Nos innocenii sanguine Senecio perfudit. Agricol
il la leur faut conquérir par la candeur et la qualité de leurs explications.
J'ai 'peut-être le droit de me compter parmi ces écrivains-là, puisque aussi bien j'ai déjà passé par l'épreuve des interprétations malveillantes, et que l'objet même de ces notes biographiques est d'y répondre. Je confesse donc, sans vouloir affecter la forme de Tacite, que ma modeste fortune d'homme public1, aujourd'hui renversée pour la seconde fois, a commencé sous Louis- Philippe et a été relevée et achevée sous Napoléon III. Mais, plus heureux que Tacite, la justice ni la vérité n'exigent que je prononce des paroles sévères contre les princes que j'ai servis.
Dans un pays aussi éprouvé que le nôtre, et qui a été si souvent coupable de ses malheurs, tout homme qui a été mêlé aux affaires publiques a le droit de faire son examen de conscience et de rechercher la part qui lui appartient dans les fautes de tous. Je ne sais pas au juste quelle a été la mienne, mais je suis sûr de l'avoir honnêtement cherchée.
, 1, Tacite a pu appeler la sienne dignitas nostra. Il fut successivement questeur, édile ou tribun du peuple, préteur, sénateur, sans compter ce qu'il fut, selon toute apparence, sous le successeur de Domitien, Nerya. •
Je n'ai pas été un homme politique. Il faut garder cette appellation ambitieuse pour ceux qui ont passé par le pouvoir ou qui ont été de taille à y prétendre. Mêlé par accident à la politique, ma vie s'est passée en grande partie dans le professorat et dans l'administration universitaire. Ce n'est pas à dire qu'en politique j'aie été sans affections, ni qu'entre les hommes et les systèmes qui se sont disputé le dangereux honneur de gouverner mon pays, je n'aie pas eu des préférences. Ce que j'ai encouru de responsabilité, à cet égard, je ne veux pas le décliner en m'effaçant plus que de raison.
Tï
Quand, mes études terminées, je quittai le collège de Châtillon-sur-Seine, pour venir à Paris, j'emportais de Ja maison paternelle, non une opinion politique (le mot jure avec celui d'écolier), j'emportais un sentiment. Je suis né en mars J 806, entre la bataille d'Austerlitz et la bataille d'Iéna, et j'ai parmi mes prénoms le nom de Napoléon. Cette date et ce prénom disent assez quel devait être ce sentiment. L'année même où j'arrivai à
Paris (c'était sur la fin de 1820), les Bourbons rétablis par la défaite de la France régnaient aux Tuileries, et l'homme, par qui la France avait vaincu l'Europe, mourait à Sainte-Hélène. J'étais donc préparé à faire quelque jour un politique de l'école libérale qui ne voulait pas des Bourbons. Cette école a-t-elle été celle du bon sens et du patriotisme pratique? N'est-ce pas faute de l'un et de l'autre qu'elle n'a pas trouvé moyen de garder les Bourbons sans abandonner les principes de 89? Je ne puis ni le contester, ayant été, depuis 1830, quatre fois témoin et deux fois victime de l'instabilité de nos gouvernements, ni l'affirmer, sans donner un soufflet sur mes joues de quinze ans. En tout cas, il est douloureux, après cinquante ans, d'être encore dans le doute.
Bonne ou mauvaise, c'est de mon père que j'avais hérité cette politique. La foi aux idées de 1789, une admiration passionnée pour l'homme qui, de 1796 à 1815, en avait été le défenseur et îe propagateur, telle était la politique de mon père : les désastres de 1815 y avaient ajouté l'espèce d'attachement que les âmes honnêtes gardent aux causes vaincues. Le gouvernement des Bourbons avait trouvé mon père investi de fonctions mu-
nicipales; voici par quel motif on les lui ôta.
Les Bourbons avaient établi l'ordre du Lys; on l'imposait à la fonction plutôt qu'on ne le conférait au mérite. En sa qualité d'adjoint, mon père fut invité à en porter l'insigne. Il se le fit dire à plusieurs reprises et n'en fit rien. On le ré? voqua. Je vois encore dans les tiroirs de ma mère la fleur de lys d'argent restée intacte au fond de sa boîte. Quoique encore bien jeune, je ne laissai pas de comprendre que c'était un insigne destiné à ceux qui reniaient Napoléon, et naturellement, je fus très glorieux de la disgrâce que s'était attirée mon père en refusant de le mettre à sa boutonnière.
Pour l'honneur de cette chère mémoire, je me hâte d'ajouter que les sentiments politiques de mon père s'étaient transmis de lui à moi, non par la parole, mais par le sang. Cet homme, si passionné pour les idées de 89 et pour leur glorieux champion, ne me parla jamais ni de 89 ni de Napoléon. Si vives que fussent ses convictions, c'était après tout de la politique, c'està-dire une chose d'une nature variable, rarement pure d'intérêt, et jamais de préjugés. Or il ne lui paraissait pas d'un père prudent d'y en-
gager ses enfants. Il ne voulait pas les ■ exposer, soit à s'y entêter par piété filiale, contre l'intérêt même de leur pays, soit à les renier au prix d'un désaveu infligé à l'éducation paternelle.
C'était un père à l'ancienne façon. Bien qu'il ne pensât rien que d'honnête, il ne nous .disait pas tout ce qu'il pensait. 11 distinguait, dans ses opinions, celles qui lui étaient personnelles, et que son expérience pouvait un jour redresser, de celles qui lui servaient de règles de conduite. S'il nous parlait souvent de celles-ci, il gardait le silence sur les autres. Le père par le sang ne se montrait à nous que dans les occasions où la tendresse paternelle ne risquait pas de paraître une faiblesse. Le père que nous voyions le plus souvent, c'était le père selon le devoir et la raison, surveillant les sentiments et les paroles de l'autre, indulgent ou sévère de façon que l'indulgence comme la sévérité ne fût que de la justice. Sur les choses qui ne souffrent ni doute ni délai, je n'ai pas une opinion qui n'ait son origine dans quelques-unes de ses paroles. Quant aux choses contestables, et la politique est essentiellement de ces choses-là, je ne me souviens pas qu'il m'ait fallu, pour penser librement, me défaire de quelque préjugé pater-
nel, Il s'abstenait d'autant plus de parler de l'Empire, que le ressentiment de sa disgrâce sous les Bourbons pouvait avoir mêlé à son affection pour l'un des sentiments de rancune pour les autres. Loin de vouloir transmettre à ses enfants des haines, il ne leur transmettait même pas ses plus légitimes affections.
Ce ne fut qu'après sa mort, en 1821, que m'informant auprès de ses amis de tout ce qu'ils savaient de lui, et recueillant de leur bouche tous les souvenirs qui pouvaient. m'aider à compléter cette chère figure, je sus combien il avait aimé l'Empereur. L'un d'eux, témoin du fait, me conta qu'à la célèbre fête du Champ de mai, à laquelle mon père assistait parmi les députés de sa ville, l'Empereur, passant en revue les diverses députations, s'arrêta devant lui et lui demanda son nom. « Sire, dit mon père, mon nom est obscur, mais mon cœur est tout à vous. » Ce cœur fut profondément atteint par la nouvelle que le prisonnier de Sainte-Hélène avait cessé de vivre, et j'ai su de ces mêmes amis que mon père en avait gardé jusqu'à sa mort, arrivée cinq mois après, une tristesse inconsolable.
Si je publiais demain ce que j'écris en ce rao-
ment (septembre 1871), il y a bien des gens aux yeux de qui je ferais tort à sa mémoire. Il est certain que la France des avocats et des journalistes a secoué, comme un préjugé servile, l'admiration pour Napoléon Ier, et que la France qui ne plaide pas et n'écrit pas n'y paraît pas contredire. C'est un emportement du désespoir national au lendemain de l'invasion allemande, ce n'est pas le dernier mot de la France. Quand l'homme que le guet-apens de 1870 et le démembrement de notre pays ont fait prince nous dit que la force prime le droit, je le crois sans peine, puisqu'il a, pour me le prouver, un million de soldats. Mais lorsque infatué par la victoire, il affirme que la chute du neveu entraînera la gloire de l'oncle, je crois qu'il n'entend rien à ce que c'est que la gloire. Le temps n'est pas loin où la France se dégoûtera d'insulter à ses grands hommes. Si quelqu'un lit alors ces pages, il n'en voudra pas à mon père d'avoir cru, cinquante ans avant M. Thiers, que Napoléon est « le plus grand des hommes » , et il me pardonnera d'avoir hérité du préjugé paternel.
En 1824, je faisais ma rhétorique au collège Sainte-Barbe-Nicolle, depuis collège Rollin. A cette époque, nous étions plus occupés de la politique
des Bourbons que de celle d'Athènes ou de Rome. Nous faisions le fâcheux apprentissage de l'esprit de parti dans un collège où des fils de serviteurs dévoués aux Bourbons jouaient aux barres avec des fils de parents demeurés fidèles à l'Empire. A l'anniversaire du 21 mai, on se partageait en deux camps. Dans l'un, les boutonnières se fleurissaient de violettes ; dans l'autre, elles restaient fermées. Le Constitutionnel^ qu'on nous passait du dehors, sous la porte cochère, et que nous lisions plus que Gicéron, achevait de nous monter la tête. Jusqu'où, allait chez moi cette exaltation, on en jugera par l'anecdote suivante.
C'était l'usage, dans notre collège, le jour de la Sainte-Barbe, de réunir dans un dîner les élèves de la nouvelle maison avec les survivants de l'ancienne. Il en restait encore d'éminents, l'abbé de Feletz, Duviquet, F helléniste Planche, un type de vrai savoir et de vraie gaieté, tournant la chanson comme Désaugiers et la chantant d'une voix puissante qui se faisait entendre jusque dans la rue. xAvant le dîner, il y avait une petite solennité littéraire. Des élèves de choix y lisaient des vers latins de leur composition. Les choses mémorables du jour en fournissaient les sujets.
Cette année-là, j'étais l'orateur de la rhétorique. J'avais à célébrer en vers les embellissements de Paris, Je trouvai le moyen d'introduire dans ma pièce, en manière de repoussoir, un portrait de M. de Villèle. C'était ce M. de Viîlèle dont les journaux nous faisaient des contes à effrayer les petits enfants. Ma pièce finie, j'allai la lire au bon abbé Nicolle. Soit qu'il eût perdu un peu de son latin, soit que la modestie malicieuse démon débit lui eût dérobé le sens du passage, il ne s'aperçut de rien. L'abbé Nicolle exerçait, fort paternellement d'ailleurs, une haute censure au collège qui lui devait son existence; le censeur avait donné son laisser-passer, j'étais en règle.
L'allusion n'était pas de celles dont la cruauté voilée ne se découvre qu'à un auditoire très exercé. J'y parlais brutalement (j'en ai le rouge au front) d'un brigand public « latro publicus » engraissé de la substance de la France. Arrivé à l'endroit où j'avais prétendu le peindre, je pris un ton de voix qui ressemblait à un signal. Je lus toute la période lentement, avec des temps, jusqu'au latro publicus que je lançai de toute ma voix comme un appel aux armes. Latro finissait un vers, et publicus commençait le suivant.
Imaginez l'effet d'un tel rejet. Les grands étaient dans la conspiration; ils éclatèrent en applaudissements. Les petits firent chorus de leur voix stridente. Trépignements prolongés, cris de bis, bis! suspension de la séance, rien n'y manqua. Je touchais du front les étoiles. Un mot du bon abbé me fit retomber à terre. Au plus fort de l'ovation, il se pencha vers moi et me dit tout bas : « Ce n'est pas bien; vous m'avez trompé. » Oui, je l'avais trompé. Voilà la politique et ses premières corruptions, chez un écolier qui n'était pas né pour en faire par ambition ! Qu'est-ce donc lorsqu'elle envenime la langue d'avocats ou la plumé d'écrivains qui se croient appelés à gouverner, et qui portent des jugements sur ceux dont ils convoitent les places ?
Je raconte ailleurs 1 à quelle bienveillante protection j'ai dû l'honneur de faire mes premières
i. Deuxième partie, chap. II :De quelques hommes qui m'ont fait du bien.
armes au Journal des Débats. J'y pris part à deux campagnes bien différentes : l'une pour soutenir le ministère Martignac contre les défiances de la cour de Charles X et contre les impatiences des libéraux ; l'autre, pour renverser le ministère Polignac. Je vis de près, le plus souvent par les yeux exercés des illustres chefs du journal, quelquefois par les miens qui s'essayaient à percer la confusion des luttes politiques, je vis comment les gouvernements font des fautes graves, et comment l'art des oppositions consiste à leur en faire faire de plus graves encore. Je reconnus cette vérité douloureuse, que la puissance qui contrôle est trop forte, en France, pour la puissance qui gouverne, et que les révolutions sont, dans des proportions inégales, le tort commun des contrôlés et des contrôlants.
J'ai été, tout infime, un de ces derniers. Si la chute de la Restauration a été un malheur, j'en suis, pour une petite part, responsable. En tout cas, je ne pense pas, sans un grand trouble d'esprit, au mal qu'on peut faire innocemment par la presse. La bonne foi est un de ses pièges ; l'ignorance en est un autre. Il y a deux sortes d'ignorance, l'une involontaire, l'autre de parti pris. S'il est-
des choses qu'on ne peut pas savoir, parce que les gouvernements, même de publicité, ont des secrets qu'ils font bien de garder, il en est d'autres qu'on ne veut pas savoir, parce qu'on tient à conserver sa prévention et qu'on ne pourrait être éclairé sans avouer qu'on a été dupe. Eh bien, dans cette double ignorance, on blâme, on loue des apparences, on se passionne, on passionne le public pour ou contre des ombres. On n'a pas assez des abus réels ; on en forge d'imaginaires ; pas assez de griefs vrais, on en crée d'invraisemblables. La presse excite le lecteur, qui à son tour excite la presse. Le public crie sans cesse à l'écrivain, et l'écrivain sans cesse au public : En avant ! C'est ainsi que toutes choses sont poussées à outrance, et que le contrôle finit par faire les affaires de la révolution.
Un fait déjà ancien m'a laissé, pour le reste de ma vie, des doutes, non sur le droit d'un pays libre à avoir une presse libre, mais sur les bienfaits de ce contrôle chez une nation où il n'est pas tempéré par les mœurs publiques. Ce fait, c'est la prodigieuse illusion où nous fûmes en 1830, journalistes et public, sur l'expédition d'Alger. S'imaginet-on que la presse d'alors ait pu dire, et que presque toute la France ait pu croire que le vrai
3i CHAPITRE II.
motif de la guerre contre le dey était de préparer l'armée française aune guerre contre les Parisiens? Oui, ce grand acte qui a fait l'Afrique française nous était présenté comme un guet-apens militaire organisé contre les libertés publiques.
Je l'ai cru comme d'autres plus avisés que moi, et peut-être ai-je écrit quelque chose de semblable dans le Journal des Débats, où l'on ne cherchait pas à se persuader le contraire. Que l'on compare ces imaginations de l'esprit de parti avec la réalité des choses, telle que l'histoire l'a démontrée et telle qu'aujourd'hui les gens sensés en sont d'accord! Cette expédition que l'on qualifiait, si je m'en souviens bien, de liber ticide, a été tout bonnement le plus bel acte et le plus français du gouvernement de Charles X. Il y a été roi de France comme on l'était au temps de Louis XIV. Le jour où, pressé et presque menacé par l'ambassadeur d'Angleterre, il lui dit : « Monsieur l'ambassadeur, tout ce que je puis faire pour votre gouvernement, c'est de n'avoir pas écouté ce que je viens d'entendre », ce jour-là il eut le beau rôle, et je n'ose dire si la France aveuglée fut digne de son gouvernement.
La révolution de Juillet mit les Bourbons de îa
branche cadette sur le trône des Bourbons de la branche aînée, et les amis de l'une dans les places des amis de l'autre. Le gouvernement nouveau nous rendait le drapeau tricolore. Il honorait publiquement la mémoire de Napoléon 1er. Ce ne fut donc pas contre mon gré que les circonstances firent de moi un des fonctionnaires administratifs de ce gouvernement. Plus tard, j'y devins député, et député de cette majorité conservatrice qui, pour avoir trop obéi à l'exagération de son principe et de son esprit, a peut-être contribué à perdre ce qu'elle voulait conserver. Dans ma fidélité à la politique conservatrice, je ne laissai pas d'avoir plus d'un scrupule. J'étais plus discipliné que convaincu. Non que j'aie douté un moment que la vérité constitutionnelle, comme l'intérêt du pays, fussent de ce côté ; mais je n'étais pas persuadé que ce que faisait mon parti fût toujours pur d'esprit de parti. Voilà pourquoi j'obéissais tristement, et suivais l'armée en traînard.
Pour les personnes royales, j'avais de la déférence plutôt que de l'inclination. J'allais aux Tuileries par devoir de position, sans aucun désir d'approcher de près leurs augustes hôtes. Né dans la classe bourgeoise, je ne me refuse pas cette
contradiction de n'aimer rien moins que l'esprit de la bourgeoisie, ses préjugés, ses mobiles étroits, et surtout son incorrigible prétention de faire la leçon aux gouvernements. La dynastie régnante avait à mes yeux le tort de trop ménager et de trop craindre la bourgeoisie. J'avais de plus quelque sujet de douter que les vraies lettres y fussent en grand honneur. Personnellement, l'excellent roi Louis-Philippe ne me donna pas la satisfaction de croire qu'il ne me prenait pas pour un maître de forges. Il est vrai que j'avais été nommé par un arrondissement métallurgique.
Député, je ne parlais guère. Écrivain, je ne faisais pas beaucoup parler de moi. Voilà qui absout Louis-Philippe de ne m'avoir jamais rien dit de mes livres. Encore était-il de son métier d'être informé que j'en faisais, et d'honnêtes, et que ces livres, tels quels, avaient été, dans les avancements successifs de ma vie publique, mes seuls solliciteurs.
Quand j'allais aux Tuileries, j'étais peiné de compter beaucoup moins que le moindre parvenu du négoce ou de la finance. Des deux poignées de main que donnait le souverain à tel parvenu et à moi, l'une distraite, l'autre caressante et attentive.
il me fâchait de n'avoir que la première. Je confesse là mes faiblesses. Je n'ai pas, du moins, à regretter que cet excès de délicatesse sur mon petit mérite ait jamais déterminé mon vote. Mon amour-propre d'auteur n'a pas été un embarras pour le gouvernement de mon pays.
Je n'ai eu qu'une fois l'honneur cle causer avec le duc d'Orléans. C'était à une fête où ce prince avait convié tous les gens de lettres d'un peu de notoriété. Il me parla obligeamment de ce qui avait paru de mon Histoire de la littérature française, et il développa sur ce sujet quelques réflexions brillantes. Il avait de son père la facilité et l'abondance de parole ; je doute s'il en avait le grand sens. Quoique chatouillé par ses éloges, il me parut que j'étais en présence d'un prince intelligent et aimable plutôt que d'un homme supérieur. Si j'en fais la remarque, c'est que mes souvenirs sur ce point sont restés présents. Mais à Dieu ne plaise que j'envie à cette mémoire honorée le bénéfice de l'opinion, probablement fondée, que, s'il eût vécu, la France aurait échappé à la catastrophe de 1848 î
Plus tard, et quand j'avais mes entrées aux Tuileries comme député, la duchesse d'Orléans
voulut bien me faire l'honneur de causer quelques moments avec moi. C'était à une soirée de famille. On servait le thé ; la princesse me fit prier par sa dame d'honneur de venir le prendre auprès d'elle. « On vous voit bien peu aux Tuileries, me dit-elle. Que faut-il donc faire pour vous y attirer ? — Ce que vient de faire Votre Altesse Royale, répondisse; il n'en faut pas plus pour que j'y accoure. Si l'on m'y voit rarement, ce n'est pas faute d'attachement et de lespect; c'est que pour se montrer souvent à la cour sans indiscrétion, il faut y apporter autre chose. Je voudrais y être sur le pied deb mieux venus ; mais les mieux venus sont ceux qui servent avec éclat, ou ceux qui peuvent nuire, et je n'ai ni les talents des uns ni l'humeur des autres. » J'aurais pu donner des raisons de courtisanerie, mais la princesse était à la fois si gracieuse et si sérieuse qu'elle m'en ôta jusqu'à l'idée. Je ne pensais qu'à être sincère, et la princesse voulut bien m'en faire une louange, bien qu'en y songeant depuis, j'aie trouvé ma sincérité un peu chagrine.
Je n'avais fait jusqu'à ce jour que saluer la duchesse d'Orléans, dans les réceptions officielles, et de loin, derrière les qualifiés et les empressés.
Seulement je savais que, très curieuse de tout ce qui s'écrivait dans sa patrie adoptive, mes ouvrages ne lui étaient pas inconnus. M. Villemain, à qui elle en avait parlé avec intérêt, m'avait conseillé de lui en faire hommage.
Elle me parla avec liberté des débats de la Chambre et des grands talents qui s'y disputaient l'influence. Nous étions au temps des joutes oratoires entre M . Guizot et M . Thiers , au plus beau moment de ces grands spectacles de la parole qui nous cachaient le travail secret des choses. La duchesse d'Orléans regrettait vivement de n'y pouvoir assister. « Ce n'est pas du goût de la reine », me dit-elle, en me montrant de l'œil sa royale belle-mère, assise à quelques pas de là, devant une table à ouvrage. La reine avait raison. Elle a épargné à sa bru le souvenir amer qui lui serait resté de ces fêtes de l'éloquence, où de grands acteurs jouaient le dernier acte d'une pièce, dont le dénouement était la révolution de 1848.
La duchesse avait en égale admiration MM. Guizot et Thiers ; mais sa préférence visible était pour ce dernier. Elle le jugeait avec une très grande faveur, quoique sans illusion. « C'est au fond, me dit-elle, un révolutionnaire qui se croit de bonne foi
un libéral. Cette inconséquence est le secret de sa popularité clans un pays où l'on aime la révolution par humeur et où l'on se résigne à un gouvernement par intérêt. Dans un ensemble imposant de mérites très divers, il y a chez M. Thiers du gamin de Paris. C'est son côté périlleux et c'est son attrait. » Je regrette de n'avoir pas couché sur le papier, en rentrant chez moi, cette trop courte conversation, où je ne pris d'ailleurs que l'humble part de donneur de réplique. Après tant d'années écoulées, je n'ai de souvenir littéral que de ce que j'en ai cité ; le tout m'a laissé une impression générale de justesse, de finesse et de grâce qui ne s'effacera jamais.
La duchesse était très préoccupée des choses de la politique. Au fond, ce qu'elle voulait de moi, en m'invitant à venir causer avec elle, c'était quelque information qui l'aidât à y voir plus clair. Elle pensait à l'avenir de son fils ; elle cherchait à voir loin dans le chemin du jeune prince ; elle lui recueillait des amitiés. Les événements se sont joués de ses espérances, et cette princesse supérieure et charmante, deux fois digne de s'asseoir à côté du trône, comme femme et comme mère de roi, a fini sa vie en exil. Heureuse du moins, elle qui,
Allemande d'origine, était si Française par le cœur et par l'esprit, de mourir avant la guerre qui a mis aux prises l'Allemagne et laFrance, et de n'avoir pas eu à faire des vœux dans la lutte de ses deux patries !
Je ne voudrais pas quitter cet aimable et douloureux sujet, sans dire ce que j'ai vu de mes yeux, ouï de mes oreilles, clans cette séance du 24 février 1 848, où la Chambre des députés cessa tout à coup d'être présidée, et se dispersa comme une troupe de discoureurs sans mandat, devant une poignée d'envahisseurs sans courage, qui avaient peur de leur victoire. Les amis de la princesse l'avaient engagée à s'y rendre, pour tenter une dernière chance. Elle n'hésita pas. Je la vis entrer dans la salle résolument, avec ses deux fils, au moment même où les émeutiers formaient comme le chœur de ia révolution, autour des députés de l'opposition qui se succédaient à la tribune. J'étais tout près de la banquette où la princesse s'était assise. Un de ses amis, le colonel de Ghabaud Latour, lui dit : « Madame, parlez. » Elle se lève, et d'une voix forte et virile, comme prête à commencer un discours, elle dit : « Messieurs!... » Ce mot, jeté dans le tumulte, ne put le percer, et sembla comme étouffé dans sa bouche.
M. Odilon Barrot était alors à la tribune. Écouté bruyamment et sans respect par les émeutiers entassés dans l'hémicycle, il se débattait contre les premières conséquences de la campagne oratoire des banquets. Le bruit de sa voix ne fit que s'ajouter à tous les bruits où s'était , perdue la voix de la pauvre princesse, et qu'il essayait de dominer par des efforts de parole et de geste impuissants. Je vois encore l'accablement de la duchesse d'Orléans. Un moment debout, dans l'attitude résolue d'un orateur qui veut haranguer une foule, elle retomba sur le banc comme épuisée.
J'ignore s'il y avait là une chance. Sans doute, une princesse royale, une veuve, une mère, osant parler à une émeute, pourrait, par l'ascendant de son courage et par la nouveauté du spectacle, être ce virum quem devant lequel tout se tait. Mais le temps, dans les chutes d'empires, passe si vite, qu'après les quelques secondes que dura cette première tentative manquée, il était trop tard pour recommencer.
Il fallut pourvoir à la sécurité de la princesse et de ses fils de plus en plus en péril. Je fus de ceux qui allèrent au poste voisin chercher des gardes nationaux pour nous y aider. Nous les fîmes entrer
dans la salle par des passages connus des seuls députés. On eut grand'peine à mettre la malheureuse mère et ses enfants à l'abri des insultes populaires. C'était pitié de voir les deux jeunes princes hissés sur les épaules de fidèles serviteurs, au-dessus des têtes de la foule, en grand danger de suffoquer. Par le dévouement d'un ami, la mère et les fils, un moment séparés, furent enfin réunis.
En 1849, étant en Angleterre, à quelques milles cle €laremont où vivait la famille exilée, mon goût pour les honnêtes gens tombés me fit demander au roi Louis-Philippe s'il agréerait ma visite. Il- voulut bien m'inviter à dîner. Rien n'égale l'accueil que fait l'exilé à un compatriote. On ne voit pas entrer avec plus de joie, on ne reçoit pas plus cordialement un ami. Je n'étais guère connu à Glaremont que du roi et de la duchesse d'Orléans, et combien peu ! on l'a vu clans les pages qui précèdent. Mais j'apportais aux exilés des nouvelles de la patrie ; on me persuada que toute la famille me connaissait.
Le roi était en bonne humeur. On lui parlait comme au roi ; il répondait en bon père de famille. Le dîner était fort modeste. Il n'y manquait même pas le plat de bœuf bouilli. « Le plat français », me dit le roi, au moment où le maître d'hôtel m'en servait une tranche ; « nous l'aimons en souvenir de la France, et aussi parce que c'est un mets excellent. » J'y fis honneur pour ces deux motifs. On causait à voix basse ; le roi seul parlait haut. Il avait gardé aux yeux des siens la double auréole de la royauté et du malheur. Mais le respect, aussi grand qu'au temps où il régnait, avait quelque chose de plus libre et de plus doux.
Après le dîner, Louis-Philippe m'emmena dans un coin du salon , et me fît asseoir à côté de lui. « Nous causerons, dit-il, plus à l'aise. » Je savais ce que, dans la langue du roi Louis-Philippe, causer voulait dire : le roi seul parlait. Parler était son faible, et bien parler, une de ses éminentes qualités. J'en aurais beaucoup joui, si le sujet eût été moins triste. Il s'agissait de la révolution de Février et de ses causes. Le roi fit son apologie avec une abondance de raisons et un accent de conviction qui m'expliquèrent la bonne humeur où je l'avais vu pendant le dîner. C'était
la confession d'un roi qui croyait n'avoir aucun reproche à se faire. A l'entendre, et qui aurait pu le contredire ? il n'avait pas outrepassé son droit de roi constitutionnel, et la révolution de Février s'était faite autant contre les lois du pays que contre sa personne.
Je vis qu'il avait gardé toute son estime à M. Guizot. Du reste, pas un mot de plainte ni de blâme contre les prétendus amis de sa dynastie qui avaient aidé les émeutiers à le renverser. Parlant de la crise suprême, il s'approuva de n'avoir pas voulu se maintenir sur le trône au prix d'une effusion de sang français. Je dois dire que, sur ce point, je l'écoutais sans être persuadé. Je ne le suis pas plus aujourd'hui. Il semble qu'un souverain qui a pour lui les lois de son pays a le devoir de se défendre et que, fuir devant une émeute, c'est donner à croire ou qu'il n'est pas si assuré qu'il le dit d'avoir les lois de son côté, ou qu'il se dérobe au péril de les défendre.
Les objections que je me faisais intérieurement, tandis que le roi parlait, durent se trahir par quelques ombres sur mon visage. Il s'en aperçut ; mais fort heureusement, il s'y trompa. L'heure du départ approchant, il crut, non que je le contre-
disais à part moi, mais que j'étais préoccupé delà crainte de manquer le train qui devait me ramener à Londres. « Vous pensez à l'heure du chemin de fer, me dit-il; soyez sans souci; Dumas viendra vous avertir. » Dumas, c'était le général Dumas, le loyal et constant ami des bons et des mauvais jours, qui avait gardé auprès du roi exilé les fonctions d'aide de camp. Je me défendis d'une préoccupation si peu respectueuse et je crus n'être pas un flatteur éhonté en disant au vieux roi sans couronne que mon seul souci était de ne perdre aucune de ses paroles. Aucune, en effet, n'était indifférente. Je venais de voir, sur un malheur aussi grand qu'immérité, le fond du cœur d'un roi qui a fait honnêtement son métier. Le spectacle en est assez rare pour que je n'en aie rien oublié.
Je quittai pourtant mon hôte auguste, plus touché que converti. J'ai ouï dire que, le 2li février, la reine Marie-Amélie avait donné au roi le conseil de tirer l'épée. Si le fait est vrai, la reine était seule à la hauteur de l'épreuve ; elle conseillait à la fois le droit, le devoir et l'honneur. A ce moment suprême la reine était le roi.
, Gomme je me suis permis de servir le pays sous le second Empire, après l'avoir servi sous la mo-
narchie de Juillet, il s'est trouvé des délicats pour noter l'inconséquence de ma visite à Glaremont. Us n'ont pas pu dire, du moins, que cette visite était intéressée. A l'époque où je la fis, on ne croyait, que je sache, ni à Glaremont ni ailleurs, à une restauration de la dynastie d'Orléans. G'est à peine si les insulteurs habituels des gouvernements tombés avaient cessé de harceler le vieux roi vaincu. Je n'avais donc fait, en allant le voir, que contenter un honnête penchant, sachant d'avance le prix dont se payent d'ordinaire ces sortes de satisfactions. Quelques injures oubliées n'ont rien gâté au plaisir mélancolique que j'ai pris à raconter, après vingt années, ce petit épisode de ma vie publique.
La pensée dominante du roi, dans les confidences dont il m'honorait, me parut être de me prouver qu'il avait agi, en toutes choses, en roi constitutionnel, et tenu tous ses serments. Aujourd'hui aucun homme sérieux ne lui en refuse la louange. Mais de son vivant on l'accusait, comme on avait accusé Charles X, de gouverner au lieu de régner. G'est sous cette inculpation que ce prince, condamné par la justice de l'émeute, a été chassé de son trône et de son pays.
Le jugement, s'il faut appeler de ce nom un coup de force, a moins démontré les fautes du monarque que la faiblesse organique de la monarchie constitutionnelle. Certes, s'il y eut jamais une chance d'implanter parmi nous ce noble gouvernement, ce fut sous le règne de Louis-Philippe. Rien n'y manquait, ni la grandeur des talents qui se disputaient le pouvoir par l'éloquence, ni l'honnêteté de l'arbitre suprême chargé de décider entre eux, ni la faveur du pays que l'opposition appelait ironiquement le pays légal et qui formait en réalité plus des trois quarts de la France» Pour mon compte, j'ai cru à la monarchie constitutionnelle comme à un dogme. Il est vrai que je ne lui attribuais pas la vertu de réparer les maux irréparables, ni d'être la corne d'abondance d'où la richesse pouvait tomber dans toutes les mains. Je ne la croyais pas capable de procurer des malades à tous les médecins, des clients à tous les avocats, des portefeuilles de ministre à tous les journalistes, d'exempter tout le monde de la capacité, de l'effort et de la persévérance. Mais il ne me paraissait pas impossible qu'un gouvernement fût grand, bienfaisant, durable, sans posséder cette vertu. Je croyais que, moyennant un peu de patience, il y avait, sous
la monarchie constitutionnelle, une chance certaine pour toutes les opinions sensées d'arriver aux affaires, pour tous les griefs publics un moyen de redressement, pour la raison enfin, un moment où elle aurait raison.
Aussi, quand la monarchie parlementaire disparut le 24 février 1848, comme une tente balayée par le vent du désert, mon chagrin fut en proportion de ce qu'avait été ma confiance. Vingt années se sont écoulées depuis. Mon esprit resté vide n'a pu ni garder son ancienne foi politique ni en recevoir une autre. Je me souviens de la monarchie parlementaire comme on se souvient d'une grande déception. Je lui en veux de nous avoir en un jour néfaste, tandis que nous écoutions, bouche béante, nos grands orateurs, livrés sans défense à ceux qui ont besoin de la destruction pour être quelque chose et à ceux qui ont le goût de la destruction pour elle-même. En 1867, je fus de ceux qui s'inquiétèrent le plus de voir relever la salle de spectacle qui s'était écroulée sur nous en 1848, et j'augurai mal d'une politique qui rétablissait, non pas le contrôle, mais le combat légal contre le gouvernement du pays.
Durant les quatre premières années qui suivirent îa révolution de Février, je vivais dans la retraite, méditant et vérifiant en ma personne la justesse de cette maxime que les révolutions ne sont que des spoliations en grand.
L'Académie française, en voulant bien, dès 1850, m'appeler parmi ses membres, m'avait consolé des disgrâces de la politique. Reçu l'année suivante, je devais, selon l'usage de l'Académie, être présenté au Ghef de l'Etat. Le Prince Président habitait alors l'Elysée. Je n'avais pas été de ses visiteurs. Non que, sous l'influence de mes sentiments de famille, je ne me sentisse porté vers le chef que la France s'était donné, sur la recommandation du nom de Napoléon. Mais je ne crains rien plus que l'air d'important. Une visite à l'Elysée, où ne m'appelait aucun devoir public, m'exposait à paraître du même coup un important et un solliciteur. Je m'étais donc abstenu d'y aller.
Ce qui m'y amena pour la première fois, vers la fin de 1851, ce fut cette cérémonie de la présen-
tation du nouvel élu, qu'en dépit des révolutions l'Académie française a le bon goût de regarder comme un de ses privilèges et de revendiquer sous tous les gouvernements. J'avais l'honneur d'être présenté à Napoléon III par le directeur de l'Académie, Saint-Marc Girardin. Nous entrâmes dans le cabinet du Prince, au moment où un officier général en sortait. Debout devant la cheminée, Louis- Napoléon fumait une cigarette. En voyant l'habit à palmes vertes de l'Institut, il la jeta au feu. Après les paroles de civilité, il fit quelques questions à Saint-Marc Girardin sur les travaux de l'Académie. Tout le monde — et ici tout le monde n'est pas une formule — connaît de Saint-Marc Girardin deux choses : son esprit et son faible pour le paradoxe. Il aimait le paradoxe par humeur, et il aimait la vérité par raison. Ce jour-là, l'humeur ayant le dessus, le directeur de l'Académie française se mit à en parler comme quelqu'un qui n'en serait pas. Trois ou quatre mots du Prince, dits d'un air à la fois sérieux et souriant, comme pour avertir sans désobliger, firent changer de sujet. On parla du théâtre et des moyens de le rendre plus moral sans le rendre ennuyeux. Le Prince nous exposa ses idées et nous demanda les nôtres. Tout,
de sa part, fut dit avec justesse et finesse, et d'un ton de modestie qui nous charma.
Quand nous fûmes sortis : « Eh bien, dis-je à mon confrère, vous attendiez-vous à cela? — Et vous? me dit-il. — Non, vraiment, repris-je, et je suis heureux de ma surprise, parce qu'elle est une sorte de réparation. » J'avais été, en effet, prévenu contre le Prince par un de ses anciens ministres, lequel m'en avait fait des confidences assez singulières. Il est vrai qu'au moment où il me les faisait, ce ministre avait cessé de l'être, et j'aurais dû ne pas oublier que l'homme le moins croyable sur le compte d'un prince, c'est un ministre tombé. Je me fis, dès lors, un devoir de raconter à tous mes amis l'histoire de ma présentation académique. C'était une occasion de faire mon mea culpa de la complaisance avec laquelle j'avais prêté l'oreille aux propos médisants d'un homme politique en disgrâce.
J'avais peu de chemin à faire pour désirer mon rétablissement sous Je gouvernement d'un prince qui m'avait laissé une impression si vive de bon sens, de tact et de bienveillance. Presque tous les fonctionnaires non politiques de l'ancien gouvernement avaient été, aux applaudissements du pays, réintégrés dans leurs emplois. 11 semblait que mon tour fût venu. Le ministre de l'Instruction Publique, M. de Falloux, m'avait fait demander, quelques mois auparavant, s'il ne me serait pas agréable de reprendre les fonctions dont je m'étais volontairement démis le lendemain de la révolution de Février. « Avant de servir de nouveau, lui avaisje fait répondre, je veux connaître qui je servirai. »
J'avais un autre scrupule. Pour me rendre ma place, il fallait l'ôter à celui qui l'occupait. C'était M. Génin, savant linguiste et écrivain spirituel, qui s'y montrait appliqué, capable, modéré, et particulièrement bienveillant pour ceux de mes anciens collaborateurs qui ne craignaient pas de me garder leur amitié. En ne voulant pas d'un rétablis-
sèment par la loi du talion, je me donnais le temps de la réflexion et je contentais mes sentiments d'estime pour M. Génin.
Quand le Deux-Décembre, énergiquement demandé et approuvé par le pays, eut donné à la France un gouvernement, je me trouvai tout prêt à y prendre du service et je ne m'en cachai point. Il en vint quelque chose aux oreilles de M. Fortoul, alors ministre de l'Instruction Publique ; je me doute bien que ce fut par un de mes anciens collègues de députation, l'excellent beau-père de M. Fortoul, M. Pascalis, quoiqu'il en ait toujours refusé le remerciement. Quant à M. Fortoul, je ne le connaissais même pas de vue. Je me souvenais seulement qu'à l'époque où j'appartenais à l'administration, invité par M. Villemain à chercher un moyen de le tirer de province, où son brillant talent de parole était à l'étroit, je m'y étais employé de mon mieux, mais par pur devoir administratif.
Je dois être juste envers la République de février. Elle m'avait laissé ma chaire d'éloquence latine au Collège de France. Je ne veux pas chercher si ce fut manque de candidats assez sûrs de leur latin pour convoiter ma place. Toujours est-il que je la gardai. On en avait même doublé le programme,
en y ajoutant la poésie latine. En revanche, on en avait rogné d'un tiers le modeste traitement.
Un matin donc du mois de mars 1852, comme je préparais ma leçon pour le lendemain, on vint me dire que le secrétaire particulier de M. Fortoul demandait à me parler. Ce secrétaire était M. Henri de la Rozerie1. Je l'avais connu enfant et j'avais conservé l'habitude de le tutoyer. « Il faut que ce soit toi, lui criai-je du haut de l'escalier, pour que je reçoive quelqu'un une veille de leçon. — J'ai là, dit-il, me montrant une dépêche, de quoi être reçu par vous avec des égards particuliers » et il me remit une lettre de M. Fortoul. Le ministre m'informait "que, sur sa proposition, le Prince Président me nommait inspecteur général de l'Enseignement Supérieur, membre et secrétaire du Conseil de l'Instruction Publique. « Je vais de ce pas en remercier M. Fortoul, dis-je à M. de la Rozerie; ce sera une agréable occasion de faire sa connaissance. »
M. Fortoul me fit l'accueil le plus obligeant. « Je suis bien confus, lui dis-je, que le jour où j'ai à
1. Aujourd'hui conseiller référendaire à la Cour des comptes, homme de beaucoup d'esprit et d'un talent d'écrivain qu'il est seul à ignorer.
vous remercier d'une si grande faveur soit celui où je vous vois pour la première fois. — Gela ne vous a pas nui », me dit-il avec grâce. Et tout de suite il me parla du trop fameux système de la bifurcation, qui pèse sur sa mémoire universitaire et qui lui a suscité, comme ministre, des inimitiés qu'il était loin de mériter comme homme. « La chose m'est bien nouvelle, lui dis -je ; vous me permettrez d'y penser avant de vous en dire mon opinion. Professeur et écrivain avant tout, je m'inquiète' aisément pour la destinée des lettres. — C'est justement parce qu'elles traversent une crise où elles ont besoin de défenseurs que le Prince Président vous a nommé. — En ce cas, dis-je, trouvez bon que j'assiste à l'expérience en simple témoin ; témoin prévenu, il est vrai, pour ce que vous faites, et qui en désire sincèrement le succès. »
Ce fut en effet mon unique rôle dans les longues et nombreuses délibérations où l'on discuta les programmes du nouveau régime d'études, et où il fut parlé des applications et des résultats du système. En plus d'une circonstance pourtant, où les lettres me paraissaient en péril, de témoin je devins contradicteur, et même, de contradicteur,
opposant, poussant la défense jusqu'à l'attaque. Je le fus quelquefois devant l'auteur même de la bifurcation, et fauteuil contre fauteuil; car en ma qualité de secrétaire du conseil, j'étais assis à la gauche du président. J'ai plaisir à dire, à la louange de M. Fortoul, que loin de le trouver mauvais, il m'en savait gré et m'en remerciait.
Du reste, il ne prétendait qu'à me ramener à son avis par la libre discussion. S'il n'eût fallu pour cela que beaucoup d'esprit, avec une parole toujours brillante, très souvent solide, il y eût réussi. Un avenir prochain devait donner raison à mes objections et à mes doutes. La bifurcation, en laissant à des enfants de douze à quatorze ans la libre option entre les lettres et les sciences, n'a pas fait de vocations scientifiques et a fait beaucoup de fugitifs des classes de lettres. Quant à introduire dans tous les cerveaux assez de sciences et de lettres pour qu'il n'y ait pas de savant qui ne soit lettré, ni de lettré qui ne soit savant, n'est-ce pas là une de ces ambitions du mieux dont le bien porte la peine?
En 1852, on voulut bien jeter les yeux sur moi pour remplacer, à la Faculté des lettres, M. Villemain. Je me présentai aux suffrages des professeurs
et du conseil académique ; je fus nommé. En 1857. on pensa qu'un ancien maître de conférences à l'Ecole Normale Supérieure avait qualité pour en prendre utilement la direction. On m'y appela. Si les deux choses se firent de mon plein consentement, ce ne fut pas sur ma demande. La satisfaction très permise que j'en ressentis ne fut pas celle d'un solliciteur qui a réussi.
Ce que j'ai fait, sous le second Empire, dans des fonctions qui m'associaient à l'administration de l'Instruction Publique, ne mérite pas que j'en parle. Persuadé qu'en fait d'enseignement, il y a plus à conserver en perfectionnant, qu'à innover, j'ai eu plus souvent le rôle ingrat de contradicteur que le rôle aisé et populaire de réformateur. .Une parole échangée entre un de mes collègues et moi, dans une des séances du conseil, résume toute mon histoire administrative. Ce collègue était Le Verrier. Génie inventif en sa science, avec de vives clartés de toutes les autres, il abondait en projets de réformes auxquels il ne manquait que d'être applicables. J'avais dû le contredire sur un de ces projets, et il paraissait m'écouter avec mauvaise humeur. La patience lui échappant : « Vous qui faites tant d'objections aux idées des autres, dit-
il, quelles idées nous avez-vous apportées? — Aucune, répondis-je, et le sort de toutes celles que j'ai combattues ne m'a pas encouragé à en proposer de mon cru. Voulez-vous savoir ce que j'ai fait? Chaque fois que vous avez dit oui, j'ai dit non. Sont-ce vos oui ou mes non qui subsistent? » Double boutade qui ne nous laissa pas moins bons amis.
VÏI
J'ai voulu, pour proportionner le récit aux actes, être court en parlant de mon rôle dans l'administration de l'Instruction Publique, de 4852 à 1858. Peut-être m'est-il permis de l'être moins sur ce que j'ai fait à l'Ecole Normale Supérieure, durant les dix années que j'ai eu l'honneur de la diriger. Dix années, c'est un long espace de temps, et le souvenir m'en serait lourd, si je n'étais certain d'avoir employé ce temps au bien de l'établissement. Qu'on ne craigne pas une apologie. Je laisserai les faits parler. S'ils parlent pour moi, je serais un délicat d'une étrange sorte en me refu-
sarit la satisfaction de mè faire honneur de leur témoignage.
C'est au mois de septembre 1857, qu'aux termes de l'arrêté de nomination j'étais « chargé de la haute direction de l'Ecole Normale Supérieure ». On m'adjoignit, avec le double titre d'administrateur de l'Ecole et de directeur des études scientifiques, le chimiste qu'allait illustrer une suite de découvertes aussi originales que bienfaisantes, M. Pasteur. Une circulaire aux recteurs, en date du 18 janvier 1858, expliquait ainsi l'organisation nouvelle : « Vous avez été instruits des réformes importantes qui ont été introduites récemment dans le régime et clans l'organisation de l'Ecole Normale Supérieure. Gomme pour marquer d'une manière plus sensible le caractère élevé de cette grande Ecole, j'ai voulu que la direction en fût confiée au critique éminent, à l'homme de lettres par excellence, qui représente peut-être le mieux parmi nous les saines traditions littéraires, si chères à l'Université Impériale. On ne saurait douter de l'heureuse influence qu'exerceront, sur les travaux intérieurs de l'École Normale, la présence et surtout les exemples de l'honorable membre de l'Académie française. Sous un tel maître, aidé d'ailleurs des
collaborateurs si distingués que je lui ai donnés, le goût des jeunes gens ne peut s'égarer, et le titre d'élève de l'Ecole Normale continuera d'être auprès des familles la meilleure des garanties.
« Mais je n'ai pas oublié que cette Ecole n'est pas seulement destinée à former des professeurs pour l'enseignement des lettres ; comme elle est également chargée de préparer des professeurs pour l'enseignement des sciences, j'ai placé à la tête de la division scientifique un doyen de Faculté sorti lui-même des rangs de l'École Normale, et que ses travaux recommandaient à l'attention du monde savant. L'organisation de la Faculté de Lille qu'il a accomplie avec un éclatant succès, et la direction intelligente qu'il a su donner aux applications des sciences, révèlent dans le nouveau directeur des études scientifiques de l'École Normale une volonté si ferme et si suivie, que je n'ai pas hésité à lui confier ce poste important. Si le dépôt des saines doctrines littéraires ne pouvait être remis en des mains plus sûres que celles de M. Désiré Nisard, l'avenir scientifique de l'École Normale, dont je me préoccupe également, ne pouvait être plus certainement garanti que par M. Pasteur. » On verra, par les détails qui vont suivre, si
M. Pasteur et moi, nous avons justifié la bonne opinion que le ministre, auteur de la nouvelle organisation, M. Rouland, voulait bien avoir de nous.
Nous avions à réparer les conséquences d'un des actes de l'administration de M. Fortoul, qui ont été le plus critiqués dans l'Université et dans la presse : il s'agit du règlement d'études de 1852, pour la section des lettres à l'Ecole Normale Supérieure. Chargé d'en faire le rapport au Conseil de l'Instruction Publique, j'ai eu ma part, à certains égards très méritée, de ces sévérités. L'application du règlement n'ayant pas d'ailleurs été heureuse, je dois également prendre ma part de l'insuccès. Je ne veux point de l'excuse généralement admise, que le rapporteur des résolutions d'une commission n'en est pas l'auteur. Nul n'est condamné à être rapporteur malgré lui, et l'on est plus ou moins l'auteur de ce qu'on a été libre de ne pas écrire. Tout au plus un rapporteur peut-il, non pour décliner sa responsabilité dans l'œuvre commune, mais pour rester dans le vrai, distinguer discrètement ce qui est sa conviction personnelle, de ce qu'il a dû écrire sous la dictée de la commission ; et c'est ce que j'ai fait dans mon rapport.
La substitution d'une agrégation unique aux agrégations multiples du régime précédent; la licence ès lettres exigée des élèves, non plus à la fin de la première année d'études, mais à la suite de la seconde ; l'obligation de trois années de stage avant de se présenter à l'agrégation unique : tels sont les trois changements où l'unanimité de mes collègues détermina mon vote, et où mon assentiment a été un assentiment de déférence.
Depuis 1845, en cessant de professer à l'Ecole Normale Supérieure, j'avais cessé, non de m' intéresser à ce qui s'y faisait, mais de m'en occuper directement. L'Ecole était sous le gouvernement du Conseil Royal dont un membre, M. Dubois, la dirigeait, sous la surveillance supérieure de Victor Cousin. La voyant en si bonnes mains, je ne doutais pas qu'elle ne fût en très bonne voie. M. Fortoul ne le croyait pas. Il nous parut si convaincu du contraire, il nous donna des preuves si fortes de la nécessité d'une réforme, il nous promit de si bons effets de la triple innovation proposée par lui, qu'il persuada tout le monde; Il finit par m'amener moi-même à son avis, mes sentiments pour sa personne y aidant.
Il ne fallait rien moins pour me décider; car
d'instinct je n'y étais point porté du tout. S'il est une chose dont je n'ai jamais douté, c'est que, de toutes les prétentions, la plus chimérique est de vouloir fonder un système d'études, comme on établit un budget des recettes, sur des résultats prévus. On peut, dans une question d'argent, prédire ce que feront les écus ; encore ne faut-il pas s'y fier. Mais s'il s'agit d'enseignement, dire à l'avance ce que feront de jeunes esprits, auxquels on impose un nouveau régime d'études, je ne sais rien de plus téméraire ni de plus sujet aux démentis. C'est justement le prévu qui n'arrive pas, et l'imprévu qui arrive.
On en a vu la preuve dans le résultat final de la bifurcation. Que n'avait-on pas annoncé des merveilleux effets de ce système, qui devait, disait-on, approprier l'éducation publique à l'état de nos mœurs, et ajuster la génération nouvelle à toutes les fonctions de la société où elle était appelée à vivre? La pratique a fait justice de ces nouveautés spécieuses. Elles ont disparu, mais non sans avoir marqué d'une tache de rouille la jeunesse sur laquelle on en a fait, tanquam in anima vili, l'expérience heureusement très courte.
Ce que j'avais prévu de cette innovation, j'eus
le tort de ne pas le prévoir du triple changement introduit à l'École Normale. Ce tort, il m'en coûte un peu moins de le confesser, ayant eu le bonheur de le réparer. C'est, en effet, sous ma direction, et sur mon initiative, que l'ancien règlement d'études, utilement modifié, a été rétabli, et qu'on a vu, successivement, les agrégations distinctes remplacer l'agrégation unique, la faculté rendue aux élèves de se présenter à la licence dès la fin cle la première année d'études, le concours d'agrégation reporté à la fin de la troisième.
Je dirai pourtant, sur l'agrégation unique /qu'on pouvait s'y tromper. J'en ai vu de si bons effets, que, tout en étant sincèrement revenu au système des agrégations distinctes, mon regret du passé ne va pas jusqu'à la pénitence. Grâce à la disposition spéciale qui, dans l'agrégation unique, imposait aux candidats destinés à l'histoire et à la philosophie l'obligation de prendre pour sujet de leur leçon une question historique ou philosophique, on était sûr d'avoir des philosophes ou des historiens plus nourris de lettres et plus accoutumés aux scrupules du goût. Je pourrais citer, et je vois sur les bancs ou au seuil de l'Institut, tel historien et tel philosophe, agrégés de l'agrégation unique. Il est
vrai que pour se faire confirmer dans leur titre, ils se sont présentés plus tard aux agrégations distinctes rétablies. Ils y ont été les premiers; maisje n'ai pas ouï dire que la forte préparation littéraire du régime précédent ne les y ait pas aidés.
Il est un changement où je n'ai l'excuse ni de l'exemple ni de la déférence à l'avis d'une majorité, pour expliquer comment je l'approuvai, une première fois comme conseiller, une seconde fois comme rapporteur, par le ton apologétique de mes paroles. C'est l'article du règlement qui avait pour objet d'ôter au cours de la seconde année des lettres son caractère exclusivement historique, et de remplacer l'histoire des livres par l'étude approfondie des textes, l'érudition par le goût. Ma conviction, sur ce point, était profonde et ancienne* J'avais pu juger autrefois, comme maître de conférences, des inconvéniens de la méthode historique. J'en avais personnellement souffert. Nommé par M. Guizot pour professer des doctrines, je me souvenais que la direction d'alors m'avait su mauvais gré de donner plus de place aux doctrines qu'aux faits. La chose avait été dénoncée au Conseil Royal. Un jour que j'y étais attaqué pour ce grave délit ^
« Attaquer N isard ! dit Cousin, c'est le sel de la terre. » Le sel de la terre ce n'était pas moi, ni la manière dont je faisais ma conférence ; c'est ce qu'on retire- de l'étude des textes classiques, c'est le goût du vrai, c'est le vrai lui-même dans son expression la plus pure ; c'est, en un mot, tout ce qui ne peut former l'esprit sans former l'homme.
Quand je fis mes premières leçons à l'Ecole Normale, les élèves du cours de grec pouvaient donner un avis sur la question de savoir si Y Iliade et Y Odyssée sont l'œuvre d'une ou plusieurs mains. Ils pouvaient ajouter leurs doutes aux doutes des érudits d'outre-Rhin. Mais les vacances arrivaient sans qu'on leur eût dit un mot de ce qui fait l'immortelle jeunesse de ces poèmes, ni expliqué ce qu'en a écrit Horace, sous le charme d'une lecture récente : « Ce qu'est le beau, le laid, l'utile et son contraire, voilà ce dont le chantre de la guerre de Troie nous parle avec plus de clarté et plus de fruit que Chrysippe et Crantor1. »
Cette méthode ne laissait pas de m'étonner. J'avais toujours pensé que la scène de Priam aux
1. Qui, quid sit pulchrum, quid turpe, quid utile, quid non, Plenius ac melius Chrysippo et Crantore dicit.
Ep. I, %
pieds d'Achille, par exemple, les adieux d'Hector et d'Andromaque, l'épisode de Nausicaa ou tel autre, expliqués à fond, avec toutes les lumières de la philologie, sont plus propres à développer l'esprit des futurs professeurs que la connaissance de tout ce qui s'est écrit de contradictoire sur l'origine des poèmes homériques. Dans mon cours de littérature française, je négligeais les origines, non comme peu intéressantes, mais comme d'un intérêt moins pressant, et j'allais droit aux écrits de génie, à la vie, à ce qu'il n'est permis d'ignorer ni de connaître à demi. J'ouvrais ces livres que doit lire sans cesse un maître qui a charge d'enseigner à la jeunesse des doctrines, non des doutes, non des opinions controversées, mais des vérités hors de tout débat. Je ne traînais pas mes élèves sur les poètes du cycle carlovingien ; mais j'avais quelquefois le bonheur de les passionner pour la raison d'un Descartes ou pour la sublimité d'un Bossuet. Enfin j'avais réussi, mais j'avais réussi contre les programmes ; naturellement, je leur en gardais rancune.
Quand les circonstances m'appelèrent à l'honneur de donner mon avis sur les questions d'instruction publique, j'eus le tort de me trop souve-
nir de l'espèce de sourde disgrâce qu'ils m'avaient attirée. C'est donc de conviction que j'approuvai la mesure qui remplaçait la conférence d'histoire littéraire, dans les études de la seconde année des lettres, par une conférence de littérature approfondie. J'y voyais le seul moyen de fermer tout retour à ces curiosités de l'érudition qui ont leur place et leur à-propos dans les académies, mais qui préparent mal à un enseignement de lycée. Aux motifs que j'exposai devant le Conseil, il s'en ajoutait un que je dus taire, parce que, donnant raison à la nouvelle mesure, il donnait tort à l'auteur de la bifurcation. Ce motif était la trop juste crainte que la bifurcation , en affaiblissant les études littéraires, n'affaiblît le recrutement de la section des lettres à l'École Normale, et qu'on n'y fût obligé de donner aux études de la première année le caractère d'une rhétorique prolongée. Nos jeunes professeurs allaient avoir affaire désormais à des élèves sachant peu de latin et encore moins de grec. N'importait-t-il pas de fortifier les premiers sur ce qu'ils auraient à enseigner aux seconds? Ce motif suffisait à lui seul pour expliquer mon vote et peutêtre pour me cacher à moi-même la prévention secrète que j'y mêlais.
Il eût mieux valu corriger le régime en vigueur, en y faisant à l'érudition et à la littérature deux paris proportionnées. Cette réforme était aussi simple qu'efficace. Personne ne s'en avisa. Ne sommes-nous pas du pays où l'on ne fuit un excès qu'en se jetant clans l'excès contraire? Le vrai point, je crois l'avoir trouvé alors que, devenu directeur de l'École, je pus penser à loisir et sur place, loin de ces conseils délibérants où l'on est sous la double illusion de la théorie et de la parole. Durant les dix années de ma direction, j'en ai vu d'assez bons effets pour souhaiter que mes successeurs n'y changent rien. Mais s'ils y changent quelque chose, je n'aurai rien à dire : celui qui ne s'est pas assez défié des innovations a perdu le droit d'être sévère pour les novateurs. •
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Tel était, à l'École Normale Supérieure, le régime auquel nous avions, mon éminent collaborateur et moi, à mettre fin.
Les fâcheux effets du triple changement opéré
par le règlement de 1852 n'avaient pas tardé à se faire sentir. Le stage des trois années, imposé aux candidats à l'agrégation, les amenait devant le jury, déshabitués et comme rouillés pour les épreuves écrites qui sont la partie la plus élevée et la plus probante de l'examen. Le système d'une agrégation unique, au lieu de former des professeurs de philosophie et d'histoire, dans les lettres ; des mathématiciens, des physiciens, des naturalistes, dans les sciences, préparait insuffisamment les jeunes maîtres pour l'enseignement spécial auquel ils s'étaient destinés. Enfin l'ajournement de l'examen de la licence ès lettres, à la fin de la seconde année, retenait pendant deux ans les élèves sur les mêmes sujets d'études et prolongeait pour eux la rhétorique du lycée, sans que le niveau de la licence ès lettres parût s'être élevé.
De là, dans les études de l'Ecole Normale Supérieure, un commencement de décadence que ne manquaient pas d'exagérer, par leurs commentaires, les gens qui avaient un intérêt d'opinion ou de parti à chercher des griefs au gouvernement impérial. En fait d'innovation pédagogique, rien n'est plus difficile que de tomber juste. Il nvestpas de matière où les erreurs, toujours respectables
par leurs motifs, soient plus préjudiciables dans leurs effets.
Pour n'être pas aussi grave qu'on le faisait, le mal n'en était pas moins réel. S'il est une mesure certaine de la prospérité ou de la décadence d'un établissement public, dont le personnel se recrute par le concours, c'est le chiffre de son recrutement. Or, sous l'influence des changements dont il vient d'être parlé, on avait vu le nombre des candidats tomber à sjoixante-dix et au-dessous, pour une trentaine de places. Ni l'avantage de la gratuité, ni la qualité d'un enseignement donné par des maîtres d'élite, ni les ressources qu'offre à la diversité des études une bibliothèque admirable, ni la certitude d'être placé à la sortie de l'École ne suffisaient pour y attirer des candidats.
Appelés à porter remède à ce mal, nous trouvions, M. Pasteur et moi, dans le personnel en fonctions à l'École, deux collaborateurs dont la situation était inégale, mais qui, tous deux, étaient admirablement propres à leurs fonctions. L'un était M. Jacquinet, humaniste éminent, qui, à la charge de directeur des études littéraires, joignait la conférence de langue et de littérature latines. L'autre était M. Ghassang, helléniste d'avenir, qui,
dans le poste modeste de surveillant, aimé et respecté des élèves pour son savoir, son tact, sa fermeté bienveillante, s'indiquait pour le poste de surveillant général qui allait être bientôt créé pour lui. Très bon humaniste, lui aussi, il remplissait en cas de vides, dans les conférences de grec, l'office de suppléant, de façon à s'y faire désirer comme titulaire. MM. Jacquinet et Ghassan g étaient des partisans convaincus de la réforme projetée et tout prêts à nous y seconder à la fois de leur zèle et de leurs lumières.
A peine une année s'était écoulée, que, par une succession de décrets et d'arrêtés, l'ancien état de choses était rétabli dans tout ce que l'expérience y avait fait reconnaître de bon, et corrigé dans ce qu'il avait de défectueux. Le droit était rendu aux élèves, à la fin des trois années d'études, de se présenter à l'agrégation, à la seule condition, très favorable au travail, d'en être jugés dignes par une commission d'examen. A l'agrégation unique, on substituait autant d'agrégations qu'il y a d'ordres d'enseignement 1 ; et pour y préparer directement les élèves, on créait quatre chaires de plus dans la sec-
i. Toutefois l'agrégation de philosophie ne fut officiellement rétablie qu'un peu plus tard, en 1863.
tion des lettres et une dans la section des sciences. Les élèves des lettres étaient cle nouveau autorisés à subir, à la fin de la première année d'études, l'épreuve de la licence; et, comme conséquence naturelle, les conférences de la seconde année, libres de tout le travail préparatoire à cette épreuve, reprenaient, sauf d'utiles restrictions, leur caractère historique.
La création de vingt bourses nouvelles portait de quatre-vingts à cent le nombre des élèves. Le chiffre des traitements des maîtres de conférences était sensiblement élevé. Le ministère d'État dépensait de 1858 à 1864, pour réparations et accroissements des bâtiments, et pour appropriation des locaux, une somme de Û-50,000 francs. Les chefs de l'École ne pouvaient pas douter que, dans cette libéralité de l'administration, il n'entrât une pensée de bienveillante confiance en eux. J'ai plaisir, en ce qui me regarde, à rappeler qu'ancien collègue à la députation du minisire d'État d'alors, M . Achille Fould, c'est le plus souvent sur ma demande directe que certains de ces crédits furent affectés au service de l'École.
L'influence de cet ensemble de mesures réparatrices se manifesta par une augmentation im-
médiate du chiffre des canditats : et en même temps que le recrutement de l'Ecole augmentait en nombre, il gagnait en qualité'.
1. Le chiffre des candidats qui, en 1857, était tombé à 70 pour les deux sections, s'élevait, en 1859, à 197; en 1861, à 226; en 1863, à 287; et atteignait en 1865 à 328. En outre, à partir de 1858 jusqu'à 1867, on vit plusieurs candidats, reçus en même temps à l'École Polytechnique et à l'École Normale, opter pour l'École Normale. En 1861, le candidat admis le premier aux deux Écoles donnait la préférence à la nôtre : et en 1864, chose plus caractéristique encore, le premier admis à l'École Polytechnique optait pour l'École Normale, quoiqu'il n'y fût admis que le second.
Parmi les 382 élèves qui ont passé par l'École Normale pendant la durée de ma direction, voici ceux que je puis citer comme s'étant le plus distingués, au jugement de tous, soit par leurs talents de professeur, soit par des ouvrages scientifiques ou littéraires, soit encore par ces deux genres de mérite réunis : dans les lettres, MM. Desdouits, Gaston Feugère, Foucart, Herbault, Dupuy de Magny, de Tréverret, Lemas, Luguet, Boissière, Edon, Monginot, Bernage, Maillet, Terrier, Perroud, Moy, des Essarts, Hallberg, Oilé-Laprune, Nolen, Decharme, Drapeyron, Hippolyte Maze, Charles Bigot, Charpentier, Raoul Frary, Evellin, Henri Joly, Petit de Julleville, Sayous, Froment, Waltz, Bougot, Ludovic Carrau, Albert Dnmont, Henry Aron, Rambaud, Edgar Zévort, Compayré, Gaffarel, Lavisse, G. Monod, Rocherolles,Pingaud, Th. Ri bot, Anatole Feugère, Vidal de Lablache, Albert Duruy, Gusse, Person, Alfred et Maurice Croiset, L. Fontaine, Espinas, A. Lebègue, Maspero,Boutroux,Gazier, Lallier, Lantoine, Henri Marion, Masqueray, Jallifier? Liard, O. Rayet, Rabier, Clairin, Dauphiné, A. Gouat... dans les sciences, MM. Gernez, Dalimier, Vitasse, Fron, Vintéjoux, Joubert, Lechartier, Raulin, Mascart, Van Tieghem, Duclaux, Gruey, G. Rayet, Stephan, Désiré André, Maillot, Combette, Darboux, Ed. Lucas, J. Violle, Gohierre de Longchamps, Gorceix, Tisserand, Dastre, Ditte, Maillard, Edmond Perrier, Maxime Cornu, Baillaud, Bichat, Bouty, Elliot, Piéron, Tannery... C'est avec regret que j'arrête là cette liste, sans avoir de raisons satisfaisantes pour ne pas l'allonger.
Gomment, dans un état de choses si prospère, survint-il tout à coup, au mois de juillet 1867, un acte ministériel qui licenciait l'École? Je devrais dire : les chefs de l'Ecole; car, trois mois après, tous les élèves étaient réintégrés, sous d'autres chefs, dans l'établissement. Quelle faute de conduite nous attira cette disgrâce, et comment, pour ne parler que de moi, me vis-je « retirer » la direction de l'Ecole Normale Supérieure par le même prince sur le-désir de qui elle m'avait été confiée? C'est ce que ne manqueront pas de se demander ceux qui ont bien voulu me lire jusqu'ici. Je ne puis pourtant pas, je ne dois pas contenter leur curiosité. Le souvenir douloureux qui m'est resté de cette affaire ne me laisse pas l'esprit assez libre pour l'expliquer. Le peu que j'en pouvais dire, on le lira au chapitre de mes relations avec Sainte- Beuve1. Si le lecteur n'y voit pas toute l'affaire, il peut voir du moins quelle en fut l'occasion.
1. Chapitre VI de la 2e partie (2e volume). On peut lire, en outre, dans les Lettres à la princesse, de Sainte-Beuve, au sujet de l'affaire de l'École Normale, la lettre 313, et, en note, un billet qui lui est adressé par M. Danton, directeur au Ministère de l'Instruction Publique. Lettre, note et billet accusent deux personnes dont les noms sont en blanc, mais qui ne sont autres que M. Pasteur et moi. Les accusés ont survécu aux accusateurs; ils pourraient avoir le dernier mot; on comprend qu'ils laissent au lecteur à le dire.
Mais, pour ne pas faire le mystérieux, j'avouerai volontiers que l'organisation du 28 octobre 1857 avait, dès .1863, époque de la retraite de son auteur, M. Rouland, cessé d'être en faveur au Ministère de l'Instruction Publique. Malgré mes habitudes de respect pour la hiérarchie, et, j'ose dire de civilité, il était résulté, de ces changements de disposition dans l'autorité supérieure, des froissements et de la gêne qui pouvaient faire désirer au plus fort que l'imprévu vînt le débarrasser du plus faible. Un incident que je vais raconter montrera combien, entre le Ministère et l'École, l'entente était devenue laborieuse.
S'il est un témoignage que j'aie le droit de me rendre, c'est d'avoir été, pendant toute ma direction, sévèrement ménager des deniers de l'École. Loin d'abuser de la marge qu'offrent à cet égard tous les budgets des établissements où les chefs sont logés, c'est à peine si j'en usais pour l'indispensable. J'aimais mieux que mes élèves montassent jusqu'à mon cabinet par un escalier nu, que de prendre quelque chose du fonds affecté aux dépenses pour y mettre un tapis. Il n'y eut de tapis sur l'escalier du directeur qu'après ma sortie de l'École et pour l'usage de mon successeur. Qu'on
s'imagine donc nia surprise, lorsque, vers le milieu de 1867, je lus, dans le rapport de la commission du budget, que la plus grande partie des allocations dont s'était accru successivement le budget de l'École « avait été employée aux dépenses du personnel administratif » . A l'énoncé d'une allégation si absolument contraire à la vérité, je pus juger à quel point les Chambres étaient mal informées des choses, et quel risque faisait courir à la considération des fonctionnaires cette légèreté du contrôle. J'en éprouvai un tel sentiment de découragement que je pensai à donner ma démission. Mais bientôt, me ravisant, je compris que ma clé» mission n'effacerait pas du budget le passage qui m'accusait et qu'elle ferait le compte de ceux qui avaient intérêt à ce qu'on y crût. Il y avait un meilleur parti à prendre et je ne fus pas longtemps à le trouver.
Le rapporteur du budget était un homme aimable et d'esprit, avec lequel j'étais en très bonnes relations. J'allai le voir. 11 m'avoua qu'en écrivant l'incroyable assertion dont je me plaignais, il n'avait pas pensé qu'elle pût m'atteindre. Je me plaignis qu'ayant à apprécier la façon dont on dépensait l'argent de l'État à l'École Normale Supé-
rieure, l'idée ne lui fut pas venue de m'en parler, et qu'un coup si sensible me vînt d'une main qu'il m'arrivait presque toutes les semaines de serrer amicalement. « De qui tenez-vous donc vos renseignements? lui demanclai-je — Et de qui voulezvous que je les tienne, me dit-il, sinon du cabinet de votre ministre? — Eh bien repris-je, en lui présentant une note où toute l'affaire était expliquée par des chiffres, lisez ceci et voyez à quelles flagrantes inexactitudes votre rapport a pu donner crédit. » Il en convint de la meilleure grâce. Ce n'était pas la plus grosse part des allocations, c'était de' beaucoup la plus petite, qui avait été employée aux dépenses nécessaires de réparation et d'entretien des logements attribués aux chefs de l'École.
Comment réparer le mal? Le rapport était dans toutes les mains. Quel moyen d'y faire un erratum ? La commission du budget pouvait-elle se donner un démenti? Et puis quelle affaire que d'obtenir d'un ministre une rectification qui accuserait son cabinet tout au moins de légèreté ! « Je sens votre embarras, dis-je au rapporteur, et j'y compatis. Mais, comme chef de l'École, et, par conséquent, comme la plus grosse des parties prenantes dans ce prétendu gaspillage des fonds de l'Etat, j'ai mon
honneur à défendre. Rester sous le coup d'une telle imputation, je ne le puis, ni ne le dois. Si la commission du budget ne croit pas de sa dignité de me donner satisfaction, je la demanderai à la publicité. » J'étais ému, trop ému peut-être, comme l'homme le plus novice qui fût au monde, aune accusation de ce genre .
Nous agitâmes courtoisement, mon interlocuteur et moi, la question des moyens. Celui qu'il me proposa me parut le plus propre à faire la lumière, en évitant le scandale. Il fut convenu qu'au moment de la discussion du chapitre où figurait l'École Normale Supérieure, un député se lèverait pour demander au rapporteur des explications sur l'article des dépenses et produirait à titre de rectification l'état que j'en avais fourni. Un membre de l'Assemblée, habituellement écouté avec faveur par ses collègues, voulut bien s'offrir à nous rendre ce service. Pour se pénétrer de la chose, il vint à l'Ecole et il put s'assurer de visu de la façon dont on dépensait l'argent du pays. Quand vint la discussion, la petite scène se joua au naturel. Le rapporteur accepta la rectification, et je fus amplement consolé de mon déboire, en lisant le lendemain, au Moniteur, les obligeantes paroles qu'avaient échan-
gées les deux orateurs sur le directeur de l'École Normale.
Cette négociation et ce concert direct entre une commission de la Chambre et un subordonné, par-dessus la tête de son supérieur, n'avaient, j'en conviens, rien de très correct. Je n'en reçus pourtant pas de reproche. Mais ce silence n'était pas un acquiescement, et je ne doutai pas qu'une telle manière de me défendre n'eût augmenté le désir qu'on avait de se séparer de moi. Le désordre du 2 juillet 1867 fut « cet imprévu », qu'on avait peutêtre préparé à force de le désirer.
L'occasion était d'autant meilleure quo ce fut moi qui, tout le premier, jugeai le sacrifice inévitable. Qu'avais-je à faire, en effet, puisque, après dix ans du plus affectueux dévouement, ayant à montrer leur devoir à des jeunes gen$ que j'aimais, je n'avais pas su trouver les paroles qui persuadent? Ce fut donc sans surprise, et non sans me faire une part dans les causes de ma mésaventure, que je reçus l'information officielle qu'à partir du 17 octobre, mes collègues et moi nous étions relevés de nos fonctions.
Un arrangement immédiat, où la bienveillance de l'autorité ne pouvait être que de la justice, accor-
dait à MM. Pasteur et Jacquinet des compensations dont ils se tinrent pour satisfaits. Nul ne savait mieux que moi combien ils en étaient dignes.
On voulut bien aussi chercher pour moi un dédommagement. Ce qui me fut offert avec l'agrément de l'Empereur ne me parut pas de nature à me servir de témoignage public que je n'avais pas ^témérité. Je le refusai. Mais je crus de mon devoir de donner à l'Empereur les raisons de mon refus, et je lui écrivis la lettre suivante :
Sire,
Votre Majesté avait daigné, en 1857, me faire dire, par le Ministre de l'Instruction Publique, M. Rouland, qu'il serait agréable à l'Empereur que je prisse la direction de l'École Normale Supérieure. Après neuf années durant lesquelles cet établissement a donné au pays plus de deux cents professeurs d'élite, plusieurs savants d'avenir, et pas un journaliste, un désordre provoqué par des circonstances extérieures a paru rendre nécessaire le licenciement de l'École.
J'ai vécu assez longtemps pour ne pas m'étonner que le même événement qui m'a mis en demeure de faire mon devoir puisse être pour moi une mauvaise chance, surtout dans un temps où la presse hostile envenime et obscurcit toutes choses, et place le fonctionnaire attaqué entre la disgrâce de la calomnie et la disgrâce plus grande de la justification. Je comprends donc qu'on ait jugé utile de faire suivre le licenciement de l'École d'un changement dans le personnel de la direction.
M. le Ministre de l'Instruction Puhlique m'a fait connaître cette résolution. Avec une bonté où j'ai reconnu, Sire, une inspiration de la vôtre, il n'a pas voulu que ma retraite fût préjudiciable à ma famille, et il m'a offert de me laisser, sous une autre forme, la plus grande partie des avantages matériels attachés à la direction de l'École. Après une incertitude pénible, dont le principal motif était le scrupule de refuser un arrangement que Votre Majesté avait pu approuver, je me suis convaincu que ce qui m'était offert n'aurait pas ce caractère qui, pour le fonctionnaire forcé de se retirer, indique publiquement qu'il n'a pas failli. Je n'ai donc pas cru devoir accepter les offres de M. le Ministre de l'Instruction Publique, et je me suis mis à sa disposition pour quitter l'École sitôt qu'il le jugera bon.
Je vous demande pardon, Sire, de ce refus qui ne m'a pas peu coûté. Dans une circonstance où mon dévouement à l'Empereur a été la première lumière à laquelle j'ai vu mon devoir, s'il est nécessaire que je cesse mes fonctions, c'est une épreuve assez cruelle pour que je ne veuille pas y mêler le regret de faire dire qu'une compensation en argent m'en eût consolé.
J'ai l'honneur, Sire, etc.
L'Empereur daigna me répondre qu'il regrettait beaucoup que l'arrangement m'eût blessé, « parce que je tiens, disait-il, à donner toute satisfaction à un homme de votre dévouement et de votre mérite ». Et il ajoutait : « Croyez du moins que je m'y emploierai dans l'avenir et que je saisirai la première occasion favorable pour vous dédomma-
ger. » La lettre de l'Empereur est du 8 août 1867. Le 18 novembre suivant, j'étais appelé au Sénat.
Mes enfants m'approuveront de citer la lettre de remerciements que j'écrivis le même jour à l'Empereur. J'ai plaisir, en la relisant, à sentir que ma reconnaissance d'aujourd'hui est aussi vive que celle du premier moment, et qu'en m'enlevant le bienfait de l'Empereur, les événements ne m'ont pas rendu moins cher le bienfaiteur. Voici cette lettre :
Sire,
De tous les dédommagements que la bonté de Votre Majesté m'avait permis d'espérer, le seul auquel je n'eusse osé prétendre est celui-là même qu'elle a daigné m'accorder. Être membre d'un des grands corps de l'État, dans une situation qui me rapproche de la personne de l'Empereur, et qui me permet de travailler, pour ma faible part, à l'exécution des grandes pensées de bien public dont je n'étais que le témoin et dont je recevais avec tout le monde le bienfait, c'est une faveur pour laquelle je ne puis trouver de remerciements qui me contentent. Il me faut tout ce qui me reste de vie et tout ce qu'il plaira à Dieu de me laisser d'intelligence, pour remercier Votre Majesté selon mon cœur, et pour m'acquitter de ce que je lui dois.
J'ai l'honneur, Sire, etc.
En résumé, j'ai servi le second Empire du mois de mars 1852 au à septembre 1870, jour à jamais néfaste où la révolution a aidé l'Allemagne à vaincre la France. Je l'ai servi avec joie, dans le temps qu'il rendait à notre patrie l'ordre, la prospérité, une situation extérieure prépondérante en Europe,, moyennant l'abandon volontaire et temporaire de certaines libertés dont l'avait dégoûtée l'expérience de 18Û8. Je l'ai servi avec tristesse, quand les mauvais jours sont arrivés, à partir de cette transformation, inattendue de tous, inespérée de ceux mêmes qui la demandaient, tout prêts à tourner le don contre le donateur. Aujourd'hui de grandes fautes et des malheurs plus grands encore ont emporté cette monarchie. Je me garderai bien de la juger. Quand un gouvernement qui vous a fait du bien est tombé, défendez-vous de le juger; ce n'est pas l'esprit de justice qui vous y porte, c'est l'ingratitude qui vous tente.
Ce que j'ai le plus estimé de l'œuvre politique du second Empire, c'est l'ouvrier. Estimé ne dit que la moitié de mes sentiments. J'ai aimé la per-
sonne de Napoléon III, non seulement pour le bien qu'il m'a voulu faire, mais pour ce qui est son trait caractéristique, son charme, la bonté, l'ai vécu trop loin du souverain pour le connaître à fond et pour le juger ; mais il m'est arrivé d'approcher de rhomme, de toucher sa main de la mienne et d'y sentir cette douce chaleur de la bonté, par laquelle il a été l'ami et la victime des petits ! Les événements m'ont ôté ce qui me venait du souverain ; ils m'ont laissé sous le charme de l'homme, et le même nom de Napoléon, qui avait passionné ma jeunesse, me reste, au déclin de ma vie, cher et glorifié.
Les deux Morales
I. Le plus gros de mes méfaits. — Thèses sur Tibère et sur Auguste, soutenues par M. Duruy devant la Faculté des lettres. — Le doyen de la Faculté, Joseph-Victor Le Clerc. — Il contredit le jugement du candidat sur Tibère. — Opinion du professeur de philosophie, Adolphe Garnier. — IL Je prends parti pour le candidat. — Protestation du doyen. — Comment j'y réponds. — A mon tour, je contredis l'ensemble du jugement du candidat sur Auguste; une de mes paroles provoque des murmures dans l'auditoire. — Ma réponse aux interrupteurs. — Opinion de M. Villemain sur l'incident. — Autre opinion d'un témoin, M. Thiénot, professeur d'histoire au lycée Charlemagne, depuis maître de conférences à l'École Normale Supérieure. — Appendice : Leçon d'ouverture de mon cours d'éloquence latine au Collège de France, en 1852.
De tous mes méfaits, celui-ci est le plus gros. 11 y a eu un jour, à ce qu'il paraît, où j'ai professé deux morales. Pratiqué, on a bien voulu ne pas le dire, ce qui me permet de rappeler un joli mot à mon sujet, que j'eus le plaisir de lire dans un journal. Dès le lendemain de ma nomination au Sénat, j'avais abandonné à mon suppléant mon
traitement et mon titre de professeur à la Faculté des lettres. Je n'y étais point forcé et je n'en connaissais pas d'exemple. Parlant de ce sacrifice fait sans nécessité, par entraînement, et contre l'usage invariable de la Faculté : « Nous ne savons pas, disait l'auteur de l'article, si M. Nisard professe deux morales ; mais nous sommes très sûrs qu'il n'en pratique qu'une, et c'est la bonne. »
Voici ce qui donna lieu à ce sot et odieux propos.
C'était au mois de juillet 1853. La Faculté des lettres était en séance à la Sorbonne pour entendre M. Duruy, alors professeur d'histoire au lycée Henri IV, qui soutenait ses thèses de doctorat. L'une avait pour sujet Tibère, l'autre Auguste. Dans la thèse sur Tibère, le candidat appréciait ce prince avec impartialité. Il n'excusait pas les fautes, n'atténuait pas les crimes. Il rappelait, sans affecter de les faire valoir, les qualités éminentes de Tibère; il défendait son administration, sans louer sa personne. Bref, il gardait en tous ses jugements l'esprit de justice qui sied à l'historien, même quand il juge les mauvais princes.
La Faculté dont j'avais l'honneur de faire partie était présidée par son doyen, Victor Le Clerc. Érudit
autant qu'homme de France et même d'Allemagne, et, ce qui ne se voit guère qu'en France, érudit et bon écrivain, Victor Le Clerc avait un faible pour la rhétorique libérale. Même autour de la modeste table où étaient assis les juges, dans la petite salle des examens, devant un auditoire peu nombreux et de plain-pied avec les professeurs, il ne résistait pas au plaisir de prendre le ton oratoire, et, pour peu que le candidat prêtât le flanc, de moraliser à ses dépens.
La génération qui a fait ses études à Paris, de 1820 à 1830, se souvient d'une Histoire des empereurs, en usage dans les classes, qu'avaient publiée, en commun, deux professeurs d'histoire fort estimés, MM. Cayx et Poirson. On les jugerait mal sur ce livre. 11 s'en fallait qu'ils fussent alors au bout de leur mérite. Tous les deux ont fait beaucoup mieux, M. Poirson, en écrivant une savante et judicieuse histoire de Henri IV, M. Cayx, en administrant avec sagesse et esprit l'Académie de Paris.
Cette Histoire des empereurs n'a eu, si je. ne me trompe, qu'un volume. C'était une honnête déclamation contre les Césars, sans nouveauté et sans critique. On y paraphrasait les éloquentes
accusations de Tacite ; on y enchérissait sur tes anecdotes scandaleuses de Suétone. Les auteurs avaient plus pensé, je le crains, à faire de futurs libéraux que des hommes instruits des choses romaines.
Victor Le Clerc, depuis longtemps occupé d'autres études, en était resté, sur cette époque de l'histoire romaine, à la note de protestation indignée. Il accabla le candidat qui ne s'en troubla guère, et qui, par prudence de position autant que par un respect sincère pour son vénérable juge, reçut la morale du doyen sans y contredire. Cette tempête n'avait, d'ailleurs, rien de menaçant pour lui. La parole de Victor Le Clerc était plus sévère que son humeur. Très bon homme au fond, ami des candidats, pourvu que leur thèse eût l'épaisseur d'un volume, et qu'il y trouvât, chose difficile, quelque fait échappé à son vaste savoir, il gardait toute prête, même pour ceux qu'il paraissait malmener le plus, la boule blanche qui devait les faire docteurs.
Après lui, tous les professeurs prirent successivement la parole, par ordre d'ancienneté, selon l'usage. Laissant au doyen les généralités qui, dans les soutenances de thèses, sont le privilège
de sa fonction, ils invitèrent tour à tour le candidat à s'expliquer sur les points où ils étaient en désaccord avec lui.
J'ai le souvenir très présent et très clair de ce que dit l'un d'entre eux, Adolphe Garnier, et de la façon dont il le dit. C'était un homme aussi aimable d'humeur que de manières, universitaire sans les préjugés de l'esprit de corps, moraliste n'enseignant que la morale qu'il pratiquait. La parole d'Adolphe Garnier, fine, sensée, persuasive, portait l'encouragement et l'espérance au cœur des candidats. Elle ne les critiquait que pour les faire valoir, insinuait, plus qu'elle n'imposait, des pensées toujours justes et des vérités toujours bienfaisantes.
Il prit le parti du candidat. Il indiqua finement, non sans effleurer quelque peu le doyen, comment on peut ne ménager aux méchants princes aucune des sévérités de l'histoire, sans y ajouter celles de la rhétorique. Il fit voir par quelles raisons supérieures la vérité historique elle-même, eût-elle d'ailleurs tous les caractères de l'authenticité, n'est pas exempte du contrôle de la vraisemblance. C'était le vrai point, et j'aurais dû le développer à ma manière, en suivant un si bon guide. Mais la
rhétorique du bon doyen m'avait échauffé les oreilles. Je me sentais d'ailleurs piqué au jeu. Depuis longtemps j'avais sur la question un avis ou peut-être une prévention. Dans ma chaire du Collège de France, les dix premiers livres des Annales m'avaient occupé tout un semestre; j'avais discuté une à une les contradictions au moins apparentes des jugements de Tacite sur Tibère. Je trouvais mon opinion dans la thèse : je défendis la thèse avec quelque vivacité.
Je louai le candidat d'avoir cherché la vérité dans ce mélange de vices et de vertus incompatibles que Tacite prête à Tibère, tantôt le dotant de qualités que pourraient lui envier les meilleurs princes ; tantôt l'accusant, en des termes qui s'impriment comme le fer rouge, de crimes à peine croyables du plus maniaque des scélérats. Je dis qu'en essayant d'expliquer ces contrastes, dût-il sortir de l'explication un Tibère un peu moins noir, le candidat me semblait ne pas avoir excédé les droits de la critique historique.
J'ajoutai, et ce fut ma très grande faute, que de telles questions ne sont pas de celles qu'on tranche par les protestations d'une morale déclamatoire. <( Il n'y a pas deux morales », interrompit Victor Le Clerc, justement piqué d'une allusion par trop visible à ce qu'il avait dit et au ton légèrement déclamatoire dont il l'avait dit. « Il n'y en a qu'une en effet, répliquai -je, mais elle perd de son autorité, quand elle déclame. » Et je maintins mon opinion.
L'auditoire trouva d'ailleurs mon opinion si soutenable, que, bien que prévenu contre moi, comme j'allais en avoir la preuve, il ne témoigna, par aucun signe quelconque, qu'il en fut étonné ni choqué.
C'est à propos de mon jugement sur Auguste que sa prévention se trahit. C'était le sujet de la thèse française. M. Duruy m'y avait paru sévère jusqu'à l'injustice pour le neveu de César. Je lui dis qu'il tenait trop peu de compte à ce prince des quarante ans d'ordre, de paix et de prospérité qu'il avait donnés à l'univers romain, de l'admiration qu'il avait inspirée à des esprits et à des cœurs tels qu'Horace et Yirgile. Je m'étonnai qu'il n'eût pas fait plus d'éloge de ce que je regardais comme
la qualité la plus éminente d'Auguste, le génie civil. Et, développant cette pensée, j'en vins à comparer le génie civil avec le génie militaire, et je donnai la supériorité au premier comme plus rare et d'un ordre plus élevé. « Je ne sais rien, ajoutai-je, à mettre au-dessus du génie civil, au degré où Ta possédé Auguste, sinon la réunion des deux sortes de génie dans le même homme, telle que l'antiquité en offre un exemple dans César, et les temps modernes dans Napoléon Ier . »
A ce nom de Napoléon, l'auditoire murmura, u Je suis surpris, dis-je aux interrupteurs, qu'il se trouve ici quelqu'un pour croire qu'en nommant Napoléon Ier, j'ai cherché la faveur d'une allusion à qui que ce soit. Le nom est si indiqué, et l'exemple si topique, que j'aurais pu me dispenser de nommer César. »
Les murmures cessèrent, et je pus continuer ma discussion.
M. Viilemain, me parlant de mon aventure, me dit avec beaucoup de raison, que mon opinion sur la morale déclamatoire, parfaitement correcte, est néanmoins de celles qu'il ne faut point exposer aux méprises d'un auditoire, fût-il sans prévention contre celui qui parle. Je n'en disconviens pas ;
SOUVENIRS ET NOTES BIOGRAPHIQUES. i>5
toujours est-il que personne, dans l'auditoire de la Sorbonne, ne s'y était trompé, et que mon seul tort fut d'avoir osé, devant des jeunes gens et des Français, citer Napoléon Ier comme la plus haute personnification moderne du génie militaire uni au génie civil.
Voilà, au vrai, l'affaire -des « deux morales ».' Depuis lors, ayant publié, dans mes Mélanges, une •de mes leçons du Collège de France, où je comparais la morale chrétienne et la morale païenne, une Revue qui n'a pas vécu en prit occasion pour rappeler, en la travestissant, la scène de la Sorbonne. On s'attendait, disait-elle agréablement, à lire dans ce volume la fameuse apologie des deux morales ; grand a été le désappointement de n'y trouver qu'une innocente et anodine comparaison entre la morale païenne et la morale chrétienne 1 !
Que voulait dire cette Revue par « la fameuse apologie des deux morales? » Que veulent dire les journaux qui, de temps en temps, me font l'honneur de se souvenir de mon nom pour y accoler la qualification de « professeur des deux morales? » Nul, que je sache, n'a donné ma prétendue maxime
% Voir à la suite de ce chapitre le texte de ma leçon.
comme l'ayant ouïe de ses oreilles. Plusieurs, voulant spécifier, se sont trompés sur le temps, le lieu, l'occasion, et n'ont rendu évident que leur désir de ne pas me faire du bien. J'ai peur qu'ils n'y aient réussi, carie moins qu'ont dû croire leurs lecteurs, c'est que j'ai enseigné publiquement, en pleine Sorbonne, au nom et aux frais de l'Etat, qu'il y a une morale qui permet aux forts de tout faire, et une autre qui enjoint aux faibles de tout souffrir, et que je l'ai dit pour faire ma cour aux forts. Quel rapport y a-t-il, je vous prie, entre ces inepties calomnieuses et ce que je viens de raconter?
Cependant, je ne suis rien moins que sûr d'y mettre fin par le démenti que je leur donne ici. C'est que tout le monde trouve son compte à la calomnie. D'abord et avant tout, les hommes à deux morales qui pratiquent la mauvaise et professent la bonne ; puis les indifférents qui ne le sont jamais jusqu'à ne pas croire plus volontiers le mal que le bien ; enfin les honnêtes gens, en trop grand nombre, qui ont le faible d'être crédules à toute calomnie qui relève le prix de leur honnêteté. Que faire? Ce que j'ai fait. J'ai dit comment les choses se sont passées, et s'il plaît un jour à quelqu'un
d'estimer ma vie digne d'être examinée, je m'assure qu'il y trouvera de quoi faire justice de la calomnie et qu'il la retournera contre les calomniateurs.
J'avais conservé, jusque dans ces derniers temps, un témoin et un garant tout à la fois de l'exactitude du récit qu'on vient de lire. C'était M. Jules Thiénot, professeur d'histoire au lycée Ghaiiemagne. il est mort. J'ai perdu à la fois une caution et une amitié. M. Thiénot assistait à la séance. Je ne le connaissais que par la bonne renommée de son enseignement, et je le savais aussi homme de cœur que professeur habile. Un jour qu'il venait de lire un article de journal où j'étais persiflé comme prédicateur intéressé de deux morales, l'une pour la montre, l'autre pour la pratique, M. Thiénot vint me voir. « Mon cher maître, » me dit-il en se nommant, d'un ton de cordialité qui me pénétra, « je vous apporte ma protestation contre l'indigne calomnie dont vous êtes l'objet. J'étais à la Sorbonne ce jour-là ; j'ai tout entendu ; vous nous avez donné, à nous autres professeurs, notre règle. » J'appelai les miens pour qu'ils entendissent la chose de sa bouche, et pour n'en avoir pas la joie à moi tout seul.
Dans les dernières années de ma direction, j'eus i. î
la satisfaction de voir M. Thiénot appelé à l'École Normale Supérieure. li professait avec son cœur, je devrais dire avec sa vie. il était de ceux que dévore le feu du savoir et du devoir. Que de fois, le voyant après sa leçon, épuisé de fatigue, l'air défait, je me suis demandé si l'Etat pouvait sans scrupule accepter de tels dévouements ! Vainement j'engageais le trop ardent professeur à se ménager « Qu'y puis-je faire? me disait-il, j'aime ma conférence et j'aime mes élèves* »
16 février 1870.
LEÇON D'OUVERTURE DU COURS D'ÉLOQUENCE LATINE AU COLLÈGE DE FRANCE (4 852 ).
Il y a, dans plus d'un livre de ce temps-ci, et au fond de bien des cœurs, deux opinions absolues au sujet de la morale païenne et de la morale chrétienne comparées. L'une nie qu'il y ait eu avant le christianisme des vertus méritoires et une règle de mœurs capable de les inspirer ; l'autre, que le christianisme ait rien apporté de nouveau en fait de morale, ou que ce qu'il a apporté de nouveau soit praticable.
Je voudrais, non leur faire un sermon au nom du dogme, mais leur adresser quelques réflexions au nom de la philosophie chrétienne, qui devrait être la raison elle-même dans les sociétés modernes.
Sur la première de ces opinions je n'en ai pas long à dire. Il faut la renvoyer à ses propres textes, et lui montrer ces mémorables paroles de saint
Paul aux Romains : « Quand les Gentils, leur ditil, qui n'ont pas la loi, font naturellement les choses qui sont de îa loi, ils se tiennent lieu de loi à euxmêmes ; et ils font voir que ce qui est commandé par la loi est écrit dans leurs cœurs, puisque leur conscience leur rend témoignage, et que leurs pensées les défendent ou les accusent1. » La morale païenne n'a pas besoin d'une autre apologie. Si les païens ont trouvé quelque chose d'écrit dans leur cœur, c'est apparemment que la main de Dieu l'y avait gravé : s'ils peuvent se défendre parleurs pensées, c'est que leurs pensées ont pu être des vertus. Que ceux donc qui ôtent tout à la morale païenne se mettent, s'ils le peuvent, d'accord avec saint Paul. Oui, cette morale a fait des gens de bien, et sa gloire est d'en avoir fait, malgré les religions et malgré les mœurs.
A la seconde opinion, il n'y a pas à répondre d'autorité ; mais peut-être n'est-il pas impossible de lui donner des doutes. C'est ce que j'essayerai de faire par une comparaison philosophique des deux morales, qui montre la supériorité de l'une sans rabaisser l'autre, et prouve, pour conclusion,