Sainte-Barbe-Nicolle
amis, non pour avoir fait campagne avec eux contre le maître ou contre la règle, mais par le très simple motif qu'il nous plaisait de nous aimer.
C'est ainsi que se sont faites mes amitiés. On admire avec raison, comme une vérité de sentiment, ces paroles de Montaigne sur l'amitié qui le liait à La Boëtie : a Je l'aymois, parce que c'estoit luy, parce que c'estoit moy. » J'ai fait comme Montaigne, avant de l'avoir lu, parce que c'étaient eux, parce que c'était moi. En ces amitiés qui naissent entre jeunes cœurs, il n'y a ni considérations personnelles, ni pratique des hommes, ni expérience du cœur humain. L'attrait seul y fait tout, comme dans l'amour ; seulement ici, c'est l'attrait vers quelque chose qui doit durer.
Ce que font l'expérience, la réflexion, la pratique des hommes, pour les amitiés commencées sans tout cela et avant tout cela, c'est de montrer combien l'on a eu raison de faire une chose sans raison.
Nous ne cherchions, mes amis et moi, ni à savoir ce que nous étions ni à prévoir ce que nous serions un jour. Nous ne gâtions pas, par cette curiosité défiante, la douceur et l'abandon de notre commerce. Pourtant, si l'on eût demandé à l'un de
nous s'il se portait garant pour son ami, « oui », eût-il dit sans hésiter.
Notre ignorance, en fait d'amitié, était plus sûre que cette science où Cicéron se montre un si aimable docteur. Il ne conçoit, lui, d'amitiés solides qu'entre des esprits faits et des hommes d'âge mûr1. Nous, adolescents, nous nous prenions sur les apparences, et l'âge ni la raison ne nous ont rien appris, si ce n'est que nous avons bien fait de ne pas les attendre pour nous aimer. « La diversité des goûts, dit ailleurs Cicéron, rompt les amitiés'2. » Là-dessus encore notre candeur voyait plus clair que son expérience. Nos goûts ont été divers. Enfants d'un siècle en proie aux disputes, nous n'avons pas échappé à la plus grande de ses misères morales, le désaccord sur les choses de la politique. Mais notre amitié n'en a point souffert. Nos sentiments étaient plus forts que nos opinions. Les amitiés de collège sont faites d'un métal qui ne casse pas.
C'est à ces amitiés-là que pensait un grand maître en pédagogie, Quintilien, lorsque, dans une admirable comparaison entre l'éducation pu-