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d'un illustre fils. C'est sous ce titre qu'il a publié, dans les dernières années du second empire, un petit volume.de souvenirs de son passage au affaires, où il semble s'être complu à nous faire regretter qu'il n'ait pas écrit ses Mémoires. 11 avait, dans sa belle et laborieuse vie, de quoi les rendre si instructifs pour les hommes politiques, si intéressants pour tout le monde ! Avec ceûe modestie qui relevait le prix de toutes ses autres qualités, s'il a cru de son devoir de citoyen de ne pas garder pour lui quelques vérités bonnes à dire, il n'a pas voulûtes étaler; ayant à donner des conseils, il s'en est comme excusé en les donnant à mi-voix. Que ne lui ai-je pris tout cela, avec le titre de son ouvrage, pour un livre où, dans un autre ordre de faits, je me permets quelquefois, sans y être comme lui invité par la voix publique, de dire des vérités et de donner des conseils !
Je dirai d'où m'en est venue l'idée. Quoique je n'aie été dans la politique qu'un fort petit
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personnage, journaliste traversant la presse plutôt qu'y séjournant, membre des Chambres et y parlant fort peu, parce que je n'y parlais que de ce que je savais, votant comme le troupeau, avec une fidélité qui avait du moins le mérite d'être sans intérêt, et toujours pour le principe impopulaire de l'autorité, je n'ai pu éviter que quelque opposant ne me découvrît dans mon obscurité, et ne crût avoir un intérêt à médire de moi. C'est ainsi que certains de mes actes d'homme public ont été incriminés et que j'ai paru un sujet nullement à dédaigner pour la calomnie. Ne nra-t-on pas, entre autres délits, prêté deux morales? Ne continue-t-on pas de temps en temps à me les prêter? 11 n'existe personne pour dire où, quand, de quelle façon, en quels termes j'ai professé cette étrange doctrine; qu'importe? Vaudrai- je jamais si peu qu'on ne trouve utile de garder cette pierre à me jeter à la face, cet outrage à faire à ma mémoire? C'est justement à l'époque où le propos
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commençait à se répandre qu'un de mes plus chers amis, dont mes lecteurs feront la connaissance au chapitre de mes amitiés de collège, Baudement, me vint trouver un matin et me dit : « Quelqu'un que je ne te nommerai « pas vient de m 'assurer d'un air qui affecte lait le regret, mais qui cachait mal un vio- « lent désir d'y croire, qu'il t'avait échappé « en Sorbonne de professer deux morales. « Naturellement, j'ai nié la chose et me suis <; fait ta caution qu'aucune sottise de ce genre « n'avait pu sortir de ta bouche ni tomber de « ta plume. J'ai parlé de telle façon, que, con- « vaincu ou non, mon interlocuteur n'a pas « insisté. Ainsi ai -je fait chaque fois qu'on « m'a dit du mal de toi, niant ou affirmant « de confiance, et me portant fort pour toi, « en tout, avant de m'en éclaircir avec toi. « Toutefois, en te rendant le bon office de « montrer aux gens de quelle trame est faite « noire amitié, je me suis aperçu que si je « pouvais les faire taire, je ne réussissais pas
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« toujours à les persuader. Nous avons vécu « clans une si parfaite union et connaissance « l'un de l'autre, que je n'ai que faire de « preuves, quand j'ai à juger ta conduite* « Mais, à l'occasion, si le médisant m'en pa- « rai s sait valoir la peine, je ne serais pas « fâché d'avoir à lui faire une réponse moins « dure qu'un démenti. Que ne m'en donnes- « tu le moyen, soit en m 'expliquant chaque a cas en détail, soit, ce qui vaudrait mieux, a en l'écrivant? Qui garde le silence risque « de paraître compter sur l'immunité de l'ou- « bli plus que sur la justice. — Bah! dis-je, « le mieux n'est-il pas de ne point nous en « soucier? Qu'on sache qu'en venant te dire « du mal de moi on perd sa peine et qu'il faut « passer par ton honneur pour arriver jus- « qu'au mien, c'est assez pour ce que tu dois « à notre amitié. Quant à moi, je n'aime pas « plus à charger mes amis de mon apologie « qu'à la faire moi-même. De polémique péris sonnelie avec les journaux, je n'en veux à
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« aucun prix; j'ai pour cela deux raisons. La « première, c'est que de leurs rectifications, « comme de la calomnie, il reste toujours « quelque obscurité où les gens malinten- « tionnés voient ce qu'ils veulent. La se- « conde, c'est ma conviction persévérante » que la presse ne peut pas faire que le vrai « soit le faux, ni qu'un galant homme soit « un fripon, ni qu'un homme d'esprit soit un « sot. Qu'on prenne l'un après l'autre les « hommes de notre ten^ps qui ont eu l'hon- « neur très incommode d'être débattus par la « presse : en est-il un seul qui, au terme de « sa vie publique, après des alternatives de « faveur et de disgrâce, de lumière et d'ombre, « n'ait pas gardé, dans l'opinion dernière sur « son compte, la place qui appartenait à son « caractère et à ses talents? Si je mérite un « jour qu'on se souvienne de moi, ce sera « sans doute pour la teneur générale de ma « vie. Par elle s'expliqueront tous mes actes « particuliers, Si je dois mourir oublié, la
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(( calomnie ne trouvera pas son compte à re- « chercher ma vie et nous mourrons, elle et « moi, le dernier jour. Laissons donc les « choses aller leur train. » Nous en restâmes là.
Quelque temps après, y repensant, je me dis qu'étant père et grand'père, je devais peutêtre à mes enfants un court récit des circonstances où ma conduite publique a été critiquée. Je fis ce récit, et n'y rencontrant, grâce à Dieu, aucun souvenir embarrassant, j'y pris plaisir et j'y employai les premiers mois des vacances forcées que m'avait faites la révolution du 4 septembre. Ma mémoire une fois sollicitée, d'autres souvenirs, d'un caractère privé, se réveillèrent et vinrent s'offrir à ma plume. Je les ajoutai aux premiers, et, les vacances se prolongeant, ce qui devait avoir à peine l'étendue d'une brochure prit les proportions d'un ouvrage.
J'écrivis d'abord mes relations avec quelques écrivains célèbres de notre temps. Sans
avoir été clans leur intimité, ni de leur monde, et bien que, pour la plupart, ces relations n'aient guère été que des rencontres, nous nous y étions vus et touchés d'assez près, pour que rien ne m'en échappât ou ne m'intéressât médiocrement. Quand la rencontre n'a duré qu'un moment, je ne les ai peints que dans ce moment, point ayant ni après. C'est au lecteur à juger si ces esquisses diffèrent beaucoup de l'idée dernière qui est demeurée de ces hommes illustres, et si, pour qui sait l'observer, F homme de toute une vie ne se trahit pas dans l'homme d'un moment.
En remontant ainsi le cours de mes années, j'ai trouvé dans mes plus lointains souvenirs mes amis de collège, les meilleurs sinon les seuls vrais de mes amis. J'ai tracé leurs portraits du même cœur que je les ai aimés. Les uns dans des situations éminentes, les autres moins en vue, ont donné le bon exemple, et bien mérité de notre pays. J'y ai pris un extrême plaisir. Il me semblait qu'en racontant
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ces amiliés, je les recommençais. Après mes amis sont venus les hommes bienveillants qui m'ont soutenu dans les premières épreuves de ma vie, et qui ont aidé mes débuts dans les lettres. J'avais à payer une dette de reconnaissance. Elle est payée. Mais comme ces sortes de dettes ne finissent pas, ainsi que les dettes d'argent, par une quittance, je continue d'être leur débiteur. Tous ces amis de collège sauf un, tous ces bienfaiteurs sans exception, sont morts. Dans le cas où un intérêt de curiosité ferait lire les pages qui les concernent, il ne nuira pas à leur mémoire qu'on sache, pour les premiers, par quelles raisons avant toute raison, je les ai aimés; pour les seconds, qu'ils ont laissé dans ce monde, pour tout le temps qu'il vivra, un cœur reconnaissant.
Tel est ce livre. L'âge où je suis arrivé en a fait l'occupation la plus séante de mon loisir. La tristesse des temps m'y a fait trouver unë distraction qui m'a aidé à porterie poids de
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la vie. Il atout l'incomplet d'une œuvre dont l'auteur, se donnant le ton de parler des hommes et des choses de son temps, n'en excepte que le monde politique, les salons littéraires, et le monde où l'on conduit les filles à marier. Ces lacunes choqueront les gens qui fréquentant ces trois sortes de monde, n'y trouveront rien qui leur rappelle ce qu'ils ont fait pour s'y pousser. On remarquera aussi, chose plus grave, que j'y parle beaucoup de moi, et que je prends dans ce livre une place très disproportionnée à mon personnage. J'en fais mon deuil, sachant qu'on ne se donne pas le tour d'esprit qu'on veut, et très persuadé d'ailleurs, sur la foi de Boileau, qu'à la condition de garder son air à soi, et de ne pas imiter l'air d'autrui, on peut avoir le bénéfice de sa maxime :
Chacun, pris en son air, est agréable en soi.
Juillet 1881.