‹ Souvenirs et notes biographiquesChapitre 7 sur 49 · LA MORALE CHRÉTIENNE SANCTIONNE LA MORALE ANTÉRIEURE · texte numérisé non relu

LA MORALE CHRÉTIENNE SANCTIONNE LA MORALE ANTÉRIEURE

Sauf les supplices très peu craints de l'enfer homérique, la morale païenne n'avait pas de sanction. Les sages croyaient que la loi intérieure dont parle saint Paul émanait d'un Dieu ; et là-dessus leur accord est imposant. Mais aucun n'a cru fermement que ce Dieu, auteur de la loi, en devait être le vengeur ; et que l'homme avait une âme pour répondre, après la vie, des transgressions qui échappent aux lois humaines. Ceux qui inclinaient à croire à l'immortalité de l'âme ne savaient qu'en faire. Avoir le spectacle des choses célestes, connaître la loi des mondes, telle devait être la récompense des bons. Etre emporté plusieurs siècles dans un tourbillon autour de la terre, voilà la peine réservée aux méchants dans ce fameux Songe du grand Scipion, qui paraît avoir été toute la religion de Gicéron \

i. De iïep., vi.

Mais, si ce défaut de sanction a fait la faiblesse de la morale païenne comme règle de devoir, il a fait sa beauté comme science consultative. Ne se sentant pas le droit de commander, il n'est ressource d'insinuation qu'elle n'emploie pour conseiller. Socrate fut le grand maître en cet art ; il est impossible de mettre plus mal à l'aise des gens qu on ne peut ni menacer ni punir. Il n'y a guère de vice que sa logique pénétrante n'amène à convenir, ou qu'il est pire qu'il ne pense, ou qu'il est le plus sot des calculs. Il excelle à mettre la vanité ellemême dans les intérêts de la conscience, et à se servir de nos travers pour faire la guerre à nos vices. On pouvait sortir de ses enseignements non corrigé, mais on en sortait mécontent cle soi ; car on venait d'être découvert dans son vice, et on avait prononcé soi-même sa condamnation.

Soit donc qu'il s'agisse de nous faire peur de nos vices par cle fines analyses de leurs commencements, ou par de vives peintures de leurs ravages ; soit qu'il s'agisse de les attaquer à l'origine, de les cerner, de leur couper la retraite, de se servir de la main du malade pour lui faire l'opération, la morale païenne est admirable. îl est vrai que ses prescriptions risquaient fort de n'être pas

suivies. Par exemple, savez-vous comment on peut se rendre maître de sa colère ? Il faut si peu que rien, nous disent Sénèque et Plutarque. Quoi donc? Se taire. « Si vous parlez, vous jetez du bois sur le feu. Taisez-vous, surtout ne criez pas, tenezvous coi, voilà la colère ou évitée ou dissipée. — Prenez votre temps, dit encore Sénèque : tenez votre colère en suspens. » Mais la colère est une passion qui n'attend pas ; c'est même pour cela qu'elle est la colère. Autant valait dire : Voulezvous éviter la colère? Ne vous fâchez pas. Sénèque nous dit encore : « Entourez-vous de gens doux et complaisants. » Et que feront ceux qui auront pour femme une Xanthippe ?

La morale qui a une sanction ne s'y prend pas si doucement avec la colère. Elle ne lui fait pas, comme Sénèque,* l'honneur d'écrire contre elle un traité en trois livres, au risque de la rendre un peu vaine de tout l'esprit qu'on déploie pour la combattre. Elle lui dit, par la bouche de saint Chrysostome : a N'appelle jamais ton esclave scélérat. Ce n'est pas lui que tu outrages, c'est toi-même. Si tu le frappes, si tu déchires sa tunique, le plus grand dommage est pour toi. Car tu le frappes dans son corps et dans son vêtement, et toi tu te

frappes au cœur1. » Et par la bouche de saint Augustin, avec plus de force encore et de véhémence : « Mettez un frein à la colère qui vous pousse à la vengeance. La colère est un scorpion. Vous croyez qu'il y a de la grandeur à vous venger de votre ennemi. Si vous voulez, en effet, vous venger de votre ennemi, tournez- vous contre votre colère. C'est elle qui est votre ennemi et qui tue votfe âme2. »

L'invention de tant de moyens préventifs ou curatifs, pour suppléer au manque de sanction, semble, au premier aspect, donner au moraliste païen sur les Pères l'avantage de plus de délicatesse d'esprit, et d'une connaissance plus profonde du cœur humain. Mais cet avantage n'est qu'apparent. Les Pères en disent plus en quelques mots simples et saisissants, que le moraliste païen en de longs traités. J'avoue d'ailleurs qu'ils ne pensaient guère à raffiner sur la règle des mœurs. Il fallait aller au plus pressé, et le plus pressé, quant à la morale, c'était d'en établir et d'en fortifier la sanction. La puissance d'esprit que dépensait le moraliste païen en descriptions curieuses des maladies de l'âme,

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