PREMIERE PARTIE
Mon passage du Journal des Débats au National. Comment je deviens maître de conférences à l'École Normale.
I. M. Bertin l'aîné me fait entrer au Journal des Débats. — Par quels motifs je cesse d'y travailler. — II. Armand Carrel. — Il m'emmène au National. — III. Nature de ma collaboration à ce journal. — Je le quitte, en restant l'ami de son rédacteur en chef. — Je publie mes Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence. — IV. M. Guizot me nomme maître de conférences de littérature française à l'École Normale, en remplacement de J.-J. Ampère. — Gomment Armand Carrel en informe les lecteurs du National. — Ma conférence d'ouverture. — L.3 directeur de l'École, M. Guigniaut.
C'est en 1829 que j'entrai au Journal des Débats. La bonté de M. Bertin l'aîné, son rédacteur en chef, m'y avait fait une position très belle. En 1831, j'étais sur le même pied que mes confrères d'au-
jourd'hui, mes deux maîtres alors dans la polémique politique et dans la critique littéraire, Saint- Marc Girardin et Silvestre de Sacy. Cette position était toute ma fortune.
Il vint un jour où je dus la quitter. Deux sortes de scrupules m'en faisaient payer les avantages trop cher : les uns politiques, si le mot n'est pas trop gros pour la chose et le personnage, les autres littéraires.
Les scrupules politiques m'étaient venus d'un mot malheureux du général Sébastiani, alors ministre des affaires étrangères, en très grand crédit au Journal des Débats. Il avait dit de la révolution polonaise écrasée en 1831 par la Russie : L'ordre règne à Varsovie, et, naturellement, le journal n'y avait trouvé rien à redire, C'était le temps des exagérations de la politique du juste milieu, provoquées par les exagérations de l'opposition. Au lieu de laisser le mot à la charge de la rédaction en chef, je me fis un cas de conscience d'écrire clans un journal où dételles paroles avaient des approbateurs. Scrupule d'autant plus enfantin que celui-là même de nos collègues qui était chargé de la politique étrangère, de Bourqueney, m'avait appris par son exemple quelle conduite je devais
tenir. Pas plus que moi il n'aimait le mot du général Sébastiani ; mais, au lieu de s'en fâcher, ii avait pour un moment passé à uu autre la plume de rédacteur pour la politique étrangère. Peu après, il la reprit et il ne cessa d'écrire au Journal des Débats que le jour où son mérite distingué et son aptitude aux choses diplomatiques le firent appeler au poste cle secrétaire d'ambassade à Londres.
Mes scrupules littéraires étaient plus sérieux, et, en tout cas, plus proportionnés à mon personnage. M. Victor Hugo régnait en maître au Journal des Débats. Il y travaillait à un poème d'opéra, dont Mil9 Louise Bertin devait écrire la musique. M. Berlin l'aîné était si tendre père, et, dans sa famille, Mlle Louise Bertin était si justement admirée et aimée, que ce fut bientôt un cas d'incompatibilité, au Journal des Débats, de n'admirer qu'avec des réserves le collaborateur de Mlle Bertin. Ce tort était le mien . On ne tarda pas à me le faire sentir. Je me vis, après plus de deux ans d'un travail assidu et qu'on approuvait, plus discuté et plus épluché qu'à mes débuts. Les yeux qui lisaient ma prose devenaient de jour en jour moins indulgents. Mes articles étaient raturés et rognés, un peu pour me punir de mon défaut de non-conformité littéraire, un peu parce que,
écrits avec gêne, l'expression, par endroits, en devait être défectueuse. J'avais au Journal des Débats, outre les satisfactions d'amour-propre, la vie abondante. Mais je ne suis pas de l'humeur de la chèvre : où je suis attaché, je ne mange pas. Je donnai donc ma démission et j'entrai dans la pauvreté de Job. Mais je n'étais plus censuré et je sentais en moi la confiance de la jeunesse.
A quelques jours de là je reçus la visite d'Armand Garrel; voici à quelle occasion j'avais fait sa connaissance. Le Journal des Débats avait publié un article sur, ou, pour parler plus vrai, contre la République. Garrel s'y crut désigné. Il vint aux Débats demander le nom de l'auteur. Le fils de M. Bertin, qui fut son successeur, Armand Bertin, était au bureau. Selon l'usage dujournal, où la rédaction était encore anonyme, il déclara que l'article n'avait d'autre auteur que le journal lui-même. J'étais présent. J'avais écrit l'article. M'avançant vers Armand Garrel : « Monsieur, lui dis-je, l'auteur de l'article est devant vous. Vous voulez une expli-
cation. Elle sera courte. Non seulement je n'ai fait ni voulu faire aucune allusion à vous, mais je me félicite de l'occasion qui m'est offerte de vous exprimer toute mon admiration pour votre caractère et votre talent. » Je le lui dis côn cuore; c'étaient des sentiments déjà anciens.
Quand donc, après ma sortie du Journal des Débats 9 je le vis entrer chez moi, sa visite ne me surprit point et j'en devinai l'objet. « Vous avez, me dit-il, cessé d'écrire au Journal des Débats, et vous trouverez tout simple que le rédacteur en chef du National ne vous en blâme pas. Mais je sais que votre plume est votre seule fortune; je viens vous offrir les colonnes du National. Ce ne sera pas, bien entendu, pour y faire de la politique. Nous professons, je l'ai bien vu, des opinions opposées. Mais je suis tout aussi fervent classique que vous et tout aussi admirateur des grands écrivains des siècles d'Auguste et de Louis XIV. Je veux entreprendre au National une campagne contre les extravagances de l'école romantique ; venez la faire avec moi. Vous y aurez pour compagnons d'armes des écrivains de votre goût. » 11 me les nomma. C'étaient Sainte-Beuve, Magnin, Louis Peisse, Hippolyte Rolle. L'idée me plut. L'homme
m'avait charmé. Je débutais dans les lettres, et j'étais loin de me douter que ce que j'allais faire, en si parfaite innocence, pût m'être imputé un jour comme des avances ambitieuses à la République. J'entrai au National sous son drapeau littéraire.
Quand on lit un ouvrage de génie, on croit connaître le plus vif des plaisirs de l'esprit. J'en sais un plus vif encore, et certainement plus fécond. C'est le commerce d'un esprit supérieur. Quel livre peut être aussi intéressant que la confidence familière de ce qu'un tel esprit pense tout haut dans l'abandon d'un entretien à deux? C'est un livre de ce genre que je lisais en causant avec Carrel.
J'avais aussi une extrême douceur à l'aimer. Je suis capable de beaucoup d'amitié, ayant ce qu'Aristote appelle oppi îrpoç to cpt'Xeîv1. J'aimais d'autant plus Carrel qu'avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas me soupçonner de l'aimer par intérêt. Adversaire irréconciliable du gouvernement de Juillet, il n'avait guère à offrir à ses amis que des occasions de craindre pour lui et des embarras pour eux-mêmes. Rien donc ne
1. L'enti-aînement à aimer. Voir pp. 170 et suivantes, le chapitre Mes Amitiés de collège.
me le faisait aimer, sinon ce qu'il avait en lui d'aimable. J'ai écrit sur Armand Carrel, quelques mois après sa mort, une étude où l'on trouve, exprimé avec toute la vivacité d'un regret récent, ce qu'était en lui l'aimable et ce qu'on pouvait appeler son attrait.
Si je ne l'avais pas suivi au National, nos relations commencées par l'entrevue au Journal des Débals prenaient fin après sa visite, et je manquais une des plus chères amitiés de cette époque de ma vie. Il est vrai que j'échappais du même coup aux disgrâces que m'ont coûté ces trop courtes douceurs. Rien ne m'a été plus reproché que mon passage du Journal des Débals au National* La plus dure des épithètes, celle de renégat, ne m'a pas été épargnée. Singulier renégat, il faut en convenir, que l'homme qui sort d'un journal influent, prépondérant, ayant l'oreille du prince et des ministres, payant grassement ses rédacteurs et les conduisant aux grands emplois et aux académies, pour entrer dans un journal d'origine récente, toujours aux prises avec les parquets, où j'allais, non pas puiser dans une caisse remplie, mais m'associer a une honorable gêne ! Ce reproche d'apostasie m'a poursuivi dans tout le cours de
ma vie publique ; il ne m'a pas gâté le souvenir de l'illustre amitié qui me l'a valu.
Je n'entends pourtant pas dire que ma conduite ait été celle d'un habile homme. Le moins qu'on risque à changer de camp, c'est de passer pour un esprit inconsistant. Si, de plus, le changement a été sans intérêt, on passe pour dupe. Quand on a l'honneur d'être écrivain, il faut prendre garde de rien faire qu'on soit exposé à défaire, de rien écrire qu'on ait à expliquer un jour. Si modeste que soit la fortune d'un auteur, il y a toujours quelqu'un pour la trouver au-dessus de ses talents, pour tenir note de ce qu'il a écrit et se donner, à l'occasion, la joie de l'en embarrasser.
L'habileté de conduite eût été de ne pas quitter les Débats, puisque, aussi bien, je devais sinon y reprendre la plume, du moins revenir à ses opinions, après avoir traversé, comme un passant fourvoyé, un milieu opposant. Je n'ai pas été habile. Je n'ai pas même pensé qu'il y eût là pour moi occasion de l'être. J'ai suivi mon penchant. L'attrait de Carrel, et l'opp) irpoç to <pO>eîv, ont tout fait.
J'écrivis avec assez de régularité pendant la première année (1831-1832). Des souvenirs de voyage; un feuilleton sur le Salon de 1832; de loin en loin des comptes rendus, plus descriptifs que politiques, des débats des Chambres; habituellement des articles de critique littéraire ; tel fut, de 1831 à 1833, mon contingent à la collaboration du National. Peu à peu la place, de plus en plus grande, que prenait la politique sous la plume si féconde d'Armand Garrel, réduisit la part que, dans sa première pensée, il avait faite à la critique littéraire. Les écrivains quïl avait réunis pour sa campagne classique se dispersèrent. Moi-même je devins moins assidu au journal, et, dès le milieu de 1833, je cessai d'y écrire. J'achevais alors un gros livre qui m'occupait tout entier, les Études de mœurs et de critique sur les poètes latins de la décadence. La plus grande partie en avait été écrite dans les interruptions, de plus en plus fréquentes, de ma collaboration au National. Le livre fut publié en 1834.
Ma retraite du National ne m'enleva rien de l'amitié de Carrel. Pouvant le voir chez lui plus à loisir qu'au National^ j'eus la bonne fortune de le voir plus souvent et de plus près. II n'avait pas pu m' associer à son œuvre politique ; il me faisait honneur et justice en m'associant aux tribulations qu'elle lui coûtait.
Une occasion s'offrit à lui de montrer à la fois l'amitié qui nous liait, et dans quelle mesure j'avais été mêlé à la politique du National,
En 1834, J.-J. Ampère, maître de conférences de littérature française à l'École Normale, avait envoyé sa démission au Ministre de l'Instruction Publique d'alors, M. Guizot. Au reçu de sa lettre, M. Guizot m'invita dans les termes les plus obligeants à venir le voir. Je me rendis au Ministère. A peine entré dans le cabinet du ministre : « Voulez-vous, me dit-il sans préambule, aller professer à l'École Normale les doctrines de vos Etudes sur les poètes latins de la décadence? » La tâche
de professeur m'était bien nouvelle; elle m'enrayait autant qu'elle me tentait. J'avais la foi et le désir ardent de faire des fidèles; mais j'appréhendais de m'engager. Chose singulière, moi qui ai passé ma vie dans les fonctions publiques, je ne craignais rien tant qu'une place. Je demandai à M. Guizot un jour pour réfléchir et me décider.
Revenu chez moi, j'eus bientôt pris mon parti. A ne regarder que les avantages, ce que m'offrait M. Guizot était moins une place qu'une occasion de servir les lettres. Manquer cette occasion, n'était-ce pas me dérober à un devoir? Je résolus donc d'accepter. Mais avant de répondre à M. Guizot, j'allai prendre l'avis de Carrel. Pour peu qu'il ne lui parût pas possible qu'un rédacteur du National fût honorablement l'obligé du ministre qu'on y attaquait tous les jours, j'étais bien décidé à refuser. Je lui contai l'affaire et m'en remis à son jugement. « Il est bien difficile, me dit-il, déconseiller les gens dans les cas où il ne faut prendre ses motifs de décision que dans sa conscience. » Puis, s'interrompant : « Quel est, demandat-il, le traitement d'un maître de conférences?
— Deux mille cinq cents francs, lui dis-je.
— Acceptez, dit-il, en souriant; je me charge
de faire approuver la chose par nos lecteurs. » Il croyait à une grosse place, à un gros traitement; c'est ce qui l'avait fait hésiter d'abord. 11 ne me le cacha pas. Voyant qu'il s'agissait de beaucoup de travail, d'un enseignement très sérieux devant des auditeurs difficiles, d'un traitement à peine égal à celui d'un bon ouvrier dans l'article Paris, il ne me permit pas l'hésitation. Il trouva même des paroles d'approbation pour M. Guizot, « qui, cette fois du moins, me dit-il, ne méritera pas le reproche d'avoir voulu amortir un journaliste ».
Quelques jours après, parut au National une note que j'insère ici comme un de mes titres les plus précieux. Venant d'une telle main, que guidait un si vif sentiment de l'honneur, c'est pour moi un papier de noblesse :
« Plusieurs journaux, est-il dit dans cette note, annoncent que M. Nisard vient d'être nommé maître de conférences à l'École Normale, pour la littérature française. Cette chaire était occupée par M. Ampère qui a donné sa démission comme remplissant déjà une autre chaire. M. Nisard s'était désigné depuis longtemps pour cet enseignement important par ses Études sur les poètes latins de la décadence, par ses articles de critique littéraire publiés dans la Revue de Paris, et, nous croyons aussi pouvoir le dire, par ses trois années de collabo ration dans le National.
« Les Études sur les poètes latins de la décadence ont
révélé dans leur auteur une véritable intelligence d'historien, lorsque peut-être M. Nisard ne songeait qu'à faire preuve d'une érudition rare en ce temps-ci. On a pu remarquer que, dans les études latines comme dans tous les morceaux de critique littéraire qu'il a publiés dans la Revue de Paris et dans le National, M. Nisard avait été constamment guidé par un attachement raisonné aux traditions de la littérature du grand siècle, traditions si heureusement rattachées par le livre des Éludes à celles de la latinité du siècle d'Auguste.
« Ceci n'était pas, pour M. Nisard, affaire de systèmes littéraires; il a cru, et nous croyons avec lui, que conserver à la langue nationale le caractère précis, logique, élégant, simple, qui en avait fait avant la Révolution l'instrument d'une civilisation purement intellectuelle, c'était travailler au profit de la civilisation politique dont la France est toujours l'agent européen, et qu'un beau loisir de la paix, c'était de continuer à propager, par la langue, les réformes et les idées qui, dans d'autres temps, pourront se répandre à la suite des événements et des armes.
« Nous félicitons la jeunesse de l'École Normale qui permettra à M. Nisard de continuer au milieu d'elle la belle tâche à laquelle, tout jeune encore, il doit une honorable et pure célébrité. »
{National du 1er décembre 1834.)
Entre le jour où le National annonçait ma nomination et celui où j'entrai en fonctions, il y eut un incident assez plaisant. J.-J. Ampère, en abandonnant sa chaire, avait mis pour condition expresse qu'il y fat remplacé par Sainte-Beuve. M. Guizot n'agréait pas le choix d'Ampère et il
ii CHAPITRE PREMIER.
négociait avec lui pour obtenir sa démission pure et simple. Celui-ci tenant bon, le ministre respecta sa résistance et il dut m' avouer qu'il m'avait offert une place qui n'était pas vacante. À ce moment je me représentai les difficultés auxquelles j'échappais, et la douceur de reprendre mon indépendance, et je parus plutôt soulagé que désappointé. M. Guizot voulut bien me témoigner quelque peine de ce contre-temps; je me donnai le plaisir de le consoler. Il alla plus loin ; il parla de dédommagement, et il m'offrit de m'attacher à la publication des Documents relatifs à V histoire de France. Rien dans les travaux qui avaient appelé quelque attention sur moi ne préparait le public à me voir tout à coup marcher sur les brisées des élèves de l'École des Chartes. J'en fis la remarque à M. Guizot; il n'insista pas.
Les choses en étaient là quand le cabinet dont il était membre fut remplacé parle ministère dit des « trois jours ». M. Teste y succédait à M. Guizot. Ampère, qui revenait d'un voyage en Italie, en reçut la nouvelle à Marseille. Le nouveau cabinet ne lui plaisait pas. Il en voulut faire sa cour à M. Guizot, et, prenant la plume, il adressa au nouveau ministre sa démission, cette fois sans
condition. Tandis que sa lettre était en chemin, un revirement rappelait aux affaires les ministres sortants, et la démission, adressée à M. Teste, tombait, aux mains de M. Guizot réintégré.
Le jour même il m'écrivit qu'il m'attendait. « La conférence de littérature française est libre cette fois pour de bon, me dit-il; je suis heureux de vous l'offrir de nouveau. Mais j'y mets à mon tour une condition : c'est que vous commenciez tout de suite et que vous permettiez à mon fils de suivre vos leçons. » Je fis ce qu'il désirait et je comptai en effet, parmi les élèves de mon année de début, l'aimable et sérieux jeune homme, en qui, moins de deux ans après, M. Guizot perdait un fils qui eût dignement porté son nom.
L'Ecole Normale avait alors pour directeur le savant M. Guigniaut. La mauvaise habitude quej'avais prise dans le journalisme de ne m'occuper que des choses du jour, trop peu de curiosité pour les choses de pure érudition, peut-être aussi le caractère des travaux de M. Guigniaut, dont la science était accessible à peu de gens, tout cela, m'avait tenu si loin de ses voies, que je ne le connaissais guère que de nom. Tout au moins eût-il fallu m'en quérir de lui avant de prendre la parole
dans un établissement dont il était le chef. Mais j'avais été pris de trop court, et, pour dire le vrai, la pensée ne m'en était pas venue. J'ignorais donc, en entrant à l'Ecole, que M. Guigniaut s'était fait connaître du monde savant par de profondes recherches sur les religions de l'antiquité. Je ne savais ni qu'il fût auteur de dissertations sur la Vénus de Paphos et le dieu Sérapis, ni qu'il eût traduit la Symbolique de Creutzer, ni qu'il appartînt à cette école d'érudits qui emprunte les faits à la patience allemande et qui se charge de les élucider pour les lecteurs français.
M. Guigniaut, en galant homme, se tenait fort obligé envers l'érudition allemande, et il l'avait en très grande estime. Parler devant lui de l'Allemagne avec irrévérence, c'eût été la plus grosse incivilité que pût commettre un professeur prenant pour la première fois la parole dans l'établissement qu'il dirigeait.
C'est pourtant la faute que je fis, à la vérité sans m'en douter. Imaginez quel sujet j'avais été choisir pour une leçon de début à laquelle assistait M. Guigniaut! Ce n'était rien moins que les obscurités de l'érudition allemande, le risque de s'obscurcir soi-même en voulant y mettre la lumière,
l'illusion des gens qui croient emprunter à l'Allemagne des idées et qui ne lui empruntent que des ombres, la supériorité de l'érudit français qui sait être profond en restant clair, la nécessité, pour l'Ecole Normale, de donner toujours le pas au goût sur l'érudition, d'entrer au cœur des œuvres de génie, d'y chercher la beauté, la vie, la science de l'homme, et d'apprendre ainsi aux jeunes professeurs à faire sortir de l'étude des livres l'étude du cœur humain, de l'instruction l'éducation.
Et je disais cela devant le commentateur de la Symbolique de Greutzer, devant le professeur de grec qui, prenant Homère pour sujet d'une année, était encore, à l'ouverture des vacances, engagé dans les prolégomènes ! Le temps m'avait manqué pour méditer ma leçon et pour modérer par l'expression ce que ma thèse avait de trop absolu. Je frappais donc comme un sourd, sans soupçonner que les coups pleuvaient sur l'homme considérable qui était venu s'asseoir à mes côtés, pour prêter quelque chose de son autorité à mes premières paroles. Le jeune auditoire riait sous cape de l'ingénuité d'un débutant qui daubait le chef en présence des élèves.
M. Guigniaut prit la chose en homme d'esprit, et il l'oublia en homme bienveillant. Ni après ma leçon ni plus tard, il ne me parla de mon incartade involontaire. Je crois d'ailleurs l'avoir bien réparée par une longue habitude d'estime profonde et d'affectueux égards. Mais sur le fond même de la question, mon sentiment n'a pas changé. Je reste persuadé, après quarante ans, que, sous peine d'affaiblir les études et d'abaisser les esprits, il faut user discrètement de l'érudition dans l'enseignement. Je crois fermement que nos savants, mais combien plus nos professeurs! ont mieux à faire qu'à débrouiller les élucubratiôns allemandes. Enfin m'est-il permis d'ajouter, pour mon compte, qu'en songeant aux désastres de la guerre, je ne me rappelle pas sans quelque douceur cette première explosion de ma prévention obstinée contre l'esprit germanique, et qu'il me plaît de n'être redevable de rien, pour le peu que j'ai de valeur littéraire, à la race haineuse et convoiteuse, qui se fait gloire d'avoir préparé pendant un demi-siècle le guet-apens où est tombée notre généreuse et imprévoyante nation?
Comment j'ai servi le gouvernement de Juillet t et le second Empire.
I. Déclaration de Tacite sur les accroissements de safortune.politiquer sous les trois empereurs de la famille flavienne. — IL Mes études au collège de Châtillon-sur-Seine. — Mon père. — Je refais mes humanités à Paris, au collège Sainte-Barbe-Nicolle. — Lecture d'une pièce de vers latins à l'occasion de la fête de Sainte-Barbe.
— L'abbé Nicolle. — III. Ma participation à la révolution de 1830. -— Je deviens fonctionnaire et député sous le gouvernement da. Juillet- — Ma conversation, à une. soirée des Tuileries, avec la duchesse d'Orléans. — La duchesse d'Orléans à la dernière séance" de la Chambre des députés, le 24 février 1848. — IV. Ma visite au roi Louis-Phriippe, au château de Claremont. — V. Je suis élu membre de l'Académie française, et présenté, en cette qualité, au prince Louis-Napoléon, président de la République. — VI. Ma nomination au Conseil Impérial de l'Instruction Publique, à l'Inspection Générale de l'Enseignement Supérieur, à la Faculté des lettres où je remplace M. Villemain. — VIL Je suis chargé de la haute direction de l'École Normale Supérieure. — Le règlement d'études de 1852. — Ma part dans cette mesure, et ce que j'ai fait pour en réparer les conséquences fâcheuses. — VIII. Licenciement de l'École. — Ma lettre à l'Empereur et réponse de Sa Majesté.
— IX. Résumé.
Les grands écrivains ont de grandes immunités. A l'abri derrière les immortels enseignements
qu'ils ont donnés au genre humain, couverts de leur gloire comme d'une égide, ils défient les investigations sur les mobiles qui les ont fait agir, et ils discréditent d'avance la curiosité qui recherche dans leur vie si l'homme privé n'a pas démenti Pécrivain. Tacite a pu dire, parlant des emplois qu'il occupa sous les trois Césars de la famille flavienne : « Je ne nie point que Vespasien n'ait commencé ma fortune, que Titus ne l'ait accrue, que Domitien ne l'ait portée plus haut 1 » . On ne lui demande pas comment il a pu se rendre agréable aux deux premiers de ces princes sans être suspect au dernier; comment, sous un tyran qui, si l'on en croit ses brûlantes paroles, « tenait note des soupirs2 », il est parvenu à cacher si bien son âme, qu'aucun délateur ne l'ait entendu penser.
On ne lui demande pas non plus comment, de la même plume dont il confesse honnêtement ce qu'il a dû à Domitien, il écrit que « le pire des maux sous ce prince était de le voir et d'en être vu 3 » ; ni par quel genre d'obscurité il put éviter
1. Dignitatem nostram a Vespasiano inchoatam, a Tito auctam, a Domitiano longius provectam non abnuerim. Hist., I, 1.