Tome IV, liv. iv, chap
qui en avait salué la première expression, je ne pensais pas sans tristesse qu'il avait fallu l'intervention de la force publique pour me permettre de faire cette honnête besogne impunément.
Cette échauiïourée avait amené les principaux tapageurs avec bon nombre de dupes, sur les bancs de la police correctionnelle. Il y eut des condamnations. J'ignore quel en fut le nombre et quelles furent les peines prononcées. Mais l'esprit de parti seul, dans sa violence la moins déguisée, a pu faire dire à un grave esprit, plus passionné encore que grave, Alexis de Tocqueville, écrivant à un ami : « Vous avez pu voir dans les journaux avec quelle sorte de férocité ces misérables juges ont puni les perturbateurs du cours de Nisard \ »
Fortes ou faibles, ces peines avaient dû jeter un grand trouble dans les familles des délinquants. J'étais fort triste d'en avoir été malgré moi la cause, et j'eus l'idée d'en appeler à l'Empereur des jugements de la police correctionnelle. Dans l'audience qu'il voulut bien m'accorder, il me félicita d'avoir tenu tête au désordre et donné ce qu'il appela un bon exemple. « Sire, lui dis-je, j'en demande à
1. Lettre du 17 février 1850 adressée à J.-J. Ampère. Correspondance et souvenirs d'André-Marie Ampère et de Jean-Jacques Ampère.
l'Empereur la récompense. — Laquelle? me ditil, de l'air d'un homme qui me devinait, et m'accordait d'avance ma demande. — La grâce des condamnés. — J'y suis tout disposé, dit-il, mais on m'assure qu'il se t rouve dans le nombre quelques pécheurs endurcis qui ont eu déjà des démêlés avec la justice. Voyez le garde des sceaux et dites-lui mon désir; qu'il arrange les choses à votre contentement. »
Le garde des sceaux d'alors était M. Abbatucci, esprit aimable et fin, un politique, chose rare, et, ce qui l'est plus encore, un libéral à qui ne déplaisait pas la liberté des autres. Nous nous étions connus comme députés, sous le gouvernement précédent, et quoique ne votant pas de la même façon, il m'était très bienveillant. Je lui rapportai les paroles de l'Empereur. « Sa Majesté a dit vrai, me dit-il, il y a dans votre affaire quelques habitués de la police correctionnelle; il y a de tout, ajoutat-il en souriant, même de vos amis. — Je vous comprends, lui dis-je, l'esprit de parti n'en fait pas d'autres. » Je savais, en effet, qu'à l'heure même où j'étais aux prises avec les tapageurs, un notable académicien qui habitait la Sorbonne, qui plus tard s'est fort adouci, entendant de son esca-
lier les bruits qui lui arrivaient de la salle, avait dit charitablement, en se frottant les mains : « Nisard n'est pas à son aise là-haut! »
Cette méchante affaire me donna l'occasion de toucher du doigt une des causes, peut-être la principale, de l'affaiblissement des études. A la suite des arrestations opérées, quelques pères de famille vinrent me prier de faire relâcher leurs fils. A les entendre, il n'y avait eu là qu'une espièglerie d'étudiants, lycéens de la veille. « Soyons de bon compte, me disait l'un d'eux, à qui n'avait pas déplu cette leçon donnée de la main de son fils au gouvernement, dans la personne du moins politique des professeurs ; l'affaire valait-elle qu'on en occupât la justice? — Prenez garde, lui dis-je, encore un peu plus et vous allez me persuader que c'est à moi de faire réparation à votre fils ! Soit, ajoutai-je, je veux bien son élargissement ; mais dussé-je en perdre tout le mérite à vos yeux, je tiens à vous dire que, moi aussi, au temps où j'étais étudiant, je fus assez sot pour avoir, sur la foi des journaux d'alors, des haines et des amours de mouton de Panurge; mais que si quelque étudiant de l'humeur de votre fils m'eût proposé d'aller insulter un professeur dans sa chaire, il eût
suffi du souvenir de mon père pour m'arrêter. »
Ce jeune homme fut rendu le lendemain à sa famille, et l'on ne manqua pas sans doute de se gausser du pédant qu'on avait été forcé de solliciter. Je n'étais certainement pas le premier professeur contre lequel ce père eût donné raison à son fils. C'est là le mal dont je parlais tout à l'heure. Où le père prend le parti du fils contre le maître, tenez pour certain que les études en vont plus mal, et que la famille n'en va pas mieux.
Le lecteur est peut-être curieux de savoir quels furent, pour la continuation cle mon cours, les effets de l'échauffourée. A partir de la seconde leçon et pendant toutes celles qui suivirent, je n'eus devant moi que des auditeurs bienveillants et assidus; je perdis les simples curieux, felix jactura! Je n'ai su attirer ce genre d'auditeurs, si prompt à se transformer en tapageurs, que cette seule fois, quand il s'agissait de donner dans mon humble personne une leçon au gouvernement impérial.
J'avais retrouvé et presque reconquis mon vrai public, et je me tenais pour très heureux de réussir à le garder. Seulement, ma leçon finie, je trouvais, dans la cour de la Sorbonne, quelques demeurants de l'échauffourée, probablement les politiques, qui, n'osant pas se montrer dans une salle trop peu garnie, où ils se seraient fait compter, m'attendaient au dehors pour me faire cortège dans la rue. Regrettant que le grand esclandre eût duré si peu, ils essayèrent d'en provoquer un petit en m'accompagnant en rangs jusqu'à la rue de Courcelles où je demeurais. Le manège allait recommencer pour la troisième fois, quand le vicerecteur, mal rassuré par la paix qui s'était faite sitôt sur les bancs de la Sorbonne, m'offrit à la fin de ma leçon, d'envoyer chercher une voiture où je pusse me dérober à ma garde d'honneur. Je le remerciai de sa sollicitude obligeante et lui dis qu'après une leçon qui me demandait un grand effort d'esprit, l'exercice m'étant indispensable, je préférais retourner à pied chez moi, et que je n'abrégerais pas ma promenade d'un pas. « C'est affaire à mon escorte, ajoutai-je, de voir si le jeu continue à lui plaire, et si elle trouve comme moi son compte à faire deux fois par semaine, aller
et retour, les cinq kilomètres qui séparent la Sorbonne de la rue de Courcelles. »
La bande était, au commencement, de vingt à trente personnes, étudiants ou autres. Chaque jour le nombre alla en diminuant. Les uns m'abandonnèrent aux trois quarts, les autres à la moitié. D'aucuns ne passèrent pas la Seine. Les plus persévérants continuèrent à me suivre dans les rues voisines de la Sorbonne, aussi loin qu'ils avaient l'espoir de se recruter de quelques passants disponibles. Cela ne laissait pas de m' agacer, mais non jusqu'à vouloir me prendre de paroles avec ces incommodes compagnons, ni surtout recourir aux sergents de ville pour m'en débarrasser. Ce furent pourtant deux de ces très utiles agents, si bien appelés depuis gardiens de la pa^qui, de leur propre mouvement, mirent fin à une persécution anodine, dont, quelques jours plus tard, le ridicule eût fait justice. Un jour donc que je descendais la rue de l'Ancienne-Comédie, ayant derrière moi sur le trottoir un groupe de sept ou huit suivants qu'accompagnait, sur le trottoir opposé, un autre groupe, tous affectant de marcher au pas militaire pour attirer l'attention sur celui auquel ils faisaient la conduite, les deux sergents de ville,
paraissant tout à coup, se mirent en travers de chaque trottoir. J'entendis le plus près de moi dire honnêtement à ces jeunes libéraux : « Allons, laissez monsieur tranquille, et passez votre chemin. » Ils ne se le firent pas répéter et ils se dispersèrent. Je ne les revis plus. Ainsi finit l'échauffouréede la Sorbonne; ce qui me fit faire la réflexion que l'autorité a du bon, même pour protéger la liberté.
Réception du duc de Broglie à l'Académie française
I. — Le duc, selon l'usage, me communique son discours. — Allusion qu'il y faisait au coup d'État du 2 décembre. — Gomment j'y répondais. — Je vais lire au . duc mon discours. — Paroles échangées entre lui et moi au sujet de l'allusion et de la réponse.
— Lecture des deux discours devant la commission de l'Académie. — Émotion qu'y excite ma réponse. — Intervention de Scribe. — L'allusion et la réponse sont de concert supprimées. — II. La séance de réception. — Accueil différent fait aux deux discours. — A quel moment j'obtiens pour le mien un vrai silence.
— Mon mot au prince Albert de Broglie. — Gomment mon discours est jugé par un des ministres d'alors. — Présentation du nouvel académicien à l'Empereur. — Paroles de Louis-Napoléon au duc, et réponse de celui-ci.
J'étais directeur de l'Académie française quand le duc de Broglie y fut nommé, le 1er mars 1855, en remplacement de l'auteur de Y Histoire de la Fronde, M . de Sainte-Aulaire, et j'avais à répondre au discours de réception du nouvel élu. Ce discours contenait deux choses où M. de Broglie ne s'était guère soucié de la difficulté de ma ré-
ponse. L'une était l'éloge du roi Louis-Philippe, l'autre une apologie, moins attendue, du 18 brumaire, que suivaient des allusions sévères, dans leur discrétion académique , au coup d'Etat du 2 Décembre. Le duc de Broglie est placé si haut dans l'estime publique qu'on ne saurait lui imputer d'avoir loué le premier de ces actes pour abaisser d'autant le second. Il avait usé de son droit, en exprimant deux opinions qu'il tenait pour également vraies. C'est l'idée que je m'en fis en lisant le discours manuscrit que, selon nos usages, il m'avait communiqué. La critique de l'acte du 2 Décembre était courte ; mais venant du duc de Broglie, il n'était pas besoin qu'elle fût longue pour être expressive et pour faire tout son effet.
Je ne voulais, je ne devais rien éluder dans ma réponse. J'y touchai aux deux points délicats. Répondant au passage sur le 2 Décembre, je disais, en substance, que si jamais mesure de salut public avait été nécessaire, c'est à une époque où l'esprit révolutionnaire reparaissait avec ses espérances, ses emblèmes, son vocabulaire, avec une proie de trente années de prospérité à dévorer, a J'ai craint, ajoutais-je, pour la France, pour la civilisation; j'ai craint pour ceux qui ne craignaient
pas, et, maintenant que le péril est passé, je ne me fais pas brave après coup pour me dispenser de reconnaissance envers celui qui a tout sauvé. »
Mon discours achevé, j'allai le lire au duc de Broglie. Il écouta ces dernières paroles sans rien dire. Je me doutais bien qu'elles n'avaient pas de quoi lui plaire, et je ne laissais pas d'en avoir quelque scrupule. Interrompant ma lecture, « Monsieur, lui dis-je d'une voix émue, je sais quel risque l'on court à contredire un homme tel que vous. Je le fais cependant, tant est profonde ma conviction que, par le vent de révolution qui soufflait en 1852, la France était entraînée vers l'abîme de la démagogie. Si vous ne l'avez pas cru, si un esprit tel que le vôtre a pu s'y tromper, n'est-ce point parce que, membre de l'Assemblée d'alors, vous n'avez pas échappé à l'illusion de toutes les assemblées délibérantes, où les plus clairvoyants ne voient guère que ce qui se passe sous la coupole de la salle des séances ? » Et, faisant allusion au mirage parlementaire dont nous avions été dupes, pairs et députés, sous le gouvernement de Juillet : « Le temps est-il si loin , ajoutai- je , où nous avons été mêlés, témoins et acteurs, à li politique d'illusion qui menait la majorité, son
illustre chef en tête, dans le précipice de Février? » Le duc ne contesta rien. « C'est possible, dit-il froidement; en tout cas, vous êtes dans votre droit en le disant. »
Vint le jour de la 'lecture des deux discours devant la commission désignée par le sort pour les entendre. L'urne d'où l'on tirait les noms ne m'avait pas été favorable. Tous les membres, sauf un seul, appartenaient à l'opinion politique du duc de Broglie. Deux ou trois étaient de ses amis particuliers. Il lut son discours au murmure flatteur et continu de leurs louanges. Aucune objection ne fut faite. L'allusion au 2 Décembre passa comme le reste.
Je lus à mon tour ma réponse. Jusqu'à l'endroit scabreux, on m'écouta sans me louer, mais sans m'interrompre. Arrivé là, quand on vit que je voulais étendre au 2 Décembre le bénéfice de la nécessité d'État que le duc de Broglie venait d'invoquer à la décharge du 18 brumaire, on m'arrêta. « Vous n'avez pas le droit de dire, au nom de l'Académie, me cria-t-on, ce que vous pouvez penser comme homme privé. » Je répondis qu'avant d'écrire les paroles qu'on venait d'entendre, je m'étais assuré que cette distinction entre
SOUVENIRS ET NOTES BIOGRAPHIQUES. f38
le directeur de l'Académie et l'homme privé n'avait été jusqu'alors opposée à personne. Je rappelai que, sous le gouvernement de Juillet, tels des membres présents ne s'étaient point fait faute d'exprimer, du haut du fauteuil du directeur, ce qu'ils pensaient, comme particuliers, du roi Louis- Philippe. On insista, on me demanda la suppression du passage. Je me défendis, non sans une grande peine d'esprit ; car, de tous mes contradicteurs, il n'en était aucun pour qui je n'eusse les meilleurs sentiments.
Le débat se prolongeant et s'aigrissant, je déclarai que je n'effacerais le passage que si M. le duc de Broglie voulait bien le rendre inutile, en effaçant sa phrase sur le 2 Décembre. On ne fut pas d'avis que le sacrifice dût être réciproque, et M. le duc de Broglie fut invité à maintenir ce qu'il avait écrit. « S'il en doit être ainsi, dis-je, l'Académie voudra bien trouver bon que je ne prononce pas mon discours. »
Telle eût été la fin du dissentiment, si le seui membre de la commission qui paraissait de même avis que moi, Scribe, ne fût intervenu, et, par des paroles honorables pour tout le monde , n'eût amené l'accord. En homme accoutumé aux heu-
IGO CHAPITRE V.
reux effets d'une coupure faite à propos, il pria courtoisement le duc de Broglie de retrancher sa phrase, et se tournant vers moi : « Je connais assez notre confrère, dit-il, pour assurer qu'il sera très heureux de retrancher sa réponse. » Le duc prit une plume et, sans hésiter, raya l'allusion au "2 Décembre. J'en aurais volontiers pris deux pour biffer ma réponse. Je lis comme le duc de Broglie et tout s'apaisa.
J'avais eu la naïveté de croire que le public ne saurait rien de l'incident. La séance de réception, qui eut lieu le 3 avril 1856, me fit voir combien je m'étais trompé. Elle fut pénible pour moi. L'auditoire était composé de tous les amis politiques ou personnels du duc de Broglie. J'eus fort à faire, non pas pour qu'on écoutât avec faveur ce que je disais à la louange du nouvel élu, mais pour qu'on souffrît une louange quelconque d'une bouche aussi suspecte que la mienne. Je sentais que tout ce public était dans le secret de ce qui s'était passé
au sein de la commission de lecture, et qu'il ne pardonnait à mon discours ni ce que j'avais fait effacer de celui du duc de Broglie ni ce que j'avais effacé du mien.
Je n'eus de vrai silence — mais alors ce fut le silentium acre de Quintilien — qu'au passage où, parlant de la chute du dernier gouvernement, je dis, indiquant du regard les banquettes où étaient assis les plus illustres de ses orateurs, que la grandeur des talents qui l'avaient servi ne faisait que rendre cette chute plus étonnante. Soit surprise, soit la vérité de la chose, le silence continua, et ma voix, que n'accompagnaient plus en faux bourdon les chuchotements d'une partie de l'assemblée, put faire entendre, jusqu'au fond des tribunes les plus reculées, les premières paroles favorables à l'Empire qui eussent été prononcées sous la coupole de l'Institut.
La séance levée , je restai quelque temps au fauteuil, pour me donner le douloureux plaisir de voir quel visage me feraient en se retirant certains assistants de ma connaissance. Les plus bienveillants me firent, de l'œil et des lèvres, un léger signe d'approbation qui ne pouvait être vu que de moi. Les autres, en se coulant dans la foule, se i. il
dérobèrent au péril de me complimenter. Le fils du nouvel académicien, le prince Albert de Broglie, s'approcha de moi et me remercia avec civilité. « Je regrette bien, lui dis-je, que les amis de votre père n'aient pas fait grâce même à ce que j'ai dit à son honneur. » Il ne répondit rien et sortit.
J'ai toujours cherché honnêtement à faire la part de mes torts dans mes disgrâces publiques ou privées. Je cherche, dans celle que m'attira mon malencontreux discours, quel fut mon tort. Eu conscience, je n'en vois qu'un, c'est la malechance qui fit mourir M. de Sainte-Aulaire à l'époque où j'étais directeur de l'Académie, et qui chargea le moins désigné de ses membres de l'emploi de recevoir le duc de Broglie. Mais la situation donnée, que fallait-il faire ? Ancien ministre de Louis-Philippe, le duc de Broglie avait fait l'éloge de ce prince. Ancien député de la majorité et fonctionnaire sous son gouvernement, pouvais-je, à mon tour, ne pas m'associer à l'hommage que rendait le duc de Broglie à sa sagesse? D'autre part, j'étais redevable au sauveur de l'ordre, en décembre 1852, de la sécurité et de la paix rendues à mes études; l'occasion s'offrait de l'en remercier; pou-
vais -je me taire sans ingratitude? Il y avait là deux devoirs impérieux ; les éluder n'était pas possible. Mais comment les remplir, sans prendre d'avance mon parti d'un échec de séance devant des auditeurs prévenus, auxquels je ne pouvais pas faire agréer même ce que nous pensions en commun? Je n'avais pas le choix, et j'allai droit mon chemin sans me préoccuper des conséquences.
Les auditoires qui sont mordus de la tarentule politique n'aiment pas qu'on fasse devant eux les affaires de sa conscience. C'est beaucoup s'ils ne croient pas que l'on fait des affaires d'une autre sorte. Il ne manqua pas de gens pour insinuer qu'en homme habile j'avais ménagé les deux régimes. Homme habile ! il n'y parut guère à ce qui m'arriva; car, ni d'un côté ni de l'autre, on ne se soucia de me rendre justice.
Un ministre me dit, le lendemain de la séance : a II ne faut pas être si sage. — Ce n'est pas l'être assez que l'être sept fois'», lui répondis-je.
Le même, dans le temps où je travaillais à mon discours, m'avait parlé d'une certaine façon de le faire qui pouvait ne pas nuire à ma fortune. « Je ne puis le faire que d'une seule façon, lui répondis-je; et je sais que cette façon ne sera du
goût de personne. Aussi me suis-je bien gardé d'escompter le profit que j'en tirerai. »
En finissant, il n'est peut^être pas hors de propos de rappeler comment les choses se passèrent aux Tuileries, à l'audience de présentation du nouvel élu. Des versions plus ou moins inexactes en ont couru. Voici au vrai ce qui eut lieu. Lorsqu'en qualité de directeur de l'Académie j'eus nommé à l'Empereur le duc de Broglie, Sa Majesté fit deux pas vers lui, et après quelques paroles de civilité, embarrassées et hésitantes, élevant tout à coup la voix : « J'espère, dit-il, Monsieur le duc, que votre petit-fils sera aussi juste envers le 2 Décembre que vous l'avez été envers le 18 brumaire. » Le duc répondit : « L'histoire en décidera. » Le mot était dans la situation du personnage et digne de lui. Il le dit timidement et à voix basse; c'était une convenance de plus.
Le secrétaire perpétuel de l'Académie, M. Villemain, assistait à la présentation. Gomme nous descendions le grand escalier, il se mit à complimenter le duc de Broglie de sa réponse. « Oui, osai-je dire, les paroles échangées ont été dignes des deux interlocuteurs. Chacun a été dans son rôle. »
Le temps où « l'histoire en décidera » n'est pas proche. Nos petits-fils le verront. En attendant, je reste, sans trop de honte, chargé de ce que j'ai dit ou écrit alors, et j'y persiste, après quinze années, sans autre motif que le penchant des honnêtes gens à se rappeler les services des princes quand ils sont tombés, et à les honorer quand on les insulte.
SECONDE PARTIE
OUVENIRS ET PORTRAITS
SECONDE PARTIE
Mes amitiés de collège
I. Réflexions sur certaines critiques récentes au sujet des collèges à internat. — Qualités propres aux amitiés de collège. — II. Ce qui est vrai des amitiés à deux l'est-il également de plusieurs amitiés à la fois? — Comment je fus préparé à chercher des amis.
— III. La première et la plus tôt finie de mes amitiés de collège.
— Jean Trancart. — IV. Léonce Daveluy. — Une maraude de nuit dans le jardin voisin du collège de Sainte-Barbe-Nicolle. — Mon amitié avec Daveluy resserrée par la conformité de nos opinions politiques et de notre passion pour la poésie. — Aptitude singulière de Daveluy pour juger des choses du théâtre. — Son goût en littérature. — Post-scriptum. — V. Louis Frémy. — VI. Lemoine-Montigny; sa vocation. — 1. Il devient directeur du Gymnase-Dramatique. — 2. Difficultés d'une direction. — 3. Conduite envers les auteurs arrivés et ceux qui débutent. Témoignage de Victorien Sardou sur Lemoine-Montigny. — 4. Conduite envers les acteurs.— -5. La mise en scène matérielle des pièces. — 6. La mise en scène morale ou l'exécution. Les répétitions. Les actrices. — 7. Intervention de Lemoine-Montigny dans la candidature de Jules Janin, à l'Académie française. — VII. Théophile Baudement. — Pourquoi il n'a pas laissé d'ouvrages. — Matériaux sur Huet et sur la guerre de 1870. — Le père de Baudement. Récit de notre aventure au guichet du Théâtre-Français, un jour de représentation de Charles VI. — Je suis conduit au poste, puis relâché. —
Talma dans Charles VI. — Lafon me fait dîner avec lui. — Comparaison entre Talma et Mlle Mars. — Les suites de mon arrestation. — Baudement gourmandé par son père. — Notre intimité. — Sa collaboration dans la traduction des Auteurs latins. Ses conseils dans mes autres travaux. — Comme il reçoit les critiques et les plaintes qu'on lui fait de moi. — - Burgaud desMarets. — Notre dissentiment en politique. — Pourquoi n'ai-je eu au collège que cinq amis. — Louis Bellaguet; Alfred Nettement. — Post-scriptum : Mort de Théophile Baudement.
Les novateurs qui s'attaquent à notre vieux système de collèges à internat ne laissent pas d'avouer que parmi des inconvénients, selon eux très graves, ils offrent quelques avantages. Seulement, par la même prévention qui leur fait enfler et exagérer les inconvénients, ils réduisent et atténuent les avantages. Parlant des inconvénients, et de ce qu'ils appellent « les horreurs de l'internat », ils y épuisent tout le vocabulaire de la langue pénitentiaire, La cour du collège ressemble au préau d'une prison, et les salles d'étude aux ateliers des maisons centrales. S'agit-il des avantages? Ils sont ou insaisissables ou contestables. C'est, par exemple, le mérite de développer chez les écoliers « le sentiment de la solidarité, et l'horreur de la délation ». Il en est un pourtant dont ils conviennent honnêtement,
et qu'ils reconnaissent en termes explicites : c'est qu'il se forme dans les collèges à internat « des amitiés plus intimes et plus durables que celles des jeunes gens du même âge restés libres » .
Ces trois points sont-ils acquis? On pourrait le croire. Mais nos collèges ont au aire à des adversaires, et quels sont les adversaires dont les concessions ne sont pas gâtées par des réserves ? Ceuxci nous accordent qu'on y développe le sentiment de la solidarité ; mais ils déshonorent ce sentiment en lui donnant pour principe « l'habitude qu'ont les écoliers de se liguer contre l'ennemi » . Et de même, s'ils ont « l'horreur de la délation », elle leur vient de ce que la délation a l'air d'une « désertion à l'ennemi ». Enfin, si les amitiés de collège sont plus solides que les liaisons entre jeunes gens élevés dans la famille, elles le doivent à ce qu'on « a fait campagne, et souffert ensemble ». Campagne, contre qui ? apparemment contre l'ennemi commun, le maître. Souffert ensemble de quoi? — apparemment des gênes de la règle. Si telle était en effet l'origine des quelques qualités qu'on veut bien ne pas contester à la vie de collège, je sais quels hommes elles prépareraient à notre pays, et je demanderais le premier la fermeture des
maisons où l'on ferait de l'ordre avec un tel désordre.
Cette singulière explication des deux ou trois avantages qu'offre, parmi une infinité de prétendus inconvénients, le régime des collèges à pensionnat, nous est donnée dans un livre où un style agréable et naturel a fait goûter quelques vérités et passer bon nombre d'erreurs1. C'est en lisant ce livre que l'idée m'est venue d'interroger mes souvenirs sur la façon dont j'ai fait au collège2 mes premières amitiés qui sont les dernières.
La plus récente date de 1824, la plus ancienne de 1 821. Je m'en fie à mes souvenirs ; ils sont sous la garde de la plus sûre des mémoires, la mémoire du cœur. Or, je n'y trouve rien de ce qu'on nous dit là. Dieu merci, nous n'avions pas tant d'esprit. Nous étions solidaires, oui, pour couvrir nos infractions à la discipline, mais non pour conspirer contre nos chefs. Nous haïssions la délation, parce que, dans la jeunesse ouverte et confiante, c'est un vice contre nature. Enfin, nous aimions nos
1. Quelques mots sur l'instruction publique en France. L'auteur est M. Michel Bréal, esprit très solide qui n'a voulu être, en ce livre, qu'ingénieux et paradoxal.