‹ Souvenirs et notes biographiquesChapitre 8 sur 49 · Sermon cccxvj · texte numérisé non relu

Sermon cccxvj

ou en préparations pour les traiter, les Pères l'employaient à fixer le dogme, à combattre les deux ennemis de la foi nouvelle, la superstition et l'hérésie1.

Des prescriptions, des conseils, la menace du ridicule, voilà donc toute la sanction de la morale païenne. Pouvait-elle plus? Elle ne se reconnaissait, elle ne se donnait elle-même que comme une opinion probable. La bonne morale ne croyait être qu'une probabilité plus honorable que la mauvaise. Elle acceptait le débat avec sa rivale ; elle mettait au même rang, sous le nom commun de philosophes, ceux qui professaient Futile et ceux qui professaient l'honnête. Gicéron, dans son Traité des devoirs, mentionne, sans un mot de blâme, les

1. Un exemple presque puéril montrera jusqu'où s'égarait l'esprit d'interprétation, et à quelle vigilance il obligeait les Pères. L'Évangile a dit : « Quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite. » Eh bien, pour un grand nombre de fidèles, la main gauche signifiait la femme à laquelle le mari doit cacher ses aumônes de peur des querelles ; « les femmes, dit saint Augustin, étant d'ordinaire plus attachées à l'argent : tenaciores soient esse pecuniœ*.» II lui faut réfuter cette étrange hérésie; et les subtilités peut-être nécessaires de sa réponse font regretter qu'il ait eu à chercher dans la théologie plutôt que dans son cœur le commentaire du plus touchant des préceptes de Charité chrétienne.

* De Sermone Domvd in monte, n, 7.

systèmes qui autorisent la friponnerie sous le nom d'utile. La bonne et la mauvaise morale sont deux spéculations d'esprit également légitimes; la bonne ne condamne que probablement ce que îa mauvaise n'enseigne que spéculativement ; entre elles c'est une querelle de science à science. Le genre humain n'a rien à y voir. Dans le monde païen, la morale est d'un côté, les mœurs sont de l'autre ; et, pour en parler avec justice, la doctrine de l'utile n'y fit pas plus de fripons que la doctrine de l'honnête n'en corrigea.

LA MORALE PAÏENNE EST UNE SCIENCE D'INITIES; LA MORALE CHRÉTIENNE UNE PRATIQUE UNIVERSELLE

Je viens d'indiquer la seconde cause de faiblesse de la morale païenne. Elle n'est pas une règle de conduite pour tout le monde, mais une science d'initiés. Elle fait partie d'une science plus générale, la philosophie ; et la philosophie professe le dédain de la foule. Les personnes instruites et de loisir, les jeunes gens qu'on envoyait aux écoles

d'Athènes formaient le très petit peuple de privilégiés qui étudiaient la morale, non à part et pour elle-même, mais en son lieu et dans un ensemble d'études qui comprenait les langues, la grammaire, l'éloquence, la géométrie, la musique, l'astrologie. Il n'y avait pas de risque que la foule l'allât chercher à travers cet attirail de sciences préparatoires. Elle lui rendait d'ailleurs mépris pour mépris. Si le peuple d'Athènes battait des mains aux plaisanteries d'Aristophane faisant monter Socrate dans les nuées, n'était-ce pas un peu de la faute de la morale socratique dont il n'arrivait rien jusqu'à lui? Il raillait ce sage sublime, parce qu'il parlait par-dessus sa tête, et qu'au lieu de chercher des remèdes pour ses maux, il s'occupait à guérir ou à distraire les agitations stériles des oisifs et des ambitieux d'Athènes. Les gens qui dissertaient de la morale à Rome étaient la fleur de son aristocratie. Épictète déclare ne parler que pour les personnes très éclairées, et, parmi les moyens d'être honnête homme, il met en première ligne un esprit orné : « Il n'y avait rien, dit Lactance, dans toute cette morale, ni pour les femmes qui, dès l'adolescence, sont vouées aux soins domestiques, ni pour les esclaves, ni pour les ouvriers, ni pour les gens de

la campagne, qui travaillent pour le pain de chaque jour 1 î »

C'est par ceux-là que le christianisme introduisit la nouvelle sagesse qu'il apportait à tout le monde. « Les philosophes, dit encore Lactance, prétendaient jouir tout seuls du bien de tous, pareils à des gens qui voudraient crever les yeux aux autres pour les empêcher de voir le soleil 2. » Désormais le soleil allait luire pour tous les yeux. Et voilà les docteurs de la nouvelle philosophie qui parlent, non plus dans les écoles fermées, à des auditeurs privilégiés, moyennant salaire; mais à la foule, sur les places ou dans les maisons, aux maîtres mêlés aux esclaves, aux riches et aux pauvres, aux savants et aux ignorants, aux ouvriers, tous égaux devant cette doctrine qui ne distingue plus les hommes que par leurs œuvres. Il n'est pas besoin d'être préparé pour entendre ces docteurs ; c'est assez d'ouvrir ses oreilles et d'avoir la bonne volonté. Leurs discours sont purs de toute science contentieuse ; ils ne sèment pas les doutes ; ils ne jettent pas de pâture à la curio-

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