SUR LES ACTES DE MASSÉNA ET DE PONS DE L'HÉRAULT
pendant les Cent Jours
Au début de l'aniiée 1816, à Marseille, le commissaire de police Caire fut chargé d'une enquête sur la conduite du maréchal Masséna, et sur ses rapports avec Pons de l'Hérault, après le débarquement de Napoléon au golfe Jouan. Cette enquête, sur la valeur de laquelle je me suis suffisamment expliqué ailleurs (1), provoqua diverses dépositions sur les événements des Cent jours à Marseille et en Provence, lesquelles ne manquent pas d'intérêt historique. Je les publie ici d'après le dossier conservé aux archives
des Bouches-du-Rhône.
Léon-G. Pelissier
I. — Dépositions de IjOUîs Vincent^ Lazare Mouren, Joseph et Marit4s Seren et la dame Seren
(3 et 4 janvier 1816)
L'an 1816 et le 3 janvier a comparu le sieur Louis
Vincent, concierge des prisons du Château d'If, lequel par nous interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui est k sa connaissance relativement à la détention du sieur Pons, ce qu'il a pu voir ou entendre, et désigner les personnes qui ont communiqué avec lui : le sieur Vincent a fait la déclaration suivante :
(1). Voir Rbvub Historique, La Trahison de Masséna, et Pons db l'Hérault, Mémoire aux puissances alliées.
tÀ SOUVENIRS ET MEMOIRES
Il a dit que, dans le courant du mois de mars, le sieur Pons, prenant la qualité du général des mines, fut conduit au Château d'If, qu'il n'y a point été détenu dans les prisons, et que le sieur Traham, officier de gendarmerie commandant le Château d'If, lui donna un logement dans l'appartement qui était occupé auparavant par l'officier de santé (le sieur Sicard, qui se trouve en ce moment & Paris, employé dans les hôpitaux militaires); que le dit sieur Pons ne communiquait qu'avec le dit sieur Traham et les prisonniers de l'île d'Elbe, ainsi qu'avec le cantinier du Château d'If, nommé Coulan, lequel depuis huit jours a été renvoyé du Château d'If par le nouveau commandant; qu'après le débarquement de Buonaparte, le dit sieur Pons, le sieur Traham et les prisonniers de l'île d'Elbe avaient mis de suite la cocarde tricolore; qu'ils se réjouissaient entre eux, mais ne tenaient devant lui (Vincent) aucun propos, parce qu'ils s'en méfiaient; que néanmoins il peut dire que le sieur Salvetti, commandant la place d'Avignon, disait que : « Louis XVIII était un gros cochon, et qu'il ferait mieux de retourner en Angleterre y manger des pommes de terre » ; qu'à la dite époque du mois de mars, des particuliers allaient au Château d'If, mais que si leur visite avait pour but de parler aux prisonniers, il n'a pu être témoin de ces conférences, parce qu'elles se tenaient toujours dans l'appartement du commandant Traham ; que dès le courant de mars ou d'avril, ce qu'il ne peut préciser, n'étant pas mémoratif (sic), le sieur Traham fut destitué, et tous les prisonniers détenus au Château d'If furent mis en liberté, par ordre de M. le marquis d'Albertas, alors préfet; et le sieur Traham fut accompagner à une assez grande distance en mer tous les prisonniers se rendant, d'après leur dire, à Toulon près de Masséna; qu'à cette même occasion, le sieur Pons dit au commandant Traham que « bientôt il aurait encore sa place », et en effet, le dit sieur Traham, qui s'était rendu à Toulon vint reprendre ses fonctions de commandant du Château d'If, et à son arrivée il dit à son épouse, en l'embrassant, que
c'était & la recommandation de Pons auprès de Masséna qu'il avait encore obtenu sa place; que relativement au sieur Pons, il ne peut fournir d'autres renseignements ; qu'il avait appris que le dit sieur Pons avait été nommé préfet par Buonaparte. Il a ajouté que, dans le temps que le sieur Pons, Salvetti, et les prisonniers de l'île d'Elbe étaient détenus au Cbâteau d'If, le commandant Traham lui avait défendu expressément d'enfermer tous ces prisonniers sous les verroux ; et que si les dates de l'arrestation et de la mise en liberté des susdits prisonniers est (sic) absolument nécessaire, il pourra la préciser d'après ses registres d'écrou. Et plus n'ayant dit, nous, commissaire général de police, avons donné lecture au sieur Vincent de sa déclaration. II a dit qu'elle contient la vérité, y a persisté et s'est soussigné avec nous, commissaire général à Marseille, les jours, mois et an que dessus :
Vincent. Caire.
L'an 1816 et le 3 janvier, nous, commissaire de police i Marseille, en exécution des ordres de S. E. Mgr le mi nistre secrétaire d'état au département de la police générale du royaume» avons fait comparaître par devant nous le sieur Lazare Mouren, ex-porte-clefs des prisons du château d'If, auquel nous avons fait différentes questions, et qui a répondu ainsi qu'il suit:
D. Vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et profession?
R. Mouren, Lazare, âgé de 32 ans, natif de Marseille, y domicilié rue du Petit Cimetière de St-Martin, n» 7, ex-porteclefs des prisons du château d'If, actuellement journalier.
D. A quelle époque avez-vous été porte-clefs des prisons du château d'If ?
R. Depuis le 1«' avril 1815 jusqu'au 10 juillet de la même année.
D. Le sieur Pons, général des mines, a-t-il été longtemps détenu au château d'If ?
R. Il s'y trouvait lorsque je suis arrivé au château dlf, et je crois que c'est le 20 d'avril qu'il fut mis en liberté, ainsi que beaucoup d'autres prisonniers.
D. Déclarez-nous, avec vérité, tout ce qui est à votre connaissance relative à la détention du sieur Pons, tout ce que vous avez pu voir et entendre ; et désignez-nous d'une manière précise les personnes qui ont communiqué avec lui? Ledit sieur Lazare Mouren a fait la déposition suivante :
R. Il a dit que : le sieur Pons n'était point détenu dans les prisons, qu'il avait le fort pour prison, d'après l'autorisation du commandant Traham, et que, n'étant pas précisément chargé de sa garde, il ignore ce qu'il faisait, et avec qui il communiquait ; qu'il était continuellement avec le susdit commandant et les prisonnier de l'île d'Elbe, qui comme lui étaient libres dans l'île du château d'If; que pendant le temps qu'il était détenu, il apporta aux prisonniers de l'île d'Elbe une assiette pleine de cocardes tricolores, qu'ils crièrent : Vive l'Empereur I en sautant et se réjouissant ; et qu'au moment de leur mise en liberté, le sieur Pons et les susdits prisonniers disaient qu'ils devaient leur liberté â Masséna et qu'ils se rendaient auprès de lui. « J'ignore si des personnes étrangères, a-t-il ajouté, ont communiqué avec le sieur Pons, parce que les personnes qui venaient au château d'If se rendaient directement chez le commandant Traham, où il est possible qu'il y eût des conférences ».
Ledit sieur Mouren, interpellé s'il n'a plus rien à déclarer, a répondu que non.
Lecture donnée au sieur Lazare Mouren des questions et réponses ci-dessus et d'autre part, ainsi que de sa déposition, a dit qu'elle contient vérité, y a persisté et s'est soussigné avec nous, commissaire général à Marseille, les jour, mois et an que dessus,
Lazare Mouren. Caire.
L'an 18Ï6 et le 4 du mois de janvier, nous, commissaire etc. avons fait comparaître par devant nous le sieur Joseph Simon Seren, concierge des prisons du palais de justice, lequel, par nous interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance, ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu dans les dites prisons, pendant le temps que M. le colonel comte de St-Michel y était détenu, nous désigner les personnes qui sont venues le voir ainsi que celles qui communiquaient avec lui dans les'prisons, le sieur Seren a fait la déposition suivante. II a dit :
Que M. le comte de St-Michel, colonel portugais, fut amené dans les prisons pour y être détenu comme prévenu de faux à l'époque du 20 mars 1815, par ordre du général Maupoint commandant de la place, que le 30 mai il fut transféré au fort Saint-Nicolas et que le 23 dudit mois il fut réintégré dans les dites prisons du palais de justice, d'où il n'a été mis en liberté <|ue le 3 juillet dernier; que pendant la détention du comte St-Michel, des officiers de Tétat-major du général Verdiei* étaient venus le voir, qu'il ne connaît point ces officiers et qu'il n'a point entendu ce qu'ils disaient, parce que le comte St-Michel n'était pas détenu au secret; que le commandant du château d'If, qui se trouve actuellement détenu dans les prisons du palais de justice et dont le nom est Traham, est venu le voir deux fois, et qu'il n'a point été témoin des conversations qu'ils ont eues ensemble; que le comte St- Michel était journellement visité par le sieur François Payan d'Aubagne, qui lui apportait des exemplaires des proclamations, actes ou avis des autorités de Marseille pendant les mois d'avril, mai et juin derniers, et que ce môme sieur Payan se trouve détenu dans les prisons de la ville d'Aix ; qu'une femme publique dont il ignore le nom, venait voir le comte St-Michel, ainsi qu'une domestique qui paraissait être la commissionnaire ; qu'à l'époque du 1«' avril, les dames Rousseau, Marie-Louise Deschamp, Perrare, Viella Louise, Sauvage Marie-Louise, Simon, Mariette Bordeaux, furent
amenées dans les dites prisons ; ces dames étaient de la suite de M"» Bertrand, épouse du général qui était auprès de Buonaparte; que M. le comte de St-Michel parlait journellement avec ces dames, mais qu'il n'a pas entendu ce qu'ils disaient ; que le jour que l'on apprit à Marseille l'arrivée de Buonaparte & Paris, le comte St-Michel, le sieur Alexandre
(1), lieutenant de gendarmerie, qui était aussi détenu,
burent à la santé de l'empereur.
Le sieur Seren nous ayant dit n'avoir plus rien à déclarer, nous, commisaire général de police, lui avons fait différentes questions auxquelles il a répondu ainsi qu'il suit:
D. Savez- vous ce qu'est devenu le comte St-Michel depuis sa mise en liberté ?
R. J'avais appris indirectement qu'il était d'abord parti pour Avignon, et qu'il s'est rendu ensuite à Paris. J'ai fait beaucoup de démarches pour savoir s'il serait à Marseille, attendu que je suis responsable d'une somme de 60 francs pour les aliments que je lui ai fait fournir, et ilm*a été assuré qu'il n'était plus â Marseille.
D. Cïonnaissez-vous M. Pons, inspecteur général des mines au service de Buonaparte ? Est-il à votre connaissance qu'il soit venu voir le comte St-Michel ?
R. Je ne le connais pas. Il est possible qu'il soit venu voir le comte Si-Michel, comme tant d'autres officiers. M. Coulomb, alors procureur du roi, m'avait donné Tordre délaisser parler le comte SlrMichel à tous ceux qui le demanderaient.
D. Les officiers de l'état-major du maréchal Masséna sont- Us venus voir M. de St-Michel?
R. Je l'ignore. Comme je l'ai déclaré plus haut, plusieurs officiers venaient aux prisons, et je ne leur demandais pas leur nom et leurs qualités.
D. Déclarez-moi précisément si pendant tout le mois de mars dernier, les prisonniers ne se sont pas entretenus du
(1). Nom en blanc.
maréchal Masséna, et tâchez de vous rappeler ce qu'ils ont dit?
R. En ma présence, il m'a été rien dit relatif au maréchal Masséna.
D. Cîonnaissez-vous le sieur Salvetty, ex-commandant de la place d'Avignon?
R. Non, monsieur ; je ne l'avais pas encore entendu nommer.
Lecture donnée au sieur Seren père de sa déposition et des questions et réponses ci-dessus et d'autres parts, il a dit qu'elles contiennent vérité, y a persisté, et a signé avec nous, commissaire général de police & Marseille, le jour, mois et an que dessus. Seren. Caire.
L'an 1816 et le 4 du mois de janvier,, nous, commissaire général de police, avons fait comparaître par devant nous le sieur François Marins Seren, guichetier des prisons du palais de justice, lequel, par nous interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance, tout ce qu'il a vu et entendu dans les dites prisons pendant le temps que M. le colonel comte Saint-Michel y était détenu, nous désigner les personnes qui sont venues le voir, ainsi que celles qui communiquaient avec lui dans les prisons, le sieur Seren fils a fait la déposition suivante. Il a dit :
Que, pendant le temps que le comte St-Michel était détenu, le sieur Payan (François), natif d'Aubagne, résidant à Marseille, venait le voir tous les jours, et lui apportait des affiches des actes des autorités, ainsi que des gazettes; que beaucoup d'officiers venaient le voir également, mais qu'il n'était pas présent lorsqu'ils parlaient ensemble. Les personnes avec lesquelles il communiquait le plus souvent étaient le sieur Cadet (Vincent), alors détenu dans les prisons. Il a observé que le sieur François Payan précité y avait été également détenu par ordre de M. le marquis d'Albertas alors préfet, et qu'il était journellement ensemble avec le comte St-Michel; qu'un jour dont il ne peut préciser Tépoque, le s.
8 SOUVENIRS ET MÉMOIRBS
Alexandre, officier de gendarmerie,* le Cadet Vincent et le comte St-Michel burent à la santé de l'Empereur; que le s. Cadet Vincent monta sur une chaise et rompit le nez du buste du Roi, qui se trouvait placé à Teùtrée de la geôle ; enfin, que les prisonniers, connaissant son opinion en faveur du Roi, se gênaient de parler devant lui guichetier.
En ce moment, nous, commissaire général de police, avons fait au s. Seren fils les questions suivantes :
D. Les officiers de l'état-major du maréchal Masséna venaient-ils voir le comte S. Michel?
R. Je ne les connais pas.
D. Connaissez-vous le sieur Pons, général des mines à la suite de Buonaparte ?
R. Non, monsieur.
D. Connaissez-vous le sieur Salvetty, ex-commandant de la place d'Avignon?
R. Non, monsieur.
D. Il serait pourtant possible que, lorsque vous parcouriez les prisons, vous eussiez entendu les prisonniers s'entretenir du maréchal Masséna. Je vous interpelle de tâcher d'être mémoratif, et de me préciser ce que vous avez pu voir et entendre à ce sujet?
R. Tout ce dont (sic) je me rappelle, c'est que le sieur Cadet Vincent écrivait souvent au prince Masséna, et que l'épouse du sieur Vincent portait les lettres à Toulon.
D. Qu'est devenu le comte St-Michel depuis sa mise en liberté?
R. J'ai entendu dire qu'il était à Paris.
Lecture donnée au s. Seren fils, etc. Seren Fils. Caire.
L'an 1816 et le 4 du mois de janvier la dame Seren
Rosalie, épouse du s. Seren, concierge des prisons du palais de justice.... (1)
Elle a dit que c'était son mari et son fils qui s'occupaient
(1) Les questions sont identiques h celles posées êi son mari.
des prisonniers, et qu'elle n'était pas à portée d'entendre ce qu'ils disaient, qu'elle se rappelle seulement que le comte S'-Michel disait qu'il aimait beaucoup l'Empereur, et qu'un jour il lui dit d'un ton menaçant : « Vous ne resterez pas concierge de ces prisons aussi longtemps que vous l'avez été » ; qu'elle a vu venir deux fois le âieur Traham, ex-commandant du château d'If, voir le comte S'-Michel; qu'il y venait également une dame et une domestique qu'elle ne connaît pas ; qu'elle a vu venir aussi des officiers pour parler à M. S*- Michel et qu'elle ignore leurs noms; enfin qu'elle n'a connaissance d'aucun autre fait.
D. Si elle n'aurait pas entendu les prisonniers s'entretenir du maréchal Masséna. A quoi elle a répondu que non.
Lecture donnée, etc requise de signer dit nelesavoir...
Caire.