‹ Souvenirs et memoiresChapitre 3 sur 27 · II. — Interrogatoire du commandant Traham · texte numérisé non relu

II. — Interrogatoire du commandant Traham

(4 janvier 1816)

L'an mil huit cent seize et le quatre du mois de janvier, nous, commissaire général de police, à Marseille, nous sommes transporté dans les prisons^ du palais de justice à l'effet d'y interroger le sieur Traham, détenu dans les dites prisons en exécution des ordres de S. E. Mgr le ministre, secrétaire d'état au département de la police générale du royaume; le sieur Traham a répondu ainsi qu'il suit aux différentes questions que nous lui avons faites.

D. Vos noms, prénoms, âge, lieu de naissance, domicile et profession ?

R. Traham, Pierre, âgé de 48 ans, natif de Belle-Isle en Mer (département du Morbihan), domicilié à Marseille, rue Petit St-Jean, n® 48, profession d'ex-commandant du château d'If, lieutenant de gendarmerie.

D. Comment avez- vous connu le sieur Pons?

R. Le sieur Pons fut amené au château d'If dans le temps

lO SOUTBNIHS ET MÉMOIRES

que j'en étais le commandant, par un officier qui se disait être le premier aide de camp du prince Masséna.

D. Quelles liaisons avez-vous eues avec le sieur Pons, pendant le temps qu'il était au château dlf ?

R. Aucune comme un prisonnier sous mes ordres qui venait passer une heure chez moi pour causer. Je me promenais quelquefois avec lui.

D. Quel était le sujet des fréquentes conversations qui avaient lieu en votre présence entre le sieur Pons et le comte de St-Michel?

R. Ils ne parlaient que de choses indifférentes. S'ils avaient parlé des affaires publiques, je les en eusse empêché.

D. Lorsque le comte de Saint-Michel fut transféré des prisons du château dlf àcellesdu Palaisde justice, n'envoyaitil pas tous les jours son domestique parler au sieur Pons au château d'If?

R. Je n'ai vu venir ce domestique que deux ou trois fois.

D. Gomment s'appelle ce domestique ?

R. Francisco ; il est portugais.

D. Depuis quel temps ne l'avez- vous pas vu?

R. Je crois l'avoir vu vers la fin du mois de juillet ou au commencement du mois d'août dernier. Il vint chez moi m'apporterune lettre de son maître, et le môme soir, le comte de StrMichel vint lui-même m'exposer ses malheurs.J'observe que j'avais remis à son domestique cinquante francs sur la demande écrite de M. le comte Saint-Michel. Je me rappelle que le lendemain ce même domestique m'apporta une seconde lettre du comte de St-Michel, pour me demander de nouveaux secours, et que je refusai, lui disant que son maître était fol, et qu'il croyait sans doute que je possédais des trésors.

D. Francisco ne vous a-t-il jamais parlé d'une mission dont Pons aurait été chargé par Buonaparte ?

R. Non. Jamais il ne m'a parlé de cela.

IlfTBlUlOOATOntBS II

D. Le sietir Pons ne vous a-t-il pas fait lire les lettres que lui écrivait le comte de St-Michel ?

R. Oui» monsieur.

D. De quoi traitaient ces lettres?

R. C'était des lettres de compliments, dans lesquelles M. de St-Michel parlait de sa misère.

D. Le sieur Pons ne vous a-t-il jamais révélé le sujet de sa mission auprès du maréchal Masséna?

R. Non, monsieur.

D. N*avez-vous pas eu des entretiens au sujet de cette mission avec le comte de St-Michel?

R. Jamais.

D. Avez-vous assisté au dîner que donna le sieur Pons pour célébrer rentrée de Buonaparte à Paris?

R. Non» monsieur.

D. Ne fut-il pas servi à ce dtner une assiette de cocardes tricolores ?

R. Cela n'est (sic)^ excepté que les prisonniers n'ayent fait ce dîner entre eux.

D. Comment les prisonniers auraient-ils pu faire ce dtner sans que vous l'ayiez su ?

R. Ils déjeûnaient et dînaient tous les jours ensemble à la cantine.

D. M. Pons ne vous a Ml pas raconté, en présence de M. de St-Michel, ce que lui avait été répondu par le maréchal Masséna, lorsqu'il se présenta à lui comme envoyé de Buonaparte ?

R. Non, monsieur.

D. Nommez-nous les officiers de Fétat-major du maréchal Masséna qui venaient voir le sieur Pons au château d'If?

R. Il n'en est venu aucun.

D. Vous rappelez-vous le jour où le sieur Pons et les autres prisonniers d'état furent mis en liberté?

R. Ceux de Ttle d'Elbe ont été mis en liberté le 11 avril

lu SOUVENIRS ET MÉMOIRES

dernier ainsi que le sieur Pons, et les autres prisonniers le lendemain.

D. Qui donna l'ordre de leur mise en liberté ?

R. Ceux mis en liberté le 11 avril, ce fut par l'ordre du prince d'EssIing, et les autres par ordre de M. d'Albertas, alors préfet.

D. Quel fut le porteur de Tordre relatif aux prisonniers de l'île d'Elbe ?

R. Ce fut un officier de marine que je ne connais pas et qui se rendit au château d'If, venant de Toulon avec son embarcation qui était en apparence un brick.

D. Ne pourriez- vous pas vous rappeler le nom de cet officier?

R. Non, monsieur, mais on pourra le trouver dans les papiers que j'ai laissés à mon successeur.

D. Cet officier de marine ne vous communiqua-t-il pas un ordre secret qui lui défendait de toucher au port de Marseille et de communiquer avec les autorités de cette ville ?

R. Non, monsieur.

D. Quelle route prirent ces prisonniers en quittant le château d'If ?

R. Je ne le sais pas.

D. Comment se fait-il que vous ne le sachiez pas, lorsqu'il résulte des informations que vous les avez accompagnés à une très grande distance en mer ?

R. Je ne les accompagnai qu'à peu de distance du fort où le bâtiment était mouillé.

D. Le lendemain de votre destitution, n'avez-vous pas porté une lettre au maréchal Masséna qui était à Toulon, de la part dû sieur Pons ?

R. Non, monsieur, je me suis rendu à Toulon, mais je n'étais pas porteur de lettre.

D. Avant votre départ du château d'If, le sieur Pons ne vous dit-il pas que vous seriez bientôt réintégré dans votre place ?

R. Non, monsieur.

INTERROGATOIRES l3

D. Lorsque vous retournâtes au château d'If, pour y reprendre vos fonctions, ne dites-vous pas à votre épouse on l'embrassant, que c'était à la recommandation du sieur Pons que vous deviez votre réintégration ?

R. Non, monsieur.

D. Pourquoi vous ôtes-vous rendu à Toulon ?

R. Parce que le général Maupoint qui commandait alors la place me donna Tordre de me rendre à Marseille, et ensuite à Toulon auprès du maréchal Masséna qui me demandait.

D. Quel est lô motif que vous eûtes pour défendre au concierge Vincent de tenir renfermés sous les verrouz les prisonniers de l'île d'Elbe ?

R. Je n'ai jamais fait cette défense au concierge ; les prisonniers étaient renfermés comme les autres.

D. Aviez- vous reçu quelque ordre particulier pour laisser les prisonniers libres dans l'île ainsi que le sieur Pons ?

R. Non, monsieur ; les sieurs Pons, Sal vetty, Saint-Michel et Saint-Laurent n'ont jamais été dans les prisons. Je leur avais donné un logement dans le quartier, vu qu*il ne se trouvait à cette époque ni concierge, ni guichetier au château d'If.

Lecture donnée au sieur Pierre Traham des questions et

réponses ci-dessus et d'autres parts, a dit qu'elles contiennent

vérité, y a persisté, et s'est soussigné avec nous, commissaire

général de police à Marseille, les jour, mois et an que dessus.

Signé : Traham, et Caire.

Pour copie coUationnée sur l'original par nous,

commissaire général de police.

(Non signé).

IIL — Dépositions de MM. Rouœ-Bonnecorse, les Syndics des portefaix^ Séguier et Borély^ MassoU Toscan du Terrail, Régnier^ Esiuby^ Vidais Lauiard^ Batiaghia, communiqués à M, Decazes, le 24 janvier 1816.

L'an 1816 et le 3 janvier, nous, commissaire, avons fait comparaître le sieur Roux Bonnecorse, et l'avons interpellé de

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nous déclarer avec vérité, en sa qualité de lieutenant-colonel de la garde nationale de Marseille, tout ce qui est à sa connaissance relativement aux offres qui furent faites dans le mois de mars dernier par la garde nationale au maréchal Masséna. Le sieur Roux Bonnecorse a fait la déclaration suivante :

« Ce ne fut que le samedi;4 mars 1815, à 8 heures du matin, que j'appris le débarquement de Buonaparte. Je me hâtai d'aller trouver mon général, M. de Panisse ; il était tout prêt à sortir ; j'arrivai chez lui en même temps que M. Borrély, qui, comme moi, était alors capitaine faisant fonction de chef de légion. Nous sortîmes tous trois dans l'intention d'aller demander à M. le Maréchal la permission et Tordre de mar* cher contre Buonaparte. Chemin faisant, tous les gardes nationaux que nous rencontrions se joignaient à nous, criant tous Vive le Roi, et demandant à partir. Lorsque nous arrivâmes devant la maison du Maréchal, nous en avions peut-être deux cents à notre suite. Les sentinelles militaires ne sachant pas ce que c'était, ne laissèrent entrer que M. de Panisse. Un instant après, M. Borrély trouva le moyen de s'y glisser ; il ne me réussit pas d'en faire autant. J'attendais à la porte, avec la foule du peuple, qui était impatient de savoir si nous obtiendrions la permission de marcher pour notre bon roi contre l'usurpateur. M. le comte de Panisse resortit et nous dit que cet avantage nous était refusé pour le moment. Et après avoir conféré entre nous sous le balcon de M. le Maréchal, il fut décidé que nous irions de suite endosser Tuniforme pour ne plus le quitter.

Dans la journée, nous vînmes plusieurs fois chez M. de Panisse pour savoir s'il n'y aurait pas quelque ordre de départ. Ne l'ayant pas reçu, nous convînmes que nous irions passer la soirée chez M. le Maréchal pour demander de nouveau l'ordre du départ. En conséquence je m'y rendis, et j'y trouvai des militaires de toute arme, des autontés civiles et militaires, quelques gardes nationaux ; la soirée se passa

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d'une manière peu ordinaire ; on forma plusieurs groupes très distincts et séparés ; je ne me trouvai pas dans celui du Maréchal ; je fus toute la soirée dans celui des gardes nationaux ; nous restâmes ainsi chez M. le Maréchal jusque vers les 10 heures du soir, et nous nous retirâmes ensuite sans avoir reçu aucun ordre.

Le lendemain, dimanche 5, au matin, rien de nouveau. Ce ne fut que vers les trois heures d'après dinée qu'on donna l'ordre du départ pour le lendemain. M. de Panisse nous assembla de suite, il fut décidé :

!<> Que M. Borrély allait de suite former trois compagnies d'élite des gens les plus dispos du V bataillon.

29 Que j'en ferais autant dans le second.

S^ Que ces six compagnies formeraient un bataillon d'élite commandé par M. Borrély. C'est pourquoi, ne pouvant pas marcher comme chef de bataillon, je demandai et j'obtins la permission de marcher comme premier capitaine. Nous passâmes une partie de la nuit à nous organiser ; ce travail fut terminé avant que de nous séparer. Le lendemain lundi 6, au matin, nous passâmes la revue du départ; la matinée se passa à nous procurer des sacs et à d'autres préparatifs; nous n'eûmes notre feuille de route que le soir à 4 heures ; nous partîmes à 5 et arrivâmes peu avant minuit à Aix, et continuâmes ensuite notre route jusqu'à Gap, faisant les étapes qui nous étaient prescrites ; de Gap, notre but étant manqué, nous revînmes â Sisteron ; là nous eûmes l'ordre de retourner à Marseille ; nous effectuâmes notre retour par étapes réglées par une nouvelle feuille de route, et nous arrivâmes à Marseille le 20 mars à 4 heures après dinée. Nous nous rendîmes de suite chez M. le maréchal Masséna, auquel nous rendîmes compte de notre expédition et qui ne nous dit rien de marquant. Voilà tous les faits qui sont à ma connaissance.

Lecture donnée à M. Roux Bonnecorse, etc.

L'an 1816 et le 8 janvier...... avons fait comparaître... les

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syndics da corps des portefaix de la ville de Marseille, lesquels ont été par nous interpellés de nous faire connaître avec vérité les démarches qu'ils ont faites au nom du corps des portefaix auprès du maréchal Masséna à Tépoque du mois de mars dernier, de nous déclarer tout ce qui peut être & leur connaissance relativement au départ des compagnies de portefaix, ainsi que des compagnies franches qui furent à ladite époque commandées pour aller à Sisteron et s'y opposer au passage de Buonaparte. Les susdits syndics du corps des portefaix ont fait séparément leurs dépositions ainsi qu'il suit :

Le sieur Antoine Félix Maurin, l'un des syndics, demeurant à Marseille, rue Eytimène, n<> 1, au canal, a fait la déposition suivante. Il a dit que le 3 mars les syndics des portefaix s'étaient assemblés et avaient délibéré de se présenter chez le prince Masséna pour lui offrir un corps de 1560 portefaix armés et équipés à leurs frais, pour partir de suite et se rendre sur la route de Sisteron & l'effet d'arrêter Buonaparte dans sa marche ; que cette délibération ayant été accueillie avec empressement par tout le corps des portefaix, le lendemain, vers onze heures du matin, les syndics, accompagnés de la majeure partie des portefaix, se rendirent chez le maréchal Masséna pour lui faire part de leur délibération et demander les ordres de départ; que l'entrée de la maison de Masséna leur fut interdite ; qu'ils parvinrent cependant par leurs cris à se faire entendre et à obliger Masséna à paraître sur le balcon de sa maison ; qu'alors ils exprimèrent leur intention en répétant plusieurs fois qu'ils étaient environ 1500 hommes, tous armés et équipés, prêts à partir sur le champ pour arrêter Buonaparte, de l'empêcher de'pénétrer plusavant dans l'intérieur; que le maréchal Masséna, portant sur son visage la marque de son trouble, leur répondit : « Je n'ai pas besoin de vous ; fai pris les mesures convenables pour que Buonaparte n'aille pa^ plus loin ; je réponds de tout. Vous pouvez vous retirer »; que n'étant nullement contents de cette réponse lis

ont insisté, mais qae leurs vives sollicitations n'ont produit aucun effet, et que Massôna, au lieu de les écouter davantage s'est retiré du balcon ; qu'en ce moment, ils se rendirent chez M. de Montgrand, maire de Marseille, lequel les accueillit avec satisfaction et leur promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour qu'une offre aussi louable ne restât pas sans exécution; que, deux jours après, il n'y eut que deux compagnies de portefaix, formant en tout trois cents hommes qui furent admises à faire partie des compagnies franches dirigées sur la route de Gap ; que les autres portefaix qui n'étaient pas compris dans les susdites deux compagnies s'enrôlèrent dans les autres compagnies franches ; qu'enfin il y avait quatre jours qu'on savait à Marseille le débarquement de Buonaparte, lorsqu'il leur a été permis de partir. Et plus n'ayant décla.ré, nous commissaire, etc.

Antoine Maurin. Caire.

Et, de même suite, le sieur Joseph Aubert, l'un des syndics du corps des portefaix, a fait la déposition suivante. « Je déclare que le 2 ou 3 mars dernier, ayant appris le débarquement de Buonaparte, de concert avec mes collègues nous décidâmes de nous présenter de suite et d'engager tous nos camarades les portefaix de s'armer et de s'équiper pour partir de suite pour aller s'opposer à la marche de Buonaparte. Malgré mes peines et soins, ainsi que celles de mes collègues, l'ordre de départ ne nous fut donné que le 6 mars, jour de lundi â quatre heures après-midi. Voyant que tout le corps des portefaix n'était pas admis à partir en masse comme telle était notre intention, je me décidai à partir en qualité de volontaire dans la compagnie de la garde nationale dont je faisais partie sous les ordres de M. Flotte, capitaine. Je déclare que les autres portefaix se sont enrôlés de suite dans la compagnie que l'on formait pour aller à Sisteron, parce que, malgré notre bonne volonté et notre zèle, des corps

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distincts de portefaix n'ont point été formés. Et plus n'ayant dit, malgré nos interpellations verbales, etc.

M. AuBERT, (rue Quai Dauphin, n^ 6). Caire.

Le sieur Guillaume Mérentier, l'un des syndics des portefaix, demeurant rue Neuve, n«> 56, a fait la déposition suivante : « Je déclare que, le 3 ou 4 mars, je me suis rendu auprès de mes collègues; je leur ai dit qu'il convenait que le corps des portefaix se montrât dans une occasion où il s'agissait d'arrêter la marche de Buonaparte et empêcher de nouveaux malheurs. Mes collègues furent bien de mon avis. Je fus trouver M. le comte de Panisse qui avait demandé les syndics des portefaix; dans le moment que je lui parlais il était en la compagnie de M. Gavotty. M. de Panisse m'engagea d'inviter tous mes camarades à marcher pour aller à la rencontre de Buonaparte. Je répondis à M. de Panisse que j'allais voir mes collègues, que des affiches seraient mises dans le bureau des syndics et au coin de toutes les palissades où se tiennent les portefaix, et qu'ils étaient tellement animés pour la cause du Roi qu'ils seraient prêts tout de suite à marcher si l'on voulait. Mes collègues ainsi que moi, et même toute la ville de Marseille, peuvent assurer que le corps des portefaix montra le plus grand empressement dans cette circonstance. Je déclare de plus qu'ayant été empêché de marcher en personne, je fis partir mon fils qui est mon seul enfant. Et plus n'ayant déclaré, etc.

Guillaume Mérentié. Caire.

Le sieur Pierre Simon, demeurant rue Bouterie n* 14, Tun des syndics des portefaix, a fait la déposition suivante : « Je déclare que, lorsque j'ai appris que Buonaparte était débarqué, mes collègues, ainsi que tous les portefaix de Marseille, étaient disposés à marcher en masse ; mais ce que j'ai à dire à ce sujet, c'est que, malgré notre bonne volonté, l'on nous a fait partir trop tard, tandis que nous étions prêts à partir à la

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minute, et que nous ne demandions autre chose que l*ordre de départ. Par mon âge n'ayant pu marcher, j'ai fait partir mon fils, qui a fait toutes les campagnes pour la cause royale. Et plus n'ayant dit, etc.

Pierre Smon. Caire.

Le sieur Sauveur Ribe, premier syndic du corps des portefaix, demeurant quai Dauphin n^* 25, a fait la déposition suivante : Je déclare qu'à l'époque du 3 mars, lorsqu'on apprit le débarquement de Buonaparte, j'ai coopéré de tous mes moyens, de concert avec mes collègues, pour utiliser la bonne volonté du corps des portefaix qui voulaient partir de suite en masse, pour aller s'opposer au passage de Buonaparte. Malgré le zèle du corps des portefaix, l'ordre du déparpour aller à Sisteron ne fut donné que quatre jours après que l'on eut reçu i Marseille la nouvelle du débarquement de Buonaparte. Nous étions tous animés pour la cause du Roi, mais malheureusement les ordres n'ont été donnés que trop tard. Et plus n'ayant dit, etc.

Sauveur 'Ribe Caire.

L'an 1816 et le 10 janvier... avons invité à comparaître par devant nous M. Séguier, commandant de la garde nationale à cheval de Marseille, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance relativement au départ des compagnies de la garde nationale et des corps francs levés dans les premiers jours de mars pour se rendre à Sisteron et s'opposer au passage de Buonaparte, ainsi que les démarches qui ont été faites par la garde nationale de Marseille auprès du maréchal Masséna. A ce sujet, M. Séguier a fait la déposition suivante, il a dit :

Je déclare que le 3 mars, à onze heures du soir, j'appris au Cercle le débarquement de l'usurpateur. Je fus aussitôt chez M. le maréchal Masséna pour savoir si la nouvelle était vraisemblable ; il me reçut assez froidement et me dit avec

ao SOUVENIRS BT idÊMOIRBS

beaucoup de tranquillité : « Tout cela n'est rien ; il faut maintenir l* ordre en ville ».

Le lendemain 4, la nouvelle étant répandue et le peuple attroupé, je suivis l'impulsion générale et me rendis chez le Maréchal pour lui témoigner que toute la garde nationale et le peuple entier voulaient marcher contre Buonaparte. Je lui demandai la faveur de me rendre moi-même avec la garde nationale à cheval; il me fit à peu près la même réponse que la veille ; lui ayant observé que le temps était précieux et qu'il serait difficile de rétablir Tordre en ville, s'il ne consentait pas de suite à accorder ce qu'on lui demandait, il ajouta qu'il avait pris des mesures, qu'il n'avait pas besoin de la garde nationale, et qu'au reste il donnerait des ordres à M. de Panisse.

Le 5 à dix heures du matin, je me présentai de nouveau chez M. le maréchal qui, en me voyant, me dit aussitôt : a J'ai donné des ordres pour le départ », et cependant ce ne fut qu'à quatre heures du soir qu'il les donna à M. de Panisse qui me les transmit aussitôt. Je partis le soir avec un détachement de la garde nationale à cheval, et j'arrivai le 8 courant à Gape {sic) à deux heures après minuit, où j*appris l'entrée du tyran à Grenoble. Chargé pendant quelques jours du commandement de la place en l'absence du général i

Rostolan, je fis arrêter un chirurgien et un officier de l'état- i

major qui voulaient aller à Grenoble, et ce ne fut que sur '

l'exhibition, que me fit ce dernier, des dépêches du maréchal Masséna au général Mouton-Duvernet, que je laissai continuer la route de Grenoble à ces deux individus.

A mon retour de Gap, j'acquis la conviction qu'il n'y avait que les gardes nationales qui pouvaient arrêter ce fléau de l'humanité, surtout à Tunique position de Sisteron. Me trouvant un soir chez le Maréchal, il me dit : « M. Séguier, je suis content de votre conduite; mais, dites-moi, vous n'avez pu arrêter le général Chabert? — Général, lui répondis-je, il n'a pas dépendu de moi. J'ai fait mon possible, mais il

INTERROOATOIRBS Qf

fallait en arrêter un autre avant Jui. » Alors, me tournant le dos, il dit tout bas à un de ses officiers qui étaient là : « Voilà les gens du Midi ».

Le maréchal Masséna étant de retour du voyage qu'il fit à Toulon, et, peu de jours avant son départ pour Paris, Tétatmajor de la garde nationale étant dans la dure nécessité d'aller lui faire visite, M. le Maréchal nous dit, avec un air farouche : « Vous devez, messieurs, donner l'exemple ; vous devez mettre autant de drapeaux tricolores qu'il vous a plu en mettre de blancs Tan dernier ; faites des fêtes et réjouissezvous de l'heureux retour de notre auguste et légitime empereur ; j'emploierai tous mes soins pour lui faire oublier votre conduite, ainsi que pour vous faire accorder le port franc. »

Lecture donnée, etc.

J. SÉGUiER, Carré.

L'an 1816 et le 10 janvier avons invité à comparaître

M. Borély, commandant la première cohorte de la Garde nationale de Marseille {mêmes questions qu'à Séguier).

M. Borély a fait la déposition suivante : il a dit que le 4 mars dernier, ayant appris le débarquement de l'usurpateur, il se rendit de suite chez M. le comte de Panisse, qu'il rencontra M. Roux Bonnecorse, commandant la 2* cohorte de la garde nationale, qui, venant aussi d'apprendre la même nouvelle, se rendait également chez M. de Panisse. Lui ayant demandé des ordres, M. le comte de Panisse se rendit avec eux> suivi par beaucoup d'officiers de la garde nationale et volontaires de la dite garde, chez le maréchal Masséna, pour lui offrir les services de la garde nationale. Le Maréchal ne parut pas vouloir les agréer. Ils y retournèrent encore le soir, pour renouveler les mêmes offres, et presser le départ des braves qui voulaient marcher. Le Maréchal ne voulut rien ordonner, disant que le service de la garde

aa SOUVBNIRS BT MâMOIlŒS

nationale était inutile. Ce ne fut que le lendemain, dimanche au soir, que le départ fut ordonné, d'après les sollicitations réitérées; mais les retards que Ton fit éprouver dans la distribution des sacs, mirent le bataillon qui fut commandé, dans le cas de ne partir que le lundi après dinée. Les marches et les contre-ordres que Ton fit essuyer au bataillon ne tendaient à rien moins qu'à dégoûter ces braves, qui furent jusqu'à Gap, d'où ils retournèrent, sans avoir rien pu effectuer d'utile à la cause du Roi.

Lecture donnée, etc.

Le Colonel commandant la Garde Nationale, Borély.

Caire.

L'an 1816 et le 19 du mois de janvier avons invité i

comparaître M. Louis Massot, lieutenant de la compagnie

d'artillerie urbaine, demeurant à Marseille, rue de FArmény, no 1, et l'avons interpellé de (même question qu'à Séguier).

M. Massot a fait la déposition suivante :

Le S mars dernier, au môme instant que l'on a appris à Marseille le débarquement de Buonaparte, la majeure partie des artilleurs de la Garde Urbaine, s'est présentée à Masséna, pour lui offrir de partir de suite, et d'aller s'opposer au passage de Buonaparte. J'étais du nombre, et M. le Maréchal nous répondit que cela n'était pas nécessaire, et qu'il avait tout prévu. Néanmoins, à force de sollicitations, trois jours après, il autorisa seulement le départ de 43 canonniers de la Garde Urbaine, avec deux pièces de canons et 2 caissons. Par les marches que l'on fit faire à ce détachement on conclut que nous étions joués ; j'appris par mes camarades que le général MioUis avait passé la revue des gardes nationales à Sisteron, avec une cocarde tricolore à son chapeau, et je ne pus m'empécher de dire que « le général MioUis n'était pas plus de bonne foi que le maréchal Masséna ». Lorsque le marô-

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chai Masséna a autorisé un second départ d'artilleurs de la Garde Urbaine, au nombre de 58, avec deux pièces de canon et quatre caissons, c'était le 26 mars dernier; à cette époque, Buonaparte était déjà à Paris, et nous ne sommes rentrés à Marseille que le 12 avril dernier, où no as avons trouvé que Topinion publique était fortement prononcée contre le maréchal Masséna, et que, s'il n'eût craint l'esprit du peuple, il se serait prononcé dès le premier jour (sic). Lecture donnée, etc.

L* Massot. Caire.

L'an 1816 et le 12 du mois de janvier, nous, commissaire général, etc., avons invité M. le chevalier Toscan du Terrail, capitaine commandant la gendarmerie royale du département de B.-d.-R., chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis et de la Légion d'Honneur, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance relativement à la conduite et aux actions de M. le maréchal Masséna à l'époque du mois de mars dernier, et notamment si la gendarmerie des B.-d.-R. a fait à la dite époque quelque démarche auprès de M. le Maréchal pour aller s'opposer au passage de Buonaparte. M. le chevalier Toscan du Terrail a fait la déposition suivante :

Le 3 mars 1815, vers les huit heures du matin, M. le colonel Vincent, pour lors commandant la 23* légion de la gendarmerie royale, me fit prévenir de passer chez lui. Je m'y rendis de suite : il me fit part d'un rapport du brigadier de Cannes, qu'il me dit avo-r reçu le matin à deux heures. A ce rapport était joint copie d'un ordre du général Cambronne. Ce brigadier le prévenait qu'il était débarqué au golfe Jouan environ soixante soldats, qu'on prétendait môme que l'empereur y était. L'ordre était conçu en ces termes : « Il est ordonné à M... (ne me rappelant pas du nom), brigadier de gendarmerie à Cannes, de se rendre avec sa brigade au golfe Jouan, si mieux il n'aime y envoyer ses chevaux qui

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lui seront payés comptant ». Le brigadier ajoutait dans son rapport : « Vous sentez que je n'ai voulu faire ni une chose, ni l'autre. »

Je demandai à M. le colonel s'il n'avait pas communiqué ce rapport, qui me paraissait de la plus haute importance, à M. le maréchal Masséna. Il me répondit affirmativement et ajouta que M. le Maréchal n'avait pas été surpris de ce rapport ; qu'il lui avait dit qu'il savait ce que c'était; que M. le préfet maritime lui avait écrit que Buonaparte avait licencié quelques troupes, que sans doute les hommes débarqués au golfe Jouan en faisaient partie. D'après ce, M. le colonel et moi pensâmes que c'était quelque sous-officier ou soldat qui s'était paré du nom du général Cambronne pour donner cet ordre au brigadier de Cannes.

Dans l'après-midi de la même journée, M. le colonel Vincent me fit encore prier de passer chez lui. Je m'y rendis pareillement. De suite, il me communique un nouveau rapport qu'il avait reçu relativement à ce débarquement ; il était plus circonstancié. Au lieu de 60 hommes, c'était environ mille ; il n'y avait plus de doute que Buonaparte n'y fût. M. le maire de Cannes l'avait vu et s'était entretenu avec lui. Je demandai à M. le colonel s'il n'avait pas fait part de ce rapport à M. le Maréchal. Il me répondit que oui : « Quelles mesures a-t-il prises ou compte-t-il prendre ? » dis-je vivement. « Il paraît fort entrepris, me répondit M. le colonel, il ne sait à quoi se décider. Je lui proposai de me mettre à la tête de la gendarmerie, et de partir de suite pour arrêter Buonaparte. Il s'y est opposé en me disant que ma présence était plus utile ici qu'ailleurs. — Il n'y a qu'un moyen, repartis-je; je connais les localités. Il faut que de suite l'on dirige en poste sur Sisteron un détachement composé de garde nationale et de troupe de ligne. Il est si facile de s'opposer au passage du pont de Sisteron qu'il n'y a pas besoin d'être nombreux. Je suis connu dans le pays ; j'ose dire qu'on a quelque confiance en moi. Si M. le Maréchal m'y autorise, je partirai en avant en

mTBRROGATOIRBS sS

prenant des chevaux de relais dans les brigades, et je ferai sonner le tocsin dans les villages des environs de Sisteron, croyant cette mesure seule propre à arrêter Buonaparte et sa troupe dans un pareil passage, quand même le détachement ne pourrait arriver à temps. Je vous en prie, mon colonel, retournez chez M. le Maréchal et soumettez-lui ces observations. Dites-lui qu'il n'y a pas un instant à perdre ». M. le colonel s'y rendit, mais il ne put, à ce qu'il me rapporta» quoiqu'il pût lui dire, le tirer de l'indécision où il était. M. le colonel m'ajouta que ^M. le Maréchal lui avait demandé s'il avait fait part de ce rapport à M. le préfet d'Albertas ; que sur sa réponse négative, il lui avait dit : « Eh bien, ne lui en parlez pas ! Je le verrai, et lui en ferai part moi-même, m

Je ne cachai à personne mon opinion sur les mesures é prendre; je la manifestai publiquement et je fus vivement affecté de ce qu'elle n'avait pas été adoptée. Et plus n'ayant dit, nous commissaire avons interpellé M. Toscan du Terrail en sa qualité de capitaine commandant la gendarmerie royale, de nous déclarer a s'il n'est pas à sa connaissance que la garde nationale de Marseille, et même la majeure partie des habitants, se soient présentés chez M. le maréchal Masséna à ladite époque du mois de mars, pour offrir de partir en masse et aller s'opposer au passage de Buonaparte ? » M. le chevalier du Terrail a répondu affirmativement.

Lecture donnée, etc...

Chevalier Toscan du Terrail. Caire.

Le 16 janvier 1816, et après l'invitation qui nous a été adressée par M. le commissaire général de police à Marseille, avons engagé le sieur Régnier, sous-inspecteur aux revues résidant à Toulon, à se rendre devant nous, et l'avons invité à nous faire part de ce qui aurait pu parvenir à sa connaissance de la conduite du maréchal Masséna, à l'époque du débarquement de Buonaparte. En conséquence le sieur Régnier nous a fait la déclaration suivante :

Le 3 mars dernier, ayant entenda dire dans le public que soixante hommes venant de Tile d'Elbe étaient débarqués au golfe Jouan, je me rendis chez le Maréchal pour savoir si cette nouvelle était vraie. J'entrai au bureau de Tétat major; j'y vis divers officiers attachés au maréchal Masséna. L'un d'eux, dont je ne me rappelle'plus le nom, m*apprit que Buonaparte était débarqué i Cannes avec environ huit cents hommes. Je ne puis me rappeler si je vis ce jour-là le maréchal Masséna, mais je crois plutôt que non. Je crois me souvenir que le même jour les 83« et 58* régiments partirent de Toulon pour se rendre i Sisteron. Je ne suis pas certain d*avoir passé la revue de ces corps. Ce que je puis certifier, c'est que le maréchal Masséna ne m*a parlé ni le 3 mars, ni les jours suivants, ni du débarquement de Buonaparte ni de ses intentions. Le 4 mars, étant chez le maréchal Masséna, je vis arriver MM. d'Albertas, préfet de Marseille, de Montgrand, maire de la même ville, et M. le commandant de la garde nationale de Marseille. Us venaient offrir les services d'environ une centaine d'hommes qui les suivaient et qui voulaient marcher sur Buonaparte. Le maréchal sortit de chez lui, dit à ces hommes qu'il leur savait gré de leur zèle, et leur ordonna d'aller se faire inscrire pour avoir des armes : environ 60 hommes seulement s'inscrivirent à la commune. Alors M. le marquis de Rivière prit le parti d'organiser les compagnies franches de Marseille, où entrèrent la plupart des individus qui étaient venus offrir leurs services.

D. N'avez-vous point passé la nuit du 3 au 4 mars chez le maréchal Masséna, et n'êtes-vous point sorti le 4 à la pointe du jour, portant sous votre bras un gros rouleau de papiers ? Quels étaient ces papiers, et quelles sont les personnes qui passèrent la nuit chez le maréchal ?

R. Je jure que je n'ai passé ni cette nuit ni aucune autre chez le maréchal Masséna, et que j'ignore quelles sont les personnes qui ont pu y passer soit la nuit du 3 au 4 mars, soit toute autre.

D. N'avez-vons jamais eu de relations directes avec le maréchal Masséna ?

R. Je n*ai jamais eu de relations directes avec le maréchal. Je n*en ai eu qu'avec les colonels des divers corps qui recevaient les ordres de départ et pour les revues nécessaires .

D. Connaissez-vous les personnes qui peuvent avoir eu i Toulon, des relations directes avec le maréchal Masséna depuis le débarquement de Buonaparte ?

R. Je ne connais personne hors le général Emouf qui ait eu des relations directes et intimes avec le maréchal, et j*ai été à même de savoir que le maréchal partageait la façon de penser bien connue de cet officier général.

Et de tout ce que dessus, lecture donnée à M. Régnier, sous-inspecteur des revues i Toulon, il a dit n'avoir rien i ajouter ni à retrancher, et a signé avec nous au bas de chaque page et de la présente les jour, mois et an que dessus. Le commissaire spécial, A. db Rosilt.

Reonibr.

P. S. — M. Régnier a ajouté qu'il n'était point sorti de chez le maréchal Masséna le 4 mars au matin, et qu'il ignorait quels pouvaient être les papiers dont on lui parlait. Il ne se souvient point d'avoir communiqué aucune lettre au maréchal ni d'en avoir reçu, ou de ses bureaux, aucun rouleau de papiers.

Le commissaire spécial, A. db Rosilt.

Rbonibr.

L'an 1816 et le 17 janvier, nous, commissaire général, avons fait comparaître M. Estubi, capitaine de la quatrième compagnie des volontaires royaux, 2>°« bataillon, demeurant i Marseille, rue Bernard de Berre, n^ 4, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance relativement aux demandes qui furent faites par plusieurs officiers de la ligne auprès de M. le maréchal

Masséna à l'époqne du débarquement de Buonaparte dans les premiers jours du mois de mars dernier. M.Estubi a fait la déposition suivante :

Dans les premiers jours du mois de mars, me trouvant à Marseille, ayant été réformé du 6« régiment de ligne dans lequel j'étais sergent-major, je me joignis à M. Descaros, officier à demi-solde, et à M. Arnaud, officier licencié; nous nous présentâmes chez M. le maire pour lui offrir nos services et le prier d'en parler à M. le maréchal Masséna, à l'effet qu'il fût bientôt délivré des armes à une compagnie que nous avions formée pour aller nous opposer au passage de Buonaparte.

Le lendemain M. le maire nous dit que M. le maréchal Masséna lui avait répondu qu'il n'avait point d'armes ni de munitions. Chaque jour nous nous présentions; chez M. le maire, qui nous disait que tout dépendait de M. le maréchal Masséna, auquel il faisait de vives représentations pour faire accueillir notre demande. Et ce ne fut enfin que dix jours après que l'on eut appris à Marseille le débarquement de Buonaparte au golfe Jouanque nous parvinmes à obtenir des armes. L'on nous donna pas de munitions. Néanmoins dans l'espoir d'en trouver en route, nous nous rendîmes à Aix, avec la compagnie, où nous avons dû rester plusieurs jours pour y attendre des munitions. Ce retard faisait crier tous les volontaires, qui disaient que tous ces retards qu'on leur faisait éprouver n'avaient d'autre but que de retarder le départ (sic). Nous nous mîmes enfin en route dans le même état, et plusieurs d'entre nous s'étant aperçus que nous étions précédés par des troupes de ligne et que d'autres nous suivaient, étant les unes et les autres abondamment pourvus de cartouches témoignèrent la crainte de nous trouver entre deux feux sans pouvoir opposer de la résistance; nous sommes arrivés jusqu'à Mens, où nous apprîmes la défection du général Gardanne ; nous reçûmes l'ordre de retourner à Sisteron ; là, les troupes de ligne nous abandonnèrent, et

nons partîmes pour la Sausse avec la garde urbaine de Marseille. Il est certain que s'il eût été fait droit à nos demandes» et qne nous eussions pu partir de Marseille au moment que nous l'avons offert, nous serions arrivés à temps à Sisteron, pour nous opposer au passage de Baonaparte.

J'observe que lors de mon départ de Marseille je n'étais que sous-lieutenant dans la !'• compagnie; je fus nommé lieutenant à Sisteron, par ordre du général Ernouf, et dans le mois de juillet dernier, je fus nommé capitaine de la 4^^ compagnie des volontaires royaux, par ordre du général Perreymond.

Lecture donnée, etc.

EsTUBi, Caire.

L'an 1816 et le 18 du mois de janvier, — avons invité M. Jean-Baptiste Vidal, banquier, demeurant rue Paradis, n» 72, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance relativement à la conduite et aux actions de M. le maréchal Masséna, à l'époque où l'on apprit à Marseille le débarquement de Buonaparte au golfe Jouan, et notamment quelle fut la réponse de M. le maréchal Masséna, lorsqu'il fut lui communiquer une lettre qu*il venait de recevoir de Cannes, sous la date du 2 mars.

M. Vidal a fait la déposition suivante :

« Je fus d'abord, le 2 mars dernier, communiquer une lettre que j'avais reçue sans signature, venant de Cannes, à M. Raymond, remplissant les fonctions de maire, qui m'engagea d'en faire part à M. le maréchal Masséna ; et, m'étant transporté chez lui, après avoir pris lecture de ma lettre, il me répondit qu'il la gardait. Cette lettre contenait le débarquement d'environ 1,200 hommes au golfe Jouan, au nombre desquels on assurait que Buonaparte était. Je déclare que M. le maréchal Masséna ne m'a fait aucune autre question ni observation au sujet de ladite lettre. Voilà tout ce que je puis déclarer. )»

Lecture donnée, etc. Caire, Vidal Fils.

3o sotrvxNiBfl WË MiMonutt

L'an 1816 et le 19 du mois de janTier, nous... avons invité... M. le chevalier Jean-Baptiste Lautard, docteur en médecine» demeurant rue Grignan, n» 16, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être i sa connaissance relativement i la conduite et aux actions de M. le maréchal Masséna, i l'époque où Ton apprit i Marseille le débarquement de Buonaparte au golfe Jouan.

M. le chevalier Lautard a répondu qu'ayant été le médecin de M. le maréchal Masséna à l'époque précitée, il lui avait toujours entendu parler de sa maladie et jamais d'affaires politiques.

D. N'avez-vous pas connu un aide-de-camp arrivé auprès de M. le maréchal Masséna» peu de temps avant le débarquement de Buonaparte?

R. Non.

Lecture faite i M. le chevalier Lautard, etc.

Lautard D% Chevalier de la Légion d'Honneur. Caire.

L'an 1816 et le 22 janvier, nous avons fait comparaître M. Joseph Bataglia, sous-lieutenant de la l^* compagnie du 4« bataillon de la 2" légion de la garde nationale, demeurant rue Fortia, n^ 6, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité tout ce qui peut être à sa connaissance, relativement . au départ des compagnies de la garde nationale et des corps francs levés dans les premiers jours de mars dernier pour se rendre à Sisteron et s'opposer au passage de Buonaparte, ainsi que les démarches qui ont été faites par la garde nationale de Marseille auprès de M. le maréchal Masséna, i ce sujet.

M. Bataglia a fait la déposition suivante :

Le 3 mars dernier, ayant appris le débarquement de Buonaparte, je me rendis au café Casati pour engager mes amis à se joindre à moi, à l'effet d'aller chez le maréchal Masséna pour demander l'autorisation de partir et aller nous opposer au passage de Buonaparte. Etant à nous concerter i

IMTERBOOATOIRX8 3l

ce sujet, nous vîmes passer M. le comte de Panisse, suivi d'une foule innombrable de gardes nationaux et de peuple qui criaient aux armes. Nous courûmes, à Tinstant, nous joindre à eux et dans notre trajet jusqu'à l'hdtel du maréchal nous voyions affluer, de toutes les rues latérales donnant dans la rue Paradis, une immensité d'habitants qui venaient se joindre à nous pour le même motif. Arrivés devant la porte de l'hôtel du maréchal Masséna, M. le comte de Panisse fut le seul à y entrer, et les cris ayant redoublé, le maréchal Masséna parut à son balcon, faisant signe avec la main qu'il voulait parler et, d'une voix mal assurée, il dit : « Mes amis, soyez sans inquiétude ; j'ai pris toutes les mesures nécessaires; je suis avec vous et je serai toujours parmi vous ». L'on continua de crier : « Donnez-nous des armes », et les gardes nationaux disaient : « Laissez-nous partir en poste à nos frais ». L'on se retira en murmurant et plusieurs disaient : « Le maréchal devait le savoir avant nous, il est surprenant qu'il n'ait pas encore donné des ordres et il est évident qu'il nous trahit ». Ce n'a été que deux jours après que l'on a obtenu l'ordre du départ, auquel il n'a consenti que par la crainte des menaces populaires qui devenaient si fortes qu'il fit doubler la garde de sa porte, déjà très nombreuse. Le 5 mars, nous sommes restés toute la journée sous les armes, attendant des munitions et l'ordre du départ qui ne fut donné qu'à quatre heures après-midi. L'on ne nous délivra pas de munitions. Nous apprîmes à Sisteron que le général MioUis, passant en revue la troupe de ligne, avait à son chapeau une cocarde tricolore. Par toutes les marches et contre-marches qu'on nous a fait faire sans utilité, nous avons été convaincus que le maréchal Masséna avait, effectivement, donné des ordres nécessaires pour rendre sans succès le zèle des Marseillais.

Lecture donnée, etc.

Caire. J. Battaglia, sous-lieutenant des Grenadiers.

Su SOUVENIRS BT MÉMOIRES

IV. — Dépositions du docteur Lautard et de MM. Jordany et H. Huard communiquées à M. Decazes, le 27 février

L'an 1816 et le 23 février...., avons invité à comparaître par devant nous M. le chevalier J.-B. Lautard, docteur en médecine, demeurant rue Grignan n® 16; nous lui avons fait lecture de la déposition par lui faite le 19 janvier dernier et l'avons invité à nous dire sincèrement et sans omission tout ce qui pouvait être encore à sa connaissance sur la conduite de M. le maréchal Masséna avant et après le débarquement de Buonaparte.

M. Lautard a répondu qu'il persistait dans sa précédente déposition, ne pouvant donner de plus amples renseignements sur des faits qui lui sont entièrement inconnus.

Nous lui avons observé qu'ayant été, en sa qualité de médecin de M. le maréchal Masséna, dans le cas de le voir assez souvent, on pouvait présumer qu'il a eu occasion de connaître quelques détails ou quelques faits particuliers relatifs à la conduite de M. le maréchal, et qu'ayant été honoré des bontés du Roi, décoré par Sa Majesté, il ne peut par aucune considération taire la moindre circonstance qui lui serait connue pour l'instruction de cette affaire.

M. Lautard a répondu que, décoré par Sa Majesté de la croix de la Légion^d'honneur, c'est pour rester fidèle à cet honneur qu'il a déclaré s'en tenir à sa première déposition.

Lecture faite à M. le chev. Lautard de sa déposition ci-dessus, etc.

Par délégation, Pierre Rebufat, Chevalier de la Légion d'honneur, D' Lautard.

L'an 1816 et le 21 février, nous avons cité M. Jordani, officier dans le ci-devant régiment du roi, demeurant en cette ville rue Breteuil, n« 2, et l'avons interpellé de nous

déclarer avec vérité tout ce qu'il a pu savoir des actions et de la conduite de M. le maréchal Masséna lors du débarquement de Buonaparte en mars dernier. A laquelle interpellation M. Jordani à répondu qu'il n'eut pas plus tôt appris le débarquement, qu'il courut offrir ses services à M. le maréchal Masséna, sollicitant comme une faveur Tordre d'aller contribuer à repousser l'usurpateur ; qu'il fit cette offre le 4 du mois de mars, et qu'il pense avoir été le premier officier de la ligne à en avoir fait une semblable dans cette circonstance; que M. le maréchal le loua de son zèle, fit inscrire son nom et son adresse, et lui promit de le faire appeler au moment où il serait nécessaire. Le répondant a dit déplus, que, huit jours s'étant écoulés sans qu'on l'eût faitprévenir, il se présenta de nouveau et un aide de camp lui répondit qu'il pouvait se retirer « qu'on n'avait plus besoin de lui », M. Jordand a déclaré qu'il n'a plus revu M. le maréchal Masséna que le jour de l'entrée à Marseille de Mgr le duc d'Angoulême, et qu'à cette occasion lui répondant, se trouvant aux fenêtres de la maison de M. le docteur Niel, rue S. Ferréol, il entendit ce dernier s'écrier devant Mgr au moment de son passage « qu'un traître était à son côté. » M. Jordani nous ayant dit n'avoir plus rien à déclarer, etc. Par délégation, P. Rebufat. J. Jordani.

L'an 1816 et le 21 février, nous avons cité M. Huart adjudant commandant retraité, demeurant en cette ville rue Fortia n» 28, et l'avons interpellé de nous déclarer avec vérité ce qui se passa dans la visite qu'il fut faire à M.^ le maréchal Masséna à l'époque du débarquement de Buonaparte au mois de mars 1815.

A quoi M. Huart a répondu qu'il ne s'est point présenté chez M. le maréchal Masséna à l'époque dont il s'agit ; qu'il était allé lui rendre ses devoirs pour le jour de l'an précédant cette époque ; mais qu'autrement il n'a eu d'autre communication avec M. le maréchal que par deux ou trois rencontres

34 SOUVENIRS BT UÈÈIOIBJSB

à la promenade, et que dans ces occasions tout s'était borné aux remerciements que lui déclarant avoit fait sur Tinformation que M. le maréchal Masséna avait bien voulu prendre de sa santé.

Nous» commissaire général, avons de plus interpellé M. Huart de nous déclarer tout ce qu'il aurait pu savoir directement ou indirectement de la conduite et des actions de M. le maréchal Masséna dans le temps qui a précédé et suivi le débarquement de Buonaparte au golfe Jouan; et à ladite interpellation mondit sieur Huart a répondu que rien à ce sujet n'est parvenu à sa connaissance, et qu'il n'a été instruit que de ce qui était connu du public par les actes des autorités.

Huart nous ayant dit n'avoir plus rien à déclarer, nous lui avons fait donner lecture, etc.

Par délégation, P. Rebufat, chevalier de Saint-Louis. Noël HUÀRD, adjudant commandant retraité.

de l'anolen régime

Encore un soldat anonyme qui va nous retracer les péripéties de sa vie de campagne. Quel est-il ? Quelques détails échappés à sa plume, divers petits faits recueillis par lui au milieu de ses souvenirs pourraient servir sans doute, après maintes recherches longues et laborieuses, à reconstituer la personnalité de cet inconnu et à trouver son nom. Mais à quoi bon ces essais d'anthropométrie morale? Pour finir par distinguer tout à fait les traits d'une physionomie dont les vagues contours n'altèrent en rien le caractère» pour particulariser Tétat-clvil d'une individualité dont l'indécision est un attrait et môme — on peut le dire sans crainte — un enseignement. Inconnue et voilée, cette voix de jadis exprime mieux les sentiments de son temps ; elle semble ainsi une de ces paroles anonymes qui sortant de la foule des humains résume et symbolise les aspirations du moment où elle se fait entendre, les besoins des êtres du milieu desquels elle surgît. Unus ex maltis. Il se dégage ainsi une leçon instructive de ces accents innommés et loin d'être plus grande en se précisant, elle gagne au contraire à cette indétermination.

On verra bien vite que notre inconnu est bien l'homme de son temps: il en eut les passions et les aventures. Il part d'abord pour le Levant et y fait campagne pendant quatre années consécutives. Revenu en France, il est saisi de cette fièvre d'agiotage qui troublait alors toutes les têtes et se met à jouer avec Law. Bien entendu, le sort commun l'attendait et il perdit son argent comme tant d'autres, après avoir rêvé de richesses et de profits fabuleux. Que faire après cette catastrophe? Notre homme avait pris goût aux

36 soxnmmis bt MÉMonsi

émotions de la loterie, soit qu'il ait gardé ce défaut comme on dernier souvenir du sjr^^'^9 soit que sa nature aventureuse n'ait jamais répugné à l'incertitude de Tagiotage. Il va trafiquer en Hollande, puis, rentré en France, se met à vojager à travers les provinces et à jouer chemin faisant. Telle est la personnalité qui se dégage des pages qui vont suivre, personnalité intéressante, en somme, puisqu'elle incame les qualités et les vices du moment. Et de plus, notre homme a de Tesprit, de l'intrigue, du brio ; il conte avec vivacité ses aventures et il n'en faut pas davantage pour faire de lui un cas intéressant à suivre.

Nous publions ces mémoires anonymes d'après le manuscrit qui en est conservé à la bibliothèque de l'Arsenal sous le n® 3825 et qui parait être l'autographe même de l'auteur.

Journal de la campagne de 17 î 6 au Levant et du êiège de Corfou.

Après les malheurs de la campagne précédente, les Vénitiens consternés des grandespertesqu'ils avaient faites, (l)et encore plus de celles dont ils étaient menacés, se voyant seuls A soutenir la guerre contre les Ottomans, Temperenr différant toujours de se déclarer contre la Porte, et ne l'ayant fait qu'au commencement de la campagne, résolurent de faire les derniers efforts cette année. Pour cet effet ils firent travailler incessamment afin d'avoir une bonne flotte en mer, et traitèrent avec quelques princes et seigneurs de l'Empire pour plusieurs bataillons et troupes allemandes, voulant avoir jusqu'à quarante mille hommes sur pied. Et comme on avait perdu beaucoup d'officiers généraux dans la Morée, et qu'on avait besoin d'un général en chef^ le sénat fit traiter par son ambassadeur à Vienne avec le comte de Schoulembourg lequel eut la charge de Feld-Maréchal avec le soin de faire

(1) Les Tures avaient conquis le Morée en moins de deux mois et chassé les Vénitiens de tout .ce qu'ils possédaient encore è Candie et dans l'archipel.

MÉMOIRES D*UN SOLDAT Sj

fortifier et mettre en bon état de défense la place de Corfou que les Turcs se vantaient de vouloir attaquer et qui était le seul boulevard des états de la Sérénissime République, aussi bien que de toute Fltalie, et même de la chrétienneté.

Pendant cet hiver les maladies et la mortalité ont été grandes au Levant parmi les troupes, car, outre qu'elles n'étaient pas encore accoutumées au climat du pays, les pauvres soldats qui avaient beaucoup souffert pendant la campagne sur les vaisseaux n'ont eu que de très méchants quartiers, où ils n'étaient pas môme à couvert des injures de la saison, étant couchés sur les planches et môme par terre, sans paillasses, sans couvertures, sans bois pour se sécher et avec cela les vivres fort chers ; on a tâché cependant d'y remédier peu à peu, mais il a été impossible de le faire entièrement, ces tles manquant de bois et de paille.

Le 12 février 1716, la Reine de la mer^ vaisseau de guerre du premier rang, tout neuf, de 72 pièces de canon, sauta en l'air au milieu du port de Corfou avec 200 personnes qui étaient à bord, sans qu'on ait pu savoir comment est arrivé cet accident. Par bonheur quoiqu'il fut au milieu de tous les autres navires, il n'y eut qu'un vaisseau de guerre appelé la Colombe qui s'en trouva endommagé, on est après à repêcher les canons dont on a déjà trouvé plusieurs, et Ton espère de les ravoir tous.

Le 15« de février, au matin, le Feld-Maréchal arriva à Corfou ; le même jour de son arrivée, il alla visiter, avec le capitaine général Delûno, en dedans et en dehors les fortifications de cette place, qu'il trouva très défectueuses, étant faites à l'antique, et partout d'un trop haut profil, étant outre cela dominées, vues et enfilées des deux montagnes d'Abraham et de Saint-Salvador, d'où Ton est découvert jusqu'au pied dans le fossé capital. Le Feld-Maréchal résolut d'occuper ces deux hauteurs par des bastions détachés, de môme qu'une petite éminence entre deux, formant ainsi un nouveau front, ayant aussi dessein d'occuper l'île de Vido qui est au milieu

du port, d'où rennemi peut abîmer la ville par ses bombes et par ses canons,. et empêcher aucun vaisseau de pouvoir rester dans le port. Il avait demandé, pour exécuter ce projet, 8,000 travailleurs tous les jours; on lui en a promis é.OOOy et il s'est engagé de mettre en trois mois de temps la place en état de faire une longue et vigoureuse résistance, pourvu que rien ne manquât, et Ton a commencé les travaux sur ces deux montagnes le 23« février. Mais bien loin de là, tous les matériaux ont manqué généralement : la récolte des olives est venue, on a cessé de faire travailler les paysans, les troupes ont été embarquées, et à compter, Tun portant l'autre, à peine a-t-on eu 400 hommes par jour. Ainsi, loin d'avoir pu pousser les choses jusqu'à une certaine perfection, l'on n'a jamais pu seulement fermer la ville, ni avoir des portes aux ouvrages extérieurs; on a toujours fait entendre que tout dépendait de la flotte, qu'on tâchait de la mettre en bon état, outre que tant d'alliés, comme les Papalins, les Espagnols, les Portugais, les Maltais, les Florentins et les Génois, la joindraient, et que les Turcs, hors de l'archipel, n'oseraient jamais se faire voir en mer cette année, qu'on avait des nouvelles certaines que la flotte Ottomane manquait de bien des choses, entre autres de mariniers, et l'on ne savait pas vers la fin du mois de mai qu'elle eut fait encore aucun mouvement. En ce temps-là, Son Excellence le Feld- Maréchal reçut une lettre de Son Altesse le Prince Eugène, qui lui manda qu'il pouvait être sûr que les Turcs faisaient toutes les dispositions nécessaires pour attaquer l'île et la place de Corfou ; cette lettre fut d'abord traduite et insinuée au représentant public pour prendre les mesures là-dessus, et peu de jours après l'on vit venir quelques troupes des Turcs camper à Sajada, vis à vis de Corfou.

On n'avait rien su de la marche ni des mouvements que les infidèles faisaient en terre ferme, si ce n'est que quelque peu de cavalerie était passée près de Pargha ; on continua toujours 4 se flatter qu'ayant une flotte considérable en mer, il

n'y avait rien à craindre pour cette île ni pour cette place. Cependant, le Feld-Maréchal ne négligeait rien pour la mettre en état de défense ; il visitait tous les jours le travail des nouvelles fortifications, qui avançaient fort lentement pour les raisons que j'ai déjà dites. Et le 30* de mars, il alla visiter le détroit de la Serpe, ainsi nommé d'un petit écueil ou banc près de la nappe qui s'élève de 10 à 13 pieds sur l'eau, et par le moyen duquel les ennemis prétendaient pouvoir passer de la terre ferme dans l'île avec des pontons.

Il fut aussi le !•' avril visiter Pargha, qui est un fort situé sur une langue de la terre ferme d'Epire, environ à 50 milles de distance de la ville de Corfou, et qui est d'une grande conséquence pour cette place, tirant de là tous les bestiaux ; il trouva ce fort en assez mauvais état et fit la disposition nécessaire pour le fortifier.

Ayant appris qu'il y avait un grand magasin d'artillerie et de munitions de guerre à Prevesa et à Voniza dans le golfe d'Arta, et que ces deux places, outre qu'elles étaient en très mauvais état, n'étaient gardées que par de faibles garnisons qui ne passaient pas en tout 200 hommes, il proposa au capitaine général Delflno de s'en rendre maître, ne demandant pour cela que quatre galères, huit galiotes, douze cents hommes et quelques pièces de canon, moyennant quoi il promettait de prendre ce grand nombre d'artillerie et môme les garnisons qui étaient dans ces deux places, si elles ne les abandonnaient pas aussitôt; après quoi on les aurait fait sauter, pillant tous les environs et ramassant tout ce qu'on aurait pu trouver de Grecs pour les faire servir sur les vaisseaux. Mais le général Delflno, jugeant que la saison n'était pas encore propre, différa l'exécution de ce dessein, et le Provéditeur général des îles, Pisani, ayant été ensuite élu capitaine général, ne jugea pas à propos de l'exécuter, croyant que cela retarderait les préparatifs de la flotte qui n'étaient pas fort avancés. Et ce qui avait assez contribué à

4o SOUVENIRS ET MÉMOIRES

ce retardement était Tincertitude où Ton était, lequel des deux serait capitaine général, de leurs Excellences Delfino ou Pisani, ce dernier ayant refusé pendant quelque temps cette charge qu'il n'accepta enfin qu'assez tard.

Quoique toute notre flotte ne fut pas en état, on envoya cependant dès le commencement du mois de mai sous les ordres de son Excellence Flanginy, capitaine ordinaire, dix vaisseaux de guerre à Zante, et en attendant les autres, ils croisèrent entre cette île et le cap de la Sapience ; douze ou quinze jours après, le capitaine extraordinaire Cornaro les alla renforcer de dix à douze autres, et à mesure que le reste de la flotte arriva de Venise, on la fit partir pour Zante, où elle se trouva forte, vers la fln du mois de mai, de vingt sept vaisseaux de guerre et de deux brûlots, outre quelques bâtiments de transport.

Le capitaine général partit ensuite avec la flotte légère le 13«de juin au soir : le Feld-Maréchal fut de ce voyage et et nt arrivé le 14® à Pargha où il laissa quelques ordres, on en partit le même jour et toute la flotte légère arriva le 15* à Zante, où Ton apprit, non sans grand étonnement,quelaflotte Ottomane était à la Sapience qui est le port de Modon, forte de 60 vaisseaux de guerre, 2 brûlots, 15 galères et 30 galiotes.

Le capitaine général envoya aussitôt ordre à la grosse flotte qui était à la vue de l'île de Zante de venir dans la rade où elle se rendit toute le lendemain.

Un de nos vaisseaux de guerre appelé la Colombe avait perdu son mât de beaupré, s'étant heurté contre un autre pendant la nuit.

On perdit plusieurs jours à Zante à tenir conseil sans rien résoudre, les uns voulant qu'on allât attaquer les ennemis à la Sapience pour les empêcher de s'avancer dans nos eaux, les autres disant que ce serait trop risquer d'aller se commettre av »c une force si supérieure dans une mer si spacieuse, n'étant pas possible de surprendre les ennemis dans

Bf^OIRBS d'un soldat ^l

le port de la Sapience qui a plasieurs embouchures, et qu'on ferait mieux de croiser avec notre grosse flotte entre les îles de Zante et de Céphalonie pour oDserver les ennemis de près et tâcher de les combattre avec avantage pendant que le capitaine général s'en retournerait au plus vite à Corfou avec le Feld-Maréchal et la flotte légère.

Ce dernier avis fut suivi et la flotte légère partit de Zante le 23" ; elle arriva le 24 à Guardiani qui est un port dans Tîle de Céphalonie où nous fûmes obligés de rester jusqu'au 27, en ayant voulu partir plusieurs fois, mais le vent contraire nous obligea toujours de retourner au port.

Pendant ce temps-là, le Feld-Maréchal alla visiter la forteresse de Céphalonie, comme il avait fait aussi celle de Zante pendant son séjour dans cette île.

Le 25«, on aperçut un navire qui venait seul vers Guardiani ; c'était un de nos vaisseaux de guerre appelé la Foy, qui s'était égaré de la flotte, et avait perdu son beaupré, s'étant heurté contre un autre pendant la nuit : l'on envoya aussitôt des galères pour le remorquer, et il fut raccommodé sur le champ.

Le 26% un de nos officiers qu'on avait envoyé sur un vaisseau anglais pour savoir des nouvelles de l'armée Ottomane vint à Guardiani, et rapporta qu'il s'était trouvé tout d'un coup au milieu de la flotte Turque qui l'avait environné, et que le Capitaine Bassa l'avait fait venir à son bord avec le capitaine anglais, dont il n'avait pas eu peu d'appréhension, ayant déjà parlé autrefois au Capitaine Bassa. Il ne le reconnut pourtant pas, et il lui donna la lettre suivante pour les habitants des îles de Zante et de Céphalonie.

En voici la traduction française :

Lettre écrite par Chazi Méhémet Bassa, par la grâce de Dieu. Capitaine Bassa et gouverneur de toute la Mer blanche aux Principaux et Vieillards des îles de Zante et de Céphalonie. Etant envoyé avec cette forte et invincible armée par le tout paissant et le plus grand des Rois, l'empereur Sultan

4a 80UVSN1RS ET 1IÉMOIRB8

Méhémet, pour réduire sous sa puissance souveraine ces deux îles de Zante et de Céphalonie, j'envoie pour cet effet le présent ordre à tous, Principaux et Vieillards d'icelles, afin que selon le commandement de Dieu et de notre loi, vous vous obligiez de payer la tribut à Sa Hautesse, et vous soumettiez en bons vassaux, ne désobéissant en aucune manière à ce que je vous ordonne, parce que si vous vous montrez obéissants, Ton vous recevra avec bonté et Ton vous accordera ce qui conviendra; au contraire si vous n'obéissez pas et que vous nous donniez sujet de tourner nos armes contre vous, sachez qu'encore que vous vous soumettiez puis après comme sujets et que vous soyez contents de payer le tribut, alors il sera trop tard, et il n'y aura plus de miséricorde, et vos âmes seront chargées du sang qui se répandra. J'attends sans faute votre réponse, afin de disposer ou les actes de ma bonté ou les rigoureux effets de ma colère. Et rien davantage.

Le 12 de juin 1716.

On jugea bien que c'était une feinte du Capitaine Bassa qui irait tout droit dans le canal de Corfou, et l'on résolut de partir de là, sitôt que le vent le permettrait.

Le 27®, on partit de Guardini ; le 28 on arriva à Pargha ; on en partit le 29« et l'on fut encore obligé de s'arrêter le 30 à cause du vent contraire à Saint-Nicolas qui est un petit îlot près de la terre ferme d'Epire où la flotte fit du bois dont elle manquait. Cependant l'on fit partir devant le Feld-Maréchal avec deux galères pendant la nuit, et le 31« au matin il arriva à Corfou, où le capitaine général vint aussi le lendemain avec toute la flotte légère.

Pendant ces entrefaites le Capitaine Bassa ayant su que toute notre flotte était ensemble à Zante, partit de Modon et se jeta dans la haute mer sachant bien qvCil trouverait au large du vent favorable par rapport à la saison pour le

irtMOIRXS D*UN 80U>AT Cfi

conduire à Corfou vers où il s'avança à grandes bordées évitant soigneusement notre rencontre.

Le 4* juillet il entra dans le canal par le détroit de la Serpe et vint mouiller vis-à-vis de Butrinto à dix milles de la place de Corfou. Le môme soir de leur arrivée les Turcs en témoignèrent leur joie par de grandes salves d'artillerie et de mousqueterie, et dès le lendemain le Capitaine Bassa alla en personne sonder tous les endroits du canal, et reconnaître le terrain où il pourrait faire son débarquement avec plus de facilité.

Avant que de partir pour Zante on avait promis au Feld- Maréchal de faire travailler journellement 2.000 hommes aux fortifications, mais au retour il ne se trouva presque rien de fait, dont il ne fit pas peu de bruit, menaçant de ne vouloir pas entreprendre la défense de la place, puisqu*on négligeait si fort de la mettre en état. En efiTet les travaux sur les deux hauteurs n'étant point achevés, ne pouvaient servir qu'à favoriser Taltaque de l'ennemi ; la ville était encore toute ouverte en plusieurs endroits, et le peu de travail qu'on avait fait c'était à l'artillerie qui était encore presque toute placée en des endroits où elle ne pouvait servir à rien, et d'où il fallut Tôtèr pour la mettre autre part. La marine qui est très faible était entièrement exposée à la surprise, n'étant point garnie d'artillerie, ni pourvue de parapets; d'ailleurs toute la garnison ne se montait pas à 800 hommes en état de service, et les habitants de l'tle qui venaient avec toutes leurs familles et leurs meilleurs eCTets se retirer en foule dans la ville et dans la vieille forteresse principalement causaient une confusion et un désordre terrible, joint à la disette d'eau et des vivres, ayant été obligé, crainte d'en manquer, de diminuer aux soldats le biscuit d'une cinquième partie dès le jour que le Capitaine Bassa parut dans le canal ; cependant on tâcha de remédier à tout cela le mieux et le plus vite qu'on pût.

On fit d'abord débarquer 500 Esclavons et 250 Grecs de Zante qui étaient sur les galiotes qu'on fit désarmer, pour renforcer la garnison.

On ferma les ouvertures delà place avec des palissades, de môme que le fossé de la vieille forteresse et une ouverture derrière la citadelle de Saint-Sidère aussi dans la vieille forteresse, par où elle était exposée à la surprise.

On garnit toutes les murailles le long de la Marine avec de grosses poutres, pour jeter sur les assaillants en cas d'assaut, et Ton mit des planches soutenues par des petites poutres fichées dans la muraille pour servir de parapet là où il n'y en avait point.

On transporta le long de la Marine toute rartillerie en état de service, et l'on fit une batterie à fleur d'eau de quelques pièces de canon de fer sur le promontoire ou langue de rocher au devant de la porte Saint-Nicolas avec une autre pareille batterie au devant de la porte Spilée.

On tint pendant la nuit toute notre garnison sous les armes, le long de la Marine, et Ton mit une garde soutenue par des chevaux de frise à la porte de la vieille forteresse, pour empêcher les habitants d'y entrer en plus grand nombre, afln de pouvoir s'y retirer et s'y défendre avec moins de confusion, en cas de besoin.

On posta aussi sur le scoglio (1) de Vido une garde d'Esclavons qui avait soin d'y allumer du feu la nuit, afln de faire croire aux ennemis que nous avions occupé cette petite île.

Voyant que les habitants de l'île, qui étaient en grand nombre dans la ville, étaient tous gens bien faits et bien armés, l'on a tâché d'en tirer quelque service pour la défense de la place ; 'pour ,cet effet, on a voulu former des compagnies, mettant à leur tête des gentilshommes du pays, mais à peine les avait-on assemblés aujourd'hui qu'il ne s'en retrouvait pas un seul le lendemain, se débandant par la ville, où ils commettaient mille désordres, pillant les maisons, se tuant même entre eux et avec les soldats ; il est vrai aussi que

(1) ScogliOf en itaUen, signifie éoueU ou Ile.

IfÉMOIRBS d'îTN soldat 4^

plusieurs ne demandaient que du pain et qu'on n'en avait pas à leur donner; & la fln, on voulut les obliger, par force, d'aller au travail, mais ils se cachèrent dans les maisons et dans les cavernes, le long de la marine, d'autres s'embarquèrent et se sauvèrent où ils purent, et plusieurs môme se défendirent i coups de fusil contre ceux qui les voulaient contraindre d*aller au travail. Enfin, Ton n*en tira que très peu de services, si ce n'est qu'on en employa tous les jours quelques centaines au travail, et qu'auparavant d*être serrés dans la ville, comme ils se tenaient le plus souvent dehors, ils altrappèrent quelques Turcs qui s'étaient écartés. Le Feld-Maréchal en fit assembler aussi, quelques fois, quatre ou cinq cents et même jusqu'à mille, qu'il faisait paraître dans la plaine avec quelques compagnies d'Esclavons, pour tenir l'ennemi attentif, l'obliger à lever terre de loin et d'agir avec précaution et ménagement.

La même nuit de l'arrivée des Turcs dans le canal, le capitaine général partit avec la flotte légère pour aller joindre la grosse, mais ne l'ayant pu faire, il alla vers le royaume de Naples, pour tâcher de rencontrer les auxiliaires et donner avis à Venise de ce qui se passait. Il vint ensuite se poster derrière l'île de Corfou, afin d'avertir les bâtiments qui seraient en chemin de ne pas entrer par le détroit de la Serpe, et il eut le bonheur de rencontrer notre convoi, qui s'allait à pleines voiles dans les mains des ennemis, car l'ayant découvert, on lui tira un coup de canon pour signal, mais nonobstant cela, comme il poursuivait toujours son chemin, le capitaine-général fut obligé d'envoyer une felouque après pour l'avertir du danger qu'il y avait : ce convoi était composé d'un grand vaisseau de guerre tout neuf et de quelques bâtiments de transport, chargés de mille hommes et de toutes sortes de munitions, entre autre de fusils, de biscuits et de quatre-vingt mille sequins.

Voyant la faiblesse de la garnison, l'on conseillaau Feld-Maréchal d'abandonner les dehors pour se défendre uniquement

4d SOUVENIRS ET MÉMOIRES

notre flotte, et peu de jours après les autres auxiliaires : ils étaient en tout huit petits vaisseaux de guerre et dix-sept galères, savoir, quatre vaisseaux du Pape, et quatre de Malte, quatre galères du Pape, cinq de Malte, quatre d'Espagne, deux de Florence et deux de Gênes. Le capitaine général alla au-devant d'eux, avec toute notre flotte légère, les banderolles déployées, et ils se saluèrent l'un l'autre par trois décharges générales d'artillerie et de mousqueterie.

On étendit alors notre cordon en fort bon ordre, entre la terre ferme et l'île de Vido.

Le 24, les Turcs firent deux salves de canon et de mousqueterie sur leur flotte, en réjouissance de la prise qu'ils avaient faite d'un pinque français, chargé de trois cents hommes des régiments de Fugger et de Waldeck, montures, armes, etc., qui ne sachant pas que la flotte Ottomane était dans le canal, y était entré à pleines voiles, nonobstant les coups de canon que tirait un de nos petits vaisseaux, que le capitaine général avait laissé exprès vers Fano, pour avertir tous les bâtiments.

Le 26«, on a commencé à abattre les maisons du bourg St- Roch, si près de la place, pouvant favoriser l'approche de l'ennemi.

Le 27*, les Turcs s'étant glissés dans le bourg Manducchio, escarmouchèrent toute la matinée, et comme ils étaient en grand nombre, le Feld-Maréchal flt aller tous les Esclavons au nombre de 500 hommes. V Amirauté qui était mouillé près de ce bourg, voyant les Turcs dans les maisons, les canonna avec son vaisseau, les galères de Malte y accoururent aussi, et les ennemis furent obligés de se retirer : nous avons perdu une trentaine d'hommes dans cette escarmouche.

Depuis le retour du capilaine général, on n'avait encore traversé en aucune manière le débarquement des Turcs qu'ils faisaient avec toute la facilité du monde ; cependant notre flotte légère se trouvant si fort renforcée par l'arrivée des auxiliaires, résolut enfln d'entreprendre quelque chose, et pour cet

MÉMOIRBS d'un SOLDAT 49

effet, elle se rendit le 28 à la petite pointe du jour, à l'entrée du port de Goyn ; on fit môme entrer dans ce port quelquesunes de nos galères pour y ruiner les bâtiments des ennemis, mais comme on avait pas eu le soin de le faire reconnaître auparavantpar des barques, ou par des espions par terre, elles furent reçues par des batteries que les Turcs avaient eu soin d'y dresser pour en défendre l'entrée, et ce fut un très grand bonheur que quelques-unes de nos galères n'aient pas été coulées à fond ; elles se retirèrent donc au plus vite, sans avoir fait aucun dommage aux ennemis. De là, à cause du grand calme, elles s'approchèrent de l'aile droite de la flotte Ottomane, et l'on fit avancer nos deux galéasses pour canonner les sultanes les plus avancées, avec le canon de nouvelle invention, mais inutilement ; la flotte légère des Turcs y accourut, et ayant tourné les sultanes à leur avantage, en leur faisant présenter le flanc, elles firent un feu continuel sur nos galères, qui s'en retournèrent, sans avoir produit d'autre effet, que d'avoir enhardi les ennemis, et d'avoir fait connaître qu'après avoir tardé si longtemps, nous aurions désormais de la peine à traverser leur communication et transport de troupes, outre qu'ils ont remarqué le peu d'effet de nos galéasses.

Le môme jour, la garnison sortit dans les dehors, où elle reçut son poste, en cas d'attaque, et on lui fit passer la revue le 29.

Le 30, les ennemis commencèrent à dresser leur première batterie, sur la hauteur de Ceffalo Manducchio, de trois pièces de vingt quatre, dont ils tirèrent dès l'après midi sur notre flotte légère qui fut obligée de changer de poste, se retirant derrière l'île de Vido, plus sous la vieille forteresse.

Le 31, les Turcs ont augmenté la susdite batterie de deux grosses pièces, et ils en ont fait encore une autre de six pièces, sur une hauteur à la droite de Ceffalo Manducchio, tirant de ces deux batteries sur le port et sur la ville.

Le soir du premier jour d'août, à deux heures de nuit, ils

5o SOUVENIRS JBT MÉMOIRBS

vinrent attaquer l'église, à la tête du bourg Manducchio, le Mont Abraham, celui de St-Salvador, de môme que nos ports à la tête du bourg St-Roch tout à la fois ; le Feld-Maréchal, accompagné du général Sala et des autres officiers qui le suivaient toujours, se trouva justement sur le Mont Abraham où il y eut d'abord quelque confusion à cause des cris et de la multitude des assaillants, étant soutenus partout de leur cavalerie ; on y remédia cependant, et l'on repoussa les ennemis, nonobstant qu'ils vinrent attaquer & trois différentes reprises.

Pendant cette attaque ils descendirent avec leurs approches des hauteurs voisines, tirant une grande parallèle dans la plaine au devant des deux montagnes, appuyant leur gauche du bourg Manducchio, et avec leur droite ils allèrent vers la colline, vis à vis du Mont St-Salvator, sans cependant l'appuyer à rien, ni môme l'épauler; leur travail, qu'on interrompit deux fois par des petits détachements qui firent plusieurs décharges sur eux, se fit avec de grand cris et tumultueusement, et toute leur longue parallèle se trouva garnie à la pointe du jour, d'une infinité de drapeaux.

Le 2 août, les ennemis ont canonné avec du gros canon des deux batteries l'église dessus le Mont Abraham et celle de Manducchio où Ton a eu quelques morts et blessés; le commandant de cette église a cru qu'il était impossible de s'y maintenir plus longtemps. Cependant le Feld-Maréchal jugea à propos de les conserver, faisant tout son possible pour faire achever notre grand front avancé.

On voulait encore transporter sur le Mont St-Salvator deux pièces de 12 livres pour enfiler la parallèle des ennemis. Tous les soirs on faisait sortir un corps de réserve de deux cents hommes, pour soutenir nos postes, et favoriser en cas d'attaque, la retraite de nos gens.

Le Feld-Maréchal voyant que les Turcs allaient avec beaucoup de ménagement et de précaution, et que la droite de leur armée était exposée, proposa au Capitaine général, de

M^OIRBS 0*UN SOLDAT 5l

faire débarquer à 24 heures du soir, 800 bons soldats, avec les officiers nécessaires, qu*on y joindrait 400 hommes de la garnison, et que Ton irait attaquer la parallèle des ennemis d'où on les aurait chassés très certainement et gagné par là bien du temps, de sorte qu'on aurait pu achever notre front ci-dessus mentionné : il n'y avait que ce coup pour différer la perte de nos deux hauteurs, mais comme toutes choses se traitent avec lenteur et doivent passer par la Consulte, outre que nos galères et vaisseaux n'ont pas de monde de reste, et qu'il fallait agir de concert avec les alliés pour avoir ce nombre de troupes, on ne put prendre de résolution sur le champ, pour exécuter ce projet.

Pour soutenir et défendre la place, il aurait fallu du moins désarmer quelques-unes de nos galères dont on avait de reste et nos deux galéasses. Le 3® au matin le commandant de l'église de Manducchio faisant entendre qu'il était impossible de s'y soutenir davantage, l'ennemi la canonnant continuellement, de même que l'autre sur la montagne, le Feld-Maréchal s'y rendit en personne, visitanttous les postes, et ordonna qu'on devait maintenir cette église en y laissant seulement quelques sentinelles, et que le reste des soldats se coucheraient sur le ventre hors de l'église derrière la muraille de son jardin; il ordonna aussi qu'on ferait un retranchement depuis Téglise d'en haut jusque vers la mer, et un second un peu plus en arrière depuis les fournaises jusque vers le penchant de la hauteur servant de seconde retraite, et qu'après cela, c'est-à-dire pendant la nuit, on abandonnerait l'église, et que lorsque les Turcs y auraient pris poste, on mettrait le feu à la poudre pour les faire sauter.

Pendant ces entrefaites le Capitaine Bassa continua toujours à faire transporter à force le nécessaire pour pousser le siège avec vigueur; d'ailleurs les deux flottes restèrent les bras croisés à se regarder. De notre côté on proposa et Ton fit même la disposition pour attaquer les infidèles pendant le calme; en ce cas l'on prétendait avoir assez de galères dont le

5a SOUVENIRS ET HÉMOÎRBS

nombre se montait jusqu'à 36, pour faire remorquer les vaisseaux et engager le combat; ceux qui entendent la marine jugeront s'il est praticable qu'une galère puisse traîner un vaisseau de guerre assez près, sans être coulée à fond par ceux qui pourraient la canonner assez longtemps auparavant, à quoi vient qu'on aurait trop risqué d'hasarder un combat naval avec une force inférieure, pendant que la place ne courait aucun risque et qu'il n'y avait pas d'apparence que notre flotte put ruiner celle des Ottomans ou la chasser du canal ; il était donc prudent de gagner du temps en attendant les vaisseaux d'Espagne et de Portugal, et voir le train du siège, plutôt que de risquer et la flotte et la place.

Le 3« vers les trois heures après midi, les Turcs firent glisser une partie de leur cavalerie vers le bourg Castrades et remplirent insensiblement de monde les maisons de ce bourg et de celui de Manducchio, par le moyen desquelles ils pouvaient nous tomber sur le corps de moment à autre ; tout d*un coup ils donnèrent le signal et l'on vit venir jusqu'à dix ou douze mille hommes attaquer notre front de tous côtés.

Les Janissaires, avec leurs enfants perdus qui attaquent avec beaucoup d'intrépidité, vinrent le sabre à la main sur le terrain entre l'église de Manducchio et celle du Mont Abraham. Nos gens ayant mis le feu aux bombes et fougades enterrées devant le redan ci-dessus mentionné qui étaient disposées de manière que les bombes les plus proches du redan sautaient les premières, et consécutivement les autres à mesure que les ennemis reculaient, ils furent mis en confusion de ce côté-là, et même on les fit reculer jusque dans le bourg Manducchio. Jusque-là nos postes firent une bonne résistance partout, un corps de réserve sortit incessamment pour souten ir les nôtres, ou favoriser leur retraite ; mais un gros de Turcs ayant attaqué vers le fossé du bastion détaché du Mont Abraham où était posté le colonel Mayna avec ses Esclavons, il arriva qu'un si petit nombre ne pouvant résister à une si grande force dans un poste si peu assuré, ils lâchèrent pied

BCÉMOIRE8 D*UN SOLDAT 53

sans beaucoup de résistance, ce qui obligea tous les postes, voyant les Turcs maîtres du sommet de la montagne par où ils les prirent à dos, de se sauver, se battant toujours en retraité le mieux qu'ils pouvaient. Cependant nonobstant la multitude des infidèles, les nôtres résistèrent toujours une bonne demiheure, soit dans leurs postes, soit en se retirant, on ne perdit que 50 à 60 hommes parmi lesquels se trouva le colonel Mayna qui fut tué dans sa retraite. Le colonel Haagen, allemand, fut aussi blessé d'un coup dQ sabre à Tépaule.

Uartillerie que nous avions dans ces postes [resta entre les mains des ennemis qui nous poursuivirent vivement, et Tinrent môme à la faveur des maisons du bourg St-Roch qui allaient tout contre nos places d'armes, jusque derrière les bonnets de tonneaux qu'on avait formé sur les angles saillants du chemin couvert, mais on les éloigna bientôt par notre feu d'artillerie et de mousqueterie qui fut très vif.

On est persuadé que les ennemis ne nous auraient pas encore attaqué de deux ou trois jours, par où nousaurionseu le moyea d'achever notre front avancé entièrement, et de leur disputer ainsi le terrain pied à pied plus de quinze jours, si une de nos sentinelles ne s'était rendue aux Turcs le matin d'où ils ont appris toutes nos dispositions, l'imperfection du dit front, et combien faiblement il était gardé, ce qui les a porté sans doute à nous attaquer si brusquement.

Les assiégés avaient fait une perte considérable, car à peine les Turcs étaient-ils maîtres des deux hauteurs qu'ils nous tuèrent et blessèrent dans les ouvrages et dans les fossés jusqu'à 40 hommes.

Les infidèles ne perdirent point de temps pour se couvrir le mieux qu'ils pouvaient sur les deux montagnes. Ils se barricadèrent dans le bourg St>Roch et firent un feu continuel jusqu'au soir de leur mousqueterie et de leur artillerie, quoique leurs batteries fussent encore assez éloignées : ils restèrent d'ailleurs fort tranquilles toute la nuit. C'était pour tirer une longue parallèle d'une mer à l'autre, ç'est-à-

dire depuis Téglise deManducchio par-dessusle Mont Abraham au travers du bourg St-Roch, continuant ainsi le long du dos des hauteurs jusque dans le bourg Castrades.

Le 4 au matin on vit cette longue parallèle en état et toute garnie sans intervalle de drapeaux.

Il est surprenant le travail que ces gens là ont fait en si peu d'heures et dans un terrain si difficile, mais encore plus que les Turcs, immédiatementraprôs la prise des deux montagnes, aient travaillé & corps découvert et particulièrement sur le Mont Abraham malgré tout notre feu d'artillerie et de mousqueterie.

De notre côté, l'on fit porter, à force, des sacs de terre et, pendant la nuit, on en garnit tous les dehors depuis l'aile droite du Scarpon jusqu'à la corne gauche de l'ouvrage Saint- Antoine.

On fit retirer, la même nuit, dans le fossé capital, les Esclavons qui avaient campé jusque là dans le fossé de l'avant fausse braye.

On mit des postes derrière les lignes et bonnets de .tonneaux qu'on fit doubler la nuit, et on laissa vingt hommes avec un officier dans les places d'armes, et dix hommes avec un sergent dans les angles saillants du chemin couvert.

On garnit le Scarpon de 300 hommes et l'on distribua toutes les troupes le long de Tavant fausse braye, mettant, selon le reste du monde, quelque petit corps de réserve de distance en distance.

On fit barricader la porte de l'avant fausse braye avec des tonneaux remplis de pierres, on ferma avec de simples portes nos poternes servant de communication et de retraite pour nos gens postés dans le chemin couvert, et l'on y mit des gardes en haut et en bas pour les assurer.

On fit travailler incessamment pour achever les fougades et mines, et l'on mit au plus vite en état l'artillerie de dehors et du dedans, ne sachant pas si les Turcs, sans différer, ne tenteraient pas un assaut général, voyant la faiblesse de la place

MÉMOIRES d'un SOLDAT 55

dont ils pouvaient enfiler la plupart des ouvrages, plusieurs endroits du chemin couvert et du fossé de leur feu des deux hauteurs.

Pour empêcher le désordre dans la ville on fit patrouiller continuellement jour et nuit, les maisons étant remplies d'huile et d'autres effets sans que personne les gardât.

Le même soir de la perte des deux hauteurs, le Feld-Maréchai avec les deux généraux Jager et Sala, logea sous la porte royale où il se fit apporter à manger, tenant jusqu'à trois tables pour les officiers afin que personne n'entrât dans la ville sous prétexte d'aller chercher i manger; il en envoya aussi à la plupart des officiers blessés et & ceux qui étaient sur le Scarpon et qui ne pouvaient pas quitter leurs postes. On fit passer aussi en revue toute la garnison une compagnie après l'autre, choisissant les jeunes, les petits, et tous les soldats qui paraissaient peu propres i être employés contre l'ennemi, pour être de garde dans la vieille forteresse et dans la ville.

On dépêcha des officiers et bas officiers pour déterrer tout ce qu'on pourrait trouver de Grecs capables d'assister à défendre la place et l'on fit si bien qu'on en mit ensemble deux cents qu'on posta sur les remparts et dans les endroits d'où ils pourraient tirer plus facilement sur l'ennemi ; et quand ils furent un peu accoutumés au feu, on les employa i servir l'artillerie, plusieurs des Scolari qui étaient destinés pour cela s'étant sauvés ; mais on les fit travailler surtout à hausser le parapet du corps de la place et i s'enfoncer de jour en jour par le moyen d'un fossé qu'on creusa le long audit parapet, étant quasi partout très bas.

On envoya aussi, soir et matin, dans la vieille forteresse, des officiers entendus pour observer si l'on continuait à travailler sans relâche à mettre de plus en plus l'artillerie en état de service, et à raccommoder les affûts, et dès que le Feld- Maréchal pouvait s'absenter un moment il y allait lui-même tous les deux ou trois jours pour visiter ce travail, faisant en même temps un tour au travers de la ville et le long du rem-

56 SOUVENIRS BT MÉMOIRES

part, pour voir et observer lui-même tout ce qui se passait.

Il y avait le long du front de tous les dehors 32 pièces de canon tant de fer que de bronze grandes et petites, et cinq mortiers : des derniers il n'y en avait que deux en état, et plusieurs pièces de canon crevées ou hors de service.

Le long du front du corps de la place il y avait 36 pièces de gros canon et sept mortiers, mais plusieurs des susdites pièces étaient endommagées, et des 7 mortiers à peine y en avait-il trois en état de service.

Des officiers d'inspection veillaient incessamment dans le fossé de l'avant fausse braye, ils étaient relevés de 12 heures en 12 heures, comme ceux des bonnets et lignes.

Tous les officiers ingénieurs, d'artillerie et mineurs, furent distribués selon le besoin, et ils venaient soir et matin, aussi bien que tous les commandants des postes, rendre compte au Feld-Maréchal de ce qu'ils avaient vu, et recevoir ses ordres qui leurs étaient donnés le plus souvent par écrit.

Tous les matins le Feld-Maréchal, avec les deux généraux Jager et Sala, se trouvait avant le jour dans le fossé capital, visitant les postes, et reconnaissant les approches et les travaux des ennemis.

On travailla journellement à des caponnières de poutres que Ton fit devant toutes nos poternes, comme aussi le long de la courtine entre le Scarpon et la demi-lune Grimani.

On fit aussi des coupures sur le Scarpon et un bonnet sur sa corne gauche pour s'y mieux soutenir, et l'on rectifia ce qui avait été fait de traverser et de coupurer au devant de la porte Raymonde que l'on fit fermer, ne tenant ouverte du côté de la terre que la porte Royale seule, où l'on mit une garde, pour empêcher que ni officier, ni soldat put entrer en ville sans permission des généraux ; et comme on manquait d'eau dans les dehors. Ton porta de grandes cuves dans le fossé capital et des tonneaux sur le Scarpon qui se remplissaient jusqu'à deux fois par jour, et l'on fournit les moyens â toutes les femmes de soldat qui vinrent faire bouillir la

M^OIRBS d'un soldat 5^

marmite le long de la muraille du fossé capital, sans qu'elles se missent en peine du feu des infidèles ; il y en a eu même quelques-unes dé blessées.

On transporta sur le scoglio de Vido tout ce qu'on puttrouyer de chevaux, ânes, et qui mouraient de faim et de soif dans la ville, et Ton jeta dans la mer les cadavres de ceux qui étaient morts et qui infectaient Tair.

On fit un magasin dans le fossé pour n'avoir pas si loin et avoir tout à la main ; cependant nonobstant ces précautions. Ton n*a pas laissé de manquer de bien des choses, comme plusieurs fois de fusils, pierres à fusils, baguettes, grenades, boulets etballes de mou squet qui ne se trouvaient pas de calibre et qu'il fallait battre pour pouvoir les faire entrer dans le fusil, jusque-là qu'on a été obligé d'en jeter journellement pendant le siège et de brûler du charbon dont on manquait pour faire les feux d'artifices et autres choses dont on n'avait aucune provision.

On avait aussi commencé une grande caponnière dans le fossé capital, mais faute d'ouvriers, elle ne put être achevée, l'on en fit faire aussi de petites qu'on pouvait transporter partout où l'on voulait.

Notre garnison était toujours & découvert et sans être relevée ; pendant le jour on permettait aux soldats de se reposer et de se tenir à couvert le mieux qu'il était possible sous des madriers qu'on avait placés le long de la contrescarpe du fossé capital, sans cependant oser s'écarter de leurs postes, ni se mêler avec des soldats des autres corps.

Une heure avant la nuit toute la garnison prenait les armes et chacun se rendait à son poste : on faisait alors relever ceux du chemin couvert des lignes et des bonnets. Toute la garnison restait ainsi sous les armes jusqu'à une heure de nuit ; après cela la moitié se reposait ; et les officiers avaient ordre de faire relever ainsi tous leurs postes de deux en deux heures ; à une heure de jour toute la garnison reprenait les ar^;nes, et restait ainsi jusqu'à une heure après le soleil levé.

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Les ennemis de leor côté ne perdirentpoint de temps pour pousser Tattaque avec vigueur : ils firent ayancer leur artillerie trainée par des buffles dont ils avaient amené un grand nombre; ces bêtes nagent extraordinairement, on en a vu venir un & la nage de la terre ferme à la vieille forteresse traversant tout le canal, il lui a fallu plus de deux heures pour faire ce trajet.

On remarqua assez que les Turcs travaillaient & force pour faire des batteries sur les monts Abraham et Saint-Salvador, ils nous canonnèrent et bombardèrent en attendant le 4 et le 5, de leurs batteries éloignées, de même que de trois mortiers.

Quoique notre flotte se trouvât assez près, et au-devant de la vieille forteresse, le Feld-Maréchal demanda toujours qu'on envoyât trois ou quatre galères toutes les nuits vers la porte Spilée, endroit si faible et sujet à la surprise, pour être suret à couvert de ce côté là, vu que les ennemis, à cause du bas fond, se pouvaient glisser pendant l'obscurité de la nuit et faire quelque tentative contre la ville. Il est i remarquer que malgré la nuit les Turcs s*apercevaient d*abord du mouvement de nos galères, les canonnant de Ceffalo Manducchio, à mesure qu*elles s'avançaient vers la porte susdite, mais toujours sans effet, étant des coups tirés au hasard.

Notre flotte ayant résolu de nouveau d'aller combattre celle des Ottomans, les galères étaient après à remorquer nos vaisseaux, mais le vent contraire les obligea de retourner au port, et Ton étendit notre cordon entre l'île de Vido et la terre ferme.

Le 5, environ sur le midi, le Seraskier envoya un Turc avec un drapeau blanc et une lettre pour sommer la place. Elle était conçue en termes assez honnêtes, mais d'un style fier et menaçant, comme on verra ci-desssous.

Sommation de Mustapha Bâcha Seraskier dans Itle de Corfou, faite au commandant de la place, et aux principaux officiers des troupes.

Moi, qui suis général choisi par le plus grand des Empe-

MiMOIRBS d'un aOLDAT 69

reurs, le tout poissant et très formidable monarque des Ottomans, sultan Achmet, pour conquérir moyennant l'aide du Grand Dieu, l'île de Ck)rfou, je fais savoir à vous commandant de la même forteresse, et à vous directeurs principaux des troupes, comme j'ai été envoyé de sa Majesté Impériale pour subjuguer la susdite place et la délivrer de vos mains, afin de détruire les églises et les temples destinés au culte des idoles et construire en leur place des mosquées et temples d'adoration. Pour suivre donc les préceptes à la vraie foi et les commandements du plus glorieux des prophètes, et par l'ordre de mes souverains, je suis descendu dans cette tle avec cette innombrable et triomphante armée, où il y a déjà plus de vingt jours que je suis de ces côtés-ci, etque comprenant peut-être, vous resterez tous persuadés que pour une forteresse qui n'est autre chose qu'un peu de roches Ton ne doit répandre tant de sang de part et d'autre, mais m'en envoyer les clefs, et vous soumettre A la loi de notre équité et justice, puisqu'on ne vous rendant point à la raison ce sera votre faute et vous en porterez le péché; voici donc que je me trouve sous les murailles de cette forteresse et l'on a commencé hier avec l'aide de Dieu à employer les armes contre elle.

Grâce à Dieu notre année est nombreuse et nos munitions de guerre en abondance, jusque là que l'un et l'autre vont toujours en augmentant.

Nous avons un gros train d'artillerie et nos tranchées sont parfaitement bien garnies, par où ce sera chose impossible que nous reculions d'un pas avant que nous nous soyions rendus maîtres de cette place avec l'assistance divine: ne vous ressouvenez vous plus de Ttle de Candie ?

Lorsque les Ottomans mettent le pied quelque part, ils ne s'en retirent pas sans être venus à bout de leur dessein; s'il est donc ainsi, rendez-vous à la raison et ne soyez point cause que pour vouloir soutenir quelques pierres amassées les unes sur les autres par les mams des hommes, périssent des deux

0a SOUVENIRS ET MÉMOIRES

côtés tant de personnes innocentes, et qu'on répande le sang de tant de créatures formées de la main de Dieu. Envoyezmoi les clefs de la place, afin que je les consigne à sa Majesté Impériale et que vous mettiez vos biens et vos vies en sûreté; ou bien soumettez- vous comme sujets ;à mon Roi. Que si vous n'acceptez aucune de ces deux propositions, vous verrez; employez les armes, je suis prêt à combattre, puisque le Grand Seigneur m'a envoyé ici pour cela avec tant de troupes, artillerie, et munitions de guerre.

Si vous dites que votre armée navale est nombreuse et formidable, pourquoi n'a-t-elle pas combattu la nôtre depuis tant de temps qu'elle est sous cette place ?

Ce que je vous dis est un avertissement salutaire et pour votre vie, et pour vos biens.

Si vous croyez à l'Évangile cela est bien, et si vous n'y croyez pas vous vous en repentirez plus tard, mais un tel repentir ne sert de rien, et s'il plaît à Dieu, moyennant sa divine assistance et les grands miracles de notre Prophète, nous pourrons encore nous en rendre maîtres par force.

Faites-moi savoir votre intention afin que conformément je puisse régler mes opérations.

Du reste salut à ceux qui suivent le vrai chemin. Donné dans la campagne de Corfou, le 5« août 1716.

(A suivre).

Une requête de Stéphanie-Louise de Bourbon-Conii

M. Michel Brëal a conté naguère avec autant d'agrément que de précision l'histoire étrange de cette femme dont les aventures fournirent à Goethe le sujet d*une pièce et les Personnages originaux de € la Fille naturelle ». Elle-même, il est vrai, avait écrit des mémoires, mais ampoulé et redondant, son livre passait plutôt jusque-là pour une œuvre d'imagination que pour un récit auquel on pouvait ajouter foi. On sait désormais à quoi s'en tenir là-dessus et on n'ignore plus maintenant que, pour si invraisemblables qu'elles soient, les principales péripéties de cette histoire sont cependant vraies.

Fille adultérine de Louis-François de Gonti et de la duchesse de Mazarin, Stéphanie-Louise avait reçu à sa naissance le nom de comtesse de Mont-Cair-Zain, dans lequel on retrouve l'anagramme de celui de ses deux parents, et fut élevée avec grand soin jusqu'à l'âge de onze ans. On n'épargna rien pour en faire une personne accomplie, au physique et au moral, et sans lui dévoiler tout à fait le secret de sa naissance, il est certain qu'on lui en dit assez pour lui faire connaître quel était son rang et à quoi elle pouvait prétendre. Ces bonnes dispositions se gâtèrent tout à coup lorsque l'enfant eut atteint cet âge. Pourquoi ? Les recherches ne l'ont pas fait connaître jusqu'ici. Quelques haines de famille se liguèrent contre le rejeton illégitime et parvinrent à le faire disparaître.

Car il y eut disparition, et suppression, du moins momentanée. Grâce à la connivence d'un prêtre malhonnête, des domestiques plus malhonnêtes encore réussirent à faire passer pour morte la jeune comtesse de Mont-Cair-Zain et quelque temps après à la marier sous un faux nom et avec un faux état civil à quelque lourdaud de province. Mais la jeune fille était intelligente et obsti* née; elle avait au suprême degré l'orgueil de sa personne et de sa

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race. Si on put, par supercherie lui arracher quelques maladressesy on ne parvint jamais à lui faire effectuer ce qu'elle ne voulait pas accomplir et on ne réussit pas à lui enlever l'espoir de revenir à sa condition première. Quinze ans elle dut demeurer isolée au fond de la Franche-Comté, en face d'un mari qu'elle méprisait, mais alors elle put se procurer les preuves écrites de son état civil qui lui avaient manqué jusque là.

Elle s'employa aussitôt à le faire reconnaître. Mais quand elle vint à Paris pour cela l'aspect des choses avait bien changé. Ce n'était plus la cour insoucieuse et brillante qu'elle avait pu entrevoir ; des préoccupations plus graves se faisaient jour et les infortunes particulières de la pauvre femme se perdirent bientôt dans les malheurs publics comme une goutte d'eau dans l'orage. Mais il y a une justice à lui rendre : elle que toute sa famille à peu près avait repoussée, ne se sentit jamais aussi attachée aux siens que dans leur infortune et jamais elle ne montra si fort l'orgueil d'un nom qu'on lui avait tant marchandé, que lorsqu'il y eut quelque péril à le porter. Pourtant elle échappa à la tourmente et un peu plus tard elle obtint quelques faveurs du Directoire. C'est alors que s'arrêtent ses mémoires. C'est aussi à peu près à cette date que remonte la pièce qu'on va lire ci-dessous.

Une première période de la vie de Stéphanie-Louise de Bourbon se termine là. C'est celle qui a inspiré à Gœthe, qui cherchait volontiers dans la réalité le sujet de ses œuvres, sa pièce la Fille naturelle. Mais la pauvre femme vécut encore un quart de siècle car elle mourut seulement le 29 mars 1825, misérable et abandonnée de tous les gouvernements, en particulier de celui de la Restauration qui aurait pu faire quelque chose pour elle, mais qui jugea importune une vieille femme dont le tort était de personnifier encore une vilaine aventure et les vilaines mœurs de jadis.

Citoyens consuls, je viens vous demander justice de rhorreur de ma positron. En voici un récit abrégé. Dans ce moment où vos opérations font le salut de la France je ne me permettrai pas des détails fastidieux. Je vais me réduire.

Je fus gratifiée en 1790 par mon chef de famille, Louis XVI, de 87.000 francs de rente sur l'état en qualité de fille naturelle

légitimée. Les intentions prononcées et manifestes de Louis XV, son prédécesseur, pour cette légitimation, m'attira (sic) Tinimitié des personnes intéressées à ce qu'elle n'eut pas lieu, qui furent constamment attachées à mes pas pour me poursuivre et me persécuter. Depuis Tâge de onze ans et demi j'ai tant souffert I... C*est pour récompenser ma conduite et tant de souffrances que Louis XVI m'assura la survivance de M°>« de Lamballe, à l'époque o à il me créa cette pension de 37.000 francs. Mon bonheur ne fut pas de longue durée. Mon arrestation fut prononcée comme membre de la famille des Bourbons, en conformité du décret du 7 avril 1793. Tous mes revenus furent arrêtés, les scellés mis sur tout ce qui m'appartenait. Je ne répéterai point ici toutes les angoisses que j'ai souffertes de nouveau; mes malheurs sont publics. Le ministre Qavière et les commissaires liquidateurs de la liste civile me firent toucher de faibles acomptes sur mes titres de pension.

A l'installation du Directoire exécutif, le gouvernement me fit délivrer l'étape, en me donnant provisoirement la maison que j'habite. Ck)mme je ne pouvais jouir de mes 37.000 francs sur la liste civile sans rapporter le décret du 7 avril 93, dans lequel j'étais comprise, il créa le 15 prairial an IV, une pension de 200 francs par mois à titre de secours provisoire, valeur fixe^ qui devait m'être payée très exactement.

Dans les bureaux du ministre de l'intérieur l'on n'eut aucun égard au mot valeur fixe. L'on m'y démontra que valeur fixe signifiait valeur mobile^ c'est à dire que blanc voulait dire noir. Il fut jugé que les mandats valaient mieux que de l'or, quoiqu'ils perdissent sur la place et d'après le cours légal de 19/20 ; en sorte que 2.900 francs d'arrérages furent réduite à 145 francs pour une première année de cette pension. C'est tout ce que j'en ai touché depuis près de quatre ans qu'elle est créée.

Sur la fin de Tan V, j'ai touché au moment de recouvrer

avec ma liberté mon sort définitif. Le corps législatif nomma pour cet effet une commission de trois membres. Le rapport allait passer lorsque Taffaire du 18 fructidor déporta ma commission entière (Pichegru, Coucherie et Boissy d'Anglas) au moment où j'allais triompher de mes ennemis personnels.

Le Directoire exécutif prononça la déportation des Bourbons, en ajoutant au décret cette phrase y compris la veuce d'Orléans, ce qui explique le silence du gouvernement relativement à la sœur naturelle du prince de Ck)nti. Il ne fut point statué d'aucune manière définitive sur son sort. Il continua néanmoins de donner des ordres nécessaires pour que mon étape me soit délivrée très exactement (1) et que la maison que j'occupe fut retirée provisoirement de la vente. Est-ce une injustice? est-ce une faveur ? Je ne m'appesantirai pas sur la conduite du Directoire lors de la déportation du reste de ma famille qui ne ma point été notifiée au moment où j'allais comme elle jouir de mes droits, ayant été comme elle dépouillée et comprise dans le même décret d'arrestation.

L'on a calomnié mes droits, l'on m'a fait passer pour être dans la plus grande démence, et, pour donner quelque vraisemblance de cette horreur, on a payé une fille publique de la Salpétriôre pour jouer la folle sous mon nom. Tels sont les ressorts qu'on a fait jouer pour empêcher Marie-Thérèse, fille de Louis XVI, de continuer de me recevoir dans sa prison et de m'associer à sa destinée. On voulait arracher d'auprès de sa personne une parente dépositaire des volontés de Louis à son égard, et à qui le meilleur des pères avait recommandé la fille la plus chérie et la plus infortunée ! On y est parvenu ; ce crime tout entier appartient à mes assassins.

Le premier acte de justice que j'aie obtenu du Directoire fut

(1) Le oitoyen Cousin, aujourd'hui membre du Sénat oonservateur, a connaissanoe de plusieurs faits consignés dans ce mémoire ; c'est A son exactitude A donner des ordres dans les bureaux que je dois la conserva, tion de ma vie.

la radiation des registres des maisons de force où cette fille avait été incarcérée sous mon nom. Cette justice trop longtemps attendue ne répara pas à beaucoup prés les maux que rintrigue et la calomnie m'ont fait souffrir.

Pour imposer silence à mes calomniateurs, j*ai fait imprimer mes mémoires historiques. On y peut lire partout la preuve & côté du fait. L'univers a jugé de mes droits. Il ne s'est point élevé de réclamation, il ne s'en élèvera point, mais cette opinion ne fera qu'honorer mon tombeau, si Ton diffère encore à me procurer l'existence que je réclame depuis si longtemps.

Depuis que f ai fixé sur moi, par le récit de mes malheurs l'intérêt universel, j'ai constamment réclamé mon existence. L'on a promené mes réclamations de ministère en ministère (celui des Finances et de l'Intérieur) ; elle est maintenant entre les mains du chef de la première division du ministre de l'Intérieur.

J'ai pensé que je marquerais mon dessein de me conformer aux circonstances en me réduisant, quant & présent, à la demande provisoire de ce qui était nécessaire pour assurer mon existence dans le mode le plus restreint J'ai demandé que Ton m'assurât définitivement ce qui m'a été accordé qu'à titre de secours provisoire.

V D'ordonner le paiement des arrérages de la pension de 200 francs par mois avec l'assurance d'un paiement plus exact pour l'avenir ;

2f^ La jouissance à vie de la maison rue Cassette, n9* 913 et 914, avec la stipulation que je ne pourrai pas en être dépossédée même en cas de vente, sans qu'au préalable j'aie été remboursée des sommes que j'ai été forcée d'employer pour la sûreté et l'arrangement d'une habitation qui était entièrement dégradée et dépourvue de toutes les choses nécessaires, lorsque l'on m'en donna les clefs. Ces dépenses sont le fruit de mes travaux et de mes privations, en un mot, de ma santé.

En m'assurant la jouissance de cette maison par un bail i vie, il serait reconnu que j'ai employé en réparations et arrangements nécessaires la somme de 16.334 francs, de laquelle somme j'ai produit les quittances, avec stipulation que je ne pourrai être dépossédée, même en cas devante, sans qu'au préalable j'aie été remboursée de ma créance privilégiée.

Telle était la position de mon affaire, lorsque les événements du 18 brumaire et l'établissement d'un Consulat vertueux ont ouvert toutes les âmes à l'espérance. Il n'y en a point de plus légitime que celle d'obtenir de la sagesse du nouveau gouvernement une justice toujours retardée par de petites voies, par des menées sourdes qui ont dégénéré en une longue oppression. Mon rapport m'a été promis par le chef de la première division au ministère de l'Intérieur. Mais je n'ai pu lui rappeler sa promesse; l'on ne peut communiquer dans ses bureaux, et les lettres que je lui ai écrites sont restées sans réponses.

Un seul mot du Consulat pourrait, à l'instant, faire changer mon sort et me faire jouir du bénéfice de cet acte de justice. J'ai, pour l'obtenir, mes droits sur la République qui tient la succession de mon père entre les mains, mes longs malheurs et une conduite soutenue.. Ma position est précaire : je suis malade, seule, entièrement seule chez moi, sans personne pour me soigner, ni me; servir, à peine le feu nécessaire, couchée sur un lit de sangle, sans argent et, pour toute subsistance, le bœuf et le pain de l'étape du gouvernement.

Stéphanie-Louise de Bourbon.

Rue Cassette, n** 913 et 914.

Paris, ce 3 pluviôse an VIII.

La présente est pour servir de duplicata, l'original recommandé par les citoyens Consuls au citoyen ministre des Finances pour en faire un prompt rapport se trouvant

égaré.

Stéph.-L. de B.

La correspondance de Fiétée avec Napoléon.

Lorsqu'ils ont eu la bonne fortune de correspondre communément avec un empereur, les gens de lettres finissent toujours par s'en vanter, et Ffévée fit, à ce propos» ce qu'auraient fait tous ses confrères. II avait approché^ Napoléon Bonaparte beaucoup et de bonne heure ; il en était résulté une correspondance» bien connue maintenant, puisqu'elle a été mise au jour par Fiévée lui-même, mais que les contemporains n'ignoraient pas par suite de diverses indiscrétions. 11 ne saurait donc être question d'apporter ici des révélations nouvelles sur un sujet mal éclairé. La pièce que nous mettons en lumière est un simple résumé, fait par Fiévée lui-même pour quelque éditeur, de ce que contenait cette correspondance, quelque chose comme un prospectus de l'œuvre par Tauteur luimême, destiné à allécher le libraire avant le public. En parlant de ses papiers, Fiévée se sert toujours — et nous après lui — pour les désigner du mot de correspondance. Mais une correspondance suppose d'ordinaire un échange de vues entre les deux personnes qui s'entretiennent par écrit. 11 n'en est rien ici : c'est un monologue épistolaire, pour ainsi dire, dans lequel un seul et même personnage fait entendre sa voix sur tous les sujets. Ce qu'il dit est toujours élégant et disert, sinon profond et fort instructif. Fiévée faisait ainsi, de temps à autre, un article de journal à destination de l'Empereur. Sans doute, il a retouché sa prose en la livrant au public et il en a fait disparaître ce qui pouvait trop bien marquer la destination première de ces pages ; telles qu'elles sont, elles donnent l'impression d'un recueil d'articles mis bout à bout par une main soigneuse, comme ils avaient été composés par un écrivain maître de son métier et qui n'ignorait pas que si lecteur n'en tirait qu'un enseignement médiocre, il y prendrait, du moins, de l'agrément.

Monsieur, quoique mon état de souffrances me rende encore toute application pénible, je m'empresse de vous envoyer la note que je vous avais promise et qui renferme des détails indispensables d'abord à quiconque voudrait entrer en arrangement. Quoique vous ayez la bonté de parler

de la fraîcheur de mon imagination, je crois qu'il n'y a pas de temps à perdre pour en profiter.

La correspondance est dans un état complet, ainsi que les conversations fort originales qui s'y rapportent, mais pour ce qui devrait éclaircir l'époque de ma vie qui Ta précédée (ce qui la ferait mieux comprendre encore) et l'époque de ma vie qui l'a suivie, un engagement me rendrait de la vigueur, parce que tout engagement devient un devoir ; au lieu que dans l'incertitude où je suis encore de faire ou de ne pas faire imprimer, un peu de travail par hasard suffit à me distraire ; ce qui est assez naturel quand la vie est avancée et qu'on n'a plus de stimulant, à moins que ce ne soit dans les choses du passé.

J'ai l'honneur d'être bien cordialement votre très humble serviteur.

FlÉVÉE.

28 novembre 1835.

Renseignements sur la correspondance de M. Fiévée avec Bonaparte, consul et empereur.

Cette correspondance date du mois d'octobre 18Q2, elle a fini en mars 1813, époque à laquelle l'Empereur fit la faute énorme de remporter au-delà du Rhin les forces militaires qu'il était parvenu à rassembler après la campagne de Moscou. Ce fut M. Fiévée qui rompit, en lui prédisant l'avenir tel qu'il s'est réalisé.

M. Fiévée donne une idée assez juste de son caractère, lorsqu'il dit qu'il ne répondrait pas de sortir de chez lui une heure plus tôt qu'il ne l'a décidé, quand il s'agirait de sauver le monde. On voit quel contraste existait entre lui et l'homme que ses passions avaient condamné à ne pouvoir s'arrêter, celui-ci ne vivant que d'action, l'autre de réflexion. Le rapprochement de ces deux destinées a tenu à des circons-

tances curieuses qui sont expliquées et se développent dans la correspondance.

L'éducation de Bonaparte avait été manquée sous beaucoup de rapports ; il le savait. Il mit du prix à la conversation et i la correspondance d'un écrivain qui lui déclara qu'il ne voulait pas renoncer à son indépendance et lui prouvait ainsi qu'il ne manquerait ni de sincérité ni de discrétion dans les rapports qu'il aurait avec lui. Il a dit plusieurs fois i M. Fiévée : « Vous êtes sévère ». Il ne s'en est jamais plaint ni fâché, parce qu'il avait la certitude que jamais aucune des notes n'avait été communiquée par l'auteur.

Tout indépendant que soit M. Fiévée, il déclara à Bonaparte qu'il lui serait fort gênant de l'avoir directement sous les yeux en lui écrivant ; qu'ainsi, il ne lui adresserait de lettres que pour des choses particulières, comme services à rendre, injustices à prévenir ; mais qu'il lui ferait parvenir des notes telles qu'il les ferait pour lui, Fiévée, dans la supposition où il voudrait se rendre compte de l'impression qu'il recevait des événements; que lui, Bonaparte, en prendrait la part qu'il voudrait puisqu'il saurait qu'elles avaient été faites à son intention ; cette manière devait éloigner toute apparence de pédanterie de la part de Técrivain et lui laisser toute liberté d'esprit et de formes. Aussi rien n'est plus varié que le ton de cette correspondance.

M. Fiévée était quelquefois des mois sans écrire ; souvent il a adressé jusqu'à cinq notes dans le même mois ; cela dépendait de la gravité des événements, des projets en finances, en législation, en administration, des bruits de paix et de guerre; en un mot de tout ce qui mettait le gouvernement en rapport favorable ou hostile avec l'opinion publique.

Cette correspondance pourrait former quatre volumes in-8» largement remplis. Les explications qui naissent des conversations particulières que l'auteur a eues avec l'Empereur y ajoutent nécessairement et n'en sont pas la partie la moins curieuse.

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Par goût, M. Fiévée aurait anéanti ce travail ; mais il a été si souvent question de lui dans les biographies, dans les livres du temps, et cela lui arrive encore si souvent, qu'il a senti la nécessité de mettre sa mémoire à l'abri des fausses interprétations. Dès qu'il aurait pris des engagements positifs pour publier sa correspondance, il s'occuperait de rassembler quelques détails curieux sur sa vie politique sous la Restauration, détails qui feraient comprendre comment ayant eu des rapports avec les deux rois, ayant été lié avec presque tous les hommes qui sont devenus ministres, il est cependant resté hors des affaires, toujours libre, toujours dans les mêmes habitudes d'aisance et de modération personnelle, tandis que tous ceux de ses compagnons qui se sont élevés sont devenus malheureux ou ridicules, quelquefois l'un et l'autre, ont mal servi le prince qui les appelait pour n'avoir pas su en arrivant au pouvoir conserver les doctrines qu'ils avaient professées quand ils étaient de l'opposition.

Ce qui porterait M. Fiévée à traiter de préférence avec la librairie anglaise tient aux circonstances actuelles de la France. Qu'il traite avec un libraire français, le bruit s'en répandra aussitôt et d'avance on interprétera les motifs de cette publication. Dans le désordre et la confusion d'idées et d'espérances qui régnent parmi nous, on ne lira un ouvrage politique sur une époque à jamais close, qu'en y cherchant des applications au temps présent, chacun selon ses préjugés ou ses intérêts. Les Anglais lui paraissent mieux placés pour juger un ouvrage de ce genre, sans sortir dés circonstances extraordinaires qui l'ont produit, et leur opinion dominerait les interprétations inévitables en France dans Tétat des partis.

Si les choses ne peuvent s'arranger ainsi, M. Fiévée laisserait probablement à son flls le manuscrit de sa correspondance et l'indication de l'usage qu'il devrait en faire après lui.

Après ces explications d'un écrivain qui a toujours traité

VARTÉTÉS 71

loyalement avec les libraires, et en les admettant non jusqu'à prendre un engagement, mais comme la base de propositions à discuter, M. Fiévée attendra une réponse, s*engageant d'avance & céder tous ses droits, même celui de faire imprimer en France.

Une lettre da cardinal Maury.

Nos lecteurs n'ont assurément pas oublié la série de lettres écrites par le cardinal Maury à Artaud de Monter, que nous avons publiée il y a deux ans. Si nous y revenons aujourd'hui, c'est pour y insérer une lettre qui comble une lacune et qu'un heureux hasard nous a fait trouver récemment. Nous l'aurions négligée si elle n'avait été qu'un billet sans conséquences, lettre de courtoisie ou lettre d'affaires. Mais le cardinal y traite abondamment, à rintention de son correspondant, les deux sujets qui lui tenaient le plus au cœur: la politique impériale et sa réintégration possible à l'Académie française. A ce double point de vue il fallait la recueillir, comme un témoignage qu'on ne sauratt omettre. Elle devrait s'insérer entre la lettre du 28 décembre 1805 (no V de la correspondance déjà publiée, t. II, p. 40) et la lettre du 6 mars 1806 (no VI, t. II, p. 43). Et si on prend la peine de rapprocher ainsi des dnux précédentes la lettre que nous publions aujourd'hui, on verra bien vite qu'elle comble une lacune et qu'elle ne peut que servir à faire mieux connaître l'état d'esprit du cardinal à cette époque de sa vie.

A Monteflascone, le 3 janvier 1806.

C'est bien à moi, monsieur, à vous remercier de vos excellentes lettres dont j'aime infiniment l'ingénieuse sensibilité et la précision lumineuse. Je me sers de ma propre main qui commence à se raffermir pour vous en offrir l'étrenne en vous souhaitant une bonne et heureuse année et en vous exprimant avec sincérité mon opinion la plus loyale et les sentiments les plus intimes de mon cœur.

J'ai reçu le 33« Bulletin, J'ai toujours été très content de ce

ja SOUVENIRS BT BCÉMOIRES

journal de l'armée et j'en trouve l'institution très sage. Je vois avec quelque peine, mais sans surprise, que le rédacteur, souvent et le plus souvent parfait dans ses récits, supplée aux événements, quand ils lui manquent, par des réflexions qui n'ont pas toujours la môme mesure. La galerie aime les vatout et les souverains ne peuvent pas en faire un chaque jour à la tête d'une armée. Le Bw/te^m me rappelle ainsi la jolie épigramme contre le Mercure :

C'est le carrosse de voiture :

Il faut qu'il parte vide ou plein.

Vous faites renaître dans mon âme le désir et l'espérance de recevoir ici M. Louis de Périgord. Je regrette qu'il n'ait pas été envoyé à Naples. La méfiance qu'ont excitée en France les nombreuses et énormes banqueroutes dans nos plus grandes villes rendent la paix nécessaire à notre commerce, à nos finances et à notre marine, j'ose donc, tout en m'en rapportant autant à notre cabinet qu'à notre armée, désirer en secret que notre empereur satisfait de sa gloire actuelle y mette le comble en ne réglant pas à la fois ses comptes avec tout le monde, en ajournant ses justes ressentiments et en se donnant quelques années de repos pour se mettre en mesure d'en finir à jamais avec l'Angleterre qui mérite seule son courroux. Le reste ne vaut plus l'honneur d'être nommé et doit tomber avec elle. C'est un beau et profond problème à résoudre que de décider jusqu'à quel point la France doit être exigeante ou se montrer généreuse dans ce moment, pour tirer sagement le meilleur parti possible de sa position et de ses victoires pour le présent et pour l'avenir. Le sujet est digne d'exercer les hommes d'état.

Il me semble difficile de comprendre ou d'expliquer la phrase que vous me citez de M. Gaillard. Outre lui, il me reste encore plus de trois de mes anciens confrères à l'Académie française, puisque MM. de Roquelaure, de Boufflers, Delille, Suard, Ducis, Morellet, Target et d'autres peut-être

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ne sont pas morts. Quand ce corps littéraire, en perdant sa primauté transférée injustement, ce me semble, à TAcadémie des sciences où D'Alembert disait qu'il ferait recevoir au bout de six années d'études un laquais intelligent sans talent, fut rétabli par l'autorité de la République, on n'y admit plus quatre académiciens qui n'avaient pas prêté leur serment de fidélité au gouvernement, savoir: le cardinal de Rohan, le duc dUarcourt, M. Gaillard et moi. Deux de ces dissidents n'existent plus. Je ne puis donc deviner quel peut être le troisième boudeur auquel on me rallie, moi qui me suis déclaré fidèle sujet de l'empereur. Au surplus, si mon fauteuil m'était rendu, je ne crois pas que je fusse soumis à une nouvelle réception. Ce titre n'a plus aujourd'hui pour moi le même intérêt que j'y attachais à l'âge de trente-cinq ans, lorsque j'avais dans l'Académie mes meilleurs et mes plus nombreux amis, et que je pouvais être assidu à ses séances dont le souvenir me retrace encore les plus délicieuses jouissances que puissent procurer les plaisirs de l'esprit, la conversation la plus désirable etles plus heureux moments de ma vie, dansune société intime où personne n'apportait son amour propre et où tout le monde montrait et semblait quadrupler son esprit très supérieur et ses ouvrages.

Je reviens à M. Louis de Périgord. La méprise d'Arezzo ne me surprend nullement. Les Italiens nous estiment et nous craignent beaucoup trop pour pouvoir nous aimer; ils ontcontre nous une rancune d'autant plus inexorable qu'elle est composée etrecuite d'un vieux levain d'intérêt et de jalousie, mis en fermentation par un mélange très copieux d'orgueil et de honte. Le feu caché dans la pierre en doit jaillir abondamment dès qu'elle est heurtée.

Durant mon séjour & Gênes, S.. 'A. L M"® la princesse Elisa me fit l'honneur dem'inviteravec beaucoup de grâces à venir lui faire ma cour dans ses états. Le prince son époux a bien voulu m'y engager de son propre mouvement, en répondant à mes souhaits de bonne année. De pareilles invitations sont

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des ordres et des faveurs. J'attends donc que cette cour quitte sa villégiature de Viaregio pour me rendre directement à Lucques où j*irai passer huit jours. J'écris à M. de Beauharnais ce matin et je lui parlerai plus en détail de ce voyage.

Le chemin de la marche qui conduit à Naples sent fortement la poudre. Il n'est pas convenable que la France laisse les Russes en Italie après avoir battu si complètement leur maître en Allemagne, d'où elle l'a renvoyé au-delà même de la Pologne avec les misérables débris de son armée.

Je vois dans les journaux de Paris qu'on y fait savourer goutte à goutte la grande nouvelle de la victoire d'Austerlitz.

Adieu, monsieur, et, si vous me le permettez, mon vrai ami. Je vous embrasse eu cette qualité avec la plus sincère et la plus tendre amitié en vous priant de m'honorer du môme sentiment et de ne plus m'en exprimer d'autre dans vos lettres.

Le cardinal Maury.

Vous m'avez porté bonheur. Depuis un an, je n'avais pas encore pu écrire lisiblement. Jugez par cet essai de mon griffonnage. N'importe. Si vous parvenez à me déchiffrer, vous ne recevrez plus de moi que des lettres écrites de ma main. J'en demande pardon à vos yeux qui en seront fatigués.

Mes fidèles respects à madame Artaud.

LES MÉMOIRES DE M«e D'ÉPINAY (D

(SuUe)

Mon journal

Le 20 octobre. — Je me suis levée de bonne heure dans l'espérance de voir mon mari plus tôt et d'avoir plus de temps à causer avec lui ; mais j'ai été trompée dans mon attente» car il lui est venu successivement tant de monde qu'à midi je ne Tavais pas encore vu. Â midi et demi, il est entré dans mon appartement avec un air d'impatience et d'empressement qui m*a enchantée ; il m'a embrassée et m'a témoigné beaucoup de chagrin d'avoir ainsi perdu une matinée : voilà comme il appelle, cet ange, le temps qu'il passe sans me voir. Il m'a annoncé qu'il sortirait tout l'après-dîner, et il m'a prié de ne retenir personne, ce soir, parce qu'il voulait souper seul avec moi.

Le 21. — Mon mari est en effet revenu, comme il me l'avait dit. Après souper, nous avons beaucoup causé de sa tournée. J'ai voulu lui dire tout ce que son absence m'avait fait souffrir ; mais il m'a fermé la bouche par un baiser, en me disant : « Ne pensons plus à cela, ma petite femme; et moi aussi vraiment, j'ai beaucoup souffert, mais il est inutile à présent d'en parler. » Il est bien dommage que sur de certaines choses^ mon mari et moi, nous pensions si différemment : c'est pourtant un plaisir bien vif, ce me semble, de rappeler ses peines

(1) Voyez Souoenirê et Mémoires, t. I, p. 7, 118, 223, 325 et 480 ; t. II, r. 251 et 368; t. 111, p. 66, 244 et 455 ; t. IV, p. 338 et 551 ; t. V, p. 418.

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et ses plaisirs à celui qui les a causés. Il m'a confié de certains soupers qu'il faisait en route avec son secrétaire où il admettait quelquefois les servantes du cabaret. Des servantes de cabaret, que cela me paraît étrange t Les hommes sont donc bien libertins ? Mais comment avec du goût et de Téducation î... Je n'y entends rien. Il n'y a rien dans ce qu'il m'a dit qui puisse me faire de la peine, et cependant ce récit m'a rendue triste et rêveuse, en même temps qu'il m'intéressait. Il est vrai qu'il peut bien ne m'avoir pas tout dit, car je crois que mon inquiétude et mon étonnement ne lui ont pas échappé. Cela m'attriste un peu, d'autant plus qu'il doit l'année prochaine faire la même tournée. Il n'a que vingt quatre ans... Aujourd'hui, j'ai vu tant de monde... je n'ai presque pas eu le temps de me reconnaître.

Le 22. — J'ai déjeûné ce matin avec mon mari ; nous avons parlé de ses affaires qui sont en assez mauvais ordre. Je l'ai prié, le plus tôt qu'il pourrait, de me rembourser le reste des avances que j'ai faites pour lui. Il ne m'a pas donné sur cela beaucoup d'espérance ; il ne conçoit pas, dit-il, à quoi je dépense mon argent. J'ai eu beau lui représenter qu'avec deux mille livres par an qu'il me donne, je ne peux pas jouer, et m'entretenir de tout II prétend lui que je n'ai point d'économie t... Je n'ai osé lui dire, et cela dans la crainte de lui causer de l'ennui, que je devais près de cinq cents livres.

Monsieur du Traisi est venu me voir, et a passé près d'une heure seul avec moi. Nous avons passé en revue tous les gens que voit le plus Madame de Sally ; et nous sommes convenus que la plupart sont sots ou fats, sans en excepter M. Deverdier, qui me parait de tous les gens qu'on nomme aimables, le plus insupportable.

Le 23, — Au sortir de table, mon mari et moi nous avons passé dans la bibliothèque ; après avoir rangé toute sa musique, mon mari s'est assis, et me prenant sur ses genoux : « Venez ici, ma petite femme, m'a-t-il dit, et rendez-moi compte des lectures que vous avez faites pendant mon

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absence ». Je lui ai avouô ingénuement que tous les livres d'histoire que j'avais commencés, m'avaient assommée d'ennui, au point de ne pouvoir les finir, excepté cependant les Mémoires du Cardinal de Retz ; que les romans ne m'avaient point intéressée, si ce n'est dans les endroits où je trouvais des situations semblables à la mienne. « Et dans quel roman, me dit-il, avez-vous trouvé une situation semblable i la vôtre ? » Je me défendis de lui répondre, craignant ou d'être injuste, ou de l'humilier trop si mes anciennes craintes étaient fondées. Mais comme il m'obligea de répondre. « C'est, lui dis-îe, dans les Confessions du comte de**\ lorsque Madame de Selva voit clairement l'infidélité du comte, et que loin de se plaindre, elle le défend contre elle-même, quelque temps, et ensuite renferme sa douleur ». Je l'embrassai les larmes aux yeux en achevant ces paroles. « Ah t parbleu, dilril en riant de toute sa force, cela ne te ressemble guère, car tu ne fais pas faute de te plaindre... — Moil repris-je, toute étonnée...

Dans ce moment on lui apporta ses lettres, j'avançai lamain vers le laquais pour les prendre et les lui remettre : j'avoue qu'il y avait un peu de curiosité dans ce mouvement. Il arrêta mon bras, et s'empara du paquet. Il ouvrit d'abord une ou deux lettres qu'il ne fit que parcourir, et me les présenta sans me regarder, ayant les yeux fixés sur une adresse qu'il considérait, ce me semble, avec complaisance. J'étais alors assise sur une chaise auprès de lui. « Que voulez-vous que je fasse de ces lettres, lui dis-je, en les prenant. — Que vous les lisiez, si vous voulez, me dit-il, ou bien gardez-les moi jusqu'à ce que j'aie lu toutes les autres ». Il décachetait et commençait à lire la principale ou du moins celle que j'appelais ainsi dans mon idée. Après un moment de lecture : « Les verrai-je toutes? lui dis-je tout doucement ». Il sourit, et me tendit la main, sans me regarder et lisant toujours. Comme il lisait toujours, je me hasardai à ramasser l'enveloppe pour voir... quoi? je n'en sais rien. Qu'est-ce que cette enveloppe me pouvait dire?

Je vis seulement qu'elle était timbrée de.... L'écriture me parut fort grande, et sans orthographe. Il faut en savoir bien peu, pour n'en pas mettre dans une adresse, lui dis-je. Je fis tout haut cette réflexion, mon mari rougit, et retira doucement sa main, mais pourquoi rougissait-il? Car au contraire il ritet se moque de moi lorsque- je fais des fautes de ce genre. Sa lecture finit enfin, et il ne me donna point sa lettre. 11 ouvrit les autres, les parcourut en silence, et puis se baissant, en appuyant ses deux poings sur ses genoux : « Qu'est-ce que vous dites ? me demanda-il en se retournant vers moi, et bâillant. — Que je n'ai plus que faire ici, lui dis-je, et que j'aurais dû m'en aller lorsqu'on vous a remis vos lettres ». Je me levai pour sortir, il me tira par ma robe, et m'asseyant encore sur ses genoux : « Ah ! répliqua-t-il, voici de l'humeur; et d'un ton d'applaudissement, bon ! continua-t-il, je n'en avais pas encore vu depuis mon retour. Et pourquoi, je vous prie,auriez-vousdû être déjàpartie,etn'avez-vousplusque faire ici ? ~ Parce que,,, à cause de„. Je ne savais trop que répondre. Je sentis bien que j'avais de l'humeur, etque c'était cette lettre qui m'en donnait, j'avais grande envie de lui en parler, mais disais-je, si c^était pourtant une lettre d'affaire, mon soupçon roffenseraît, je n'en veux pas parler de peur de le blesser, et pour lui donner le change, je m'efforçai de sourire. M Ah î vous riez, au moins il y a de la ressource avec quelqu'un qui rit, dit-il. Allons, c'est cette lettre, n'est-ce pas, qui vous tourmente? — Oui, cette lettre sans orthographe, lui dis-je...

— Eh bien! reprit-il, si je vous la fais lire, que direz-vous?

— Que je suis bien injuste... Oh I que... que je vous demanderai de pardons j si vous pouvez me la montrer... Oui, vous m'avez retiré votre main^ je n'avais pas encore d'humeur alors.,. — Tenez, dit-il, en me la montrant, comme pour me la donner, et la retirant tout de suite, la voilà, lisez, mais auparavant il faut vous dire,*. Saris cela vous n'y comprendrez rien. C'est une femme de'".

Pendant qu'il parlait, je le regardais lorsqu'il ne me regar-

LES MÉMOIRES DE U^^ d'ÉPINAY JQ

dait pas, car alors j'étais embarrassée de la confidence qu'il me faisait, et je baissais les yeux. Il riait beaucoup, il fallait bien sourire, mais mon cœur palpitait bien fort. J'étais sensible à sa franchise, à sa confiance, et je me disais. Si je pouvais devenir sourde et être pourtant sûre qu'il ne me cache rien, et qu'il crût que je l'entends?

Il disait donc : « Et cette femme... je ne sais en vérité pourquoi elle croyait que j'étais amoureux d'elle. Elle a fait cent extravagances... On se moquait d'elle... il faut avouer qu'elle nous a bien divertis.

« Eh bien ! cette femme, lui dis-je ? — Eh bien t Eh bien f elle s'était persuadée que je ne revenais à Paris que pour me mettre en état de m'établir tout à fait.... Elle me donnait des rendez-vous. Quelquefois j'y allais; d'autres fois je lui faisais accroire que je ne l'avais pas pu. Enfin elle.... elle ne me savait pas marié. Elle est désolée de mon absence, et voilà ce qu'elle m'écrit... » Alors il me donna la lettre. Je mourais d'envie de la lire, mais je voulus lui montrer de la générosité. « Non, lui dis-je en la lui rendant, votre confiance me suffit » Je jetai mes bras autour de son cou, et je restai ainsi, la tête sur son épauie, sans pouvoir parler. « Eh bien, me dit-il après avoir gardé aussi un moment silence, est-ce que tout ce que je vous ai dit, ma chère amie, vous a fait de la peine....

« Je ne crois pas, lui dis-je, non, sûrement je ne le crois pas. Je suis flattée de votre franchise, de votre complaisance.... Vous êtes plus léger que coupable.... Oh ! mon ange, ajoutaije en l'embrassant encore, et pour cette fois, en répandant quelques larmes. — Mais lu pleures, ma chère amie, me dit-il, sûrement je fai fâchée. — Non, lui dis-je, mais je pense que vous retournerez à.... je pense.... que peut-être avant ce temps là.... puisque vous avez pu une fois vous faire une plaisanterie d'oublier votre femme.... Ici les occasions sont fréquentes. Le chevalier de Canaple reviendra.... Ce portrait dont il est cause...— Mais en vérité, reprit-il, ma chère amie, vous n'avez nulle idée de ce monde, ni de ses usages. Que

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diable I tout cela fait-il, et en quoi cela peut il vous nuire ? et qu'a de commun une créature qu'on peut avoir pour de l'argent, et qu'on laisse là quand on n'en veut plus, avec une femme qu'on estime choisie...» Croiriez- vous, mon tuteur, que quelque blessée que je fusse de ce raisonnement, je ne pus d'abord y répondre que par mes larmes. « Comment, lui dis-je enfin, un cœur tout entier à vous peut-il s'accommoder d'un partage aussi vil ? — Mais je ne vous parle pas de moi, je vous dis que quand même je ferais comme tout le monde, vous ne devriez pas vous en tourmenter, parce que cela ne diminuerait rien de ma tendresse pour vous. Est-ce que le petit Gerseuil n'adore pas sa femme? Cependant Gerseuil a des maîtresses. Est-ce que la vicomtesse n'est pas heureuse ? — On le dit, mais peut-être si on lui demandait. — Ah f parbleu, elle serait bien venue de se plaindre, on lui rirait au nez. Que veut-elle donc ? Son mari ne lui refuse rien, il couche avec elle tant qu'elle veut.... Il faut convenir aussi que c'est un homme vigoureusement constitué.... Ah ça ! j'ai eu quelques bonnes fortunes dans ma vie. Croyez-vous que j'en fusse moins amoureux de vous î Avez-vous à mon retour trouvéquelquechangement?Vouspleurez?tranquilisezvous: je les réserverai pour les absences, dit il en souriant, mais sachez moi gré de la confiance que je vous montre. >>

Je voulus relever vivement toute cette indigne morale. J'étais outrée. Il mit sa main sur ma bouche. « Ahi bon, dit il en s'en allant, des misères t ne parlons plus de cela, il faut que je sorte. Adieu, ma chère amie, sois sûre toujours que tu es de toutes les femmes celle que j'aime le mieux... »

Je ne suis plus que celle qu'il aime la mieux. Je restai encore quelques moments dans la bibliothèque, je ne savais si je rêvais, ni où j'étais, et versant un torrent de larmes.... mon tuteur. Mais d'où vient celte bizarrerie et cette différence entre les mœurs des hommes et des femmes? L'un des deux êtres unis ensemble par des liens sacrés et indissolubles peut-il donc avoir, avec justice, des permissions que l'autre

LES MÉMOIRBS DE M^e D*iPINAT 8l

n'a pas, peut-il s*bonorer, s'enorgueillir de ce qui fait la honte et l'humiliation de cette autre moitié de lui-même ? Est-ce qu'il y a deux vertus, deux justices dans ce monde?... Je m'y perds.... Oui, je m'y perds, et je trouve de l'imprudence, même aux hommes, de dire tout cela si franchement aux femmes.... Je vous assure que.... je ne puis pas trop vous rendre ce que ces discours ont fait sur mon esprit....

Le soir. — Ah, mon cœur réclame contre cette expression et réclamera toujours; oui, oui, oui, je le proteste, j'en ferais serment. Mais.... j'étais au désespoir. J'étais tantôt prête à conclure ou que mon mari ne m'aimait plus ou qu'il était sans caractère, ce qui était encore pis, je crois, car s'il est bien vrai qu'il soit sans caractère, me disais-je, quelle peut être mon espérance ? il reviendra bien à moi lorsque je ferai les plus grands efforts pour le ramener, mais l'instant où je ne serai pas à ses côtés, je ne serai plus rien pour lui. Voilà où j'en étais lorsqu'on vint m'apporter votre lettre, mon cher tuteur, elle donna à la conversation que je venais d'avoir la conclusion que j'avais voulu éviter. On vint me tirer de mes rêveries en m'acnonçantM. de Saint-Jules et M. de Formeuse. Je voyais le premier pour la seconde fois chez moi. II me parait fort aimable, on dit qu'il l'est, mais je crois cependant que j'aurai de la peine à me faire à lui, je trouve qu'il porte le menton trop en Tair et qu'il est trop poudré. La conversation roula sur la musique, l'Opéra et la Cïomédie.

Le soir j'ai vu quelques personnes, et j'ai fini ma journée tête à tête avec Madame de Vignoles.

Le 25. — Aujourd'hui j'ai passé l'aprés dîner dans mon ancien couvent avec Madame de Beaufort. Elle se plaignait de moi ; il est vrai que depuis le retour de mon mari, je n'avais pu trouver encore un seul moment pour lui aller faire compagnie. Elle m'a demandé compte de mon intérieur avec sa bonté ordinaire. Je ne lui ai rien caché, et je lui ai rendu la journée de la bibliothèque dans le plus grand détail pour lui prouver qu'au fond j'avais toute la confiance de mon mari ;

car, lui dis-je, il n'y a que l'estime ou la confiance qui puisse flaire faire à une femme qui nous aime une confidence de cette espèce. « Ou le manque de caractère », reprit Madame de Beau fort. Jugez, mon cher tuteur, quelle impression m'a fait ce propos et combien j'en ai été vivement afifectée. J'ai pourtant cherché à me donner le change. Le manque de naissance, me suis-je dit, est un tort si grave aux yeux de Madame de Beau fort qu'il peut bien en résulter une improbation générale sur toutes les actions de mon mari. Au moins, ai-je grand besoin de me rassurer, par cette prévention, pour délruire rimpression que cette réflexion m'a faite. « Combien je désirerais, me disait-elle encore, de vous voir guérie d'une passion qui ne peut jamais être heureuse par la diversité de vos caractères ! Tant qu'elle durera, vous serez exposée aux plus grands malheurs. — Et comment cela, lui dis-je, maman ? — Parce que votre mari n'y répondant plus que par caprice ou par désoeuvrement vous laissera en butte au dépit, et que le dépit mène..... Enfin le dépit, surtout contre un mari, est le plus grand écueil pour un cœur jeune et sensible. Voilà le moment, mon enfant, de prendre garde plus que jamais à vos

liaisons Souvent l'estime mène plus loin qu'on ne croit. »

Que veut-elle dire par là?... J'espère qu'elle n'a pas conçu d'idées défavorables à votre pupille. Si ce sont là ses craintes, j'ose prononcer affirmativement qu'elles sont absurdes et injurieuses. J'allais le lui dire, mais elle ne m'en a pas donné le tempSj et comme si elle eut voulu bien vite détourner mon esprit des réflexions que son propos pouvait me faire naître ; « Vous ne savez pas, enfant que vous êtes, continua-telle, combien de douceurs et de jouissances honnêtes les grandes passions nous font perdre ? L'âme accoutumée aux secousses violentes s'émousse et nous rend insensibles à tous les biens que le ciel a placés autour de chaque être pour le dédommager des maux que la condition humaine et la société entraîne.— Hélas, maman, lui dis-je, il me semble qu'au oon traire si je perdais mon amour pour mon mari, il ne me

LES MEMOIRES DE M"* d'ÉPINAT 83

resterait rien. — Je crois bien que vous jugez ainsi, reprit-elle, votre cœur est fou en ce moment. Tant que votre délire durera, il n'y a rien à attendre de vous; mais croyez-moi, tirez de votre passion le seul parti que vous en puissiez tirer. Portez la toute entière sur votre enfant; soignez-le, occupez-vous en; faites des projets sur ce marmot; qu'il ait la figure de son père, j'y consens pour vous plaire, mais du reste tournez-le moi à la Gondrecourt, et dès le maillot, il y faut penser. »

Hélas, tout ce que j'aurais désiré au monde, puisqu'il n'y avait pas de place pour lui dans la maison, aurait été de l'avoir assez près de Paris pour y aller tous les jours ; mais ma mère et mon beau-père qui ont tout arrangé, ont choisi une nourrice qui demeure à près de dix lieues. Je dois aller demain le voir avec ma mère, ce cher enfant, mon mari qui ne l'a point encore vu depuis qu'il est en nourrice n'y peut pas venir ; sûrement c'est quelque affaire importante qui l'en empêche; car il en avait le désir. « Croyez-moi, m'a dit encore maman de Beaufort, évitez de semblables confidences à celles que vous a faites votre mari ; tout cela est du bavardage, envie de se vanter et rien de plus. Une femme se manque à elle môme, et perd la considération de son mari, en souffrant de sa part de tels propos quand le repentir ne les dicte pas. Le repentir n'est point accompagné de cette légèreté, et l'on ne doit pas faire son oreille ainsi au langage du vice. » Hélas... je voudrais, ce me semble, avoir le courage de croire Madame

de Beaufort ; mais non, il m'en coûterait trop ; et puis si

mon mari veut me parler, irai-je le faire taire ? Oh, non, non ; cela m'est impossible. Il semble môme plus à son aise lorsqu'il m'ouvre ainsi son cœur. J'ai oublié de faire cette objection à Madame de Beaufort ; il me semble qu'elle est décisive. C'est en revenant de chez elle, c'est au fond de cette môme bibliothèque, mon cher tuteur, que je viens vous ouvrir mon âme. Je vous envoie ce début de journal, quoiqu'il m'en coûte Qu'allez-vous dire atout celai

'â4 SOUVENIRS ET MEMOIRES

Le2d. — Comment calmer le trouble que ma mère vient de jeter dans mes idées? La présence de mon fils, la conversation que j'ai eue avec ma mère, celle de madame de Beaufort, qui me revient malgré moi, ce qui m'est arrivé avec

mon mari avant de partir Que deviendrai-je ? Il n'est pas

rentré, il est près de minuit la cruelle viel

Ce matin, â, sept heures, ma mère me fit dire qu'elle était prête à partir. En traversant Tantichambre, je demandai si mon mari était éveillé; on me dit que non. Il y avait un petit décrotteur sarl'escalier qui avait Tair d'attendre son réveil. Je pensai lui demander ce qu'il voulait; mais ces sortes de curiosités me répugnent à satisfaire, ainsi je passai sans lui rien dire. Ma mère m'attendait pour prendre du chocolat ; en dé jeûnant je m'aperçus que j'avais oublié un petit présent que je destinais à la nourrice; et je remontai le chercher. Je vis la chambre de mon mari ouverte ; j'y entrai pour l'embrasser avant de partir. De la porte je lui criai bonjour, et dans la glace qui donne aux pieds de son lit, je vis, à travers les rideaux entrouverts, qu'il lisait une lettre qu'il serra sous son oreiller avec un mouvement de surprise qui me prouva que sans doute il me croyait partie. Je me félicitai de n'avoir fait aucune question au commissionnaire. Mais je restai interdite au milieu de la chambre ; il était de môme très déconcerté, et au point qu'il me chargea, en balbutiant, de faire des compliments â son fils. Je me sentis piquée. « Je vous demande pardon, luidis-je, d'avoir interrompu votrelecture, monsieur; une autre fois je serai plus prudente...— Bon, quelle folie, reprit-il ; je ne lisais point. Où avez- vous pris cela?... » J'avançai quelque pas vers son lit. « Voulez-vous que je vous le prouve, dis-je.— Je ne vous le conseille pas, répondit-il sèchement.» Je lui tournai le dos fort en colère et je m'en allai de sa chambre^ il me rappela, mais je m'en allai sans répondre. Je ne fus pas partie que je me reprochai de n'être pas rentrée chez lui lorsqu'il m'a rappelée.

Lorsque noua fûmes en voiture, ma mère qui vit mon air

LES MBMOIRSS DE M°^ d'ÉPINAT 85

distrait et agité, me demanda ce que j'avais. J'aurais bien voulu éviter de lui répondre, ou au moins de lui cacher ma peine. Mais je fus trahie par mes larmes. « Est-ce que je ne suis plus votre amie, me dit-elle, en me serrant les mains ? Voilà, voilà, mon enfant, le fruit de la dissipation où votre mari vous entraîne depuis son retour; vous n'êtes plus la même. Ouvrez-moi votre cœur. — Comment me résoudre, lui dis- je,àdéchirer votre âmeparlerécitdemillepetitespeines journalières qui vous paraîtront minutieuses et auxquelles je crains bien qu'il n*y ait point remède que la diminution de ma sensibilité. — Ma fille, mon Emilie, encore une fois ouvrezmoi votre âme, reprit ma mère. » Je ne pus résister à sa tendresse, et je lui confiai ce qui venait de m'arriver et la conversation de la bibliothèque. « C'est un grand bonheur pour vous, me dit-elle, que la confiance que votre mari vous a marquée dans cette occasion; conservez-la précieusement, offrez vos peines à Dieu, et n'opposez que la patience et la constance aux traverses qu'il vous envoie ».

Mon premier mouvement fut d'être bien aise que ma mère eut jugé que cette confiance pouvait-être un bon signe ; mais l'aventure de ce matin I... « Que dois-je doncpenser decette lettre, repris-je? — Peut-être que vous vous êtes trompée, ma fille; vous irriterez votre mari et vous perdrez votre crédit auprès de lui par des alarmes déplacées. — Je voudrais le croire, maman ; mais, malheureusement, je n'ai nul doute. — Cela se peut, ma fille; mais vous l'avez voulu; l'inclination que vous aviez l'un pour Tautre avant le mariage a fait du bruit, il faut se taire ; c'est un si grand avantage pour vous que votre oncle ait vaincu la répugnance qu'il avait pour vous unir à son fils, qu'il faut conserver par votre douceur et votre patience la haute idée qu'on en a conçue de vous. Par attachement et par égard pour votre beau-père, il faut lui éviter la connaissance des travers de son fils; il est bien jeune, étudiez ses goûts raisonnables, suivez-les, résistez courageusement à la dissipation excessive — Mais, maman, ce con-

86 SOUVENIRS ET IcAlCOIBBS

seiU permettez-moi de vous le dire» est contradictoire : on peut être soumise, céder dans ses opinions, sacrifier quelquefois ses goûts et résister, néanmoins, à tout ce qui entraine la réputation d'une évaporée. »

Le lendemain matin. — Tandis que j'écrivais ceci, naon mari est rentré ; dès que j'ai entendu sa voiture j'ai serré mon papier, le cœur me battait, j'ai ouvert bien vite ma cbambre afin qu'il ne pût se dispenser d'y entrer. « Quoi, me dit-il, d'un air aisé, pas encore couchée? Vous devez cependant être lasse. — Je voulais, lui dis-je un peu étonnée de son air, vous rendre compte de mon voyage; je vous en suppose curieux.— Eh bien I dit-il en m'embrassant, comment se porte votre cher enfant?— A merveille, lui dis-je. Le compte que je lui ai rendu de tout ce que j'ai remarqué d'aimable et de touchant dans cette petite créature parut lui faire grand plaisir, il m'écouta avec attention, me fit mille questions qui marquaient l'intérêt. Ah, disai-je en moi-même, que n'est-il toujours ainsi I... « Ah ça, dit-il au bout d'une demi heure de conversation toujours sur le môme sujet : il faut pour vous récompenser de m'apporter de si bonnes nouvelles, que je vous montre cette lettre qui vous a fait tant d'effroi ce matin. — Non, non, monsieur, lui dis-je, je ne veux plusde confidences de l'espèce...— Pardonnez-moi, dit-il, vous la verrez pour vous apprendre à suspendre vos faux jugements, mais c'est à condition que vous n'aurez plus de ces curiosités...— Moi, monsieur, je n'en ai aucune, je vous assure. Est-ce que je fais une question? au contraire I — Non pas pour vos paroles, mais bien par votre voix altérée, tenez, vous dis-je, c'est une lettre de Madame de Saint-Amand qui vous prie à souper pour demain, je suis engagé moi, mais il faut que vous y alliez et j'irai sûrement vous y retrouver. — Tenei» lisez donc », voyant que je restais interdite*

En effet, j'avoue que d'abord je craignis que ce ne fût quelque imposture qui me blessât encore plus que la scène du matin. Je pris enfin la lettre en tremblant, la date était &

LBS BCfiMOIRSS DE M"A« d'ÉPINAY 87

six heures dumatin en rentrant de chez le prince de Conti. Mes yeux alors se remplirent de larmes, je ne pus rien lire, le papier me tomba des mains et je me jetai à son col. « Serez vous encore injuste, mon Emilie, me dit-il? — Non, non, jamais, je vous le jure, mais aussi pourquoi cet effroi ce matin, quand je suis arrivée ? — Ah I plus de question, me dit-il, en me mettant les mains sur la bouche.... Pourquoi? Vraiment, pour vous éprouver, mais tout est dit, je ne réponds plus. »

Depuis que la nuit m'a laissé le temps de laréflexion, hélasl je ne sais que penser, il y a là dessous, il faut Tavouer, quelque chose qui ne me paraît pas naturel. Peut-être ce soir ne serais-je que trop tôt éclaircie.

Lettre de M. de Lisieux à M^^ de Atontbrillant»

Je pense comme Madame de Beaufort, ma chère pupille, qu'une femme qui se respecte ne doit pas écouter ni par conséquent rechercher des confidences d'une certaine espèce. Une femme a toujours des motifs puissants pour conserver l'estime de son mari, et rien n'est si dangereux que de l'accoutumer à ne plus rougir devant elle. Je suis encore de son avis lorsqu'elle pense qu'il y a plus d'air que de vérité dans tout ce que vousajdit Monsieur deMontbrillant. Vous vous êtes laissé entraîner par la vivacité et la délicatesse de votre sentiment pour lui, mais un moment de réflexion portera le calme dans votre cœur, je l'espère. Est-ce que si votre mari eut eu des maîtresses, des bonnes fortunes, il aurait été si pressé de vous le dire? Quel serait son but ? de vous éclairer sur toutes ses démarches ?De n'en pouvoir faire une qui ne vous soit suspecte, et par conséquent de s'ôter tout repos, toute liberté en même temps qu'il vous plonge le poignard dans le cœur? Vous voyez bien que tout cela n'est que de la légèreté, des propos inconsidérés et une vanité déplacée, mais fondée, il faut l'avouer, sur la corruption des mœurs actuelles et sur

le faux air désagréable decequ'onappelledebon ton. Croyezmoi, madame, la vie que mène Monsieur de Montbrillant ne saurait le rendre heureux ; il sentira tôt ou tard que c'est auprès d'une femme aussi estimable qu'aimable et au sein de sa famille que le bonheur l'attend. Et vous qui avez des principes sûrs et invariables qui viennent encore à l'appui de l'honnêteté naturelle de votre âme, êtes-vous faite pour vous trouver humiliée d'une injustice etd'un travers momentanés? Devez-vous gémir et vous rendre malheureuse par des inconséquences que vous devez espérer de voir bientôt disparaître et qui si malheureusement elles devaient durer, auraient besoin, pour en éviter les suites fâcheuses, d'une conduite tout autrement ferme? Venez me voir, ma chère pupille, puisque je ne puis aller vous chercher, et souvenez-vous que '

quand on joue comme vous le beau rôle, il n'est en vérité i

pas permis de se laisser abattre, encore moins de se livrer au dépit, il faut se montrer supérieur aux événements qui ne dépendent pas de nous, et les faire tourner au profit de notre ,

bonheur.

Suite du journal,

4 novembre. — Je n'ai point été voir hier mon tuteur comme je l'avais projeté, pour le remercier de sa lettre, parce que j*ai dormi tout le jour. Hélas, le baume que sa lettre avait répandu dans mon âme est bien effacé par ce qui m'est arrivé depuis, et par la cruelle scène que je viens d'essuyer. Allons par ordre. Je me rendis, hier, à l'invitation de Madame de Saint-Amand, â 8 heures du soir. Dès que j'arrivai, elle me dit : « Vous êtes partie hier de bon matin, ma belle ; car mon messager, à qui j'avais donné ordre de vous remettre ma lettre, en l'absence de votre mari, ne vous a pas trouvée ». Je ne répondis point et n'osai même demander à quelle heure, dans la crainte de n'être pas maîtresse de mon trouble.

LES IfiMOIRBS DE M»^ d'ÉPINAT 89

Le soaper fat assez bruyant pour qu'on ne prit garde & moi. Madame de Voltierg, l'ambassadrice de France en Suisse, y était Les dames étaient très gaies et d'assez bonne humeur pour former le projet de nous en aller, toutes trois, sans hommes, au bal de TOpéra; car, M. de Montbrillant ne vint pas comme il l'avait projeté, et les maris de ces dames ne voulurent pas les accompagner. Je fis ce que je pus pour me dispenser d*être de cette partie. J'étais trop mal à mon aise. J'aurais donné tout au monde pour voir, sur-lechamp, M. de Montbrillant et le confondre. Ce fut même dans l'espérance de le trouver au bal que je me déterminai à y aller. Il n'y était pas. Vous ne croiriez pas que je finis par m'ennuyer de la gaieté, du bruit et des efforts que je faisais pour vaincre mes tristes réflexions et que je m'amusai pas. J'étais, je l'avoue, plus piquée encore qu'affligée. Il y a comme cela des moments dont on ne saurait rendre raison, où le cœur prend son parti, mais c'est pour peu de temps : voilà le mal. Pour en revenir au bal, nous y restâmes jusqu'à quatre heures, nous y fîmes enrager du Fraisier, directeur de rOpéra. Je ne l'avais jamais vu; M"« de Saint-Amand, qui le connaît beaucoup, nous instruisait sur ce qu'il fallait dire. Il a gardé ma tabatière pour avoir une occasion, dit-il, de me faire sa cour et de se présenter chez moi.

Lorsque je rentrai, M. de Montbrillant était couché et dormait. Ce matin, je ne l'ai point vu et après le dîner, il est venu dans mon appartement, u Encore au lit, me dit-il, voilà une jolie vie. Cette M">* de Saint-Amand vous tuera. — Non, non, lui dis-je, ce ne sera pas elle. — Non I Et qui donc? » Je ne répondis point, et il alla aussitôt à mon clavecin en chantonnant. Cette idée de musique lui prit si subitement qu'il était clair qu'il redoutait une explication, moi qui la voulais absolument, je pris un livre pendant qu'il jouait, pour le rassurer et le laisser revenir près de moi. En effet, il revint, je continuai de lire, il s'assit même sur le pied de mon lit ; lorsque je le vis bien établi : « Eh bien I monsieur, lui dis-je,

90 SOUVENIRS BT MÉMOIRES

alors cette lettre de l'autre jour était donc de M«»« de Saint- Amand?— Sans doute, et de qui donc, s'il vous plaît? — Ah ! de je ne sais qui, mais sûrement elle n'était pas d'elle. — Fort bien, madame, c'est répondre comme le mérite la bêtise que j'ai de vouloir rassurer une tête folle qui se tourmente le jour des rêves de la nuit. — Vous avez vu par mon attendrissement combien il m'en coûtait de vous croire coupable; mais il est indigne à vous d'abuser de ma crédulité. — Eh I que diable venez-vous me chanter ici? Comment, ce sera tous les jours des scènes nouvelles ? Je vous ai dit, et je vous ai prouvé que cette lettre était de M™« de Saint-Amand. — Et moi, je vous prouve, monsieur, qu'elle n'était pas d'elle. Car, elle m'a dit très précisément que son laquais ne m'avait pas trouvée et que j'étais déjà partie. — Ah I cela est excellent, ce domestique ne peut pas s'être trompé ? Puisque nous vous croyions partie, il peut bien l'avoir cru. — Non, car si c'eut été lui qui était dans votre antichambre, il m'aurait vu remonter; et puis le commissionnaire qui attendait votre réponse, était un décrotteur et celui de M™« de Saint-Amand était son laquais. — Son laquais? Oh 1 pour cela, il en a menti, ou il a donné sa commission à faire à un décrotteur, puisque je l'ai vu en sortant, et qu'il m'a remis la lettre à moi-même. — Mais s'il vous a remis la lettre lorsque vous êtes sorti, ce n'est donc pas celle que vous lisiez dans votre lit ? — Eh I.... quoi?.... et non, je veux dire que j'ai remis la réponse.... Que diable, laissez moi en repos, il n'y a personne qui n'ait tort en s'y prenant de cette façon là. Est-ce que je sais un mot à présent de tout cela ? Est-ce que je me souviens de huit heures, onze heures, jeudi, vendredi; toutes dépareilles fadaises occupent une place immense dans la tête des femmes et n'entrent seulement pas dans la nôtre. Puisqu'il en est ainsi, je ne vous dirai pardieu, plus un mot de rien de tout ce que je ferai ; arrangez- vous là-dessus, madame; adieu.» Et il sortit.

(A suivre).

LES LIVRES D'HISTOIRE

Lu jeanesse du maréchal de Laxembourg. — Uaneien eorjm de la marine, '- Le roman de Triêtan et Yseui.

La physionomie du maréchal de Luxembourg, que M. Pierre de Ségur se propose de faire revivre, est en effet un peu effacée du souvenir de la postérité. C'est un grand nom sous lequel on ne saurait mettre un visage» une sorte de héros imprécis et fuyant dont la gloire sonne encore aux oreilles, tandis que les regards cherchent à reconnaître les traits de celui qui s'est perdu dans la grande ombre du passé. Aussi bien, il est assez embarrassant de retracer cette physionomie, non que les documents manquent ou que les témoignages fassent défaut, mais parce que les peintres qui aiment les attitudes fixes, comme les historiens qui affectionnent les caractères constants, risqueraient de perdre les ressources de leur art devant la mobilité d'une existence qui connut tous les hauts et tous les bas de la Fortune, passa brusquement des plus éclatantes disgrâces aux sommets de la gloire, connut Tapothéose au sortir de l'infamie et garda dans l'esprit de tels contrastes qu'ils déconcertaient des contemporains épris d'ordre et de régularité.

M. Pierre de Ségur n'a pas encore fondu dans un ouvrage cet ensemble composite II en est à la Jeunesse du maréchal de Luxembourg, c'est-à-dire à l'époque qui s'étend de sa naissance à la campagne de la Franche-€k)mté, et cette période qui embrasse quarante ans, de 1628 à 1668, a fourni la matière d'un gros volume

plein de faits et de références (1). Il est vrai qu'à l'occasion du futur maréchal, son historien retrace ses origines et étudie la race dont il était issu, et conte les événements de l'histoire générale qui encadrent l'homme et le font revivre dans son milieu. Le père de François de Monlmorency-Boutteville, maréchal, duc de Luxembourg, était ce fameux Boutleville le duelliste qui périt pour avoir enfreint les édits du cardinal de Richelieu sur les duels. Il naquit posthume, débile et contrefait, et celui qui devait avoir tant d'aventures ne paraissait pas, à sa venue au monde, pouvoir vivre longtemps. Par ses relations de famille, il se trouva dès son enfance en liaison avec les Gondé et, comme il montrait déjà un esprit prompt et précoce, il fut vite choyé dans ce milieu que M. Pierre de Ségur a .peint de couleurs attrayantes et vraies. Enclin au plaisir et ardent auprès des dames, le jeune homme ne laissa pas d'avoir quelques succès avec elles, bien que son physique ne lui fut pas très favorable, tant la bonne grâce de sa conversation et de ses manières disposait les cœurs à son avantage.

Mais Condé l'enleva bientôt à ces bonnes fortunes en faisant de lui son aide de camp et en l'amenant à sa suite en Catalogne, puis en Flandre. Voilà désormais le jeune Boutteville gravitant comme un satellite autour de cet astre éclatant qu'était déjà Condé. C'est à cette école qu'il apprend l'art de la guerre pour lequel il montre dès le début d'heureuses dispositions ; c'est sous ce patronage qu'il se forme à son tour et qu'il devient lui-même un chef habile et heureux. Par malheur, il y apprit autre chose : à intriguer, voire môme à conspirer. La Fronde éclate et Condé y travaille avec une ardeur indigne de sa grande ôme. Pour lutter contre l'omnipotence de l'italien Mazarin, on ne craint pas de faire appel aux armées de l'Espagnol et Condé ne rougit pas de mettre son bras au service d'une pareille cause. C'est une page néfaste, quoi qu'on puisse dire, de la vie du grand capitaine et Boutteville était trop de sa suite, de sa coterie, pour n'y pas tenir un rôle dans le genre de celui de son chef. A Bruxelles, qui fut pour un temps le centre de l'émigration condéenne et où les

(1). Paris, Calmann-Lôvy, in-8 de yi-532 p., et deux portraits en héliogravure. Prix : 7 fr. 50.

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partisans du prince étaient venus prendre leurs quartiers d'hiver, Boutteville ne fut ni le moins galant ni le moins goûté de ces fêtes mondaines. Il est vrai qu'il ne négligeait pas pour cela son instruction militaire et qu'au milieu même des plaisirs il songeait à la guerre et ne cessait de s'y préparer. On le vit bien quand les hostilités reprirent, car Boutteville redevint bien vite un adversaire avec lequel il fallait prendre garde. C'est lui qui remporta le dernier succès de la guerre ; c'est lui qui protégea Gondé à la bataille des Dunes et réussit à le sauver, tandis que lui-même était rejoint et pris.

Peu après, la paix définitive était faite après d'interminables pourparlers et de longues négociations. Boutteville reparut alors à la cour aux côtés de son maître, qui, voyant les temps calmes, essaya de le marier. C'est alors que Bouttevilte reçut le duché de Luxembourg, dont il porta dorénavant et le nom et les armes. Assagi, sentant croître devant lui la grandeur du roi et la noblesse se plier de plus en plus à l'autorité du souverain, le factieux de la veille, le frondeur et le batailleur, emploie tous ses efforts pour racheter et vaincre les préventions que Louis XIV n'avait pas manqué de garder contre lui des rébellions d'antan. Il y avait presque réussi, quand une mésaventure fait éclater un orage qui, heureusement, ne dura pas. Louis XIV est en dispositions belliqueuses ; il a besoin du concours de tous les hommes de guerre susceptibles de le seconder et il ne manque pas de faire appel à cet aide. Luxembourg est du nombre : il rentre au service et se distingue pour le roi comme il s'était naguère distingué contre lui. C'est le commencement de la dernière portion de sa carrière, que M. Pierre de Ségur nous contera un jour, comme il nous a conté la première, avec une bonne grâce engageante et aisée, un esprit souple qui suit aisément les transformations de son héros et les exprime de même, sans disparate pour les yeux des lecteurs, dans un ensemble discret et harmonieux.

M. le docteur A. Corre, bien connu pour ses précédentes publications sur l'histoire de la marine, a voulu consacrer un

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volume de synthèse à t Ancien corps de la marine^ êon origine et son éiH}lution, son esprit (1). Comme on le voit par ce simple énoncé, tous les points de vue du sujet sont examinés successivement et c'est une résurrection véridique et documentée de cet organisme fameux qui se dégage des pages que nous signalons aujourd'hui. Il en était besoin, car si les monographies abondent, les travaux d'ensemble sont fort rares et ceux qui n'ont pas une connaissance particulière des choses de la mer risquent fort de se perdre au milieiidacfis détails épars. Le livre de M. Gorre leur sera désormais un excellent guida» qu'on pourra consulter, contrôler et même contredire au besoin sans détruire se» mérites, sa sincérité et sa bonne information.

C'est Richelieu, et, après lui, Colbert qui furent les véritables créateurs du corps de l'ancienne marine française et celle-ci, en se spécialisant, prit bien vite des usages et des traditions qui la distinguèrent et en firent une organisation à part. Si c'est là parfois une cause de difficultés et l'origine d'une certaine morgue, c'est le plus souvent la source du point d'honneur et le stimulant du patriotisme. Tout ce qui est pour le soldat l'emblème de sa classe et le symbole de son devoir devient un puissant aiguillon d'énergie et un instrument d'émulation. Pour être tard venue dans les fasteg- de Taggiée françaisfi .comme corps indépendant et séparé, la marine n'en a pas moins une histoire gMr^rniitfi eL des souvenirs impérissables. M. Corre les a rappelés sommairement, pour donner un résumé de l'histoire des faits avant de dégager l'enseignement qu'ils apportent, c'est-à-dire les traditions dont ils furent l'origine et dont ils expliquent le développement. Mais la partie la plus importante et la plus neuve de son livre, c'est bien, comme il convenait, l'exposé méthodique et judicieux de cet esprit de corps dont on peut médire, dont on peut railler avec plus ou moins de justesse l'exclusivisme et l'étroitesse, mais dont il faut dire malgré tout qu'il engendra la fraternité des armes, cette franc-maçonnerie de la profession qui enchaîne les individus les uns aux autres et les fait contribuer, chacun pour une part virile, à la réalisation du devoir commun.

La marine française n'obtint qu'assez tardivement un uniforme

(t) Paris, Charles-Layauzelle, in-8 de 616 p.

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qui lui fut particulier; mais de ce jour, elle eut aux yeux de tous sa personnalité propre et, à ses propres yeux, elle prit mieux conscience d'elle-même, de ce qu'elle valait, de ce qu'elle pouvait. L'esprit de la marine ne fut plus un mot; il répondit à une réalité» faite trop souvent de la morgue d'une classe et de l'intolérance d'une profession, mais qui animait une organisation nettement déterminée avec ses qualités et ses défauts. Et les jours les moins brillants furent encore ceux où ce souffle se fit le moins sentir. Moins contenue par la tradition générale, la marine se laissa aller davantage aux défaillances individuelles, à rindisAifiliae, au mercantilisme, à tous ces travers qui ternirent trop souvent une gloire éclatante. Mais aux jours de danger, quand les circonstances commandèrent des efforts énergiques et l'abnégation de soi, les grands sentiments reparurent bien vite et Ton vit l'honneur et le patriotisme, la bravoure, l'esprit de dévouement et de sacrifice, la confraternité professionnelle, la loyauté et la cour* toisie marcher d'un pas égal souvent à la victoire et toujours au devoir. Hommes de science et hommes d'action, les marins d'autrefois surent allier en leurs personnes des qualités d'essence très diverses, à la fois élégantes et fortes, qu'il était bon de faire revivre pour en tirer une salutaire leçon. Nous n'avons pu qu'indiquer très sommairement ici celle qui se dégage du gros livre de M. Gorre : elle est salubre comme ces boufiées d'air q}xi nous viennent du large, dilatent les poumons et aUHflleBnè cœur.

La restauration très savante et très pieuse que M. Joseph Bédier vient de faire du Roman de TTriatan et Yaeat (1) mérite d'être signalée aux délicats. Elle a d'abord paru dans un volume de grand luxe, avec des illustrations en couleurs de Robert Engels, qui charment l'œil et raniment le passé. Mais les bourses modestes, les amateurs auxquels les plaisirs coûteux sont interdits et qui aiment pourtant les sensations rares et fraîches, trouveront

(1) Paris, P. Sevin et E. Key, petit inS de xz-282 p«

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dans un petit volume abordable à leurs ressources, Tœuvre même de M. Bédier.

Il fallait beaucoup de savoir et de tact pour ne pas faire un insupportable pastiche et garder en l'adaptant la véritable couleur de l'original. M. Bédier y a réussi à force d'amour, de soins entendus et diligents. Sa reconstitution de la célèbre légende française d'après les fragments conservés des poèmes du xii« siècle et des imitations étrangères est une œuvre d'un charme pénétrant et subtil. On n'analyse pas un pareil travail, on le savoure et c'est là tout ce que nous pouvons dire à nos lecteurs qui seront conquis en ouvrant le volume par l'introduction pleine de science gracieuse que M. Gaston Paris y a mise et qui ouvre si dignement l'épopée de l'amour de Tristan et Yseut. P. B.

Le directeur-gérant : Paul Bonnbfon.

AUXBRRB. — IMPRIMBRIB A. LANIBR, 43, RUB DB PARIS.

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