‹ Souvenirs et notes biographiquesChapitre 1 sur 49 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

En écrivant ce livre, ou plutôt ces chapitres d'un livre qui n'a pas plus de commencement que de fin, je n'ai pas eu la prétention de faire des mémoires. Des mémoires supposent un auteur qui a passé sa vie dans les affaires publiques, et qui, soit comme acteur, soit à titre de confident, y a tenu une place d'où il pouvait manier ou voir de près et commodément les hommes et les choses. Je n'ai pas été dans ce cas-là. Je n'ai vécu ni dans les affaires ni dans le monde qui en fait son état. Bien que, pendant quelques années, j'aie été membre des assemblées politiques de mon pays, aucune prétention à gouverner ni à conseiller les gouvernants ne m'a fait re-

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chercher les hommes du pouvoir, ni ne les a occupés de moi. Je ne suis pas sorti du coin d'où par goût, comme par un juste sentiment de mon insuffisance, je me bornais à observer ce qui se passait sous les yeux de tout le monde. Je n'ai rien su de ce qu'on appelle le dessous des cartes ; je n'ai reçu les confidences d'aucun des intéressés, et je ne me suis jamais senti d'aptitude pour le rôle d'indiscret.

Une autre condition favorable pour écrire des Mémoires, c'est d'avoir fréquenté, soit les salons littéraires, soit ce genre de monde dont toute mère de famille, ayant une fille à marier, dit : « Je pense à mener bientôt ma fille dans le monde. » Le peu que j'ai entrevu ou effleuré de ces deux sortes de monde, de leur frivolité, de leurs illusions, de l'empire qu'y exercent l'esprit d'imitation et la mode, du manque de sérieux et de sincérité de leurs amitiés, m'en a fait regarder le commerce comme la plus irréparable des manières de

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perdre son temps. Iï me manquait, il faut bien le dire, deux qualités pour y trouver mon compte, la curiosité et le talent de savoir m 'ennuyer. Bref, pour ce que j'avais à faire ici-bas, si j'y avais quelque chose à faire, j'ai toujours pensé que mes meilleurs matériaux étaient les œuvres des écrivains de génie, mes amitiés et moi-même.

Cependant, quand les circonstances m'ont mis en présence des hommes qui, dans ces différents mondes, jouaient les premiers rôles, je crois les avoir regardés d'un esprit assez attentif et assez désintéressé pour en pouvoir rendre un témoignage sincère, et pour croire ce témoignage digne d'être recueilli par écrit. J'aurai peut-être fourni quelques traits de couleur locale pour le tableau qu'on fera des mœurs de notre temps, quelques nuances pour les portraits de certains de ses personnages célèbres. Je ne dis d'ailleurs que ce que j'ai vu de mes yeux, ouï de mes oreilles, me refusant sévèrement toute induction comme

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toute conjecture qui ne s'imposerait pas d'ellemême. J'ai fait comme ce soldat de Magenta à qui je demandais de me raconter cette bataille. « J'étais, me dit-il, au bas d'un talus de chemin de fer, sur le bord d'une vigne, quand tout à coup j'entendis un grand bruit de chevaux au galop, et je vis passer au-dessus de ma tête un régiment de cavalerie qui s'abattit dans la vigne et la traversa en un clin d'oeil; c'était Mac- M a h on qui arrivait. » Ce fut tout son récit. N'étant ni de Marseille ni deCahors, il n'en avait pas vu davantage. Je voudrais bien obtenir auprès du lecteur le succès qu'eut auprès de moi cet honnête soldat, par ces simples paroles.

Dans l'impossibilité de donner à ces souvenirs de ma vie publique un titre qui aurait promis ce que le livre n'aurait pas tenu, je confesse avoir pris celui de Notes biographiques a l'un des hommes de ce siècle sur lesquels on ne peut pas, en trop de choses, prendre exemple, le feu duc de Broglie, l'illustre père

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