un plus fin que moi dans ma triste cervelle,
Eé je me demandais comment, ayant embelle
A penser au bon Dieu, j'avais pu m'empêcher,
Etant seul dans les bois ou bien dans ma cabane.
De le prier souvent ; et comment la savane,
Le grand fleuve, les lacs, et les monts orgueilleux.
De tous les saints devoirs m'avaient fait oublieux.
Car enfin, mes amis, s'il est bi n diflicile
D'êlre sage à travers les plaisirs de la ville.
On devrait être bon et meilleur de beaucoup,
Dans ces vilains recoins oii le sort nous éprouve,
Où l'on vit au hasard ; et le contraire prouve
Que le diable est toujours rô lant comme un vieux loup-»
Dans la cité bruyante et dans la solitude.
Ensuite je songeais, non sans inquiétude, A ce pauvre garçon qui courait un danger, D'après ce qu'avait dit le monsieur étranger. — Baptiste, me disais-je, en cela me ressemble,
Il n'est pas trop dévot. Quand nous étions ensemble, Nos di-cours n'étaient point des sujets d'oraison El nous buvions souvent bien plus que d'- raison. Il juniil un p'-u fort. Nous 'lisions des paroles
Plus que ies-les parJois enlin des gaudrioles.
11 était de Lorette et moi de Gharlnsucurg.
Nous parlions du passé, de nos bals du laubourg.
Des fncots, des soupers chez la mère Gavroche,
Dont !a maison, soit dit ne fut-point sans reproche ;
On y voyait des gi^ns pas beaucoui secundiim,
Et s-maineet dimanche, on y vendait du rhum.
Quels farauds nous ét.ons ! Il poriail une aigrette
Et de rongt's rubans autour de son chapeau,
Dans jdus d'une bagarre il a risqué sa peau.
D'avoir fait tout c^la, bien sûr, il le regrette
A présent, mais trop tird ! Et je tenais toujours
Sur son compte et le m en ces sévères discours,
Et je laissais courir mon vaidant afelage
De rochers en rochers de rivage >ïi riva^çe.
Si bien qu'entin je vis i^arabre à l'horison.
Dans un bois de sapins, le toit de sa maison,
(Ju. s vous l'aim-^-z mieux, sa hu te ou sa chaumière.
Aussitôt j'apf^roois une blanche lumière,
Formn d'ange ou de fem^-.ie, au sombie firmament,
Au-iltssus des Si'pins s'élevant lentement.
Un instant je pensai que c'était de ces ilammes.
Dans noire ciel du nord si communes les âmes,
Di-ent les Moniagnais, des chels pleins de valeur, Qui reprennent .à-haut 1 urs combats ou leur chasse. Mais le ciel était noir et dans le vaste espace On ne voyait briller aucunf autre lueur, Si ce n'est comme ici des étoiles en fnule. Pour ne rien vous cachtr. j"^'us bien la chair de poule, Lorsque rendus enlin tout près d'^ chez Lanouet, Tous mes bons esquimaux rebelles même au fouet. Poussant des hnrlt-ments se mirent à plat-ventre. Je charge mon fusil, nt prerai.t à deux mains Mon courage : Voyons, fanfan, ms-je. que diantre ! Il faut aller tout droit, non par quatre chemins !
Deux fois je frappe Bien. J'ouvre, j'entre, je crie :
Baptiste! l'as un mot Es-tu mort ou en vie?
Reponds-moi donc un peu !.... Rien... J'avance en poussant La porte de sa chauibre ; alors je vois dans l'ombre Un animal velu, hideux it repoussant.
Dans ses gros yeux de chat roulant comme un feu sombre, Debout au pied du lit. — Monsieur !>atan je crois ? Ce que disant je fais un grand signe de croix. Sans se faire prier, démon, ou bêle fauve, . Je ne sais trop par où mon animal se sauve. Laissant de la lumee. une mauvaise odeur, «
Et pour moi, croyez bien, une fameuse peur.
J'allume une chandelle et voici le plus triste. Je marche droit au lit de ce pauvre Baptiste ;
Il était mort bien mort ce pauvre cher enfant
Son air était serein, et comme triomphant.
De coups ni de blessure il n'avait point de trace ;
D'ailleurs dans la maison tout était à sa place.
J'en fis le tour pour voir et pour bnucher le trou
Par où i)Ouvait venir cet atfreux loup-garou. Mais je n'en trouvai point. Je fermai bien la porte, Près de lui je priai, puis me mis à jongler Gomment on avait pu si raide l'étrangler.
Ce pauvre enfant ou bien si trop de boisson forte
N'aurait point par hasard amené son trépas
Puis je bourrai ma pipe el j-^ ne fumais pas
Depuis plus d'un quart d'heure, alors qu'à la fenêtre
J'entends toc .. toc tue — Ah bien! oui, carcajou,
C'est moi qui vas t'ouvrir! Reste chez toi Peut-être
Est-ce un ami, repris-je, et non |)oirit le gnchou.
La compagnie au fait serait la bienvenue !
— Toc... toc... encor... Risquons... et je criai : Qu'est là ï
— Le père Duchesneau du Grand Mecatina,
Répondit au dehors une voix bien connue.
— Père, vous arrivez bien mal d'une façon,
Dis-je f-n ouvrant la porte, et pas trop mal de l'autre ;
La volonté de Uieu soit faite et non la nôtre ;
Mais notre ami Lanouet, cet excellf^nt g ircon.
Est mort... m irt c^ttenuit... et vous voyez bien comme
Vous n'êtes pas de trop. C'était un bien saint homme.
Ce père Duchesneau, savant comme un curé
Je le pensais, dit-il, d'un air très-assuré ;
Ma femme a fait un rêve et m'a fait mettre en route
De bonne heure ; elle avait ses raisons... p'us de doute.
Elle a mis dans mon sac un vieux rameau bénit,
Un 11 icon d'eau bénite et son gros fo'mulaire,
Mais j'arrive trop tard... tout est fait... tout est dit!
Excepté de l.e mettre, hélas ! dans un suaire.
Tu m'aideras, Fanfan, ce matin tous les deux
Nous ferons un cerceuil. 11 est bien malheureux
De vivre et de mourir si loin de tous les prêtres.
Mais le bon Dieu le sait, nous n'en sommes pas maîtres.
Là-dessus je contai mon histoire ; d'abord Le bourgeois qui m'avait fait revirer de bord, Au-dessus des sapins l'étonnante lumière, Et le vilain gibier que j'avais fait lever. C'est sérieux, dit-il, faisons une prière. Et la prière faite et sans se relever. Et jetant l'eau bénite à la droite, à la gauche : Je m'explique très-bien, mou pauvre Ladébauche,
Tout ce qui s'est pfissé. Vraiment un grand danger Vrus na< naçait tous deux et lu l'as paré belle.
Oui, le bon Dieu nous aime il te faudra changer
De vie ei l'occuper de l'autre l'éternelle !
Celui qui l'a parlé c'est son angegardie'n :
Le rêve de ma femme était aussi d i sien. C'est le malin bien sur, qui rode sous la forme De ce gros loup-cervier ; et cette bête énorme Venaii pour vous gripper ; mais elle a fait trouvaille
Qu'elle ne llairai point scapulaire et médaille
Sont sur le corps, vois-tu .... puis d'un saint il a l'air; Enlin cette lueur apparaissant dans l'air ; Tout cela bout-cà-bout fait un^' certitude Qui ne me laisse pas la moindre inquiétude.
Il avait bien raison, comme vous allez voir. Quand nous eûmes re: du le funèbre devoir
A noire cher ami " Faut trouver sa cachette,
Dit le père. 11 avait, soi disant, un trésor ; Il en parlait souvent et voulait que son or Servit à son nt^veu, le lils de Jean Touchetle, Pour le faire rduquer."
Après avoir fouillé Partout, on découvrit un coffre-fort rouillé, Tout petit, mais bien lourd ; pistoles, portugaises, Piast'es d Espagne, écus, doublons, piastres anglaises. Tout compté, formaient bien plus de trois mille francs. Le père Duchesn^^au se chargea de la somme Au nom de l'héritier ; c'» tait un si brave homme, Bon parmi les meilleurs, franc parmi les plus francs. Que je le laissai faire' Il prit encore avec, La montre, les fusils, et les peaux les plus belles De martre et de renard, pour les vendre à Québec, Disant qu'à son retour j'aurais de ses nouvelles.
Dans l'automne suivant, deux voyageurs un soir, L'un jeune, l'autre vieux, frappèrent à ma porte. Le vieux dit en entrant : Mon fanfan, je t'apporte Des nouvelles tout plein ; de plus tu vas savoir Le fin mot du mystère au sujet de Baptiste. Ce monsieur que voilà, c'est son neveu François,
Son héritier, qui vient par ici tu conçois....
— Je conçois qu'il faut boire et manger, et j'insiste, Père, pour que l'on prenne au moins un petit coup.
Après nous jaserons un peu de tout laeaucoup
De noire ami Lanouet son nev^u lui ressemble^
Et je suis irés-content de vous avoir ensemble
Seulement je crois bien que vous ne ferez pas, Avec un civet cuit sans oignons, uu repas
Bien soigné ; car enfin, i'aut. que je vous le dise,
Je suis pauvre à présent ci.nime un vrai rat li'église ;
Mais toujours, mes amis, c'est oirert de grand cœur !
Nous cnusàmes bien tard, tout en faisant honneur A mou maif,'rf^ festin. J appris bien des histoires, Comment les avocat;; et leurs maudits grimoires Avaient failli ma gi r la moi ie du gâteau. Comment aussi fin qu'eux, le père Ôuch sneau Sut par un compromis régler toute l'ai'aire. — Nous avions 'ous signé par-dnvant le notaire, Dit-d, je n'ava'S plus qu'à porter au curé, Pour des messes, vi gt fnincs. Il commençait à lire
A peine mon écrit Etes-vous assuré
De ce nom-là, Lanouet, fit-U ; vuulezvous dire Lanouet du Lnbiador ? — !;'oia le contiaissiz-vous ? Vous ne lui es jamais en missinn chez nous — I\on, mais j'^ corresponds avec un piètre en France,
Je le charffe souvent des messes en soulfrance
Cela semble impossible enfin nous allons voir.
Puis il prit une lettre au /ond d'un grand tiroir,
Disant. C'est qu'elle vient, voyez-vous, d'un saint prêtre.
On y lisait ceci :
Daté de Caudcbec, Fête de saint Etien'^e — Au cure d.- Québec. Messire le cure, je ne voudrais pas être
En retard avec vous J'ai leçu tes jours-ci
Votre bonne missive et la lettre de change ; Le tout mér te bien que l'on dise merci. Soutirez que je Vdus c nie une aventure étrange
Qui vient de m'a river J'exorcise un garçon.
Que le méchant esprit poursuit «l'une façon
Cruelle et dangereuse, il ne lui laisse trêve
Ni jour, ni nuit ; souvent, il le trahie à la grève
Pour le faire noyer. Comme un h mme enivre.
Le pauvre enfant trépigne et jure et se démène.
Je croyais, grâc^ a L)ieu, ce chrétien délivre
De son ali'reux tourment. Depuis une semaine,
Le démon se taisait. 11 reparut encor
Hier, plus furieux, et faisant un tapage
Plus infernal, c tant : Je viens du Labrador,
De dez Lanouet. Et puis répondant avec rage.
Interrogé par nous : Je n'ai pu réus>ir.
Car Marie était là ! Vpns pourrez découvrir
S'il a dit vrai. Priant Dieu pour qu'il vous conserve
En parfaite santé, surtout qu'il vous préserve
De tout esprit du mal, sorci'-'r ou manitou,
Vous et votre troupeau, de tout mon cœur je signe
Votre humble serviteur Jean de Kergariou,
Curé de Caudebec et prêtre bien indigne.
— Tu le vois donc, Fanfan, c'était bien le démon,.
El 'a blanche lumière était la sainte Vierge.
Gemme a dit le cure, tu lui dois un beau cierge !
Là-'Iessus vous pensez s'd m'en lit un sermon !
Je n'avais pas besoin de 'onte sa morale ;
On n'est jamais flailé d'a\oir vu de si près
Sa Maiesie le roi de la cour inn-rnale !
J'en fri^sonniis encore plus de deux ans après,
Et redoutais sans cesse un second lèle-à-tèle,
La i.uitsurl ut, avec celte vilaine bêle.
Le père Duchesni'au m'avait donné pourtant
Un chapelet bénit 11 nie dit en partant :
Pour ne pas nvoir peur, souvi''ns-toi de Marie.
EU-- a sauvé Lam net de celui qui la prie
Elle a toujours grand soin.
Le temps était très-beau, Quand je les conduisis à bord o"e leur vaisseiu, Mais, cependant, à peine avaient-ils pris le large, Qu'un norditis enrage \int secouer leur barge.
Ils me l'ont dit depuis, de tristes hurlements, Semblables tout à lait aux cris d'an chut sauvage, Les suivirent toujours, &'eie\ant du rivage. On ■ nlendait aussi d'- grands ricanements Applaudir dans 1- s airs aux coups de la tempête. Pendant trois jours et jilus, la m r se fit un jeu De leur terreur, et puir, lorsqu'ils se faisiient fête D'arriver chez Laiiouet, ils "ir nt un grand feu El ne trouvèrent plus, debar(jues sur la pliige, Q e cendn^s et fumée, au li u de l'hériiage
Que cherchait le neveu bien trop heureux encor
D'av< ir i u conserver peaux de martre et trésor.
Les flammes n'avaient p<iint laisse planciie sur planche.
Le diable, c'est trop clair, avait pris sa revanche !
On ne discute point l'histoire du trappeur.
Mais elle met en verve un autre voyageur.
Qui vient dire comment, un soir, dans sa cabane,
11 a de ses yeux vu le Maclié-manilou,
A l'appel d'un jongleur descendre par un trou.
De bien d'autres récits, la pauvre caravane S'amusa jusqu'au jour, le groupe d'auditeurs Se faisant de plus mince en plus mince, à mesure Que le sommt'il, ami de l'humaine nature, Triomjjhait doucement du talent des conteurs; 11 faut le dire aussi, plus d'un récit de chasse Auprès du merveilleux avait trouvé sa plaça.